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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1862

Chronique n° 718
14 mars 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1862.

Nous avons remarqué chez certaines personnes une tendance à imputer à la liberté politique la responsabilité des inconvéniens, des abus, des excès de parole auxquels ont pu donner lieu les débats de l’adresse au sénat et au corps législatif. Parmi ceux qui font peu de cas de la liberté, on sent comme une inclination instinctive et secrète à prendre texte de la stérilité de nos discussions de l’adresse pour condamner tout nouveau progrès vers les réalités du régime représentatif. Il nous est impossible de laisser une telle arme aux adversaires de la liberté. Il faut que tout le monde entende bien que le régime parlementaire n’a rien à démêler avec les stériles tournois de discours auxquels nous assistons depuis deux ans.

Du temps du régime parlementaire, tous les esprits sensés étaient frappés de l’inutilité et des abus des longs débats de l’adresse. Rien ne paraissait moins logique et moins pratique que cette façon de délibérer sur toutes les questions politiques à la fois. Tout le monde voyait là une perte de temps inutile, et si le régime parlementaire eût duré, il est certain qu’à l’heure qu’il est les discussions de l’adresse eussent été progressivement ramenées à ce qu’elles sont dans les chambres anglaises, à ce qu’elles doivent être au sein de tout parlement constitué pour la bonne expédition des affaires, à une pure formalité, à une simple cérémonie qui ne doit pas faire perdre plus d’une séance aux assemblées représentatives. Cependant, sous le régime parlementaire, ce système de délibération encyclopédique avait au moins un motif et par conséquent une excuse. Il y avait au fond du débat une question, la question de savoir si le ministère conservait ou avait perdu la confiance de la chambre. Le vote de l’adresse avait donc un résultat et une sanction, le maintien ou le changement du cabinet. La question de confiance aurait pu sans doute être résolue avec une moindre perte de temps ; mais enfin c’était un résultat très positif que de trancher au début de la session la question ministérielle. Sous la présente constitution, les longueurs et les incohérences de la discussion de l’adresse ne sont pas même rachetées par un intérêt de cet ordre.

Or sait-on pourquoi il serait injuste de regarder le système dont nous critiquons les défauts apparens comme un acheminement vers le régime parlementaire ? C’est que l’ampleur exagérée que l’on donne aujourd’hui aux débats de l’adresse provient uniquement de ce que nos chambres ne possèdent plus quelques-unes des attributions qui leur appartenaient autrefois. Quand les chambres avaient le droit d’initiative et le droit d’amendement, les questions importantes pouvaient aisément être dégagées du pêle-mêle de l’adresse ; elles pouvaient être discutées isolément, a leur moment et à leur place. On pouvait, dans l’expédition de la besogne parlementaire, aller au plus pressé. Les matières qui en valaient la peine pouvaient être traitées à fond. On pouvait obtenir des assemblées des verdicts d’opinion dont l’effet sur la marche des choses était immédiat. Au bout d’une discussion, l’on pouvait avoir une solution. Il n’en saurait être ainsi aujourd’hui. La motion d’un député ne peut servir de prétexte, à une interpellation, ou devenir le thème d’une discussion et d’un vote. On connaît aussi les obstacles que rencontre le droit d’amendement. La conséquence est forcée. Les membres de nos assemblées n’ayant d’autre occasion de faire acte d’initiative, d’interpeller, d’exprimer des dissentimens par des amendemens que celle que leur fournit la discussion de l’adresse, tout ce qu’il y a dans nos chambres de vie parlementaire vient se condenser et éclate dans les débats de l’adresse. Politique intérieure et étrangère, questions constitutionnelles, questions d’affaires, il faut tout passer en revue dans cette courte saison où il est donné aux discours de germer et de fleurir. Comment ne pas se hâter ? comment s’exposer à laisser échapper une occasion unique ? Tous les sujets sont donc évoqués à la fois. La préface de la session prend des proportions encyclopédiques ; tout le feu des chambres s’y épuise, et dans ce tourbillon l’unité et le bon ordre du travail parlementaire sont exposés à s’altérer. Que ceux qui seraient portés à se plaindre de cet état de choses y prennent donc bien garde : ce n’est point au système parlementaire que cette sorte d’abus peut être imputée ; le système parlementaire en est innocent. Si jamais l’édifice doit être couronné, si jamais l’on revient aux règles ordinaires du gouvernement représentatif, nous sommes sûrs que l’expérience actuelle n’aura point été inutile, et que l’on saura renoncer pour toujours aux discussions de l’adresse démesurées et stériles.

Imbus de semblables idées, nous avons eu peine à comprendre le petit mouvement de mauvaise humeur auquel M. de Morny s’est laissé aller, au commencement des débats du corp3 législatif, à propos d’une expression insignifiante échappée à M. Jules Favre. L’éloquent orateur avait parlé de la rédaction officielle du projet d’adresse, et le président du corps législatif a cru un moment que M. Favre attachait je ne sais quelle sinistre signification au mot officiel. La susceptibilité de M. de Morny, qui a donné lieu à un incident, nous a surpris. Le spirituel président, on le sait, aime à emprunter aux usages parlementaires anglais leur tour raisonnable et expéditif. C’est ainsi qu’il recommandait naguère en termes assez sévères l’abolition de la coutume des discours écrits. Si M. de Morny avait, dans cette circonstance, pensé aux usages anglais, il n’eût point vu un sujet de s’émouvoir dans l’hypothèse d’un projet d’adresse officiel, c’est-à-dire rédigé de concert avec le gouvernement. Il n’y a rien non plus dans une rédaction ainsi concertée qui doive offusquer une opposition sensée. Qu’importe à l’opposition, si elle a le droit d’amendement, que le projet d’adresse soit une formule officielle ? Pour le gouvernement comme pour l’opposition, l’intérêt principal, dans l’accomplissement de cette formalité, devrait être d’épargner à l’expédition des affaires d’inutiles lenteurs. Or qu’y a-t-il au fond de plus inutile et de plus lent que notre mécanisme de commission nommée par les bureaux, passant on ne sait combien de jours à préparer les élémens d’une adresse et à en arrêter la rédaction ? Le système anglais n’est-il pas préférable ? Chez nos voisins, le premier ministre choisit lui-même le membre de la chambre qui proposera l’adresse. La veille de l’ouverture de la session, le membre du parlement chargé de proposer l’adresse assiste au dîner ministériel et reçoit son projet tout dressé. C’est ainsi qu’en Angleterre on fait en une soirée une chose dont nous avons l’art, en France, de ne venir à bout qu’en un mois et demi. Certes il n’y aurait nul dommage que les adresses fussent rédigées, chez nous, dès le premier jour de la session par des membres qu’auraient eux-mêmes choisis, conseillés, contrôlés, les présidens des deux chambres. L’opposition n’aurait besoin que de vingt-quatre heures pour préparer ses amendemens ou sa contre-adresse, et du moins il n’y aurait pas de temps perdu.

Ce qui nous paraît regrettable dans l’ampleur démesurée et l’enchevêtrement des discussions de l’adresse, c’est que non-seulement l’expédition des affaires est retardée, mais que l’unité du travail parlementaire est altérée. Les questions politiques ne sont plus discutées dans l’ordre de leur opportunité et de leur importance ; elles enjambent les unes sur les autres et se nuisent mutuellement. Toute bonne session parlementaire doit pour ainsi dire recevoir son unité et son caractère de la question principale qu’elle est destinée à résoudre. À côté de cette question dominante, il peut y avoir sans doute des affaires d’un intérêt permanent ou accidentel qui doivent être éclairées et déterminées par la discussion ; mais, pour être bien conduites, ces affaires ont besoin d’être traitées séparément et à leur moment. Si l’on examine la nature de la tâche que les circonstances assignent cette année à nos chambres, il est évident que la question dominante de la session devra être la question financière. Asseoir le budget de telle sorte que l’on ne soit plus exposé à des accroissemens inconsidérés de dette flottante, rechercher les moyens d’assurer l’équilibre du budget, décider de quelle façon cet équilibre devra être obtenu, si c’est par des réductions de dépenses ou par des aggravations d’impôts, étudier dans une première expérience si les moyens de contrôle qui, viennent d’être départis au corps législatif sont suffisans ou incomplets, telle est l’affaire principale, la grosse besogne de la session actuelle, l’œuvre au succès de laquelle l’honneur du gouvernement et de la chambre est attaché cette année. Quand une assemblée a devant elle une tache semblable, elle doit n’en être détournée qu’à de rares occasions, ou du moins il faut sans cesse l’y ramener. À côté de ce grand intérêt de la présente session, auquel une discussion laborieuse et habile peut rattacher naturellement les plus hauts intérêts du pays, nous voyons deux vastes questions qui, tant qu’elles ne seront pas résolues, devront entretenir au sein de la chambre et dans le pays une vive controverse : la question intérieure, qui vient se résumer dans la question de la presse, et la question extérieure qui nous touche le plus directement aujourd’hui, la question romaine. La façon dont le débat à dû nécessairement s’engager à propos de l’adresse n’a guère été utile à la marche de ces diverses questions. Au lieu de la mettre en saillie, l’adresse a plutôt fait perdre de vue la réforme financière. La question de la presse et la question romaine ont perdu soit à être confondues dans un débat qui embrassait des sujets trop divers et trop peu homogènes, soit à n’être pas traitées au moment le plus favorable.

La question de la liberté de la presse est en ce moment pour la France la question intérieure par excellence. On l’a dit, la liberté de la presse est la sanction unique et suprême de toutes les autres libertés. Là où la presse n’est point assurée de sa liberté, aucune liberté n’est sûre. Les défenseurs de la liberté de la presse ont sur leurs adversaires cet avantage de leur rendre impossible la discussion et l’apologie du système contraire. Ils ont tout pour eux : la logique, l’histoire, les principes les plus justes et, les mieux avérés de la révolution française, les nécessités pratiques les plus évidentes de l’économie des sociétés modernes. Cette année, nous le reconnaissons volontiers, les intérêts de la liberté de la presse ont été mieux soutenus au corps législatif qu’en aucune occasion antérieure. Le spirituel bon sens de M. de Pierre, l’argumentation aiguisée de M.. Picard, quelques expressions éloquentes de M. Jules Favre, çà et là les regrets, les aveux voilés qu’ont laissé entrevoir des membres du parti catholique, ont montré que la cause de la liberté de la presse commence à faire son chemin et rencontre chez beaucoup d’esprits un meilleur accueil. La discussion n’a point eu encore pourtant la vigueur, la puissance et l’efficacité que les orateurs eussent pu lui donner. L’on a remarqué que les membres de l’opposition ont cru devoir renfermer dans leur amendement sur la politique intérieure trois questions qu’il eût mieux valu séparer : la presse s’y trouvait mêlée à la loi de sûreté générale et aux exceptions dont souffre à Paris et à Lyon notre régime municipal. Il est difficile d’épuiser une matière lorsqu’il faut embrasser trois sujets dans le même discours. Les membres de l’opposition libérale sont d’ailleurs si peu nombreux dans le corps législatif ; ils se multiplient si vaillamment et s’épargnent si peu dans l’accomplissement de leurs devoirs politiques, qu’il y aurait de l’ingratitude à leur reprocher de n’avoir pas livré trois assauts, au Heu d’un, à propos de la politique intérieure. Dans tous les cas, il a été démontré une fois de plus que les adversaires de la liberté de la presse ne peuvent se tirer de cette discussion qu’en l’éludant. Ne pouvant concilier un régime qui fait exception à tous les principes du droit français ni avec les idées de 1789, ni avec la théorie de la souveraineté du peuple et du suffrage universel, ni avec la loi des majorités, ni avec les droits des minorités, ils sont réduits à invoquer la raison d’état. Dans un temps comme le nôtre, il y a un véritable aveu d’impuissance dans la raison d’état opposée aux déductions éclatantes de la raison et du droit. Il est bon de faire répéter le plus souvent possible un tel aveu aux adversaires de la liberté de la presse.

La question romaine est, à vrai dire, pour nous une question intérieure. Pour les partisans du pouvoir temporel, le maintien du tatlu quo à Rome est la condition du concours qu’ils offrent au gouvernement ou de l’opposition qu’ils lui annoncent. Pour les libéraux, la fin du pouvoir temporel à Rome est le fait qui doit entraîner le rétablissement en France de la plénitude des libertés politiques. Cependant, quoique à ce double point de vue l’influence de la question romaine sur la politique intérieure de la France soit décisive, cette question est tellement liée aux destinées de l’Italie que nous eussions mieux aimé la voir aborder dans nos chambres à un autre moment. Le gouvernement italien vient d’être traversé par une crise ministérielle. Le pouvoir est à Turin dans les mains d’un cabinet nouveau. Il eût sans doute mieux valu, pour porter sur la solution de la question romaine des jugemens plus certains, attendre que le nouveau cabinet italien eût eu le temps de nous faire connaître la physionomie et les allures de sa politique.

Nous avions cru que la manifestation de la chambre des députés italiens, dans la séance du 25 février dernier, était une garantie de durée pour le ministère du baron Ricasoli. Déçus avec une brusquerie imprévue par l’événement, nous éprouvons une grande hésitation à exprimer une opinion sur les effets du changement qui vient de s’accomplir dans le gouvernement à Turin, Nous redoutons que la retraite du baron Ricasoli ne soit une sérieuse épreuve pour l’Italie. On adresse à M. Ricasoli des reproches de plusieurs sortes. Les uns l’ont blâmé de n’avoir pas partagé le pouvoir avec M. Rattazzi, de n’avoir pas renouvelé, avec le président du nouveau ministère, cette alliance, ce connubio auquel M. de Cavour, faisant taire ses susceptibilités personnelles, avait plus d’une fois eu recours avec succès ; les autres lui ont. reproché d’avoir trop compté, surtout dans les derniers momens de son ministère, sur les élémens agitateurs et révolutionnaires du mouvement italien. Nous omettons des critiques moins sérieuses, celles qui portent sur les difficultés qui auraient éclaté entre M. Ricasoli et le roi, et sur cette dignité poussée jusqu’à la raideur dans les rapports avec les personnes. C’est toujours un malheur dans les pays constitutionnels lorsque la politique vient à tomber dans les questions personnelles. — L’art des grands ministres, le mérite des hommes d’état qui dirigent par leur ascendant les gouvernemens représentatifs est de ne point laisser voir ces misères, et de les couvrir de leur active patience et de leur adroite générosité, Nous faisons des vœux pour que les Italiens cessent le plus tôt possible de se laisser aller à ces récriminations, à ces jalousies, à ces acrimonieuses discussions sur les personnes. L’effet certain de ces mesquines animosités bruyamment révélées serait de leur faire perdre l’estime des peuples étrangers et d’entraver le développement politique auquel ils aspirent.

Mais quant à la critique vraiment politique adressée au baron Ricasoli, quant au blâme dont quelques conservateurs italiens poursuivent ses déclarations libérales prononcées dans la fameuse séance du 25 février, il ne nous est pas possible de nous y associer. La révolution italienne nous a toujours paru soumise à ces deux lois qui président aux mouvemens révolutionnaires : d’une part, tant que l’objet de la révolution n’est point atteint, tant que l’œuvre n’est point consommée, il est impossible au pouvoir qui dirige le mouvement de rompre entièrement avec les élémens enthousiastes, passionnés, agitateurs, qui lui ont depuis l’origine prêté leur coopération ; d’un autre côté, toute grande œuvre révolutionnaire accomplie dans un pays répond à des intérêts analogues chez les autres peuples, elle retentit au dehors, elle éveille à l’étranger une force d’opinion qui est un de ses plus puissants concours, elle a un caractère cosmopolite qui devient un de ses plus utiles moyens de réussite. Or une révolution ne peut, sans se suicider moralement, renoncer à ce caractère cosmopolite et à l’ascendant d’opinion qu’elle en reçoit. Jusqu’au dénoûment, le gouvernement d’un peuple en révolution ne peut, sans se condamner à reculer et s’exposer à perdre le terrain conquis, se priver volontairement de ces deux forces, intérieure et extérieure, et briser violemment avec elles. C’est ce que M. de Cavour, malgré les apparences de sa mobile conduite, n’avait pas cessé un seul instant de comprendre et de pratiquer. Il ne s’était pas laissé dominer par le mouvement révolutionnaire italien, mais il s’en était emparé. Lorsqu’il prépara la guerre contre l’Autriche, il appela en Piémont les volontaires de l’Italie et mit Garibaldi à leur tête. Les conservateurs italiens, pas plus que les orateurs de notre propre gouvernement, ne. devraient oublier ces origines de l’émancipation de l’Italie. C’est sur la réclamation de l’Autriche, demandant, la dissolution de ces corps francs ostensiblement dirigés contre elle, que la guerre éclata, et ni en Italie ni en France, dans les régions gouvernementales, on ne reprochait alors à M. de Cavour d’avoir provoqué la guerre en s’appuyant sur les élémens révolutionnaires. De même M. de Cavour a conquis l’opinion libérale de l’Europe et par le respect de son gouvernement intérieur pour l’exercice des libertés publiques, et par la portée cosmopolite qu’il voulut donner à la révolution italienne en lui assignant pour fin l’abolition du pouvoir théocratique. Tant que la révolution italienne ne sera point achevée, il ne sera pas au pouvoir des successeurs de M. de Cavour qui auront à cœur la cause de leur pays d’altérer violemment aucun des trois principes de sa politique. Tous ils devront vivre jusqu’à un certain point en bonne intelligence avec le parti dont le patriotisme se passionne jusqu’à l’agitation ; tous ils devront maintenir et pratiquer sincèrement les institutions libérales ; tous ils devront marquer à Rome le but de leurs aspirations. Les adversaires de M. Ricasoli se tromperaient fort, s’ils prétendaient qu’il a mérité sa chute pour être demeuré fidèle à la politique d’un véritable homme d’état italien. M. Rattazzi ne pourra point suivre au fond une politique différente.

Sera-t-il plus habile que son prédécesseur ? Nous le souhaitons, mais il serait difficile de se dissimuler la fâcheuse influence que le changement de ministère produit déjà, du moins au dehors, sur les affaires de l’Italie. Si la majorité du parlement italien eût prêté un véritable appui à M. Ricasoli entouré d’hommes que M. de Cavour lui-même s’était choisis pour collègues, si cette majorité qui applaudissait avec enthousiasme aux fières explications du ministre tombé eût prévenu sa chute en lui fournissant à temps un ministre de l’intérieur, croit-on que la question romaine n’eût pas été, à l’heure qu’il est, en meilleure voie à Paris même ? La conséquence inévitable du changement de ministère qui vient d’avoir lieu à Turin est au moins de retarder la marche des affaires italiennes, et d’ouvrir une période d’attente et d’incertitude. Les amis de M. Rattazzi reconnaissent qu’il n’a pu former un bon ministère. Les hommes n’y sont point à leur place ; les personnages les plus considérables de la majorité, MM. Farini, Minghetti, Lanza, ne semblent pas disposés à prêter leur concours à M. Rattazzi, qui, comme son prédécesseur, est obligé de se charger provisoirement des deux ministères des affaires étrangères et de l’intérieur. Pour notre compte, nous n’attachons point une trop grande importance à la réunion des sociétés émancipatrices à Gênes ; mais il est beaucoup de gens en Europe, l’espèce de ces timorés est nombreuse en France, qui tremblent dès que Garibaldi entre en scène. Garibaldi avait été appelé par M. Ricasoli, sans doute pour exercer à Gênes une influence modératrice. Il s’entendra probablement avec M. Rattazzi, mais à quelle condition ? Quelque sentiment que l’on éprouve pour les anciens ministres ou pour les nouveaux, on est forcé de convenir que la crise ministérielle a momentanément affaibli les chances d’une prochaine solution de la question romaine. On ministère naissant, incomplet, privé d’une force parlementaire suffisante, ne peut guère espérer d’obtenir de prompts et brillans succès dans sa politique étrangère. Que M. Rattazzi applique les ressources de son ingénieux esprit à raffermir son cabinet, qu’il y réussisse, nous ne demandons pas mieux ; mais, pour le moment, tout est remis en question et tout demeure en suspens.

Nous étions trop préoccupés de cette incertitude de la situation italienne pour prendre un grand intérêt à la discussion de la question romaine au corps législatif. Cette discussion a été pourtant l’épisode le plus brillant du débat de l’adresse ; mais ce qui venait de se passer à Turin laissait trop voir la distance qui sépare la conclusion théorique de cette controverse du dénoûment vraiment politique que l’Italie espère. Rarement d’ailleurs les représentans des causes qui sont aux prises avaient été mieux inspirés. M. Jules Favre et M. Keller avaient tous deux pressé le gouvernement d’interrogations logiques et catégoriques qui ne semblaient plus laisser de place à une position intermédiaire. M. Billault a exécuté un véritable miracle d’adresse oratoire en faisant face avec une égale verve et de rares bonnes fortunes d’expression à ses deux adversaires. Le ministre-orateur a plaidé avec une vaillance inaccoutumée la cause de la politique expectante. Il a signifié aux deux partis que le gouvernement entendait pour le moment ne rien changer à sa politique envers l’Italie, ou ce qui est plus net, car la politique du gouvernement en Italie pourrait, suivant nous, donner lieu à plus d’une interprétation contradictoire, il a déclaré que nous ne ferions rien, que nous resterions à Rome indéfiniment. Le gouvernement est assurément dans son droit en prenant ce parti de l’inaction systématique, et, sa résolution étant ainsi arrêtée, nous le louons de l’avoir fait connaître. Il vaut mieux en effet pour tout le monde que l’on ait mis un terme à des incertitudes qui entretenaient des illusions ou des appréhensions toujours déçues et sans cesse renaissantes. Ce parti-pris de ne point résoudre la difficulté romaine ne supprime malheureusement pas cette difficulté. Nous ne croyons pas non plus que le gouvernement ait grande confiance dans une de ces solutions conciliantes que le temps dans les affaires humaines finit ordinairement par imposer à des prétentions extrêmes. Le gouvernement français, quoi qu’il en dise, ne peut s’abuser sur la situation où la cour de Rome est placée. Il doit savoir que cette cour ne transigera ni sur la perte de ses possessions aujourd’hui annexées au royaume d’Italie, ni sur le gouvernement séculier que nous pourrons lui demander un jour en faveur des populations romaines. La cour de Rome peut subir les nécessités politiques qui lui seront imposées ; elle ne les acceptera point par un acte de volonté spontanée. On n’a pas le droit de l’en blâmer. C’est la dignité des puissances faibles de céder à une force supérieure plutôt que de consentir à des abdications qui seraient l’humiliant désaveu d’elles-mêmes. Il ne faudrait pas croire non plus, malgré la chaleur oratoire que M. Billault a déployée pour prouver que nous ne devions pas encore abandonner la protection de la papauté à Rome, que le gouvernement français fût engagé par une obligation de principe à ne jamais retirer cette protection. M. Billault a reconnu au contraire que c’est un principe essentiel de notre droit politique qui est violé par notre occupation de Rome, le principe d’après lequel les peuples s’appartiennent à eux-mêmes, et ne sauraient être considérés comme la propriété d’un prince. Ce n’est point non plus une question de sentiment qui nous enchaînera toujours à la protection de la papauté temporelle. M. Billault s’est bien écrié, dans un mouvement généreux, que la loyauté et l’honneur feraient un devoir au gouvernement de la France de ne point abandonner le plus humble, le plus petit des souverains qu’il aurait protégé pendant dix ans, lors même que la question religieuse ne. serait pas en jeu. La politique française a prouvé cependant qu’elle savait résister à des entraînemens de ce genre. Dans quelle occasion en effet, l’élan de M. Billault eût-il été mieux placé qu’à l’époque où, sous les yeux de notre garnison de Rome, l’armée italienne put envahir et conquérir les Marches et l’Ombrie ? Ainsi nous sommes retenus à Rome, non par des principes, non même par de purs sentimens ; nous y restons pour des motifs élevés sans doute, mais qui, pour parler le langage positif de la politique, sont uniquement puisés dans nos convenances. Nous y sommes parce que nous y sommes, et nous y resterons tant qu’il nous plaira.

À notre avis, les déclarations dont M. Billault a été l’organe sont bien moins éloignées de la thèse vigoureusement soutenue par M. Jules Favre que de l’opinion exprimée par M. Relier. L’honorable député catholique a prononcé dans cette discussion un discours dont la forme nous a séduits, mais dont aucun argument ne nous a persuadés. Personne n’approche plus, dans notre corps législatif, du bon style de l’éloquence politique que l’honorable M. Relier. Comme manœuvre oratoire, son discours a réussi, car il a contraint le ministre sans portefeuille à exposer avec une chaleur et une clarté imprévues la politique du gouvernement vis-à-vis de Rome. Si M. Keller est un de ces esprits élevés qui placent les principes au-dessus des faits, son seul succès aura été de se convaincre qu’il n’y a pas sur la question romaine de principes communs entre le gouvernement et lui. S’il est au contraire un de ces catholiques utilitaires et matérialistes en politique dont M. Ollivier a signalé avec à-propos le scepticisme, il doit être plus satisfait encore, car ce qui suffit à ces catholiques, c’est que le fait présent soit réservé et préservé, et M. Billault, en annonçant le séjour indéfini de nos troupes à Rome, a dû combler leurs vœux. Pleins d’estime pour le talent de M. Keller, nous n’avons éprouvé qu’un regret plus vif à le voir, dans une péroraison trop apprêtée, travestir la révolution en une figure de rhétorique. Que signifient ces abstractions commodes où l’on personnifie arbitrairement les doctrines et les politiques que l’on déteste ? M. de Maistre, s’impatientant contre les déclamateurs du XVIIIe siècle qui parlaient à propos de tout de la nature, leur demandait avec un brutal bon sens : Quelle est cette femme ? Ne pourrait-on pas jeter en se moquant la même question à ces étroits rhétoriciens qui font de la révolution, c’est-à-dire d’un mouvement historique, une personne à qui ils demandent compte des théories qu’ils lui attribuent et des actes qu’ils lui prêtent ? Parlez des idées au nom desquelles la révolution, c’est-à-dire la destruction des anciennes institutions et la fondation des nouvelles, a été accomplie ; parlez des résultats de la révolution, parlez des crimes qui ont été commis pendant la révolution, parlez de procédés dits révolutionnaires, par opposition aux procédés légaux ; mais d’un mot qui a tour à tour désigné une date ou une période de l’histoire, un mouvement politique, un certain ordre de principes, une certaine nature de résultats, un mode d’action, gardez-vous de faire arbitrairement une espèce d’entité philosophique, si vous voulez parler sérieusement, devant un auditoire d’hommes d’affaires, le sobre et mâle langage de la politique. La prosopopée de M. Keller sur la révolution nous a valu la pieuse invocation de M. Billault à la Providence. Pauvre et vénéré pontife ! faut-il qu’une assemblée politique qui croit avoir le droit de censurer tendrement ton obstination s’imagine, en tressaillant d’émotion religieuse, qu’elle est vis-à-vis de toi l’interprète des décrets de la Providence ?

Tandis que ces imposantes controverses agitaient le corps législatif, la grande expérience tentée par M. Fould sur l’ancien fonds 4 1/2 s’achevait avec un succès qui a sans doute dépassé les espérances du ministre des finances. 130 millions environ de rentes 4 1/2 étaient convertis en 3 pour 100, et pour opérer cet échange, les rentiers consentaient à payer au trésor la fameuse soulte, dont le produit s’élevait à 155 millions. C’est un fait remarquable, et qui annonce d’une façon significative la docilité de la France aux expériences financières. L’opération de M. Fould était très hardie : elle ébranlait un fonds qui représente un capital de 3 milliards 800 millions, elle touchait donc aux intérêts d’un grand nombre de fortunes particulières. Ce qu’elle avait surtout d’aventureux au premier aspect, c’est que la réussite dépendait d’un acte spontané des rentiers et de l’apport bénévole d’une certaine somme qu’ils voudraient bien faire d’eux-mêmes au trésor. La conversion facultative demandait d’eux un dérangement et un déboursé. On avait donc contre soi la mauvaise humeur ou la force d’inertie des rentiers. Ce n’est pas tout, le succès de l’opération dépendait de l’écart qui se maintiendrait entre les prix du 3 pour 100 et du 4 1/2 pendant la durée de la conversion. Il fallait que cet écart fût toujours assez considérable pour que le rentier y trouvât la représentation de la soulte et d’un petit bénéfice que lui offrait le trésor. Que cet équilibre eût été un moment troublé, et c’en était fait de la conversion. S’il est des tentatives dont le succès soit le principal mérite, on doit y ranger cette conversion si heureusement conduite par M. Fould. Nous avons dit dès le principe quelle était notre objection à ce système de conversion ; nous trouvions que les intérêts de l’avenir n’étaient pas pris en considération suffisante, et qu’on abandonnait pour un trop mince avantage actuel le bénéfice important que l’état devait avoir l’espoir de réaliser le jour où l’amélioration de son crédit lui aurait permis, ou d’offrir le remboursement aux rentiers, ou de leur faire agréer une réduction notable d’intérêt. On pouvait à la vérité répondre à cette objection que depuis 1826 il a été reconnu qu’un des plus grands obstacles que devaient rencontrer chez nous les conversions, c’était le caractère homogène et compacte de notre rente. C’eût été en effet en tout temps une lourde tâche que de soulever un capital de près de 6 milliards pour le placer devant l’option entre le remboursement au pair ou la réduction d’intérêt. À ce point de vue, il était utile de diviser la masse des rentes susceptibles de conversion. C’est ce qui vient d’être fait. Il ne reste plus aujourd’hui que 42 millions 1/2 de rente 4 1/2 non convertis, et qui pourront désormais devenir l’objet d’une conversion bien plus aisée. L’on avait cru que l’échange facultatif qui s’est accompli avait donné lien à un énorme déclassement de rentes. Le compte-rendu mensuel des opérations de la Banque, publié aujourd’hui par le Moniteur, fournit des indications très curieuses et très rassurantes sur ce côté de l’opération. L’on y voit que les avances de la Banque sur les fonds publics ne se sont accrues que d’un peu plus de 100 millions. Cette somme, qui est l’expression approximative du déclassement de rentes qui a eu lieu, est bien moins considérable qu’on ne l’aurait supposé. Ajoutons enfin, pour mieux déterminer le succès obtenu dans cette conversion facultative, qu’elle a été un moment traversée par un grave incident politique, l’affaire relative au projet de dotation du général Cousin-Montauban, et qu’elle a surmonté heureusement cette épreuve.

Mais les combinaisons financières, si habiles qu’elles soient, ne suffisent. point à l’amélioration du crédit public. L’expérience de notre temps a prouvé, comme celle du passé, que les finances sont solidaires de la politique. Notre prospérité financière, en dehors de la valeur des plans de M. Fould, dépend à la fois de la conduite de nos affaires publiques et des événemens. Nous avons dit, en parlant de la question italienne, que le gouvernement français ne paraît pas disposé à rien changer cette année au statu quo romain. Nous verrons avant peu si cette décision aura sur l’Italie elle-même une influence calmante. À une autre extrémité du monde, aux États-Unis, dans ce grand pays dont les troubles intérieurs ont si douloureusement affecté depuis plus d’un an l’industrie et le commerce européens, les choses ont repris un aspect qui devient de jour en jour plus favorable. La rébellion du sud essuie chaque jour de nouvelles défaites ; elle s’est vu enlever trois de ses états les plus importans. Tournée à la fois par sa droite et par sa gauche, elle perd ses meilleures positions stratégiques et cède de tous côtés sous la supériorité écrasante des ressources et des forces du nord. À mesure que les armées fédérales pénètrent dans les pays sécessionistes, le véritable état de l’opinion se révèle au sein de ces populations. On y voit que l’Union y peut compter sur de réelles sympathies, dont la manifestation avait été jusqu’ici étouffée par le terrorisme des dictateurs sécessionistes. Il est donc permis non-seulement de compter sur la pacification prochaine du nord de l’Amérique, mais encore d’espérer que l’Union pourra se reconstituer et replacer réellement sur son drapeau toutes ses étoiles.

Nous voudrions croire que l’insurrection militaire qui à Nauplie tient en échec le gouvernement grec n’aura pas en Orient de graves conséquences. Cependant Nauplie était l’unique arsenal de la Grèce, et le peu de forces disciplinées dont le roi Othon dispose étant employées à maintenir la tranquillité sur le territoire où elles sont disséminées, on ne voit pas comment le gouvernement grec pourra réduire les rebelles. Les prendra-t-on par la famine ? Les surprendra-t-on par des trahisons ménagées au milieu d’eux ? Il est triste pour un gouvernement dont l’autorité est attaquée de ne pouvoir guère compter sur d’autres ressources. L’avenir de la Grèce paraît plus inquiétant, si l’on songe à l’impopularité incurable dont le gouvernement du roi Othon est frappé. La portion saine du peuple grec, colle qui a des intérêts conservateurs, se rallie autour de ce gouvernement, mais c’est par pis-aller et pour trouver un abri contre le brigandage, qui peut recommencer de plus belle dans ce petit royaume en dissolution ses honteuses prouesses.

La crise parlementaire prussienne vient s’ajouter aux élémens d’agitation qui fermentent en Allemagne. C’est sur la question financière que l’assemblée élective a voulu faire l’essai de sa prépondérance et de sa force. Il s’agissait d’obtenir dans le vote du budget ce système de la spécialité dont il fut naguère question chez nous à propos du dernier sénatus-consulte. Pour les souverains de vieille roche, les Français doivent être devenus le peuple modèle. Quels exemples de modération et de discipline ne donnons-nous pas au monde ! Voilà le roi de Prusse obligé de choisir entre la démission de son cabinet ou la dissolution de sa chambre. Pourquoi ? Parce que les députés prussiens veulent voter le budget par chapitre, tandis que nous, Français, nation exemplaire qui avons joui pendant un quart de siècle de cette prérogative, nous savons si bien nous en passer, et nous nous contentons de voter le budget par grandes sections ! Qu’arrivera-t-il pourtant en Prusse ? Le pays renverra-t-il la même chambre, ou une représentation plus libérale encore ? Jusqu’où ira le conflit ? Ces questions nous effraient peu. Le rôle auquel aspire la Prusse à la tête de la civilisation allemande ne peut point être séparé d’une politique libérale. Il arrivera à coup sûr un moment où le roi de Prusse sera averti par quelque grâce d’état de cette nécessité de libéralisme attachée aux légitimes et traditionnelles ambitions de la Prusse.

Nous apprenons, en terminant ces lignes, une affreuse nouvelle, qui sera, nous n’en doutons point, ressentie par les lecteurs de la Revue. M. de Molènes vient de mourir des suites d’une chute de cheval. M. de Molènes avait mis toute sa vie dans la carrière militaire, qu’il avait choisie avec une sorte de poétique et religieuse passion. Depuis qu’il avait embrassé la profession des armes, la littérature n’avait plus été pour lui qu’une forme du culte glorieux auquel il s’était dévoué. Aussi toute son existence guerrière est-elle connue de nos lecteurs : batailles civiles où il débuta comme garde mobile, guerres d’Afrique, de Crimée, d’Italie, toutes les mâles émotions qu’il était allé chercher partout où notre drapeau était engagé, il les a racontées au public avec une candeur chevaleresque. Quant à nous, nous ne pouvons parler que de la mort, qu’il n’a pas trouvée où il était allé la chercher, qui vient avec une si triste violence de nous l’enlever à l’âge de quarante et un ans.


E. FORCADE.


ESSAIS ET NOTICES

Un journal français a publié il y a peu de jours, sous la forme d’une lettre au réducteur de la Revue des Deux Mondes, un mémorandum daté de Saint-Pétersbourg et signé de M. Alexandre Jomini, répondant à un travail qui a paru dans la Revue du 15 janvier avec ce titre : la Russie sous l’empereur Alexandre II. Nous ne sommes tentés ni de nous étonner ni de nous plaindre que ce mémorandum, qui est une défense du gouvernement russe, ait trouvé place dans le Constitutionnel : il n’y a là au contraire rien que de naturel et de simple ; mais, puisqu’on fait intervenir un « refus d’hospitalité » que ce travail aurait essuyé ici, nous ne voyons nul inconvénient et nous n’éprouvons surtout nul embarras à ajouter de notre côté quelques mots d’apostille. Effectivement cet écrit avait été remis à la Revue par un homme distingué de la diplomatie russe. L’absence de signature d’abord ne permettait point de l’accueillir en présence de la législation sur la presse, et la révélation postérieure de la signature de M. Jomini ne nous a point fait changer d’avis ; la Revue a persisté dans son refus, et voici pourquoi.

On nous accordera bien d’abord que la publication des travaux sur les états étrangers ne peut ouvrir un droit indéfini de réponse à tous ceux qui peuvent se croire appelés à intervenir pour leur gouvernement. Pour que ces réclamations aient des titres à être admises, il faut, ou que les auteurs aient été mis personnellement en cause, ou que leurs travaux offrent quelque intérêt de nouveauté et d’information. Était-ce le cas cette fois ? L’auteur de l’écrit, qui a du reste trouvé ailleurs qu’ici l’hospitalité qu’il cherchait, nous permettra de lui dire que dans son plaidoyer il y a plus de malaise et d’ennui déguisés sous des généralités que de faits précis propres a éclaircir les questions. Si ce travail se présentait comme une étude nouvelle de l’état de la Russie ou même comme une apologie en quelque sorte officielle du gouvernement du tsar, il était trop visiblement insuffisant ; s’il ne visait qu’à être simplement une rectification, il ne rectifiait rien. Non-seulement il ne rectifie rien, il confirme au contraire implicitement la plupart des observations qu’il prétend réfuter. Que dit en effet l’auteur lui-même ? Est-ce qu’il ne convient pas de ce qu’il veut bien appeler « les tâtonnemens et les maladresses de la censure, » de ce qu’il y a de redoutable dans l’héritage laissé par l’empereur Nicolas à son successeur, de l’existence « d’une bureaucratie corrompue, » de cet « édifice de réglementations » qui ne laisse debout que l’omnipotence du tsar, de la torpeur où a été tenu le peuple russe, enfin des embarras du pouvoir absolu au milieu d’un mouvement qui le déborde, qui l’étonne, qu’il ne peut détourner, et qu’il n’a pas trop su diriger jusqu’ici ? Est-ce que M. Jomini n’avoue pas que « nos appréciations sont souvent justes, » en ajoutant « qu’elles tachent d’être impartiales ? » Il est vrai que l’auteur, en confirmant par ses aveux ce que nous avons dit, nous accuse de n’être point néanmoins dans ce qu’il appelle « la vérité absolue, » de nous arrêter à la superficie des choses, de céder à une de ces méprises si fréquentes dans l’Occident à l’égard de l’empire des tsars. Est-ce donc parce que, au lieu de rester dans les banalités, nous nous sommes efforcés de pénétrer jusqu’au cœur de la situation de la Russie ? Nous n’avons pas tout dit sans doute, nous aurions pu entrer dans d’autres détails, et nous pourrons y revenir, si quelque jour cela est nécessaire ; mais jusque-là M. Jomini nous permettra de penser qu’on peut disserter longtemps, comme il le fait, sur les révolutions par en haut ou par en bas, sur les limites entre la liberté et la licence, sur la différence qu’il y a entre révolutionner et réformer, sans jeter un jour particulier sur la vraie situation de la Russie.

Une autre raison devait nous empêcher d’accueillir le travail de M. Jomini, c’est que l’auteur, sans jeter un jour nouveau sur la situation de la Russie, émet beaucoup d’idées, à notre avis très hasardées, sur la France, sur l’Europe, sur la valeur comparative des institutions politiques, toutes choses qui n’étaient point directement en question dans l’article du 15 janvier. Nous ne sommes même pas certains que M. Jomini n’ait cru nous causer quelque embarras en remettant sous nos yeux les péripéties de notre histoire, les mauvaises fortunes des institutions parlementaires, pour en tirer une conclusion favorable à l’autocratie, en renvoyant enfin nos idées à une vieille date. Il se trompe : notre libéralisme n’est point un Épiménide endormi dans une époque qui n’est plus. Il ne s’est point désintéressé des affaires du monde le jour de la révolution de février, et aujourd’hui encore il n’est ni une rancune ni une sédition. Il accepte le bien, les garanties de liberté, les progrès véritables toutes les fois qu’on les procurera à la France, sans cesser de croire que les meilleures conditions seront toujours celles où le pays aura la plus grande participation à ses affaires. Il ne se sépare jamais surtout du patriotisme, et si M. Jomini pense nous embarrasser en nous plaçant en face d’un éloge de l’empereur des Français, c’est qu’il ne se souvient pas ; il oublie qu’il nous est arrivé plus d’une fois, dans la mesure de notre indépendance, de nous tenir aux côtés du gouvernement de notre pays, notamment le jour où les excès d’omnipotence de l’empereur Nicolas contraignaient la France et l’Angleterre à prendre les armes et à faire la guerre d’Orient. Ce n’est pas nous que les théories de M. Jomini devraient embarrasser ; c’est bien plutôt ceux qui accueillent un travail où des analogies sont plus ou moins établies entre le gouvernement français et le gouvernement russe. Pour nous, nous n’admettons pas ces analogies ; nous goûtons peu les leçons de politique venues de Pétersbourg. Le Constitutionnel a plus d’impartialité, et il est bien libre. Pour en revenir à la Russie, qui est seule en question, nous devons regretter sans doute de n’avoir point l’approbation de M. Jomini ; mais assez de bruits nous arrivent de Saint-Pétersbourg pour nous apprendre que nous ne nous sommes pas trompés, que l’article du 15 janvier n’était qu’une peinture fidèle et modérée d’une réalité que tout le monde voit, et la faiblesse même des réfutations ne fait que nous confirmer dans notre sentiment sur la crise où la Russie est engagée.


CH. DE MAZADE.


LA REINE DE SABA.

C’est une chose bien curieuse que le temps où nous vivons ! Rien ne s’y fait simplement : le moindre incident excite la curiosité des passans, et le plus médiocre vaudeville qui se joue sur l’un des théâtres des boulevards fait plus de bruit dans notre monde affairé que n’en a fait la naissance du Misanthrope ou celle d’Athalie. Voilà trois mois que les journaux petits et grands entretiennent l’Europe de l’enfantement laborieux de la Reine de Saba, ouvrage en quatre actes qui a été représenté à l’Opéra le 28 février. Je ne crois pas que le fameux temple de Salomon, où se passe une des grandes scènes du nouvel ouvrage, ait fait plus de bruit dans le monde oriental que le drame lyrique qui va nous occuper. On savait heure par heure où en étaient les répétitions de cette œuvre considérable, et de graves académiciens ne dédaignaient pas de descendre dans l’arène de la publicité pour expliquer au public tout ce qu’il y aurait à admirer dans l’ouvrage longtemps médité de l’auteur de la Nonne sanglante. Nous l’avons vue enfin, cette Reine de Saba, poème de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique de M. Gounod, et nous pouvons en parler pertinemment, à la sueur de notre front.

Qui ne connaît la reine de Saba, cette femme du pays de l’aurore qui, éprise de la grande renommée du roi Salomon, quitte son royaume et se rond à Jérusalem pour éprouver la sagesse du fils de David et pour admirer les merveilles du temple qu’il a élevé au Dieu d’Israël ? Elle entre dans la ville sainte avec un grand train, « avec des chameaux qui portent des aromates, de l’or et des pierres précieuses. » Après avoir éprouvé la sagacité de l’auteur prétendu des Proverbes en lui demandant une explication de tout ce qu’elle avait dans le cœur, après avoir admiré la maison qu’il avait bâtie au Seigneur, la splendeur de sa cour et l’ordre qui régnait dans son état, elle dit au roi : « Ce que j’ai appris dans mon pays de ta sagesse est véritable. Qu’ils sont bienheureux les serviteurs qui se tiennent devant toi et qui écoutent ta sagesse ! » Ayant ainsi parlé, la reine quitta Jérusalem et retourna dans son royaume.

Ce n’est pas cette donnée biblique qu’ont suivie les auteurs du libretto que nous analysons. Ils ont préféré une légende bâtie sur le récit du premier livre des Rois, et qu’avait rapportée d’un voyage en Orient ce pauvre et charmant esprit, Gérard de Nerval. Voici comment MM. Jules Barbier et Michel Carré ont conçu leur poème. — La reine Balkis se rend à Jérusalem pour voir le grand roi Soliman et admirer les merveilles du temple qu’il fait bâtir. Elle dit au roi que, s’il devine certaines énigmes qu’elle soumettra à sa sagacité, elle s’engage à lui donner, avec sa main, un anneau magique avec lequel il pourra faire tout ce qu’il voudra. Soliman ayant répondu victorieusement aux questions de la reine Balkis, elle s’apprête à épouser le roi dont elle admire la grandeur et la sagesse ; mais avant de conclure cet hymen extraordinaire, la reine, qui a le goût des arts très développé, désire visiter le temple et voir le grand artiste qui a conçu et exécuté des travaux si gigantesques. Cette curiosité bien légitime de la reine Balkis est fatale à l’amour de Soliman, car elle s’éprend tout à coup d’une passion vive et profonde pour Adoniram, le grand artiste dont le génie a créé tout ce qu’elle vient d’admirer. Voilà donc la reine Balkis dans une position assez difficile, ne voulant plus de Soliman, à qui elle a remis imprudemment l’anneau magique, et portée vers l’artiste, qui ressent pour elle un amour ardent et respectueux. Après avoir passé quelques jours dans une hésitation qui inquiète fort Soliman, puisqu’il s’écrie :

Oui, depuis quatre jours, hommes d’armes, lévites,
Tout veille, tout est prêt ; — la flamme est sur l’autel,
Et quand l’heure est venue, au moment solennel,
O perfide Balkis, tu me fuis, tu m’évites !…

Le fait est que Balkis se conduit fort mal et que, pendant quatre jours, on ne sait trop ce qu’elle devient ; elle découche, elle se perd dans le temple à s’entretenir avec Adoniram. Et ce qui prouve que la conduite de la reine Balkis est plus que légère, c’est qu’elle simule une scène de volupté avec Soliman, pendant laquelle elle lui administre un narcotique. C’est pendant ce sommeil factice de Soliman que Balkis lui arrache du doigt l’anneau magique dont elle va se servir pour sauver son amant ; mais les choses s’embrouillent, Soliman se réveille furieux et jaloux comme un tigre, une conspiration de trois ouvriers s’ourdit contre Adoniram, qui meurt assassiné sur les bords affreux du Cédron. Balkis, qui avait assisté son amant jusqu’à son dernier soupir, s’écrie alors :

Emportons dans la nuit vers un autre rivage
Les restes vénérés du maître qui n’est plus !
Et que son nom divin soit redit d’âge en âge
Jusques au dernier jour des siècles révolus !

Ainsi finit la comédie, le drame burlesque que MM. Jules Barbier et Michel Carré ont tiré d’une légende admirable. La reine Balkis n’est qu’une zingara, le roi Soliman qu’un niais qui se laisse embéguiner par cette folle créature, qu’il ne connaît ni d’Eve, ni d’Adam, et Adoniram est un de ces artistes impuissans et orgueilleux qui ont la bouche pleine de belles théories et qui ne peuvent rien créer. Il manque son chef-d’œuvre, — la mer d’airain, — et la pièce où il devrait jouer un rôle si important est dépourvue de toute espèce d’intérêt, de style aussi bien que de sens commun.

On peut s’étonner qu’un artiste aussi distingué que M. Gounod, qui a déjà une certaine expérience du théâtre, ait pu se faire illusion sur le mérite du poème que nous venons d’analyser. Comment l’administration de l’Opéra n’a-t-elle pas prévu que le libretto de la Reine de Saba était impossible, et que le compositeur, à moins d’être un homme de génie, aurait de la peine à sauver du naufrage une si triste conception dramatique ? Lorsque le bruit se répandit que M. Gounod composait un grand ouvrage sur le sujet de la Reine de Saba, nous pensions que l’auteur des chœurs d’Ulysse allait au-devant d’une grande tentative, et qu’il ne manquerait pas une si belle occasion de développer son instinct de poésie religieuse dans un vaste tableau de musique chorale. Conçoit-on qu’ayant à ouvrir le temple de Salomon sur la scène de l’Opéra, pouvant disposer de toutes les traditions bibliques sur la musique des Hébreux et leurs magnifiques cérémonies, M. Gounod et ses collaborateurs n’aient pas eu même l’idée d’essayer un si grand coup de maître ? Mais si on eût consulté seulement le premier décorateur venu, il aurait compris immédiatement tout le parti qu’on pouvait tirer du magnifique tableau que nous indiquons : « En ce temps-là, Salomon célébra une fête solennelle, et avec lui était tout le peuple d’Israël, qui formait une grande assemblée. » S’imagine-t-on, après ces paroles, le temple de Jérusalem rempli de prêtres, de chanteurs, de musiciens divisés en corps séparés ayant chacun en tète un coryphée conduisant la marche et dirigeant l’exécution ! Quels effets d’ensemble et de contraste on aurait pu obtenir avec une si grande masse de voix et d’instrumens groupés autour d’un centre lumineux où le roi-prophète se serait écrié sur une noble mélopée accompagnée par des harpes : « J’ai achevé, ô Éternel, de bâtir une maison pour ta demeure, un domicile fixe, afin que tu y habites éternellement ! » Des hymnes diverses de poésie, d’accent et de rhythme auraient enveloppé cette invocation suprême du roi, et un hosanna puissant, entonné par les prêtres, par la foule et tous les instrumens, aurait terminé cette grande scène biblique, digne du génie de Handel ou de Sébastien Bach. Voyons ce qu’a fait M. Gounod.

Il n’y a pas d’ouverture à la Reine de Saba. Une simple introduction, une sorte de choral symphonique, dont il n’y a absolument rien à dire, précède le lever du rideau, qui laisse voir l’atelier d’Adoniram, rempli de modèles et de figures gigantesques. Le récitatif pompeux et ampoulé par lequel Adoniram exprime ses pensées philosophiques sur la vanité de la vie et des travaux humains, ce qui est assez singulier pour un artiste, ce récitatif n’a aucun caractère. C’est une froide déclamation où il semble que M. Gounod ait voulu écarter toute note caractéristique qui aurait pu donner de l’aplomb au récit de cet homme, désabusé déjà de la gloire. Le défaut que nous signalons ici dans le récitatif d’Adoniram est capital, et il règne dans toute la partition. Le musicien n’a pas su trouver non plus une mélodie heureuse pour le jeune élève d’Adoniram, Benoni, qui vient lui annoncer l’arrivée de la reine Balkis à Jérusalem. En décrivant la beauté de cette femme extraordinaire par des vers comme ceux-ci :

Comme la naissante aurore
Se lève, pâle encore,
Dans l’azur des deux…


le compositeur n’a pas rencontré un de ces chants légendaires et naïfs comme il y en a dans le Joseph de Méhul, voire dans l’Enfant prodigue de M. Auber, ce qui est assez piquant M. Gounod lui-même a fait un chef-d’œuvre dans ce genre de mélodie agreste et primitive : nous voulons parler du chant du pâtre, au troisième acte de son opéra de Sapho. Quant à la scène des trois ouvriers, Phanor, Amrou et Methousael, qui, jaloux de la grande renommée d’Adoniram, viennent se plaindre à lui de l’injustice dont ils se croient les victimes, ce n’est vraiment ni du récitatif ni du chant cursif qu’on puisse suivre et saisir. La scène qui termine l’acte se passe sur une vaste terrasse qui domine toute la ville de Jérusalem, en présence du roi Soliman, de la reine Balkis et de tout un peuple de courtisans. Une marche assez médiocre sert d’introduction à Adoniram, suivi de ses nombreux ouvriers. La reine a manifesté le désir de le voir et de le questionner sur la grandeur de ses travaux. Elle lui dit :

Devant vos ouvriers, que ne puis-je vous dire
Combien votre génie en sa simplicité,
Maître, me parait grand, et combien je l’admire !

— Si c’est là votre volonté, répond Adoniram, je vais la satisfaire. — Il monte alors les degrés du temple, trace en l’air un signe symbolique qui fait remuer dans la plaine tout un peuple d’ouvriers. Cette scène obscure, décousue et dépourvue d’intérêt, n’a rien inspiré au musicien qui vaille la peine d’être remarqué : c’est un interminable récit où l’on sent une forte imitation du style de Meyerbeer. L’entrevue d’Adoniram et de la reine n’a donné lieu qu’à un fatigant dialogue, sans que jamais les deux voix parviennent à s’unir dans un ensemble harmonieux. C’est une véritable déploration dans le vieux sens de ce mot, un verbiage incolore, d’une fâcheuse monotonie.

Au second acte, qui s’ouvre sur un bois de cèdres et de palmiers, on remarque un chœur fort agréable que chantent les suivantes de Balkis :

Déjà l’aube matinale.


Celui qui vient après, chœur dialogué en deux parties, entre les suivantes de Balkis et des jeunes filles juives, est plus joli encore, bien qu’il soit d’un style un peu léger pour un grand ouvrage biblique. On pourrait même trouver que ce dernier chœur, que le public a fait répéter, a beaucoup d’analogie avec une agréable mélodie des Vêpres siciliennes de M. Verdi :

La brise souille au loin
Plus légère et plus pure.


Et ce n’est pas le seul hommage que M. Gounod ait rendu à l’auteur de Rigoletto ; mais la musique du divertissement est médiocre, ainsi que l’air que chante Balkis pour exprimer l’amour et l’admiration qu’elle ressent pour le grand artiste dont elle vient de voir la puissance mystérieuse.

L’oublier, lui que j’ai pu voir
De son bras dominant l’espace !

Le duo qui suit, entre Adoniram et la reine Balkis, est une contre-épreuve de la grande scène dramatique du quatrième acte des Huguenots, entre Raoul et Valentine. Ces deux êtres qui s’aiment malgré tant d’obstacles qui les séparent ne trouvent rien à se dire d’intéressant, et l’entrevue se passe en un interminable dialogue, chacun parlant tour à tour sur une phraséologie musicale insipide. L’acte se termine par un quatuor entre Adoniram, Balkis, Benoni et Sarahil, la suivante de la reine. Ce quatuor, d’un très heureux effet, est charpenté à la manière de M. Verdi, c’est-à-dire que le ténor Adoniram tient le motif principal pendant que les autres voix l’accompagnent et le suivent en une progression éclatante. C’est le morceau le mieux construit de tout l’ouvrage. Le troisième acte, qui introduit le spectateur dans une grande salle du palais d’été de Soliman, n’est guère plus riche d’idées musicales que les deux premiers. Ce sont toujours d’interminables récitatifs entre les trois ouvriers conspirateurs, entre Soliman et Adoniram, dont le roi est jaloux et qu’il cherche à perdre par des questions captieuses, entre Balkis et Soliman, que la reine enivre dans une lutte voluptueuse. Ni l’air de Balkis :

Ce n’est pas votre amour, seigneur, qui m’épouvante,


ni le chœur qu’on chante derrière les coulisses pour former une opposition de mélodrame, ne méritent une mention honorable. Au quatrième acte, considérablement réduit, on ne trouve qu’une espèce de quatuor entre Adoniram et les trois ouvriers conspirateurs qui le tuent, et les cris douloureux de Balkis agenouillée aux pieds de son amant expirant. C’est peut-être ce qu’il y a de plus noble et de plus ému dans tout l’ouvrage que cette clameur douloureuse de Balkis et le chœur qui lui fait écho :

O terreur ! ô forfait !

Telle est cette œuvre d’un homme de talent dont nous avons eu si souvent, dans la Revue, à louer les nobles efforts. Le poème de la Reine de Saba est sans doute d’une déplorable indigence, et l’on n’y trouve ni caractères, ni situations ; mais l’insuffisance du poème ne saurait excuser le musicien. Quelques jolis chœurs, un quatuor qui termine le second acte, entièrement imité de la manière de M. Verdi, des lambeaux de mélodies au milieu d’une insupportable déclamation qui vous pèse sur le cerveau, c’est là tout ce qu’on peut signaler dans un opéra qui était primitivement en cinq actes, et dont on a retranché au moins un tiers. Le musicien mériterait peut-être un blâme plus sévère, s’il fallait admettre que l’opéra de la Reine de Saba fût le résultat d’un système, l’œuvre d’un imitateur de M. Richard Wagner, de Robert Schumann et des infirmités du génie de Beethoven. Nous savons que l’esprit ingénieux, mais faible de M. Gounod a le malheur d’admirer certaines parties altérées des derniers quatuors de Beethoven. C’est la source troublée d’où sont sortis les mauvais musiciens de l’Allemagne moderne, les Listz, les Wagner, les Schumann, sans omettre Mendelssohn pour certaines parties équivoques de son style. Si M. Gounod a réellement épousé la-doctrine de la mélodie continue, de la mélodie de la forêt vierge et du soleil couchant qui fait le charme du Tannhäuser et du Lohengrin, mélodie qu’on peut comparer à la lettre d’Arlequin où il disait : « Pour les points et les virgules, je ne m’en occupe pas ; je vous laisse la liberté de les placer où vous voudrez, » M. Gounod, dans cette supposition que j’aime à croire impossible, serait irrévocablement perdu. Jamais il ne réussirait dans ses folles, visées, jamais il ne ferait accepter du public français de telles aberrations. Si la Reine de Saba au contraire n’est qu’une erreur, la faute, la défaillance passagère d’un musicien éminemment distingué, M. Gounod trouvera dans la leçon qu’il vient de recevoir un avertissement salutaire pour l’avenir, et il pourra chanter un jour avec le grand poète de l’idéal chrétien :

Nel mezzo del cammin di nostra vita,
Mi ritrovai per una selva oscura,
Che la diritta via era smarrita.
Ahi ! quanto a dir qual era è cosa dura !

L’exécution de la Reine de Saba n’est guère satisfaisante. Mme Gueymard, qui se porte à ravir, manque de distinction dans le rôle de Balkis, et sa belle voix, qui aspire à descendre un peu, a bien de la peine à soulever la lourde mélopée qu’on lui donne à débiter. M. Gueymard. dans le personnage de l’artiste démocrate Adoniram, déploie toute la vigueur de ses muscles, qui sont, ma foi, bien pris. M. Belval se tire d’affaire dans le rôle de Soliman, et il n’y a que les chœurs, et surtout Mlle Livry, dont les pieds sont si malins et si audacieux, qui méritent une mention honorable.

L’instrumentation du nouvel ouvrage de M. Gounod a les qualités et les défauts de celle de ses opéras antérieurs : elle manque d’éclat et de force. M. Gounod n’est pas coloriste. Il néglige en général les instrumens à cordes, les violons particulièrement, et il emploie volontiers les altos, les violoncelles, les instrumens à vent, tels que la clarinette, le hautbois, le basson, qu’il tient dans la partie inférieure de l’échelle. Il résulte de l’emploi fréquent de ces teintes grises une certaine monotonie, une sonorité lourde, étouffée, remplie de détails qui ne portent pas et où ne pénètre presque jamais la vive lumière d’un rayon mélodique. On dirait l’instrumentation d’un oratorio, le coloris maigre d’un peintre par trop spiritualiste, comme l’était Ary Scheffer, qui semblait craindre que l’âme de ses personnages n’étouffât dans un corps sain et bien portant. Cette manière de procéder de M. Gounod a quelque rapport aussi avec l’instrumentation de Mendelssohn, lorsque l’auteur du Songe d’une Nuit d’été ne tient pas dans la main un de ces rhythmes piquans sur lesquels il s’élance et chevauche dans l’espace de l’imagination. J’entends parler de ces scherzi délicieux qui sont la partie originale de l’œuvre de Mendelssohn. M. Gounod n’a rien de ce brio, de cette fantaisie caressante, de ce profond sentiment religieux, qui placent Mendelssohn immédiatement au-dessous des grands maîtres de l’art.

Pourquoi ne le dirions-nous pas en terminant ? Après la chute éclatante et méritée du Tannhäuser de M. Richard Wagner, le froid accueil qu’on vient de faire au dernier ouvrage de M. Gounod confirme les principes que nous défendons ici depuis tant d’années. C’est bien à M. Gounod et à son groupe que nous pensions en signalant ces admirateurs discrets de M. Richard Wagner qui n’attendaient que le triomphe de Tannhäuser pour s’incliner devant la grande mélodie de la forêt, dont leurs propres œuvres portent plus d’une trace[1]. Je pressentais la Reine de Saba, cette lamentable déclamation lyrique qui n’aboutit pas, et où l’idée musicale, c’est-à-dire l’idée sous la forme mélodique, brille par son absence. J’ai toujours rendu justice au talent de M. Gounod, à sa noble ambition de viser au grand, et de tenter des voies nouvelles, et tous ses ouvrages, depuis les chœurs d’Ulysse, la Nonne Sanglante, jusqu’à Philémon et Baucis, ont été appréciés ici avec une vive sympathie. J’ai toujours cependant gardé quelque inquiétude sur l’avenir de ce musicien ingénieux et délicat, de cet esprit mobile, qui a plus d’instruction que de sentiment, plus de velléités que de passion. Trouvera-t-on jamais en lui un coryphée de l’art, un conducteur d’âmes, un initiateur enfin ? C’est ce que je n’ose guère espérer.

On, vit un jour un grand poète lyrique, de race, royale, s’éprendre d’un fol amour pour une pauvre république naissante. Il passait des journées et des nuits entières sous ses fenêtres à lui exprimer sa passion, à la divertir par des sérénades divines. La jeune innocente se laissa toucher, et un beau soir elle lui dit en lui ouvrant la porte de son cœur : — Entre, ô mon beau Lindor, je suis à toi. — L’illustre poète, pris au piège de sa propre fantaisie, tourna le dos à la belle qu’il avait charmée, et alla porter ailleurs ses harmonies et ses méditations ineffables. Toute proportion gardée, M. Gounod procède un peu comme le grand poète dont nous venons de parler. Il courtise aussi sa muse avec ardeur, et lorsque celle-ci lui présente une belle situation dramatique à féconder, le musicien s’attarde à jouer du chalumeau au clair de la lune.


P. SCUDO.


P. S. — Une grande artiste de l’Allemagne, Mme Clara Schumann, veuve du compositeur de ce nom, vient d’arriver à Paris. C’est une pianiste d’un beau talent, qui jouit dans son pays d’une grande renommée. Mme Schumann se fera entendre dans une série de concerts qui ne peuvent manquer de fixer l’attention des amateurs.


V. DE MARS.

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  1. Voyez la Revue du 1er avril 1861