Chronique de la quinzaine - 14 mars 1860

Chronique n° 670
14 mars 1860


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1860.

Nous disions il y a quinze jours qu’au sortir d’un fourré nous trouvions un peu de terrain déblayé devant nous, quelque chose qui ressemblait à un sentier, — montueux et sinueux il est vrai, — et nous exprimions l’espoir que ce sentier ne nous conduirait pas à un nouveau labyrinthe. Frêle espérance, combien de temps as-tu duré ? On nous voit aujourd’hui tout penauds d’avoir à répondre à cette question.

Certes il doit avoir un riche fonds de bonne humeur, celui qui se dévoue à suivre attentivement les incidens de la politique contemporaine et à en deviser périodiquement. Nous ne savons si la pièce est bonne, mais nous sommes certains qu’elle n’est pas bien jouée. Quelqu’un chante terriblement faux dans le tutti de la politique européenne, car le morceau d’ensemble que nous exécutons tourne trop fréquemment au charivari. Cela devient parfois ennuyeux à crier, ou agaçant à quitter la place en se bouchant les oreilles. C’est à un de ces momens de générale dissonance que nous sommes particulièrement arrivés aujourd’hui. Chose curieuse, nous vivons à une époque où la diplomatie, jadis si impénétrable, se fait dans une maison de verre, et jamais l’on n’a vu moins clair dans son œuvre. C’est la mode aujourd’hui de publier les dépêches avant que les gouvernemens auxquels elles portent des communications et des conseils aient eu le temps d’y répondre. Nous avons en outre les interpellations presque quotidiennes du parlement anglais. La diplomatie n’est plus ce fin chuchotement d’autrefois qu’il était si difficile de surprendre ; elle est devenue comme une grande controverse qui s’adresse bruyamment au public et demande directement à l’opinion des jugemens immédiats et sommaires. C’est le beau idéal rêvé pour les relations internationales par tant de simples esprits et de si généreux utopistes. Les gouvernemens sont devenus de grands journalistes. La politique étrangère n’a plus de secrets. Le café, le cabinet de lecture, le club, sont presque aussi bien informés que les chancelleries. Hélas ! éternelle déception des aspirations humaines ! si l’on avait voulu nous dégoûter des préoccupations de la politique étrangère, on ne pouvait mieux faire que de donner satisfaction à cet innocent appétit de curiosité.

Nous savons tout ce que les cabinets européens ont pensé et écrit sur les affaires courantes jusqu’à ces derniers jours ; nous voilà bien avancés ! L’opinion publique a des besoins de consistance et des instincts de logique qui n’ont jamais été déroutés et déjoués d’une façon plus complète et plus bizarre. L’Angleterre (il est redevenu de bon goût de sermonner l’Angleterre) vient de nous fournir d’admirables exemples de ce prodigieux décousu qui met aux champs le vulgaire bon sens du public. L’opinion ordinaire croit que les actes divers d’un gouvernement, lorsqu’ils sont accomplis dans la même période de temps, doivent être à la fois inspirés et disciplinés par une pensée commune. L’Angleterre conclut au mois de janvier un traité de commerce avec nous au moment même où se posait dans les négociations la question de Savoie. Le ministère anglais signe à la hâte et des deux mains le traité de commerce avec la France, et au même instant présente les objections les plus vives sur l’annexion de la Savoie à la France. Lord John Russell, organe du cabinet anglais dans cette double transaction, déclare simultanément et que le traité de commerce cimentera une éternelle amitié entre les deux peuples, et que l’annexion de la Savoie à la France excitera contre nous en Angleterre et en Europe de longues défiances. Ainsi au même moment nous devenons, par la bouche de lord John, les amis inséparables de l’Angleterre et l’objet de ses défiances invétérées. Ce tour de ventriloquie politique peut surprendre tout le monde hormis celui qui l’accomplit. Nous mêmes Français, quoique toutes nos dépêches soient sous les yeux du public, notre politique italienne ne peut échapper aux interprétations contradictoires. Les quatre propositions anglaises ont été une planche singulièrement opportune, et dont nous nous sommes habilement servis pour sortir des engagemens de Villafranca. L’opinion vulgaire ; avec son pédantisme de logique, se figurait que nous acceptions avec les autres la quatrième proposition dans toute sa portée, et que nous admettions pleinement le droit des Italiens d’arranger conformément à leurs vœux leurs propres destinées. La logique est toujours trop pressée. Les propositions anglaises nous avaient rendu sans doute un signalé service, notre ministre des affaires étrangères s’est empressé de le reconnaître dans un entretien avec lord Cowley ; mais une fois le défilé de Villafranca passé, nous pouvions repousser du pied dans le précipice le pont volant que lord John Russell avait abaissé devant nous, et donner à la proposition qui soumettait l’organisation future de l’Italie aux vœux des populations les limites qui nous convenaient. Nous avions à nous dégager vis-à-vis du Piémont, comme nous nous étions dégagés à l’égard de l’Autriche. Pour cela, nous avons posé au Piémont, comme condition de notre garantie du nouvel état de choses, qu’il s’agissait de constituer pour lui l’autonomie de la Toscane et le vicariat des Romagnes. Ici encore la logique a été mise en défaut, M. Thouvenel ayant, dans sa dépêche à M. de Persigny, objecté à la quatrième proposition anglaise que « le gouvernement de l’empereur demeurait convaincu qu’il ne réussirait à dégager sa responsabilité morale que si le principe du suffrage universel, qui constitue sa propre légitimité, devenait aussi le fondement du nouvel ordre de choses en Italie. » La France est tenue, s’étaient écriés aussitôt les logiciens. Que le suffrage universel soit consulté en Toscane et dans l’Emilie, qu’il devienne le fondement du nouvel ordre de choses en Italie, qu’il en constitue la légitimité, et la France sera liée par sa propre argumentation.

La double méprise de l’opinion sur la portée de documens qui étaient pourtant intégralement livrés à ses appréciations a été telle que nous avons vu de spirituels commentateurs en tirer la conclusion que nous étions revenus à la politique de Villafranca et de Zurich, tandis que de graves et expérimentés politiques se croyaient autorisés à en déduire la réalité d’une entente finale sur le fond des choses entre l’empereur et M. de Cavour. Nous n’irons pas plus loin dans l’exposé de ces déconvenues de la logique, achoppée aux abondantes divulgations de la politique officielle. Ne serait-on pas tenté, en présence du chaos de ces révélations hétérogènes, de regretter le vieux mystère autrefois si cher à la diplomatie ? Puisque la confusion est dans les idées comme dans les faits, dans les esprits comme dans les choses, il faut faire de nécessité vertu : demander la clarté aux principes toutes les fois qu’il est possible de monter à cette région haute et sereine, et des consolations à une indulgente gaieté, toutes les fois que l’on est retenu sur terre par les singulières incohérences de la politique courante, puisque enfin il est reconnu qu’il y a de la comédie dans tous les travers et un fonds de caricature dans toutes les laideurs.

Nous ne voulons donc pas nous perdre dans le fatras des polémiques, des discours et des paperasses diplomatiques dont nous sommes encombrés depuis quinze jours : nous ne saurions comment en sortir ; mais nous rechercherons si pour la France, l’Italie, l’Angleterre et ce que l’on est convenu d’appeler l’Europe, il n’est pas possible de ramener à quelque idée simple et intelligible les nécessités et les tendances si complexes en apparence de la situation présente. Commençons par la France.

Quant à nous, ce qui nous a surtout frappés dans le discours de l’empereur au corps législatif et dans les dépêches de notre ministre des affaires étrangères relatives au Piémont et à l’Italie, c’est une idée simple que nous avions nous-mêmes pressentie et exposée à la veille du discours. Cette idée est celle-ci : il faut dégager des affaires d’Italie l’action et la responsabilité de la France. On doit l’avouer, ni l’Italie ni l’Europe ne paraissaient disposées à nous aider dans l’accomplissement d’un dessein si nécessaire au repos et à la sécurité de la France. L’Italie nouvelle trouvait commode, et nous n’en sommes pas surpris, de prolonger à son profit cette protection armée de la France, qui lui a permis de s’affranchir du joug autrichien : pour elle, la continuation indéfinie de cette protection était en quelque sorte la promesse que nous ferions encore la guerre au besoin, et jusqu’à un certain point une excitation aux entreprises rêvées ou préparées par le patriotisme italien. L’Italie voulait donc nous garder comme son auxiliaire militaire, et si l’on eût laissé aller les choses comme on l’a fait depuis huit mois, elle ne nous aurait pas de si tôt rendu notre liberté d’action. Nous n’avons pas besoin de dire qu’une telle situation prolongée n’était pour la France ni digne ni sûre : elle n’était pas digne, puisqu’elle nous ravissait une portion de notre libre arbitre et de notre initiative ; elle n’était pas sûre, puisqu’elle nous exposait à une guerre fortuite, et à une guerre qui pouvait devenir générale. Si l’Italie était peu disposée à nous dégager de ses affaires, l’Europe elle-même ne paraissait pas fort en train de nous donner la main pour nous en retirer. L’Europe semblait dire à notre gouvernement : Ce n’est pas nous qui vous avons poussé en Italie, c’est même malgré nous que vous y êtes entré. Sortez comme vous pourrez des difficultés que vous vous êtes créées. Nous n’examinerons pas si cette abstention malicieuse de l’Europe était fondée ou non sur des motifs légitimes, si elle n’avait pas aussi pour cause l’impossibilité de s’entendre à cinq, dans le conflit des principes contraires, sur un arrangement tolérable de l’Italie. Nous exposons simplement le fait : il est apparu dans toute sa rigueur lorsqu’après avoir renoncé à la politique de Zurich, notre gouvernement s’est retourné vers l’Angleterre. Certes l’attachement du cabinet britannique à la cause de l’indépendance et de la liberté italiennes n’est point suspect : cet attachement pourtant n’a pas été assez fort pour vaincre la neutralité anglaise. L’Angleterre n’a pas voulu entrer avec notre gouvernement, par rapport aux affaires d’Italie, dans un engagement analogue à celui qu’elle avait conclu en 1834 avec le gouvernement du roi Louis-Philippe pour les affaires d’Espagne et de Portugal. Elle n’a pas voulu se lier à nous par un traité politique : elle nous a concédé, pour employer un des mots comiques de ce temps, une alliance virtuelle, et cette alliance virtuelle a pris la forme du traité de commerce et des quatre propositions. C’était quelque chose que ces quatre propositiond, et nous en avons usé sans perte de temps ; mais au demeurant l’Angleterre nous laissait en tête à tête avec l’Italie. C’était à nous de prendre, dans l’isolement, notre parti et de poser seuls la limite de nos engagemens vis-à-vis du nouvel ordre de choses établi dans la péninsule.

C’est, nous le répétons, cette résolution d’en finir que nous voyons avant tout dans le discours impérial et dans les dernières productions de notre chancellerie. Il y a là un acte de volonté auquel, avant même d’en examiner la forme, nous attachons un prix infini. Qu’on observe que depuis huit mois c’est le défaut de volonté qui est la plaie de l’Europe. Tout le monde a oscillé, a varié, s’est contredit pendant ces huit mois. Nous devons faire une exception en faveur de deux hommes, le pape et le baron Ricasoli, qui ont, il est vrai, par leur obstination inflexible, fait échouer tous les compromis en Italie ; mais nous ne leur en faisons pas un reproche. Devant les volontés incertaines et molles qui viennent de fatiguer si longtemps le monde, nous serions plutôt tentés par momens de pousser un vivat en l’honneur des entêtés. Nous reconnaissons donc une grande importance à l’acte de volonté qui vient d’être manifesté au nom de la France, et nous ne faisons qu’un vœu : c’est que cette résolution, soutenue par une action prompte et décidée, soit fécondée par la persévérance.

Mais ici deux questions se présentent : les moyens employés pour affranchir l’action de la France des compromissions italiennes sont-ils les meilleurs ? La France, en observant la politique qu’elle a annoncée, aura-t-elle dégagé sa responsabilité autant qu’on le suppose ?

L’on sait maintenant sous quelles formes la France a notifié ses desseins à la Sardaigne, et par la Sardaigne à l’Italie. La France a laissé à l’Italie l’option entre deux systèmes. Le premier était l’annexion de Parme et de Modène avec le vicariat des Romagnes et l’autonomie de la Toscane ; le second était l’annexion générale, à laquelle tendaient depuis huit mois les aspirations du parti national en Italie. Au premier, recommandé par le gouvernement français, était attachée la continuation de notre patronage militaire. Le gouvernement français déclarait franchement que l’adoption du second par l’Italie dégagerait notre liberté d’action, et conduirait « à l’hypothèse dans laquelle le gouvernement de sa majesté sarde n’aurait à compter que sur ses seules forces. » Cette alternative, nous ne l’avons pas dissimulé avant même d’en connaître les termes officiels, nous avait paru dangereuse. Elle soumettait la continuation de notre protection militaire à l’acceptation de la combinaison recommandée par nous : si la Sardaigne eût accepté, nous demeurions liés par la solidarité périlleuse qu’il fallait rompre à tout prix. C’était, dira-t-on, un simple témoignage de sentiment amical, c’était une façon bienveillante, courtoise et politique de rejeter sur la Sardaigne la responsabilité de la cessation de notre protectorat militaire, car il était facile de prévoir que la Sardaigne était trop engagée vis-à-vis de la Toscane, de la Romagne et du parti national italien pour se rendre au conseil de la France. C’est possible, et l’on peut s’en féliciter après le danger passé. Pour notre compte, nous remercions la Sardaigne de ne pas avoir pris notre gouvernement au mot. La dépêche dans laquelle le hardi ministre du Piémont a répondu à M. Thouvenel avec la bonne humeur sympathique et l’intelligente netteté qui le distinguent nous tire d’une série d’embarras dont le moindre n’eût pas été la durée de la confusion où l’on s’est ahuri et lassé jusqu’ici. Grâce à la résolution du Piémont, le royaume de l’Italie supérieure va se constituer dans son indépendance. La dernière épreuve, la suprême consécration du suffrage universel, « ce principe de notre légitimité, » suivant l’expression officielle, a mis encore une fois en lumière les vœux de la Toscane et de la Romagne. Les résultats connus prouvent qu’en Italie comme chez nous, l’unanimité est un des attributs du suffrage universel. En même temps le chef de notre armée d’Italie a reçu l’ordre de se tenir prêt pour le retour de cette armée, qui s’effectuerait par Gênes et Livourne. La retraite de nos troupes abandonnera les Italiens à eux-mêmes. Le grand royaume du nord de l’Italie se constituera sur une base de douze millions d’âmes.

Aurons-nous ainsi mis réellement fin à toutes les responsabilités que nous avons encourues dans la dernière guerre d’Italie ? Une distinction est ici nécessaire. Sans doute, si une irruption soudaine des armées autrichiennes au-delà du Pô et du Mincio venait refouler le Piémont dans ses anciennes limites et menaçait la péninsule du l’établissement de l’état de choses qui a provoqué la dernière guerre, si en un mot l’œuvre que nous avons entendu accomplir, il y a un an à peine, allait être détruite, le plus ordinaire sentiment de l’honneur et le plus simple bon sens politique nous feraient un devoir et une nécessité d’intervenir de nouveau en Italie pour y conserver des élémens d’indépendance, pour y arrêter l’agression étrangère, pour maintenir notre influence, pour veiller à notre sûreté. Cette responsabilité ne peut pas se prescrire pour nous. Il y a une responsabilité d’un autre ordre, à laquelle non plus nous ne saurions guère nous soustraire, mais dont les effets nous seront moins onéreux. Par la façon dont nous avons engagé l’an passé la question italienne, nous avons contribué, pour une grande part, à créer l’état moral actuel de la péninsule, et à produire l’état politique qui va s’y fonder. Nous aurions beau dire que ce qui s’est accompli en Italie a dépassé nos intentions, nos prévisions, et en dernier lieu nos conseils. Les bonnes intentions peuvent être une excuse : l’imprévoyance n’en est pas une. Tout le monde sait que l’on n’est point toujours maître en politique des conséquences de ses actes ; mais l’on n’est pas affranchi des responsabilités qu’elles entraînent parce qu’on ne les a ni voulues ni prévues. Nous devons donc et nous devrons longtemps à l’Italie et notre concours moral pour seconder le succès de l’expérience qu’elle tente, et notre indulgence pour les fautes qu’elle pourrait commettre. Ainsi nous ne pouvons nous soustraire aux responsabilités du passé, mais nous redevenons maîtres de celles de l’avenir. Après les avertissemens que nous avons donnés au Piémont et après la retraite de nos troupes, nous cessons d’être compromis dans les entreprises futures du royaume de l’Italie supérieure. S’il cherche de nouveaux agrandissemens, s’il ne veut pas demeurer prudent dans ses relations avec l’Autriche et avec les états du sud de la péninsule, il suivra sa politique à ses risques et périls. S’il prend l’offensive, il ne doit attendre le triomphe que de sa force propre. Si, appelant des malheurs sur lui par de téméraires aventures, il contraignait la France à repasser les Alpes, il nous donnerait le droit, dont nous n’avons pas voulu ni pu user après la dernière guerre, de rétablir la constitution de l’Italie conformément à nos intérêts et à nos vues.

Il y a pour la France un intérêt si pressant et si grave à recouvrer sa liberté d’action vis-à-vis de l’Italie, que nous voudrions que tout ce qui pourrait ressembler à un lien, même éloigné, fût scrupuleusement écarté des arrangemens où l’on cherche aujourd’hui une solution. Suivant nous, le principe que la France devait adopter dans ces arrangemens pouvait s’exprimer en ces termes : exiger de l’Italie le moins possible afin de ne lui donner le droit de n’attendre que le moins possible de nous. Ce principe a l’avantage de concilier la générosité avec la prudence, et s’il eût été absolument observé, la France n’aurait pas à se repentir d’avoir fait l’an dernier la guerre pour une idée. C’est dans cette pensée que nous regrettions que l’on eût associé une promesse de concours militaire au conseil de ne pas comprendre la Toscane dans l’annexion ; c’est dans cette pensée que nous eussions souhaité que la question de Savoie ne fût pas soulevée. Nous ne répéterons pas les objections que le projet d’annexion de la Savoie et du comté de Nice nous avait inspirées lorsque ce projet avait été si malencontreusement introduit, — nous avons le droit de le dire d’après une dépêche ministérielle, — dans les discussions de la presse. Aujourd’hui la question est officiellement posée par le gouvernement français ; si même nous ne nous trompons, à l’heure qu’il est, les grandes puissances doivent être saisies des communications annoncées par le discours impérial. Nous ne pouvons donc plus appuyer que d’une justification rétrospective notre opinion antérieure. Nous croyons que le gouvernement français présente la rectification de notre frontière non comme un agrandissement, mais comme une garantie, et qu’il répudie le principe funeste en effet des frontières naturelles, dont on avait voulu voir la résurrection dans la revendication de la Savoie. Il ne s’agit donc pas d’un grand intérêt de la puissance française, et cette considération nous met à l’aise. S’il faut voir dans cette annexion une question de garantie, nous nous serions pour notre compte trouvés mieux garantis en ne demandant rien, mieux garantis vis-à-vis de l’Italie en n’associant aucune question territoriale française aux nouveaux arrangemens territoriaux de la péninsule, mieux garantis vis-à-vis des puissances étrangères en ne fournissant aucun prétexte à leurs réclamations, aucun exemple à leurs revendications futures.

M. Thouvenel nous semblait avoir trouvé le vrai mot de l’œuvre qu’il fallait accomplir en Italie en écrivant à M. de Moustiers qu’il s’agissait d’y créer un intermédiaire impénétrable aux ambitions de la France et de l’Autriche. Entre la France sur la crête des Alpes et les Autrichiens dans le quadrilatère, au lieu d’un intermédiaire impénétrable, nous ne voyons qu’un champ de bataille ouvert de toutes parts, et cette perspective nous sourit peu. Ce n’est pas, on le sait, notre seul scrupule. Il en est que suggèrent naturellement les procédés suivant lesquels cette annexion devra s’opérer. Malgré l’appel que M. de Cavour a déclaré vouloir faire en Savoie au suffrage universel, nous ne pensons pas qu’à l’exécution les choses puissent marcher de la sorte aussi aisément qu’on a paru le supposer au premier abord. La procédure d’une telle annexion est nécessairement compliquée. D’après le statut piémontais, le roi de Sardaigne ne peut faire de cession de territoire sans la sanction du parlement. Il faudra donc que la cession de la Savoie soit discutée et votée par le parlement sarde. C’est une chose grave que la cession d’une province, quand elle n’est point faite sous le coup d’une force majeure : une assemblée parlementaire doit évidemment, en pareil cas, subordonner son vote à l’assentiment des populations intéressées. Si la conquête s’appuie sur le droit de la guerre, nous croyons que le droit de la paix ne saurait permettre dans un pays libre que des populations soient transférées d’un état à un autre, changent de nationalité à leur insu et sans avoir fait connaître leurs vœux. Ceux mêmes auxquels le suffrage universel inspire le moins de confiance admettront qu’en pareille circonstance les intéressés ont bien le droit de le revendiquer. Ce n’est pas néanmoins la seule difficulté qu’on rencontre ici. Qu’un peuple en révolution, abandonné par son gouvernement ou l’ayant renversé, élève par l’élection un pouvoir nouveau, ou se donne à une puissance par la manifestation des suffrages, cela se conçoit et se justifie au besoin par la nécessité ; mais qu’une population dont rien encore n’a rompu les liens qui l’attachent à son gouvernement régulier et légitime soit mise en demeure de changer de souverain par un simple vote, c’est un fait sans précédent, et qui embarrasse quelque peu la raison. Les plébiscites introduits dans le droit européen comme moyen de disjoindre ou d’acquérir des territoires en pleine paix ne seraient point une des révolutions les moins étranges du temps curieux où nous avons l’honneur de vivre. Supposons ce problème résolu et ce mode d’annexion accepté par les grandes puissances, il y aurait encore une difficulté sur la façon dont la question devrait être posée aux populations savoisiennes, admises à prononcer sur leur sort. La Suisse, on le sait, dans le cas où la Savoie serait séparée du Piémont, réclame, comme garantie de sa neutralité, le Chablais et le Faucigny. Les Suisses, dit-on, défendent avec tant de chaleur leurs prétentions, qu’ils vont jusqu’à déclarer que, si l’on ne fait pas droit à leurs demandes, si les grandes puissances reculent devant la défense de la neutralité helvétique, la confédération renoncera elle-même à un régime dont elle n’aurait plus que les inconvéniens sans en avoir les avantages, et mettra fin à sa neutralité pour entrer dans le système des alliances. Une telle extrémité dénaturerait la confédération suisse, et deviendrait une source de difficultés sans nombre au sein de l’Europe continentale. Tout annonce cependant que les Suisses n’auront pas besoin d’en venir là. Les documens diplomatiques récemment publiés nous ont appris que la Sardaigne, l’Angleterre, la France elle-même, veulent que la Suisse soit satisfaite. Il y aurait donc, en cas de vote, à poser l’option pour une partie de la Savoie entre le Piémont et la France, et pour une autre partie entre le Piémont et la Suisse. Si le partage ne se faisait pas pendant le vote, se ferait-il après, et comment ? Il suffit d’indiquer ces difficultés de procédure. La dernière implique une difficulté morale plus grave à nos yeux, celle d’une scission et d’un partage de là petite et intéressante nationalité savoisienne, qui tient pourtant avant tout, quel que soit l’avenir qui lui est réservé ; à conserver son unité. Enfin au point de vue qui, à nos yeux, doit tout dominer, au point de vue de l’intérêt qui nous commande d’en finir au plus vite avec nos responsabilités italiennes et de hâter un arrangement quelconque de la péninsule, cette question de la Savoie, on nous l’accordera bien, a l’inconvénient d’ajourner, d’obscurcir, de compliquer, nous ne voulons pas dire de compromettre la solution claire, prompte et finale, s’il est permis en politique d’employer une expression si, ambitieuse, que nous avions sous la main.

Cette solution, la dépêche de M. de Cavour en fait foi, a été librement acceptée par les Italiens. C’était la plus conforme à leur dignité, la plus utile à leur sérieuse organisation en un état régulier et vivace. Pour la première fois les Italiens vont être en mesure de constituer et de défendre leur indépendance. Ils perdront peu, à notre avis ils doivent plutôt gagner à la retraite de l’armée française. S’ils ont un vrai patriotisme et un véritable esprit politique, ils vont le montrer au monde. Désormais ils pourront se passer du secours de l’étranger : derrière les cinquante mille Français qui sont restés en Italie, ils pouvaient se laisser aller à des agressions verbales contre l’Autriche et s’amuser du rêve d’attirer et de compromettre la France dans une nouvelle guerre. Cette illusion, plus dangereuse encore pour eux que pour nous, ne leur sera plus permise. Ils vont se trouver seuls en présence des vraies difficultés de leur situation, obligés de mesurer pratiquement ce qu’ils voudront à ce qu’ils pourront. Cette situation commencera pour eux avec de sérieuses garanties de sécurité extérieure. L’Autriche en effet a promis à l’Angleterre et à la France de ne troubler par aucune agression l’expérience qui va commencer en Italie. Les épreuves qu’elle vient de traverser et ses intérêts évidens sont un gage suffisant de sa sincérité. Les Italiens ne seront donc pas attaqués par l’Autriche. Nous l’avons dit mainte fois, et nous ne craindrons pas de le répéter au moment même où nous recommandons la circonspection et la patience aux Italiens, sans doute la provocation à la guerre nationale subsistera en Italie tant que l’Autriche conservera la Vénétie et pour la dominer aura besoin d’y entretenir une énorme armée ; mais si les Italiens nourrissent à bon droit l’espoir d’affranchir la péninsule tout entière, qu’ils prennent garde de faire avorter un si beau dessein et d’être replongés dans l’abîme d’humiliation nationale d’où ils sortent par des provocations intempestives, prématurées, et qui à la force matérielle de leurs adversaires ajouteraient la force morale de la légitime défense ! Que les Italiens donnent le temps aux fondations de leur nouveau royaume de se tasser ; qu’ils assimilent les provinces nouvelles qui s’agrègent au nouvel état ; qu’ils se créent une puissante armée ; qu’ils se fassent des finances. Ils auront un rude travail à opérer sur eux-mêmes tout en résistant aux entraînemens de l’effervescence révolutionnaire que les événemens de l’année dernière devaient inévitablement allumer parmi eux. Des esprits ardens leur conseilleront sans doute de profiter de cette effervescence, qui n’a, les Italiens ne doivent pas l’ignorer, que l’apparence de la force, et qui n’est qu’une surexcitation débilitante. Là sera leur danger : on les excitera peut-être à des tentatives sur les états du pape et sur Naples qui ne seraient excusables que si l’Italie avait à subir une attaque étrangère. Malgré ces difficultés et ces périls, l’œuvre qui s’ouvre aux chefs du libéralisme italien a de glorieuses perspectives, celles qui sont le plus propres à tenter de nobles intelligences et de mâles caractères. C’est la plus belle crise où le génie puisse rêver de se déployer que celle de la renaissance d’un peuple à l’indépendance et à la liberté. Nous comprenons qu’en embrassant d’un vaste regard tous les écueils qu’il y faut affronter, l’âme s’émeuve, mais non qu’elle se décourage. On prétend que le roi Victor-Emmanuel, au milieu des tiraillemens et des résolutions décisives de ces derniers jours, n’a pu se soustraire à un accès de mélancolie qu’il est allé cacher à la Mandria. Les causes ne manquaient pas sans doute à cette royale tristesse : le conflit avec le pape pour la Romagne, l’ennui de ne pouvoir satisfaire aux demandes de la France, le sentiment d’être lancé dans un mouvement plus puissant que la force humaine, le chagrin de perdre sa province la plus dévouée, la plus fidèle, celle qui a été l’artisan de la grandeur de sa maison, et qui en était fière à si bon droit. Les doutes et les regrets sont permis à un prince de la maison de Savoie en de telles circonstances ; mais Victor-Emmanuel est le soldat heureux de la cause pour laquelle est mort Charles-Albert. L’infortune de son père lui a tracé sa route, et il ne manquera pas à sa mission.

L’Angleterre est en apparence le pays le plus embarrassé par les dernières péripéties de la question italienne. On est trop enclin, suivant nous, en France à exagérer ces difficultés, que le gouvernement parlementaire a au moins le mérite de ne pas dissimuler. Cette réserve faite, nous avouerons que les rapports de la France avec l’Angleterre depuis deux mois et demi ont fourni un épisode très singulier à la masse des complications qui ont troublé l’opinion publique. En même temps qu’il négociait le traité de commerce, lord John Russell dressait ces quatre fameuses propositions qui ont rendu la liberté à la politique française, et maugréait à l’oreille de lord Cowley contre l’annexion de la Savoie. Lord John, comme free trader, avait bien plus à cœur le succès du traité de commerce, et, comme partisan de l’Italie, le triomphe de ses quatre propositions, qu’il ne redoutait ou déplorait l’annexion de la Savoie à la France. S’il eût en effet été un adversaire aussi ferme de l’annexion de la Savoie qu’on le dirait à la lecture de ses dépêches ou de certains passages de ses discours, lord John Russell eût mêlé ensemble ces trois affaires, et il nous eût dit : Annexion de la Savoie, pas de traité de commerce ; annexion de la Savoie, pas d’alliance virtuelle : je ne lâche pas mes quatre propositions. Lord John a été mieux avisé : il a mieux aimé gagner deux et perdre un que de ne rien faire, gagner sur la politique commerciale et la question italienne et perdre sur le point auquel il tenait le moins. Tant que le traité de commerce est demeuré exposé à la discussion de la chambre des communes, lord John Russell a mis, autant qu’il l’a pu, l’affaire de Savoie sous le boisseau. Tandis qu’il soumettait aux puissances ses propositions, qui avaient pour objet l’agrandissement du Piémont, il a omis d’ajouter que le corollaire de cet agrandissement était l’annexion de la Savoie à la France. Le traité voté, l’affaire d’Italie à peu près réglée, voilà que lord John inonde la table du speaker de ses dépêches sur la Savoie, et l’on dirait que depuis deux mois et demi il n’a pas employé son temps à autre chose que dissuader la France de s’emparer des Alpes. Cette façon de poursuivre isolément des questions parallèlement engagées, et qui au fond ne sont point sans connexité, est une application ingénieuse du principe économique de la division du travail. C’est, à proprement parler, ce que nos voisins appellent une politique d’expediency ; politique utilitaire et d’expédiens. Tout le monde en Angleterre ne l’approuve pas : l’annexion de la Savoie a excité, il est vrai, généralement chez les Anglais quelque chose qui ressemble au distrust dont lord John nous a oratoirement menacés ; mais au fond tout le monde à peu près imite lord John Russell, et fait passer ses intérêts avant ses sentimens : on l’a bien vu au dernier débat sur le traité de commerce. Un libéral indépendant qui était secrétaire pour l’Irlande sous l’avant-dernier ministère, M. Horsman, a voulu, dans un remarquable discours, porter un jugement d’ensemble sur la politique du cabinet, et rapprocher du traité de commerce la question de Savoie. Son discours a été universellement applaudi ; quand il a fini de parler, pendant deux minutes les applaudissemens de la chambre l’ont empêché de se rasseoir. Au vote pourtant, sa motion a été rejetée par près de 300 voix contre 56.

La position de l’Angleterre est bizarre dans cette affaire de Savoie. Le membre de la chambre des communes qui s’est approprié cette question, M. Kinglake, est à coup sûr un homme d’un éminent mérite : on l’apprendrait par ses discours, lors même qu’on n’aurait pas lu son beau livre sur l’Orient, Eothen [1] ; mais ses interpellations et ses motions jouent de malheur. Perpétuellement remises, elles ont toujours l’air d’être attardées et distancées. Puis, quoiqu’en cette affaire la bourgeoise franchise de M. Bright et l’égoïsme commercial de l’école de Manchester aient eu peu de succès devant la chambre des communes, elles répondent mieux à la position vraie de l’Angleterre que les considérations élevées de M. Kinglake ou les sorties éloquentes de sir Robert Peel. Il y a quelque chose de bizarre à voir l’Angleterre faire tant de bruit à propos de la Savoie, lorsque le Piémont en accorde la cession conditionnelle, lorsque les autres grandes puissances semblent demeurer indifférentes, lorsque les ministres anglais et les chefs de l’opposition déclarent, avec grande raison suivant nous, qu’il ne saurait y avoir dans cet incident de sujet de guerre. En épousant si chaudement cette querelle, les Anglais nous servent plus qu’ils ne croient auprès des puissances continentales. On prend plaisir à les laisser aller en avant, à ne les pas suivre et à les laisser tout seuls. Telle est l’attitude de l’Europe, si nous osons employer une expression aussi sénile que la chose à laquelle on l’applique. M. de Maistre, qui croyait avoir vu l’Europe, annonçait déjà son évanouissement ; on eût bien pu lui poser la question qu’il adressait aux philosophes qui invoquaient la nature : — L’Europe, quelle est cette femme ? L’expression géographique survit ; mais cette abstraction, cet être de raison qu’on appelle l’Europe a disparu. Ce n’est pas nous qui le regretterons, car ce que l’on appelait l’Europe n’a jamais été que la coalition contre la France. L’histoire contemporaine n’est plus, à vrai dire, qu’un duo entre la France et l’Angleterre. Trois grandes puissances végètent encore sur notre continent ; dépourvues de ces deux élémens qui se complètent ou, au besoin se suppléent, de fortes institutions ou de grands hommes, elles prennent un plaisir de vieillard à agacer l’une contre l’autre la France et l’Angleterre. Elles se frottent les mains, si la France, par quelque entreprise ou quelque acquisition, semble à leur idée menacer l’équilibre ; elles rient sous cape, si l’Angleterre, prenant de l’humeur contre nous, s’aperçoit avec chagrin qu’elle est seule et sans armée. De petits dépits, de petites rancunes ; de petits hommes et une grande impuissance, voilà ce que sont ces gouvernemens, qu’il faut par courtoisie continuer d’appeler de grandes puissances, voilà l’Europe. La France et l’Angleterre, quand elles veulent faire des choses vivantes, n’ont guère besoin de prendre garde à ce qu’on pense où à ce qu’on dit dans ce coin-là.

L’Italie sera-t-elle une de ces choses vivantes, un de ces rajeunissemens dont la vieille civilisation a si grand besoin ? Nous l’espérons vivement, quoique plus froidement peut-être que notre ami M. Charles de Mazade, qui a consacré à l’Italie tant de beaux travaux, connus et goûtés par les lecteurs de la Revue. Sous ce titre : l’Italie moderne, récit des Guerres et des Révolutions italiennes, M. de Mazade a composé un volume qui ne pouvait arriver plus à propos. Tout présage en effet qu’il y aura un temps d’arrêt pour l’Italie dans la constitution nouvelle où elle va se condenser. Une période d’efforts et de luttes, celle qui a précédé la guerre, est en train de s’achever. Personne n’avait étudié avec une attention plus sympathique, plus de clairvoyance et en quelque sorte de divination prophétique, cette période militante de l’histoire contemporaine de l’Italie ; personne non plus n’avait combattu avec une conviction plus chaleureuse les doutes ironiques que l’on a si généralement et si longtemps parmi nous opposés aux aspirations italiennes. L’ouvrage de M. de Mazade reproduit ces controverses élevées et l’histoire de cette époque militante entre deux belles études consacrées aux deux souverains italiens qui, pourrait-on dire, représentent le bon et le mauvais génie de la péninsule, le roi Charles-Albert et le dernier roi de Naples, Ferdinand II. Ce n’est pas à nous de vanter le charme littéraire que M. de Mazade répand sur ces travaux de politique et d’histoire : nous nous bornerons à constater que le premier succès de son livre, c’est de paraître au moment où les événemens confirment toutes ses prévisions et justifient toutes ses espérances ; c’est un sûr présage du succès qui l’attend auprès du public français et italien.

En Belgique, le gouvernement vient de réaliser un des vœux les plus ardens de la population, en proposant aux chambres la suppression des octrois. Déjà cette réforme avait été tentée à deux reprises différentes. Le 28 janvier 1845, M. J.-B. Nothomb, ministre de l’intérieur, avait déposé un volumineux rapport sur les octrois. Les élections du mois de juin 1845, en le déterminant à renoncer au pouvoir, l’empêchèrent d’aller plus loin. En 1847, un des premiers actes de M. Charles Rogier, après son entrée au ministère, avait été la nomination d’une commission chargée d’étudier cette importante question ; mais le travail de cette commission, bien que favorable à la réforme, n’avait pas abouti. Depuis cette époque, l’opinion publique s’était emparée du débat. La société belge d’économie politique, l’association pour la réforme douanière en des meetings organisés dans les principales villes du pays, le congrès des économistes réuni en 1856, la presse enfin, s’étaient occupés de la suppression des octrois ; mais ces nombreuses discussions n’avaient guère réussi qu’à rendre populaire l’idée de la réforme. D’un autre côté, les conseils provinciaux n’avaient pu que recommander cette mesure à l’attention du gouvernement. Quant aux conseils communaux, auxquels les lois donnent le pouvoir de régler la matière, ils s’étaient arrêtés devant la difficulté de créer des taxes nouvelles qui pussent, sans imposer des charges trop lourdes aux contribuables, rendre aux communes ce que leur enlèverait la suppression des octrois. Ils voyaient surtout des ressources dans la cession aux communes d’impôts de l’état ; or cette cession ne pouvait être faite que par mesure générale. En somme, ni la presse, ni les associations libres, ni les corps constitués, n’avaient trouvé une solution complète ; quelques moyens partiels avaient été seulement indiqués, et tout le monde était tombé d’accord que le gouvernement pouvait seul mener l’affaire à bonne fin. M.. Frère-Orban, ministre des finances, avait été souvent invité à rechercher une combinaison qui conciliât les intérêts du trésor avec les vœux du pays. On savait que cette réforme était dans ses idées ; mais la manière vague dont il en parlait avait fait supposer qu’en raison des difficultés, elle était fort éloignée. Il n’en était rien cependant. Le ministre avait fait étudier en Angleterre le système des taxes locales, et en avait fait le sujet d’un rapport aux chambres ; de plus, il avait examiné avec grand soin les conséquences financières de tout ce qui avait été proposé pour remplacer l’octroi. C’est ainsi qu’il est arrivé au système ingénieux qu’il a soumis à la chambre des représentans dans la séance du 10 mars.

Ce système peut se résumer ainsi : — suppression complète et radicale des octrois, — constitution au profit des communes d’un fonds composé : 1° du produit net actuel des recettes de toute nature du service des postes, 2° d’une part de 75 pour 100 dans le produit des droits d’entrée sur le café, et de 34 pour 100 dans le produit des droits d’accise sur les vins et eaux-de-vie provenant de l’étranger, sur les eaux-de-vie indigènes, sur les bières et vinaigres et sur les sucres ; — répartition de ce fonds entre toutes les communes au prorata du principal de la contribution foncière sur les propriétés bâties, du principal de la contribution personnelle et du principal des cotisations de patentes. Le gouvernement fait ainsi un sacrifice de 3,500,000 fr. ( 2 millions de réduction des charges publiques et 1,500,000 fr. du chef de l’abandon des recettes des postes). L’accroissement constant des revenus publics lui permet de le faire sans déranger l’équilibre du budget. Bien que l’on aime en Belgique à voir l’action de l’état s’effacer devant l’action des individus et des communes, cette mesure gouvernementale a été accueillie avec la plus grande faveur dans le parlement et dans le pays, parce que l’expérience a prouvé que les communes étaient impuissantes à réaliser la réforme, et parce qu’au-dessus de l’intérêt communal il y a ici un intérêt général qui ne peut être sauvegardé que par une loi. M. le ministre des finances, en proposant cette loi, s’est rallié les sympathies des partisans de la liberté commerciale, dont il avait trompé les espérances depuis son retour aux affaires ; tous ont vu dans cette suppression des douanes intérieures un acheminement vers l’abaissement et la simplification du tarif des douanes extérieures. L’utilité évidente de la suppression des octrois, le caractère pratique des moyens proposés pour l’accomplir, assurent le succès du projet du gouvernement. Si, comme toute chose, il rencontre quel que opposition, on peut affirmer dès à présent qu’il ne sera pas sérieusement combattu.

E. FORCADE.


REVUE MUSICALE.

Au milieu des concerts et des virtuoses de tout genre dont nous sommes assourdis, les théâtres lyriques n’en produisent pas moins des œuvres diverses qu’il nous faut apprécier. À l’Opéra-Comique on a donné le Roman d’Elvire de M. Ambroise Thomas, au Théâtre-Lyrique Phîlémon et Baucis de M. Gounod, à l’Opéra un grand ouvrage en quatre actes de M. le prince Poniatowski, sous le titre de Pierre de Médicis. Quant au Théâtre-Italien, il vit modestement de ses vieux chefs-d’œuvre plus ou moins bien interprétés. Après le Mariage secret, dont les représentations ont été fructueuses, on a repris le Don Juan de Mozart avec M. Badiali, qui a chanté le rôle principal de manière à se faire pardonner presque les soixante printemps dont il supporte le fardeau avec beaucoup d’aisance. Il a fort bien dit avec Mme Alboni le duo Là ci darem la mano, et l’exécution de tout le reste a été à peu près tolérable. Mme Penco, dans le rôle de donna Anna, a eu quelques élans tragiques dont il faut lui tenir compte, car il est bien évident qu’elle n’a point été élevée pour chanter la musique de Mozart. Mais un triste événement que nous voudrions pouvoir passer sous silence, c’est l’apparition de M. Roger au Théâtre-Italien. Il faut que cet artiste distingué soit le jouet d’étranges illusions pour croire aux folles louanges qu’on lui adresse depuis si longtemps, et dont, plus que personne, il devrait connaître le prix. Eût-il la voix qu’il avait il y a une dizaine d’années, M. Roger ne serait encore qu’un chanteur médiocre dans le style de la musique italienne, qui exige un accent, une ampleur et une flexibilité d’organe qu’il n’a jamais possédés. En général, le talent de M. Roger a été beaucoup surfait, et, dans l’histoire du chant dramatique en France, il n’occupera jamais que le second rang. C’est le 4 février que M. Roger a abordé, au Théâtre-Italien, le rôle d’Edgardo dans le chef-d’œuvre de Donizetti, Lucia ; puis il a chanté successivement dans la Traviata et dans il Trovatore de M. Verdi. Nous n’insisterons pas davantage sur une malheureuse tentative que les amis intimes de M. Roger n’ont pu lui épargner.

Le Roman d’Elvire est l’ouvrage nouveau qui a été représenté à l’Opéra-Comique le 3 février. L’histoire du sujet de la pièce est fort compliquée, car il s’agit d’une marquise de Villabianca qui, au moyen de stratagèmes qui touchent presque à la magie, épouse un chevalier Gennaro qu’elle aime. Or le chevalier se montre peu digne d’un amour aussi constant. Joueur et viveur étourdi qui a déjà mangé plusieurs héritages, le chevalier Gennaro est mis en rapport avec la vieille marquise de Villabianca, qui vient réclamer à Palerme, contre le podestat Malatesta, une fortune de plusieurs millions. Dans un moment de gêne, le chevalier s’adresse à une bohémienne célèbre, Lilla, dont les philtres mystérieux, dit la renommée, peuvent changer une montagne en une masse d’or ; il lui demande de lui prêter une somme dont il a un absolu besoin pour apaiser des créanciers un peu récalcitrans. La bohémienne, qui s’entend avec la marquise de Villabianca, lui offre, au lieu de la somme qu’il réclame, un diamant de grand prix qu’elle a créé elle-même au fond de son creuset magique ; mais elle exige une reconnaissance par écrit qui constate le prêt qu’elle lui fait. Cette reconnaissance devient entre les mains de la vieille marquise, qui cache, sous ses rides fictives, vingt-cinq ans, un beau visage et un cœur épris, l’instrument d’une vengeance qui se déroule en scènes qui ne sont pas dépourvues de gaieté. Le tout se termine, on le pense bien, par le mariage de la marquise avec le chevalier. On attribue cet imbroglio, renouvelé de beaucoup de vaudevilles suffisamment connus, à MM. Alexandre Dumas et de Leuven, à qui on peut pardonner l’invraisemblance de la donnée en faveur des quiproquos amusans que la mise en scène fait surgir. On a vu des pièces aussi absurdes et plus ennuyeuses que le Roman d’Elvire. La musique est l’œuvre de M. Ambroise Thomas, un compositeur de mérite et un galant homme que nous voudrions pouvoir louer tout à notre aise ; mais nous sommes forcé de convenir que l’auteur de trois ou quatre partitions ingénieuses qui sont restées au répertoire, telles que le Caïd et le Songe d’une nuit d’été, a été rarement plus mal inspiré qu’en écrivant les trois actes du Roman d’Elvire. Ni l’ouverture, ni aucun des morceaux qui remplissent le premier acte ne méritent une mention particulière, si ce n’est quelques mesures de mélopée pendant que la vieille marquise de Villabianca fait semblant de lire dans un livre l’histoire de la malheureuse Elvire, d’où provient le titre de la pièce. On pourrait à la rigueur trouver agréable là barcarolle que chante Gennaro au second acte, si le moule de cette mélodie, accompagnée en accords plaqués, n’existait pas depuis longtemps. Le finale qui vient clore cet acte, le plus mouvementé de la pièce, aurait pu offrir à M. Ambroise Thomas l’occasion d’écrire un morceau de maître, s’il eût encadré, dans un thème large et bien développé, tous les incidens scéniques qui surgissent depuis l’apparition du podestat avec les habits de la vieille marquise. Le sextuor qui forme l’andante, ainsi que la conclusion bruyante qui le suit, ne rachète pas le décousu de cette grande scène, dont le musicien n’a pas su tirer parti. En général, les compositeurs sont bien plus coupables de la chute d’un ouvrage dramatique qu’ils ne sont disposés à en convenir. Au troisième acte, il y a une agréable romance que chante le chevalier Gennaro à la marquise de Villabianca redevenue jeune et belle. Telle est cette œuvre pâle et débile qui s’intitule le Roman d’Elvire, qui ne peut rester au théâtre, et qui n’aura un certain nombre de représentations que grâce à la mise en scène et à Mlle Monrose, qui est charmante dans le rôle de la marquise. M. Montaubry remplit celui de Gennaro avec ce mélange de bonnes qualités et d’afféterie qu’il possède depuis qu’il chante à Paris. Parviendra-t-il à épurer son goût et à simplifier son style ?

On a repris aussi à l’Opéra-Comique le charmant petit opéra, Galathée, de M. Victor Massé. Le rôle principal, qui a été créé jadis par Mme Ugalde d’une manière si remarquable, est rempli aujourd’hui par Mlle Cabel, que le ciel n’a pas faite pour rendre l’extase de la volupté païenne.

Le succès continu l’Orphée et de Mme Viardot n’empêche pas la direction du Théâtre-Lyrique de songer à l’avenir et de prévoir les jours difficiles. Après un petit acte, Ma Tante dort, qui a été donné le 21 janvier, et dont la musique facile et de bonne humeur est de M. Caspers, le Théâtre-Lyrique a livré à la curiosité publique, le 18 février, Philémon et Baucis, opéra en trois actes de M. Gounod, qui est l’enfant gâté de la maison. C’est toujours en tremblant que je vois des faiseurs de bouts-rimés porter la main sur un de ces sujets délicats qui appartiennent au trésor poétique de l’humanité. Si le despotisme n’était une chose haïssable qui pervertit le cœur et la pensée de celui qui l’exerce, on voudrait parfois pouvoir interdire à des esprits grossiers de toucher à ces pieuses légendes, plus vraies que l’histoire, qui racontent les merveilles du sentiment. Ce n’est point Ovide ni La Fontaine qui ont créé ce beau conte d’or de l’amour dans le mariage, du bonheur dans la simplicité ; c’est le cœur humain, c’est l’imagination ravie des premières générations. N’est-ce pas la marque de notre noble nature que d’apprécier le bien au milieu de l’abjection, de concevoir le bonheur et de respecter la modération des désirs au sein du faste et de la fausse grandeur ? Aussi le poète a-t-il été l’interprète du genre humain en écrivant ces vers charmans que tout le monde sait par cœur :

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Ces deux divinités n’accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille.
Des soucis dévorans c’est l’éternel asile…

C’est MM. Jules Barbier et Michel Carré qui se sont chargés d’approprier pour le théâtre le sujet de Philémon et Baucis, qui ne pouvait guère contenir qu’un acte de douce rêverie et d’immortelles espérances. On assure que telle avait été d’abord leur pensée ; mais l’appétit est venu en mangeant, comme on dit, et ils ont délayé en trois actes une fable qui ne renferme que deux situations tout au plus. Ils ont donné à Jupiter pour compagnon de voyage sur la terre, non pas Mercure, son messager habituel, mais Vulcain, ce dieu disgracié par le destin, auquel ils ont prêté toutes les vulgarités qui traînent dans les plus mauvais vaudevilles sur les maris malheureux. Jupiter ne cesse de s’amuser des mésaventures conjugales de son confrère en divinité, qui lui répond avec une brusquerie malséante de la part d’un habitant du sombre empire parlant au souverain maître de l’Olympe. Ces lazzis de mauvais goût, qui ne font rire que les comparses cachés au fond du parterre pour allumer la gaieté des badauds, sont accompagnés d’un dénoûment qui appartient à l’imaginative de MM. Jules Barbier et Michel Carré. Philémon et Baucis, pour récompense de leurs vertus et de l’hospitalité qu’ils ont offerte de si bon cœur aux dieux voyageurs, ne sont plus changés l’un en chêne et l’autre en tilleul : ils reçoivent de Jupiter reconnaissant un bien plus précieux que l’immortalité, la jeunesse. Jupiter, en voyant Baucis revenue au printemps de ses jours, se prend d’un beau caprice pour sa faible créature, qui, enivrée d’un grain de coquetterie, comme Zerline dans Don Juan, hésite un peu entre le bonheur conjugal et l’idéal qui la sollicite à s’envoler vers,l’espace libre de la passion. Cette scène de vaudeville, où le maître des dieux joue le rôle d’un sot éconduit par une petite fillette, est de la pure invention de MM. Jules Barbier et Michel Carré, qui, depuis dix ans qu’ils écrivent pour le théâtre, n’ont pu encore faire une pièce viable qui dépasse les proportions des Noces de Jeannette. Et voilà les poètes qui devaient faire vite oublier ce bourgeois de M. Scribe, qui a fait cent pièces, comiques ou sérieuses, les unes plus amusantes que les autres !

Le premier tort de M. Gounod, en acceptant ce libretto ennuyeux de ses collaborateurs habituels, c’est de ne l’avoir pas jugé à sa juste valeur. Dépourvue d’incidens, la donnée de Philémon et Baucis ne pouvait offrir qu’un thème très court et sans grande variété possible. Le second tort du compositeur de cette idylle antique, changée en un conte grivois digne de figurer sur les planches des Bouffes-Parisiens, c’est de ne pas avoir su profiter de deux pu trois situations qui s’y trouvent indiquées tant bien que mal. C’est un malheur qui arrive bien souvent à M. Gounod de laisser échapper l’instant propice, et de s’attarder, comme on dit, aux bagatelles de la porte, au lieu de pénétrer dans le cœur de la situation. Dans Faust, dans le Médecin malgré lui, dans la Nonne sanglante, il se trouve des scènes éminemment propres au développement de la veine musicale que M. Gounod a complètement manquées. Nous aurons occasion de faire la même remarque dans Philémon et Baucis.

L’ouverture n’est qu’une courte introduction d’un caractère pastoral, et qui se compose d’une petite phrase confiée au hautbois et reprise par l’orchestre tout entier. C’est un joli prélude d’instrumens imitant le ramage des pifferari romains. Le premier duo entre Philémon et Baucis exprimant le bonheur d’une union si longue et si parfaite :

Aimons-nous jusqu’au jour suprême
Où la mort doit fermer nos yeux !


est un morceau agréable, bien modulé dans l’ensemble des deux voix, empreint d’un sentiment doux et placide qui est l’accent familier à la muse de M. Gounod. Le chœur qu’on entend au loin, chœur joyeux des habitans de la ville impie, n’a rien de remarquable, si ce n’est la persistance de deux notes du cor qui vous taquinent l’oreille. Nous ne pouvons citer du trio qui vient après, entre Jupiter, Vulcain et Philémon, que quelques accords d’une harmonie finement burinée. Quant aux couplets de Vulcain :

Au bruit des lourds marteaux d’airain,


cela me paraît plus baroque que comique, dépourvu de verve et d’originalité. La scène de la table entre les deux vieux époux au cœur hospitalier et Jupiter et Vulcain aurait pu devenir le thème d’un beau quatuor que M. Gounod n’a pas su écrire, et qui aurait mieux valu que la mauvaise plaisanterie de la fable de La Fontaine, le Rat de ville et le Rat des champs, que débite Baucis. L’espèce de récitatif par lequel Jupiter se fait connaître aux hôtes qui l’ont si pieusement accueilli est encore de cette vague mélopée sans caractère dont il semble que M. Gounod ne puisse pas se dépêtrer. Qu’il y prenne garde, cela ressemble moins à un parti-pris d’un certain genre de déclamation qu’à de l’impuissance de trouver une idée musicale bien délimitée.

Le second acte transporte la scène chez le peuple voluptueux destiné à périr bientôt par la colère des dieux. Il est précédé d’une introduction ou entr’acte symphonique très piquant et délicatement instrumenté, bien que le motif sur lequel repose le travail de M. Gounod rappelle une idée déjà connue et qui appartient à M. F. David. Cet entr’acte sera entendu de nouveau comme air de danse dans l’orgie qui va suivre, et dont le tableau est la reproduction presque exacte de celui de M. Couture, les Romains de la décadence. Nous avouerons sans détour que la musique de tout le second acte, qui heureusement n’est pas long, est d’une grande faiblesse, et que nous ne pouvons y signaler, par un excès de scrupule, que le second chœur qui forme le finale de cette flasque peinture de voluptés morbides dont les théâtres abusent et fatiguent le public. Nous pourrions même reprocher à M. Gounod avec justice d’avoir cherché volontairement des harmonies singulières visant à l’archaïsme dont la musique dramatique n’a vraiment que faire.

C’est au troisième acte, selon nous, que se trouvent les meilleurs morceaux de la nouvelle partition de M. Gounod. Redevenus jeunes, les deux époux modèles expriment le ravissement qu’ils éprouvent de pouvoir recommencer la vie dans un duo agréable qu’on voudrait plus passionné et d’un style plus large. C’est plutôt un joli nocturne qu’une scène d’amour ardent, comme la situation l’aurait exigé. Nous en dirons autant des couplets galans que Jupiter adresse à Baucis, dont il s’est épris comme un étudiant de première année : c’est froid et peu digne du personnage à qui l’on fait débiter de pareilles fadaises. L’air de Baucis : O riante nature ! est charmant dans la première phrase, qui est une mélodie délicate ; mais la suite du morceau ne contient guère que de jolis détails de vocalisation habilement appropriés à l’organe et au talent de Mme Carvalho. Telles sont aussi les qualités du duo entre Jupiter et Baucis, duo agréable qui manque d’ampleur et de passion. C’est le défaut qu’on peut reprocher à tout l’opéra de Philémon et Baucis.

C’est donc par les détails, par des harmonies ingénieuses et la distinction cherchée de certains accompagnemens que se recommande la nouvelle production de M. Gounod. Or les détails de la forme, les ciselures de l’instrumentation, les mièvreries du style ne suffisent point pour faire vivre une composition dramatique où la passion, les idées franches et la variété des couleurs ne brillent que par leur absence. Aussi ne croyons-nous pas au succès durable de Philémon et Baucis, et ce mécompte ne doit pas être attribué entièrement aux auteurs du libretto. Réduite en deux actes tout au plus, la fable de Philémon et Baucis, traitée par un musicien aussi réellement distingué que M. Gounod, aurait pu devenir un petit chef-d’œuvre d’élégance, une bucolique remplie du parfum et de la douce rêverie de la poésie antique. L’exécution de Philémon et Baucis est convenable au Théâtre-Lyrique. M. Fromant chante et joue avec goût le rôle de Philémon, M. Battaille tire un assez bon parti du personnage ingrat de Jupiter. Quant à Mme Carvalho, elle est dans le rôle de Baucis ce qu’elle est partout, une cantatrice habile, qui a le tort d’assumer sur elle un trop lourd fardeau.

L’Opéra a donné récemment, le 9 mars, le grand ouvrage chorégraphique et musical que chaque année il enfante avec tant d’efforts. Pierre de Médicis, opéra en quatre actes et sept tableaux, ainsi que l’indique le libretto de MM. Saint-Georges et Émilien Pacini, a été représenté devant la cour et la ville, comme on disait autrefois, avec un succès qui ne saurait être contesté que par les gens de mauvaise humeur. La fable, empruntée à l’histoire de Florence, raconte un épisode tragique de la maison des Médicis, ces Atrides de l’Italie au temps de la renaissance. Pierre de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, devint souverain des états de Florence et de Pisé à la mort de son père, en 1492. Ses mœurs dissolues, ses cruautés et sa faiblesse vis-à-vis du roi de France Charles VIII soulevèrent contre lui l’indignation du peuple. Une conjuration se forma : Pierre de Médicis fut chassé de ses états, et son frère Julien fut appelé à lui succéder. Pierre mourut misérablement dans l’exil, après de vaines tentatives pour remonter sur le trône qu’il avait perdu. Les auteurs du poème n’ont conservé de cette donnée historique que le nom des deux princes, et voici la fable qu’ils ont imaginée : Pierre de Médicis, souverain de Florence, est fortement épris de Laura Salviati, nièce de fra Antonio, grand-inquisiteur. Pierre demande la main de Laura à fra Antonio, dont l’ambition s’accommode fort de cette haute alliance ; mais Laura Salviati a depuis longtemps promis son amour au frère du prince, Julien, qui n’est point disposé à céder un bien qui lui est plus précieux que la vie. De là la haine des deux frères et le nœud de la situation. Averti par l’inquisiteur lui-même de la passion de son frère Julien pour Laura Salviati, Pierre de Médicis veut écarter un rival aussi redoutable, et lui donne un commandement qui l’éloigne de Florence. Julien résiste cependant aux ordres de son frère, et conseille à Laura de fuir les dangers, qui les menacent tous deux. Le troisième acte transporte la scène dans une maison de pêcheurs au bord de l’Arno, où Laura vient se réfugier sous la garde, d’un ami de Julien ; mais le duc de Florence, guidé par les conseils de l’inquisiteur Antonio, retrouve les traces de la pauvre Laura, qui retombé dans les mains de son persécuteur. Elle résiste pourtant aux injonctions de Pierre de Médicis, refuse sa main et sa couronne, et avoue hautement qu’elle n’aimera jamais que Julien. Furieux de cette résistance, qui trompe ses calculs ambitieux, l’inquisiteur Antonio s’empare de sa nièce et l’entraîne dans un couvent, où il la force à prendre le voile. Lorsque Pierre de Médicis, blessé mortellement dans une insurrection populaire, arrive appuyé sur les bras de son frère Julien, avec lequel il s’est réconcilié, et réclame Laura Salviati pour la rendre à celui qu’elle aime : « Il n’est plus temps, répond le grand-inquisiteur, elle appartient au ciel ! »

Ce drame fort innocent, tout rempli d’élans religieux et d’extases amoureuses, ne reflète de l’histoire de Florence : et de l’époque horrible où se passe la scène que les couleurs les plus tendres et les plus égayantes. On ne dirait pas, en voyant ces fêtes magnifiques, ces beaux décors, ces divertissemens mythologiques et ce bon Pierre de Médicis repentant et soumis aux ordres du ciel, qu’on est au siècle des Borgia, au milieu de mœurs où l’inceste, l’assassinat et l’empoisonnement n’étaient que des peccadilles tolérées par le chef de l’église. MM. Saint-Georges et Émilien Pacini ont voulu sans doute que tout fût pour le mieux dans le meilleur des théâtres possibles, et que rien, dans la fable qu’ils ont conçue, ne vînt attrister un public qui a des affaires, des soucis, et qui veut qu’on l’amuse sans exiger de lui trop de contention d’esprit ni d’émotion, car, sans l’idée que nous supposons ici à MM. Saint-Georges et Émilien Pacini, il serait difficile d’admettre le dénoûment pacifique qu’ils ont donné à une pièce qui pourrait être mieux écrite et plus conforme à l’esprit de l’histoire.

La musique de ce scénario est l’œuvre de M. le prince Joseph Poniatowski, un homme du monde, un dilettante distingué qui, au milieu de la vie politique qu’il mène dans la nouvelle patrie qu’il s’est choisie, a su conserver un goût vif pour les arts qui ont fait le charme de sa jeunesse, passée tout entière dans cette ville de Florence dont il vient de chanter les discordes civiles. M. le prince Poniatowski a déjà beaucoup écrit, et le Théâtre-Italien de Paris nous a fait entendre, il y a deux ans, un opéra-bouffe de sa composition, Don Desiderio, dont nous avons apprécié l’agréable badinage. Nous pourrions nous récuser ici et traiter M. Je prince Poniatowski comme un personnage officiel, appartenant à l’un des grands corps de l’état dont les amusemens n’incombent pas à la critique de l’art. Nous serons plus juste, et nous jugerons l’œuvre que le prince Poniatowski vient de produire devant le public comme si elle était signée du nom d’un compositeur ordinaire. Nous sommes certain que M. le prince Poniatowski désapprouverait un respect qui le priverait du droit commun d’entendre la vérité sur le fruit récent de ses loisirs.

Et d’abord, nous passerons vite sur l’ouverture, qui n’annonce pas que M. le prince Poniatowski ait une grande habitude d’écrire de la musique instrumentale pure, et nous signalerons le sextuor ou morceau concertato, comme disent les Italiens, en partie sans accompagnement, qui ne manque pas de produire un certain effet, surtout alors que le chœur vient joindre et doubler la puissance des voix qui ont préparé le thème. Le duo pour ténor et basse entre Pierre de Médicis et le grand-inquisiteur ne vaut pis la cavatine de soprano que chante Laura Salviati par la belle voix de Mme Gueymard :

Doux rêve de ma vie !


L’allegro de cette cavatine

Il va venir mon bien-aimé !


est mieux réussi encore que la première partie, et le tout est fortement empreint de la couleur mélodique de M. Verdi. Nous sommes forcé de faire la même remarque sur le duo qui suit entre Laura et Julien de Médicis, qui renferme des effets d’unisson très familiers à l’auteur d’Ernani et du Trovatore. Les airs de ballet au second acte, sans avoir rien de bien saillant, suffisent à faire briller Mme Ferraris, qui déploie dans ce joli divertissement, les Amours de Diane, un talent où la grâce s’allie à la vigueur. Nous laisserons clore le second acte par un finale qui ne mérite pas autrement d’être signalé. À l’acte suivant, il y a un trio entre Pierre de Médicis, Laura et fra Antonio, qui renferme une très belle phrase que chante le grand-inquisiteur :

Quand la voix d’un maître te supplie,


phrase qui est heureusement complétée par l’ensemble des deux autres voix. La stretta ou conclusion de ce même trio n’est pas aussi bien réussie que la première partie. Quant à la scène du campo-santo de Pise, que représente un très beau décor, et où Julien de Médicis vient méditer sur le tombeau de ses aïeux, c’est un composé hétérogène d’effets et de choses connus depuis longtemps. Le quatrième et dernier acte renferme une assez belle situation dans l’intérieur du cloître où Laura Salviati va être forcée de prendre le voile par son oncle l’inquisiteur. Le premier chœur des nonnes :

Dans nos calmes retraites,


est joli et bien accompagné. Nous sommes beaucoup moins content de tout ce que débite l’inquisiteur dans cette scène lugubre et un peu longue, qui aurait exigé la main et le souffle d’un maître consommé. Cependant les cris spasmodiques que pousse la pauvre femme qu’on immole ont de l’accent, et sont bien l’expression d’un cœur désespéré qui ne se donne à Dieu qu’à son corps défendant.

Évidemment, l’opéra de Pierre de Médicis, dont nous venons de signaler les parties saillantes, ne possède pas ces hautes qualités d’inspiration et de facture qui garantissent aux œuvres de l’art un succès durable. Écrite facilement par un homme du monde bien doué, la nouvelle partition de M. le prince Poniatowski renferme cependant plusieurs morceaux heureusement venus qui feraient honneur au talent d’un artiste. Tels sont la cavatine de Laura et le sextuor du premier acte, le trio du troisième acte, le chœur des nonnes et la couleur générale de la grande scène finale du quatrième acte. Élevé dans l’admiration un peu exclusive de la musique italienne de l’école moderne, M. le prince Poniatowski n’a pu cacher combien il doit de reconnaissance à Donizetti et surtout à M. Verdi, dont il reproduit volontiers les élans de voix à l’unisson, l’agencement et la progression ascendante dans les grands ensembles. Quoi qu’il en soit de ces remarques et de celles que nous pourrions faire sur le caractère de l’instrumentation, qui pourrait être plus originale, il est permis de dire à M. le prince Poniatowski que l’opéra de Pierre de Mèdicis ne peut qu’accroître la réputation doit il jouit parmi les dilettanti les plus distingués de l’Europe.

L’exécution est à peu près suffisante. Mme Gueymard se fait justement applaudir dans le rôle de Laura Salviati, dont elle chante plusieurs morceaux avec éclat et sentiment. M. Obin fait ressortir le caractère du grand-inquisiteur Antonio, et dit avec beaucoup d’énergie la belle phrase du trio du troisième acte. De magnifiques décors représentent différens monumens de cette belle Ville de Florence et de la Toscane, dont la destinée intéresse tous les esprits généreux. M. Dietsch a inauguré avec Pierre de Médicis la direction de l’orchestre de l’Opéra, dont il est investi depuis la mort de M. Girard. On a remarqué que M. Dietsch avait le commandement sûr et précis.

Tout succès a besoin de se faire pardonner. Le théâtre de l’Opéra, où les ouvrages nouveaux sont si rares, a passé toute une année à monter Pierre de Médicis, dont la mise en scène aura peut-être coûté la somme de 150,000 fr. M. le prince Poniatowski ne peut pas ignorer combien la position qui est faite aux jeunes compositeurs français est misérable. Il n’existe que trois théâtres à Paris où les musiciens élevés par le Conservatoire et couronnés par l’Institut puissent se produire devant le public. De ces trois théâtres, l’un n’est ouvert presque qu’à des étrangers, l’autre ne peut vivre qu’avec de vieux chefs-d’œuvre, et le troisième, celui de l’Opéra-Comique, ne peut suffire à toutes les vocations qui frappent à sa porte. Ne serait-il pas digne de M. le prince Poniatowski de se servir de la haute position qu’il occupe et de l’influence que lui donnent ses connaissances dans l’art musical pour appuyer auprès de l’autorité supérieure les hommes de talent qui ont le tort, bien excusable, de n’être ni Allemands, ni Italiens, ni Espagnols ? Je ne voudrais pas assurément que la France cessât d’être cette grande nation hospitalière à tous les talens qui méritent d’être accueillis, et qui l’ont enrichie de tant de merveilles ; mais ne peut-on concilier la libéralité avec la justice, le droit commun avec la générosité, et faut-il qu’un musicien de mérite comme M. Aimé Maillard par exemple, parce qu’il est né Français et qu’il a donné des preuves d’un véritable talent, ne puisse faire représenter ses ouvrages sur aucun des trois théâtres lyriques qui existent dans son pays ? Il nous semble qu’il y aurait là une noble mission pour M. le prince Poniatowski, qui a toutes les qualités désirables pour remplir ce rôle de protecteur éclairé que nous nous permettons de lui déférer.


P. SCUDO.


V. DE MARS.

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  1. Voyez sur Eothen la Revue du Ier décembre 1845.