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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1888

Chronique n° 1342
14 mars 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

La mort de l’empereur Guillaume, qui vient de retentir en Europe, eût été à toute heure sans doute un événement mémorable. Toujours attendue désormais comme une inexorable fatalité de l’âge, elle devait être une épreuve pour le monde, on le savait bien. Si celte disparition à la fois prévue et si soudaine du vieux souverain prend aujourd’hui un caractère plus particulièrement saisissant, c’est qu’elle se produit dans des circonstances extraordinaires ; c’est qu’elle n’est qu’une péripétie de plus dans ce drame semi-public, semi-intime, qui s’est déroulé depuis quelques mois entre San-Remo et Berlin, que l’Allemagne, l’Europe, tous les peuples n’ont cessé de suivre avec une attention émue.

Rien de plus tragique, en effet, que cette situation, peut-être unique, où tant de problèmes, tant de calculs et de passions s’agitaient autour du premier héritier de l’empire d’Allemagne, retenu dans une petite ville des bords de la Méditerranée, aux prises avec un mal redoutable, loin de son père, le vieil empereur, penchant lui-même de plus en plus vers la tombe. Tout s’est réuni, et le malheur d’un prince frappé dans sa virilité, et le dévoûment pathétique d’une princesse disputant son mari à la mort, et les conflits de la science autour du patient, et les ambitions de famille, et les luttes de la raison d’état contre une fierté invincible, et tous ces doutes qui sont comme la moralité du drame, qui se sont reproduits jusqu’à la dernière heure : qui régnera en Allemagne? Le malade de San-Remo, le prince Frédéric-Guillaume, vivra-t-il assez pour succéder à son père, pour être à son tour, ne fût-ce qu’un instant, empereur et roi? La couronne du nonagénaire de Berlin passera-t-eile, sans s’arrêter sur le front du premier héritier, à lOiiE uuxvi, — 1838, 30 un jeune homme impatient de règne, au prince Guillaume ? Depuis quelques mois, on en est là ; le monde a sans cesse sous les yeux cet étonnant contraste de la plus prodigieuse puissance et de toutes les fragilités humaines, de l’orgueil d’un empire et des incertitudes d’une succession toujours près de s’ouvrir. C’est dans ces conditions si étrangement émouvantes qu’a éclaté le grand événement, cette mort de l’empereur Guillaume, qui tranche momentanément, il est vrai, la question du règne pour l’Allemagne, qui a mis fin au drame de San-Remo. Le vieux prince, qui vient d’entrer dans l’histoire, s’est éteint doucement, en quelques heures, « par épuisement, » nous dit-on, — vaincu peut-être par les peines autant que par l’âge ; il a quitté la scène comblé de jours et de puissance, laissant à son fils sa double couronne, à l’Allemagne le souvenir de ses actions et la périlleuse solidarité d’une politique de conquête, à l’Europe un avenir chargé d’obscurités assez menaçantes.

Peu de destinées, assurément, auront été aussi étranges que celle de ce fils des Hohenzollern, qui ne s’est révélé qu’à soixante ans dans son rôle politique et dans ses ambitions, qui a connu dans sa longue carrière, tour à tour obscure ou éclatante, toutes les diversités, tous les contrastes de la vie humaine. De ses yeux d’enfant, il avait vu léna, — et il a pu voir Sedan. Il avait été longtemps l’homme de l’absolutisme traditionnel, de toutes les légitimités, de la sainte-alliance, et il est devenu le plus révolutionnaire des souverains. Avant de conquérir la popularité qui l’accompagne au tombeau et qui lui survit, il avait été un moment le plus impopulaire des princes. — 11 datait de l’autre siècle, de 1797 ; il était le second fils de celui qui fut l’honnête et médiocre roi Frédéric-Guillaume III et de cette belle reine Louise, la vraie vaincue d’Iéna, qui ne pouvait réussir à désarmer Napoléon à Tilsit, et qui allait mourir bientôt dans le désespoir à trente-quatre ans. Élevé militairement, comme tous les Hohenzollern, le prince Guillaume, malgré sa jeunesse, avait pu déjà marcher aux campagnes de 1813, de 1814, sous Bliicher, faire son entrée à Paris dans le cortège de son père et des souverains alliés. 11 faisait ses premières armes contre la France ! La paix lui laissait le temps de se former à son métier de soldat, qu’il aimait et qu’il pratiquait avec zèle. C’était un prince modeste et sensé. Pendant ces longues années de paix qui succédaient à d’effroyables guerres, il suivait avec intérêt les affaires militaires. Il voyageait quelquefois : il allait, en 1828, passer quelques mois à Saint-Pétersbourg, auprès de l’empereur Nicolas, qui avait épousé sa sœur, une fille du roi Frédéric-Guillauaie III, et avec qui il s’était lié d’une amitié particulière. 11 se rendait à des camps d’instruction en Autriche. 11 fixait aussi sa vie par un mariage avec une princesse de la maison de Saxe-Weimar, la princesse Augusta, qui portait à sou foyer le goût des lettres et des choses de l’esprit, auxquelles il était peut-être peu sensible. Jusque-là, le prince Guillaume avait été peu mêlé à la politique. L’élévation au trône de son frôre aîné, le fantasque, spirituel et romantique Frédéric-Guillaume IV, qui n’avait pas d’enfans, lui créait une position nouvelle en faisant de lui l’héritier de la couronne.

On était en 1840. Le prince Guillaume n’était plus déjà un jeune homme. Il avait été nourri des opinions absolutistes et féodales qui régnaient encore à la cour, et quoiqu’il fût toujours le plus soumis des sujets du roi, il ne cachait pas ses craintes au sujet des réformes constitutionnelles que méditait l’imagination nuageuse de son frère. Il se montrait surtout opposé à tout ce qui pourrait limiter les droits de la couronne, en mettant à la discrétion d’un parlement les dépenses essentielles de l’état ou les affaires étrangères. Il allait presque jusqu’à une protestation ; il était, dans tous les cas, si publiquement désigné comme le chef des adversaires des réformes libérales, que bientôt, dans les mouvemens révolutionnaires de Berlin, au mois de mars 1848, il devenait l’objet des animadversions populaires, et le roi, pour le préserver, ne trouvait rien de mieux que de lui infliger une sorte d’exil en Angleterre. Ce n’est qu’après quelque temps, lorsque les réactions étaient partout victorieuses, que le prince de Prusse pouvait rentrer eu Allemagne. Encore restait-il le plus souvent à Bade, où il était d’abord chargé de réprimer une échauffourée peu sérieuse, et à Coblentz, où il avait, où il a gardé longtemps un grand commandement militaire. Chose curieuse 1 le prince Guillaume avait été exilé un moment, en 1848, pour ses opinions réactionnaires, et avant que quelques années fussent passées, il se voyait disgracié, mis en suspicion à la cour, pour ses opinions libérales : tout avait déjà changé de face. Ces années n’avaient pas été heureuses pour la Prusse, obligée de renoncer à des ambitions un instant caressées, réduite à s’humilier devant l’attitude hautaine de l’Autriche à Olraiitz, La guerre d’Orient venait d’éclater : le prince Guillaume aurait voulu que la Prusse saisît cette occasion de se relever, de prendre un rôle plus actif. Il paraissait personnellement favorable aux puissances occidentales, surtout à l’Angleterre, avec qui il allait bientôt se créer un lien de plus par le mariage projeté de son fils avec la fille aînée de la reine Victoria. Retiré dans sa petite cour de Coblentz, où régnait la princesse Augusta, objet des jalousies de la reine de Prusse, le prince Guillaume ressemblait à un chef d’opposition. Il avait pour amis et alliés des libéraux, les Bonin, les Bethmann-Hollweg, les Bunsen, les Usedom. La situation ne laissait pas d’être tendue quelquefois entre Berlin et Coblentz, lorsqu’un nouveau coup de théâtre simplifiait tout ou changeait tout. Le roi venait d’être frappé d’un mal incurable ; le prince Guillaume se trouvait appelé à prendre la direction des affaires, d’abord comme régent en 1858, puis comme roi lui-même à la place de Frédéric-Guillaume IV, mort à l’aube de 1861. Le nouveau souverain avait soixante-trois ans. C’est alors que commence réellement ce règne, qui allait précipiter les destinées de la Prusse, de l’Allemagne et de l’Europe.

Était-ce un prince absolutiste et réactionnaire qui arrivait au gouvernement, comme auraient pu le faire supposer ses opinions d’autrefois ? Était-ce un prince libéral qui allait régner, comme auraient pu le laisser croire ses liaisons plus récentes ? Ce n’était ni l’un ni l’autre. Le prince Guillaume, régent ou roi, était simplement un Prussien, animé de l’esprit des Hohenzollern, portant au pouvoir des instincts vagues d’ambition traditionnelle et quelques idées arrêtées. Il rêvait certainement un rôle agrandi, prépondérant pour son pays, et il sentait bien que la Prusse, pour remplir ses destinées, aurait à se dégager des liens d’une confédération contraire à ses desseins, qu’elle aurait à vider un jour ou l’autre la querelle avec l’Autriche. Il gardait le souvenir amer d’Olmiitz, et s’il avait toujours la haine nationale contre la France, la première ennemie, il voyait aussi dans l’Autriche l’autre ennemie. Il avait dans plus d’une occasion laissé percer ses ressentimens contre la puissance qui restait le principal obstacle à la grandeur de la Prusse. D’un autre côté, dans sa carrière de soldat, dans ses divers commandemens, il avait remarqué avec sagacité tout ce qui manquait à l’armée prussienne, devenue un instrument vieilli, et il voulait avant tout refaire l’organisation de cette armée, rajeunir « l’instrument, « comme il l’a avoué depuis. C’était tout son programme le jour où il avait pris possession de la régence. Son premier mot était pour les « conquêtes morales » que devait poursuivre la Prusse, et pour les « réformes militaires » qu’il fallait immédiatement accomplir, qui exigeaient « une politique calme et de l’argent. » Que signifiait ce mot de « conquêtes morales ? » On ne le savait pas encore ; l’expression était assez flexible ou assez équivoque pour déguiser au besoin les conquêtes matérielles. C’est pour suivre cette politique que le nouveau souverain appelait, dès 1862, à la présidence du conseil, M. de Bismarck, comme il avait appelé, dès les premiers jours de la régence, le général de Roon au ministère de la guerre et M. de Moltke à la direction de l’état-major de l’armée. C’est pour réaliser cette pensée fixe, obstinée, que le prince Guillaume, devenu roi, ne craignait pas d’engager une lutte de quatre années contre son parlement, contre ses anciens amis les libéraux qui lui refusaient son budget militaire. Vainement on dissolvait le parlement, les électeurs renvoyaient à Berlin les mêmes députés, le gouvernement montrait la même obstination, continuant son œuvre comme si le parlement n’eût pas existé, opposant à tout les droits de la couronne. Les députés ne voyaient que le goût du pays pour la paix, l’inutilité de dépenses démesurées qui ressemblaient à un caprice, qui ne faisaient qu’aggra ver des charges militaires et financières déjà assez lourdes ; le roi et ses conseillers ne voyaient que les agitations de l’Europe, le trouble de toutes les politiques, la perspective d’événemens qui pouvaient servir à l’influence de la Prusse, et la nécessité d’avoir une armée toujours prête à l’action. Le secret de cette lutte, c’est qu’on ne pouvait pas dire ce qu’on voulait, pourquoi on s’armait, quel usage on entendait faire de cet « instrument » qu’on s’occupait à perfectionner.

Que, dans l’exécution de ce plan, qui conduisait à d’inévitables conflits, qui supposait même ces conflits, le roi Guillaume n’ait pas vu du premier coup toutes les conséquences de sa politique et qu’il ait eu assez souvent des hésitations aux momens décisifs ; que, plus d’une fois, notamment à la veille de trancher par l’épée ses démêlés avec l’Autriche, il ait été ressaisi par les souvenirs de la sainte-alliance, des anciennes intimités avec la cour de Vienne ou même par la crainte de passer pour un prince révolutionnaire en se servant d’alliés révolutionnaires, c’est possible. Il avait la chance d’avoir désormais, auprès de lui, un directeur de conscience qui savait apaiser ses scrupules et lui démontrer que les annexions, qui sont le fruit de la guerre, sont aussi des « conquêtes morales, » un minisire habile à embrouiller les questions, à saisir les occasions ou à les faire naître. Et c’est ainsi que du simple programme des premiers jours du règne sortait bientôt une série de conflits noués et préparés avec un art puissant : la petite guerre contre le Danemark, qui n’était qu’une sorte d’essai de « l’instrument perfectionné » — la guerre plus décisiveavec l’Autriche, qui assurait aux HohenzoUern la domination de l’Allemagne, — la guerre avec la France, qui donnait à la Prusse la suprématie en Europe. M. de Bismarck jouait cette redoutable partie, allant d’un adversaire à l’autre, redoublant d’audace à mesure que la lutte grandissait, profitant de ses premières victoires de 1870 pour intimider toutes les politiques et rester en têteà-tête avec la France, — jusqu’au jour où, dans la galerie des Glaces, à Versailles, son souverain était proclamé chef de l’empire allemand reconstitué ! 11 avait fallu six années à peine pour la réalisation de cette œuvre à laquelle reste attaché le nom du vieil empereur qui vient de s’éteindre 1

Comment a-t-elle pu s’accomplir, cette œuvre prodigieuse, dont la mort de l’empereur Guillaume ravive les souvenirs ? On peut dire sans doute que ces succès sont dus surtout aux faiblesses et aux fautes de ceux que les chefs prussiens ont rencontrés devant eux. On peut dire encore, si l’on veut, qu’il s’est trouvé fort à propos à Beilin un serviteur puissant du prince, un homme qui a su conduire les affaires de la Prusse et de l’Allemagne avec une singulière force d’esprit et de volonté. La vérité est que rien de ce qui s’est accompli n’aurait été vraisemblablement possible sans cet empereur qu’on vient d’ensevelir dans son manteau de guerre. Ce n’était point sans doute un prince de génie. Il n’était pas de ceux qui ont l’inspiration du champ de bataille ou qui transforment les nations par leur intelligence. Il avait gardé un certain mysticisme soldatesque, et il mettait parfois une bizarre subtilité dans la manière d’interpréter ses droits et ce qu’il appelait la « justice de sa cause. » Il était homme à mettre de la religion et de la légitimité jusque dans la façon de prendre une province ou de disposer d’une couronne. A part ces faiblesses du piétiste cuirassé, c’était assurément un souverain prudent et sensé, fixe dans son devoir comme dans son uniforme, alliant à un sentiment profond de son état de roi la simplicité, l’exactitude, une raison ferme et droite. Il n’a eu qu’une idée, il l’a suivie jusqu’au bout sans dévier, sans se laisser ébranler par les résistances : c’est lui évidemment qui a donné à la Prusse une armée devenue l’instrument de ses victoires et de sa puissance. Si l’empereur Guillaume n’avait pas les dons supérieurs du commandement personnel, il avait le premier art du gouvernement, l’art de choisir les hommes, de les contenir quelquefois, de les soutenir toujours, en leur prêtant la force de son autorité, en décourageant les intrigues. Il alliait aussi la modestie au discernement, et M. Thiers, cherchant un jour à expliquer les causes des malheurs de la France, voulant montrer comment une de ces causes avait été qu’il n’y avait pas de gouvernement à Paris, tandis qu’il y avait eu un gouvernement à Berlin, M. Thiers a pu dire avqc finesse : m… Ce gouvernement se composait d’un grand politique, d’un de ces hommes de guerre qu’on appelle organisateurs de la victoire, de généraux d’armée très énergiques, d’un habile ministre de la guerre ; au-dessus de tous, d’un roi ferme, sage, habile, ne s’offusquant pas de la gloire des hommes placés autour de lui, mais prenant leur gloire pour la sienne, leur servant de lien, de plusieurs hommes n’en faisant qu’un et étant parvenu, pour ainsi dire, à rendre à la Prusse le grand Frédéric… »

C’est l’explication aussi juste que fine des événemens. Et cette œuvre accomplie par la guerre, avec tous ces hommes qui ont été ses coopérateurs ou ses complices, le souverain allemand s’est efforcé de la maintenir par la paix avec une autorité que l’âge et les succès ont grandie. Depuis dix-sept ans, en effet, tout semble indiquer que l’empereur Guillaume a été le premier partisan de la paix, et il était certainement sincère dans les sentimens qu’il ne cessait d’exprimer, puisque ces sentimem s’accordaient avec ses intérêts. Il a pu, par instans, laisser s’agiter autour de lui des passions guerrières qui essayaient de se déchaîner de nouveau : il les a contenues. Il a prudemment compris qu’il avait beaucoup fait, plus peut-être qu’il n’avait espéré, en peu de temps, que c’était déjà une tâche assez difficile de fortifier et de consolider l’édifice improvisé d’une si grande puissance. Il s’est défendu du goût des aventures, et il est certain du moins qu’il n’y a pas si longtemps encore il a contribué, plus que tout antre, à apaiser des incidens qui auraient pu facilement s’envenimer. Il a maintenu la paix par sa sagesse, par le sentiment de ses intérêts, et aussi, pour ainsi dire, par le poids des années qui s’accumulaient sur lui. L’erreur ou l’illusion de l’empereur Guillaume et de son puissant conseiller a été de croire que le meilleur moyen d’assurer la paix pour demain, comme pour aujourd’hui, était de se barricader derrière toute sorte d’alliances d’ostentation, et, mieux encore, derrière la plus formidable organisation militaire que les peuples aient jamais connue, à l’abri du septennat et des armemens nouveaux récemment votés. Le chancelier disait au Reichstag, il y a trois jours, avec une émotion à peine contenue, que l’union avec laquelle avait été voté tout ce qu’on avait proposé pour préserver l’avenir de l’empire allemand avait éclairé et embelli le soir de la vie de l’empereur, que cette pensée avait réjoui ses dernières heures. C’est possible. Souverain et ministre n’ont pas remarqué seulement que, par cette tension organisée et démesurée de toutes les forces d’une nation, ils rendaient d’autant plus sensible le prodigieux artifice de cette création qu’ils s’efforçaient d’étayer et de garantir. Ils n’ont pas vu que, par toutes ces mesures et ces précautions, ils avouaient leurs inquiétudes, ils signalaient eux-mêmes les dangers de la crise qu’ils prévoyaient, qui ne pouvait plus tarder. C’est ce qui fait que de tous les côtés, par une sorte de mouvement universel, tous les regards se sont tournés vers ce moment encore indistinct où le vieux monarque pouvait manquer, où l’épreuve allait commencer. Elle a commencé en eflet 1

Et maintenant qu’en sera-t-il de cette succession ouverte dans des conditions si tragiques, de ce passage d’un règne à un autre règne ? Le vieil empereur est mort ! l’empereur nouveau est vivant ou à peu près ! Il était ces jours derniers encore à San-Remo, il est maintenant à Berlin 1 Par une sorte de bienfait inattendu de la nature, ce prince qu’on croyait, qu’on disait mourant, a pu accomplir un voyage pénible, arriver à Charlottenbourg à travers des rafales de neige, sans paraître pour le moment trop éprouvé dans sa santé. 11 a pris possession de la couronne sous le nom de Frédéric III ; il a fait acte de souverain ! M. de Bismarck, dans sa récente allocution au Reichstag, a dit que la maladie de celui qui allait être empereur avait excité des sympathies dans tous les pays, et on peut ajouter, pour être juste, que la France elle-même n’a cessé de témoigner un respectueux intérêt pour le malade de San-Remo, pour la vaillante princesse qui est à ses côtés. Les sympathies sont d’abord pour le malheur, pour de grandes souffrances stoïquement supportées ; elles vont aussi au prince qui a su depuis longtemps donner une idée favorable de son caractère et de ses intentions. Le prince Fr( ? H.éric-Guillaume a toujours passé pour un esprit éclairé, libéral, désiro. "—’^aix, et sa première proclamation, en respirant la conliaiice daiisi la graudcur de l’Allemagne, ne dément pas les présages pacifiques. Malheureusement, il reste toujours un doute qui tient à la maladie du nouvesm souverain. Celui qui s’appelle aujourd’hui Frédéric III vivra-t-il assez pour marquer son passage dans les affaires du monde ? Aura-t-il fatalement avant peu un successeur plus jeune, plus impétueux, dont l’inexpérience même ne laisse pas d’être une énigme ? De toute façon, au surplus, que Frédéric III soit destiné à vivre quelque temps ou qu’il doive suivre bientôt son vieux père, la vraie, la grave question reste entière ; il s’agit de savoir ce qui résultera pour l’Allemagne de cette transition, de ces troubles de règne, quelle sera l’influence de la mort de Guillaume sur la politique et les relations de l’empire, sur tous les pays allemands.

Ce n’est point sans doute que des changemens immédiats soient vraisemblables. Ce qui existait hier existe aujourd’hui et existera demain. L’appareil constitutionnel de l’empire subsiste tout entier. La politique, les alliances de l’Allemagne restent ce qu’elles étaient. M. de Bismarck n’est probablement pas destiné à disparaître de sitôt comme son vieux maître ou à prendre sa retraite à Varzin, et tant qu’il sera vivant, tant qu’il sera au pouvoir, il restera le garant de son œuvre. Non, rien n’est changé et ne changera sans doute pour le moment. Ce serait peut-être pourtant une singulière méprise de croire que la disparition de l’empereur Guillaume, de celui qui a fait l’empire, qui en a été jusqu’ici « l’incarnation, » selon le mot du chancelier, puisse être sans conséquence dans les affaires allemandes. Le vieux souverain, populaire en Prusse, respecté dans tous les états, était l’objet d’une déférence personnelle qui devenait un gage de stabilité. Quelle que soit toujours la puissance du gouvernement de Berlin, il y a des impatiences libérales, des mouvemens croissans d’opinion auxquels il sera difficile de mettre un frein ; il y a dans certaines parties de l’Allemagne des velléités, non pas de scission ou de séparation, mais d’autonomie, d’indépendance plus libre, avec lesquelles on peut être obligé de compter. D’un autre côté, on ne se méprendrait pas moins sans doute si on croyait que la politique extérieure elle-même ne pourra pas se ressentir un jour ou l’autre de cette crise de règne. La paix demeurât-elle le principe, l’objet essentiel de la politique allemande, et c’est provisoirement vraisemblable, il peut y avoir des froissemens, des hésitations dans les alliances, parce qu’il y a des intérêts différens, comme il peut y avoir à Berlin des vues ou des préférences nouvelles ; mais, dans les affaires extérieures comme dans les affaires intérieures, les changemens, s’ils se produisent, ne peuvent être que l’œuvre du temps, des circonstances ; ils dépendent de la marche incessante des choses, de la situation générale de l’Europe, qui peut toujours se modifier, de l’imprévu, des incidens qui peuvent naître à tout instant.

Pour le momeat, cettï disparition du souverain, qui, depuis dix-sept ans, a eu le plus de poids sur la politique du continent, a visiblement provoqué un peu partout un certain sentiment d’attente et de réserve, en ralentissant, ne fût-ce que pour quelques jours, l’action de la diplomatie. Quelle sera, en réalité, l’influence du grand événement sur la seule question assez saisissable qui touche à la paix générale et aux rapports généraux des cabinets, sur l’éternelle question bulgare ? Évidemment, l’empereur Guillaume, aux derniers temps de sa vie, avait employé ce qui lui restait de forces, ce qu’il avait toujours de crédit, à empêcher cette singulière querelle de s’envenimer, à apaiser les susceptibilités russes. C’est probablement même sous l’inspiration du vieux souverain que M. de Bismarck, dans son discours retentissant du 6 février, faisait des déclarations par lesquelles il reconnaissait les droits de la Russie dans les Balkans et offrait au cabinet de Saint-Pétersbourg l’appui de sa diplomatie. De là, entre Pétersbourg et Berlin, des pourparlers intimes et une négociation préliminaire dont le résultat a été ce qu’on pourrait appeler une évolution nouvelle de l’affaire bulgare. Le cabinet du tsar, qui avait gardé depuis longtemps une silencieuse et froide réserve, n’a plus hésité, en effet, à se remettre à l’œuvre, en provoquant le sultan à frapper d’un nouveau décret d’illégalité le gouvernement du prince Ferdinand de Cobourg à Sofia. Comme il l’avait dit, M. de Bismarck s’tst empressé d’appuyer la Russie auprès du divan ; la France s’est jointe aux deux cabinets, et la Porte, pressée par les trois puissances, particulièrement peut-être par l’Allemagne, s’est exécutée : elle a envoyé par le télégraphe son arrêt d’illégalité au prince Ferdinand de Gobourg 1 Malheureusement, il manque toujours dans cette démarche une chose essentielle, l’accord de tous les signataires du traité de Berlin. Trois puissances signiûent à Sofia une illégalité qui est trop claire ; trois autres puissances, l’Autriche, l’Angleterre et l’Italie, gardent jusqu’ici un silence qui est trop significatif. Entre les deux camps, le prince Ferdinand s’est dit, sans doute, qu’il n’avait pas à s’émouvoir d’une déclaration sans conséquence.

Il reste maintenant à savoir ce que fera le cabinet de Pétersbourg et dans quelle mesure, jusqu’à quel point, le cabinet de Berlin se décidera à suivre le tsar. Tout dépend évidemment des nouveaux rapports que l’Allemagne va avoir avec la Russie dans le nouveau règne, de la pression que M. de Bismarck pourra exercer sur l’Autriche, du degré de résistance qu’opposera la cour devienne. Une chose est certaine, c’est que cette situation, presque aussi ridicule que dangereuse, ne peut pourtant pas durer. Si on en reste là, s’il n’y a aucun dénoûment, la Russie n’interviendra peut-être pas par les armes ; mais elle rentrera dans sa réserve assez menaçante, elle ne reconnaîtra rien, elle attendra avec son imperturbable vigilance les événemens, peut-être une révolution en Bulgarie, ou l’imprévu. Que feront les trois puissances récalcitrantes ? En prolongeant leur abstention, elles se font les complices d’une violation flagrante du droit diplomatique, elles laissent entrevoir d’autres desseins que la Russie peut prendre pour de l’hostilité ; mais alors c’est le traité de Berlin qui est tout entier en cause, et ce n’est plus à une question bulgare, c’est à un problème européen qu’on a affaire. Et voilà la paix toujours bien en sûreté !

Cependant, au moment même où se déroulent des événemens qui peuvent décider du sort du monde, des affaires sérieuses qui intéressent tous les peuples, nos politiques, nos orateurs, nos chefs de parti, s’agitent toujours dans le vide ou se perdent dans des débats sans issue et sans profit. La pire des choses est qu’on en vient à ne plus savoir positivement ce qu’on fait, où l’on va, que le ministère ne le sait pas plus que ceux qui le combattent ou que ceux qui le défendent, et qu’on serait bien embarrassé pour faire un ministère nouveau à peu près sûr de vivre quelques mois.

Depuis que la session est ouverte en France, on est à éplucher, à discuter un budget où l’on finit bien évidemment par ne plus se reconnaître, et on arrive jour par jour, d’un pas plus ou moins léger, au moment où vont expirer les trois douzièmes provisoires qui ont été déjà accordés au gouvernement ; on va probablement être dans h nécessité d’en voter de nouveaux, et le budget de l’année courante ne sera pas encore adopté lorsque le budget de l’année prochaine devrait être déjà préparé, étudié. Les affaires du pays ne sont le plus souvent qu’un prétexte ou une apparence, la réalité est du temps perdu. Ce n’est point assurément, pour ne rien exagérer, que, dans ces débats indéfiniment prolongés, diffus et inutiles, engagés à propos de tout, il n’y ait pas parfois des éclairs, de sérieuses et instructives manifestations. 11 y a eu certainement l’autre jour, au sénat, à propos de la disjonction du conseil municipal de Paris et du conseil-général de la Seine, une lumineuse et forte discussion, où M. Bardoux, M. Buffet, M. Léon Renault, ont eu raison, parla vigueur décisive de leur parole, d’un projet qui conduisait droit à la mairie centrale. A la chambre même, au Palais-Bourbon, dans cette interminable discussion du budget, il y a eu, nous en convenons, d’habiles exposés financiers, et il y a eu aussi, notamment à propos de la politique extérieure, deux discours aussi brillans que sérieux : l’un où M. de Breteuil a retracé avec un sentiment juste, fin et patriotique, les affaires de notre diplomatie en Europe ; — l’autre où un jeune homme, qui mérite le nom d’orateur, M. Paul Deschanel, a exposé avec une éloquence précise et entraînante nos intérêts d’influence en Orient. Ce sont les bons jours, nous l’avouons sans peine. Malheureusement, les bonnes fortunes sont rares, et le plus souvent, pourvu qu’on pérore et qu’on vote dans la confusion, pourvu qu’on ait saisi l’occasion de supprimer les inspecteurs-généraux de l’enseignement supérieur, ou d’ébrécher une fois de plus la dotation des évêques, ou de démauieler quelque institution administrative, ou de soulever des questions qu’on ne peut pas résoudre, on croit avoir bien travaillé ; au besoin, on a même deux séances par jour pour cette besogne. On ne fait, en réalité, que du désordre, en affaiblissant de plus en plus le gouvernement dans son action, en déconsidérant tout et en fatiguant l’opinion ; on n’arrive à rien, pas même à voler le budget, qu’il faudra reprendre par le commencement, quand on voudra travailler d’une manière sérieuse aux affaires du pays.

Ce qu’il y a de plus triste, c’est que tous ces abus, ces confusions, ces désordres stériles, sont exploités effrontément par les déclama teurs vulgaires et les fauteurs de dictature contre les institutions parlementaires, qui seraient, à ce qu’il paraît, la cause de tout le mal. On convient qu’il y a une sorte d’impuissance agitée et brouillonne en toute chose, — c’est la faute du régime parlementaire ! Mais le malheur, précisément, le vice de cette situation où l’on se débat aujourd’hui sans arriver à rien, c’est qu’on n’est plus depuis longtemps dans Tordre parlementaire ; c’est qu’on est sorti de ce régime de justes et prévoyantes garanties publiques, pour entrer on ne sait dans quel régime où tout est confondu, où il n’y a plus qu’une chambre qui se livre à ses caprices de désorganisation, et dans cette chambre une commission du budget usurpatrice, qui dispose de tout, tranche tout et brouille tout. 11 n’y a que quelques jours à peine, cette étonnante commission, chargée de préparer la loi financière de la France, ne déclarait-elle pas solennellement qu’elle ne connaissait pas le budget des cultes ? Elle avait décidé la question dans sa sagesse : elle ouvrait simplement au budget un chapitre de liquidation de la dotation des cultes, elle abrogeait de sa propre autorité le concordat ! Elle allait, à ce qu’il paraît, trop vite pour le moment. Aujourd’hui encore, en dépit du temps qui passe et des nécessités de service public qui ne peuvent attendre, elle tient à toute sorte de réformes ou de prétendues réformes qui touchent à toute une partie de l’organisation financière et à la législation des successions. Vainement on lui a fait remarquer que le plus pressé serait peut-être d’expédier le budget tout d’abord, en ajournant à un temps plus opportun des discussions difficiles, laborieuses, sur des questions compliquées, délicates, qui intéressent l’ordre économique et l’ordre civil. La commission n’a pas voulu s’avouer vaincue ; elle tient à ses projets, sur lesquels la chambre bataille encore. Et remarquez bien qu’à l’heure présente on est en plein exercice courant, que dépenses et recettes sont déjà engagées depuis près de trois mois, que, les projets de la commission fussent-ils adoptés, ils seraient nécessairement ajournés dans leur application ou ils seraient la source d’un immense désordre.

Non, en vérité, ce n’est là qu’une image dérisoire et infilèle des institutions parlementaires, qui ne sont pas responsables de ces confusions, qui n’ont pas cessé d’être l’idéal des esprits à la fois libéraux et conservateurs. C’est peut-être le régime du radicalisme agitateur et anarchique; ce n’est pas sûrement le régime parlementaire, qui est le régime des libertés réglées, des pouvoirs maintenus dans leurs limites, des lois respectées, — le seul après tout qui reste une garantie contre les convulsions et les dictatures, qui réponde toujours aux instincts et aux intérêts de la France.

CH. DE MAZADE.