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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1895

Chronique n° 1514
14 mai 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 mai.


Les vacances parlementaires ont été courtes, mais bonnes. Elles nous ont reposé de quelques mois d’agitation le plus souvent stérile. Elles ont permis au gouvernement de faire, sauf contrôle ultérieur, un certain nombre de choses utiles. Loin de nous la pensée de diminuer le prestige du gouvernement parlementaire ; mais, dans ce gouvernement, s’il est pratiqué d’une manière normale, la Chambre a des attributions et le pouvoir exécutif en a d’autres, et lorsque la Chambre veut les exercer toutes à la fois, les siennes et celles d’autrui, on arrive fatalement à la confusion et à l’impuissance. C’est ce qui s’est produit trop souvent. Il en est résulté, — et nous ne cachons pas la gravité du fait, — que les vacances parlementaires sont devenues un temps de répit qui donne au pays le temps de se reposer et de reprendre haleine et au gouvernement celui de gouverner et d’agir. On vient d’avoir près d’un mois de vacances : pendant ce temps, la grève des allumettiers et celle des employés d’omnibus de Paris ont pris fin. Qui pourrait mettre en doute que, si la Chambre avait été présente, la seconde au moins aurait duré plus longtemps et aurait pris un autre caractère ? Il a suffi que le gouvernement assurât une égale liberté à tous, à ceux qui ne voulaient pas travailler et à ceux qui voulaient le faire, pour que la grève cessât en quelques jours. Si la tribune du Palais-Bourbon avait retenti des déclamations des députés socialistes et radicaux, n’est-il pas probable, ou plutôt certain, que la grève se serait prolongée davantage ? La conclusion en aurait été la même : seulement la misère encourue aurait été plus grande et les fermens de haine restés dans les cœurs auraient été plus actifs. Le gouvernement a pris quelques mesures d’ordre, destinées à garantir la liberté de tous, et la grève s’est éteinte d’elle-même : seulement il fallait pour cela que le ministère conservât lui aussi une certaine liberté, ne fût-ce que la liberté d’esprit dont il ne jouit pas toujours en présence des Chambres.

Les vacances sont donc finies : la Chambre reprend sa session aujourd’hui même, et le Sénat reprendra la sienne dans huit jours. Samedi dernier, M. le président du Conseil, accompagné de quelques-uns de ses collègues, est allé à Bordeaux assister à l’inauguration d’une exposition très intéressante, et il en a profité pour prononcer un discours qui ne s’adressait pas seulement à un auditoire nécessairement restreint, mais au pays tout entier. M. Ribot a traité un grand nombre de questions dans sa substantielle harangue. Il a voulu marquer de traits caractéristiques la situation présente telle qu’il l’aperçoit, et ouvrir quelques perspectives d’avenir. Il y aurait beaucoup à dire sur son discours : nous réservons, pour y revenir dans un moment, toute la partie qui se rapporte à la politique étrangère ; elle ne saurait appeler de notre part ni critique, ni réserve. Quant à la politique intérieure, M. le président du Conseil y apporte une bonne volonté, une loyauté, une confiance qu’on ne saurait trop louer ; mais nous ne sommes pas bien sûr qu’il ne s’y mêle pas aussi une certaine part d’illusions. M. Ribot s’est proposé, a-t-il dit, d’amener l’apaisement des esprits dans le Parlement : un avenir prochain montrera s’il y a réussi. Une sorte d’accalmie s’est produite : elle tient à des circonstances diverses. Nous n’oserions pas, avec M. le président du Conseil, en attribuer le principal mérite à la restauration de la vieille formule de « l’Union républicaine ». Cette formule, faite d’équivoque et d’empirisme, n’a pas été la nôtre autrefois et ne saurait l’être aujourd’hui. Certes l’union est un beau mot, et la chose est meilleure encore ; mais les mots, en politique, perdent quelquefois leur sens grammatical, — ce qui n’empêche pas les choses de rester ce qu’elles sont. Personne n’ignore ce que cache, ou, pour mieux dire, ce que ne cache plus le mot d’union républicaine. Mais à quoi bon insister ? Nous aimons mieux reconnaître que les hommes ont fait des efforts méritoires pour s’élever au-dessus de la syntaxe parlementaire qu’ils continuent d’imposer à leurs discours, et ils y ont réussi le plus souvent. Dans son discours même, M. Ribot a montré sur beaucoup de points un véritable courage d’esprit. Il a reconnu avec franchise que le budget était en déficit, et qu’il ne retrouverait son équilibre que si les Chambres votaient des taxes nouvelles. Le déficit s’élève à plus de 50 millions. On doit prendre ce chiffre comme un minimum : M. Ribot, à coup sûr, n’a pas exagéré. Serait-il un peu plus considérable qu’il n’y aurait pas encore heu de s’en émouvoir beaucoup, si on avait affaire à une Chambre vieillie dans la politique, ayant de l’expérience et du sang-froid. Malheureument, nous ne sommes pas sûrs que ce soit là le caractère de la Chambre actuelle. Le gouvernement a-t-il assez d’autorité sur elle pour la diriger et la modérer ? A-t-elle un frein en elle-même, dans la forte constitution des partis qui la composent ? A ces questions, comment ne pas faire une réponse négative ? Et dès lors la Chambre menace d’être livrée, peut-être sans grande défense, aux surprises que ne manqueront pas de lui procurer les faiseurs de contre-projets et d’amendemens. Où cela nous conduira-t-il ? Quel sera le terme final de la nouvelle phase financière où nous entrons ? Jusqu’aujourd’hui le déficit a été nié, plus ou moins énergiquement, par les gouvernemens qui se sont succédé. Les réformes que l’on proposait avaient pour ohjet une meilleure répartition des charges publiques, et tout ce qu’on leur demandait, suivant le mot à la mode, était de se suffire à elles-mêmes, c’est-à-dire de ne rien coûter. Aujourd’hui la situation est changée, le déficit est avoué, le gouvernement demande aux Chambres de le combler. Les moyens qu’il propose sont-ils les meilleurs ? On le contestera de divers côtés. M. le ministre des finances fait emploi des ressources que fournira l’impôt sur les successions. Il s’agit, tout le monde le sait, d’un impôt progressif, et nous n’avons pas besoin de rappeler les objections qu’il soulève en principe. Soit 25 millions. M. le ministre des finances demande 10 millions à un impôt gradué sur les domestiques. Le reste sera pris sur les valeurs étrangères. Mais attendons le projet de budget de M. le ministre des finances : il serait imprudent d’en parler sur des indications encore incomplètes.

M. Ribot a d’ailleurs abordé beaucoup d’autres sujets. Il en est un surtout auquel il ne pouvait pas échapper : c’est l’attitude des congrégations religieuses, ou, pour parler plus exactement, d’une partie de l’épiscopat français à l’égard de la loi sur le droit d’accroissement. Les congrégations n’ont rien dit jusqu’à ce jour. Leurs supérieurs se sont réunis pour convenir de l’attitude à prendre ; mais ils ne sont pas encore mis d’accord. Une sorte de mystère a enveloppé leurs délibérations : le seul fait certain est qu’elles n’ont pas abouti. En revanche, les évêques et les archevêques ont beaucoup parlé ; non pas tous, une petite minorité seulement s’est prononcée jusqu’ici ; à notre avis, c’est trop encore. Les dissentimens qui se sont produits, dans le sein même du clergé et de ses représentans les plus élevés, seraient regrettables partout : ils le sont plus encore dans un corps où l’union et au besoin la discipline sont particulièrement indispensables. M sr Fuzet, évêque de Beauvais, a ouvert le feu. Il a conseillé aux congrégations de son diocèse de se soumettre à la loi et de payer l’impôt, en quoi il a eu raison ; mais il aurait pu y mettre plus de discrétion et de tact. Son intention a été bonne : toutefois, avant d’y céder, il aurait bien fait de pressentir l’opinion de ses collègues, non pas pour modifier la sienne, mais pour se rendre bien compte de l’effet qu’il produirait en l’exprimant sous une certaine forme. Il a provoqué, de la part de son propre métropolitain, des protestations qui n’ont pas été plus prudentes que ne l’avait été sa propre manifestation. Et voilà la guerre allumée, allumée entre évêques, archevêques, cardinaux. Les répliques se croisent, de plus en plus acerbes, malgré la solennité du langage, et cela, est-il besoin de le dire ? à la grande tristesse de la partie du public qui s’intéresse sérieusement aux intérêts en cause, mais au grand amusement de l’autre, qui est nombreuse. Qu’on le veuille ou non, la manière dont l’affaire a été engagée a manqué de gravité ; et pourtant elle est grave, elle aurait mérité d’être conduite avec plus de ménagemens. On aurait atteint un but qu’on est menacé d’avoir manqué, peut-être pour longtemps. Après l’avoir dit dès la première heure, nous n’éprouvons aucun embarras à répéter que les chiffres fixés par la loi sont excessifs. Nous avons regretté que le gouvernement et les Chambres, par l’exagération de la taxe qu’ils ont établie, aient laissé ouverte une question qu’on aurait été mieux avisé de clore une fois pour toutes. Mais il n’est pas vrai que la taxe soit spoliatrice au point que les congrégations ne puissent pas la payer sans se mettre immédiatement dans l’impossibilité de vivre. En tout cas la conscience, ce for intérieur que chacun de nous doit conserver en soi comme un réduit intangible et qui échappe même à l’action des lois, la conscience n’est pas intéressée dans cette affaire. On ne demande pas aux congrégations d’accomplir des actes contraires à la foi, mais seulement de payer un impôt : quand même il serait trop élevé, ce ne serait pas une raison pour le refuser. Hélas ! bien d’autres citoyens ont été victimes des exigences ou des maladresses du fisc ; quelques-uns en ont été ruinés ; d’autres en sont morts. Quand une loi produit de pareilles conséquences, il faut s’empresser de la reviser ; mais, aussi longtemps qu’elle existe, il faut la respecter. Que les congrégations se plaignent ; qu’elles fassent entendre une voix douloureuse, véhémente même ; que les évêques parlent en leur nom, rien de mieux : elles rencontreront, en dehors d’elles, des républicains pour soutenir leur cause. Mais si elles se placent ou si on les pousse sur le terrain révolutionnaire, elles n’auront à côté d’elles que les ennemis de nos institutions, et elles’ ont déjà éprouvé la force de ce compromettant appui.

On attendait la parole du Saint-Père : elle est venue de Rome, sous la forme d’une lettre écrite par Ms r Rampolla à M& r Meignan, archevêque de Tours. Cette lettre est tout à fait digne du pontife qui l’a inspirée et probablement dictée. Léon XIII a très bien compris que c’est sa politique tout entière, sa politique d’apaisement, de modération, de conciliation, qui était en cause et qui se trouvait menacée par un de ces retours subits du vieil esprit de combativité qui est à peine assoupi dans notre clergé. Et à quel moment cette explosion s’est-elle produite ? Au moment même où la politique du Saint-Père venait d’obtenir, précisément dans la présentation et le vote de cette loi d’accroissement, un avantage insuffisant, mais réel. A lire certains journaux, on croirait vraiment qu’il s’agit d’une taxe nouvelle ajoutée à celles qui existaient déjà, alors que la loi récente modère pour toutes les congrégations une taxe déjà ancienne et la supprime pour un très grand nombre d’entre elles. Que ce soit une amélioration, aucun homme de bonne foi ne saurait le nier. On pouvait désirer mieux, on peut le demander encore, et toujours ; mais c’est un mauvais système de nier le bien accompli et d’y répondre pas l’insurrection. Qu’a dit le Saint-Père dans les fameuses encycliques qui ont produit en France une si profonde impression ? Il a demandé aux catholiques d’accepter loyalement, définitivement, sans arrière-pensée, les institutions politiques de leur pays, afin d’avoir plus de force pour demander et pour obtenir la réforme de la législation. Cette politique a-t-elle été vaine ? On vient de voir que non, puisque, par un retour de justice, les pouvoirs publics ont spontanément adouci la loi dile d’accroissement. Les votes des Chambres à ce sujet, quelque imparfaits qu’ils soient, auraient été impossibles il y a trois ou quatre ans. Mais le Pape, certes, est trop sensé, il a trop l’expérience des hommes et des choses, il sait trop bien l’histoire pour avoir cru que la réforme de toute une législation pourrait se faire du jour au lendemain. Il est patient, parce qu’il sent bien que le temps travaille pour lui. Aussi a-t-il dû. être très étonné de voir que, le lendemain même du jour où il venait d’obtenir un premier avantage, une émotion extraordinaire se produisait dans le clergé français, et que les évêques rappelaient tous les persécutions de l’Empire romain pour conseiller, les uns de s’y soumettre, les autres d’y résister. Les esprits, en peu de jours, étaient montés à un tel degré d’excitation qu’il était impossible, ou du moins dangereux, d’intervenir au milieu d’une lutte aussi chaude, en y apportant une opinion modérée. Le Saint-Père n’a pas voulu se prononcer encore. Il n’avait pas, a-t-il dit, des informations assez complètes pour le faire, et il a laissé entendre que les évêques qui avaient parlé si vite ne les avaient peut-être pas plus que lui. 11 a conseillé d’attendre, de temporiser, d’étudier sous tous ses aspects une question qui avait été tranchée à la hâte et ab irato, de se dégager des premières impressions, qui sont presque toujours trompeuses, enfin de n’adopter une attitude et de ne tenir un langage définitifs que lorsqu’on aurait établi un accord parfait entre toutes les congrégations intéressées. Cette lettre a été une déception pour ceux qui étaient déjà partis en guerre et qui espéraient y entraîner le Pape après eux. — Vous avez dix mois devant vous, leur dit doucement le Saint-Père, pour payer la taxe ; vous avez un an pour payer l’arriéré ; vous ne devez rien pour le moment ; votre campagne est prématurée. — 11 est vrai que dans six mois, et même dans un an, la loi sera ce qu’elle est aujourd’hui ; mais on saura alors quelles sont les congrégations dispensées de l’acquitter, et aussi quelles mesures le gouvernement aura prises pour aider à la liquidation de l’arriéré. Il est probable que les congrégations exemptées seront nombreuses ; il est certain que les facilités fiscales accordées pour l’acquittement des droits échus seront très larges. Et qui sait si quelques-uns de ceux qui ont voulu provoquer dès aujourd’hui une agitation n’avaient pas le sentiment confus qu’il leur serait plus difficile de la soulever un peu plus tard ?

Nous ne voulons pas parler des espérances que l’esprit de parti a conçues peut-être en voyant cette agitation se produire et prendre, en quelques jours, des développemens aussi imprévus. Si elles ont existé, probablement elles sont dissipées maintenant. C’est en vain que des journaux, d’ailleurs profanes, se sont mis à sonner du clairon avec un éclat strident : tout ce bruit n’a pas sérieusement alarmé les consciences. Alors on a raconté des anecdotes, sachant que le public les aime et quïl y voit volontiers un signe de vérité. A bout d’argumens, on a dit que M. Georges Picot avait été envoyé à Rome par M. Ribot, et que la preuve évidente qu’il avait eu une mission auprès du Saint-Père est qu’il ne l’avait pas vu. On offrait de donner d’autres preuves aussi convaincantes, d’entrer dans des détails encore plus précis. M. Picot a démenti une fois pour toutes cette sotte histoire, et ne s’est plus occupé des divagations auxquelles elle donnait heu. Il est probable que, grâce à la lettre du Pape, le calme ne tardera pas à se rétablir. Le choix même que Léon XIII a fait de son correspondant est un indice qui a son prix. M" r Meignan, archevêque de Tours, est un de nos prélats les plus modérés. Le ton de la lettre, le caractère de celui qui devait la recevoir, l’ajournement de difficultés actuellement trop irritantes, le conseil d’union qui sert de conclusion, on retrouve en tout cela les qualités d’un pontife qui ne dédaigne pas l’habileté humaine et la diplomatie, et qui sait admirablement les faire servir à ses desseins. Quant à M. Ribot, il a tenu à Bordeaux le langage qui convenait au gouvernement. Il a donné l’assurance que ses dispositions bienveillantes restaient les mêmes, malgré les provocations qui s’étaient produites. Les congrégations, les évêques, les catholiques ont sans doute une attitude à prendre, et ce n’est pas nous qui leur reprocherons d’user des libertés qui appartiennent à tous ; mais cette attitude, pour être digne de la cause qu’ils représentent, doit être exempte de tout esprit d’opposition systématique et de révolte. Qu’ils protestent contre la loi d’accroissement, soit ; qu’ils en poursuivent la revision, ils auront raison, nous serons avec eux ; mais ils doivent s’y soumettre, puisqu’elle a été régulièrement votée, jusqu’au jour où elle aura été non moins régulièrement rapportée ou modifiée.

Une autre partie du discours de M. le président du Conseil a, d’après les comptes rendus, soulevé des applaudissemens unanimes et particulièrement expressifs : c’est le passage relatif à la politique extérieure. « Les Mens qui nous unissent, depuis 1891, à la Russie ont été fortifiés, a dit M. Ribot, et le monde entier a compris que l’action commune des deux puissances alliées est, sur tous les points du monde où les appellent leurs intérêts, une garantie de paix et de sécurité. » Notre gouvernement avait le droit de tenir ce langage après le succès qu’il vient d’obtenir en extrême-Orient. Nous avons longuement parlé, il y a quinze jours, de la situation qui était alors pendante entre la Chine et le Japon, et des motifs que l’Europe avait d’y intervenir. Quel qu’ait été l’éclat de ses victoires, il était impossible de laisser le Japon s’établir sur le continent asiatique, et surtout à Port-Arthur, sans ouvrir pour la suite une ère de difficultés et de conflits où le monde occidental aurait été, bon gré mal gré, obligé de prendre parti. Le Japon est un pays trop intelligent et son gouvernement est trop sage pour ne pas l’avoir compris. Il a vaincu la Chine, non pas l’Europe. 11 était en droit de tout exiger de la première, mais il avait le devoir de ménager les intérêts de la seconde. Aucune puissance occidentale n’a songé à intervenir entre la Chine et lui. Le traité de Simonosaki a été ratifié à Pékin, tel qu’il avait été consenti entre les plénipotentiaires des deux gouvernemens. Il convenait d’autant plus de laisser intégralement au Japon le bénéfice moral de sa victoire, qu’on devait lui demander ensuite plus de sacrifices de détail. Tout s’est passé, de part et d’autre, avec une parfaite correction. Le Japon, habile, souple, cédant du terrain peu à peu, pas tout à la fois, a proposé d’abord d’abandonner la province de Ljao-Toung, c’est-à-dire la pointe méridionale de la Mandchourie, mais il aurait voulu garder Port-Arthur. On lui a fait sentir qu’il fallait aller plus loin et renoncer à Port-Arthur lui-même : il l’a compris, et l’Europe lui doit certainement de la reconnaissance pour la bonne grâce avec laquelle il s’est rendu à ses conseils. Bien des points restent à régler encore; toutefois l’essentiel, l’indispensable, est acquis. La paix en est pour longtemps consolidée en extrême-Orient, et elle l’est grâce à l’intervention de la Russie et delà France, auxquelles l’Allemagne s’est jointe et a apporté le plus utile concours. Voilà comment, sans coup férir, bien plus, sans que la moindre menace ait été proférée, par la simple action morale et toujours amicale de trois grandes puissances, un problème complexe, délicat, redoutable, s’est trouvé résolu en peu de jours.

S’il est vrai qu’une politique se justifie par ses conséquences, il faut convenir que celle que nous avons suivie a été amplement justifiée. Et pourtant des critiques se sont produites. On a demandé quel intérêt nous avions dans cette affaire. On voyait bien celui de la Russie, on ne voyait pas le nôtre, et plusieurs journaux, usant d’une vieille métaphore, ont accusé notre gouvernement d’avoir, une fois de plus, tiré pour d’autres les marrons du feu. Le reproche aurait été plus grave si nous nous étions tant soit peu brûlé les doigts en opérant cette besogne. Notre intervention aurait pu, dit-on, nous coûter cher : soit; mais le moment est passé de raisonner sur des hypothèses puisque nous sommes en face de réalités. Les ressources que nous avons eu à déployer n’ont pas été puisées dans nos arsenaux, ni dans notre bourse, mais seulement dans notre intelligence de la situation et dans notre caractère. Quant au résultat, c’est se tromper beaucoup que de le juger insignifiant. On se demandait en Europe si l’entente qui paraissait s’être établie entre la France et la Russie entraînerait jamais autre chose que des démonstrations bruyantes. Elle ne s’était pas encore manifestée d’une manière pratique. On ne l’avait pas vue aux prises avec une difficulté grave : on ignorait si elle tendrait à la résoudre dans le sens de l’intérêt général et de la paix, ou si elle ne suivrait pas des vues particulières au risque de provoquer des complications ultérieures. Ces questions restaient incertaines dans les esprits ; les journaux les agitaient parfois avec un scepticisme ironique ; elles ont été subitement résolues. Comment se méprendre désormais sur ce qu’il y a de sérieux dans la communauté de vues et de conduite établie entre la Russie et nous ? Le caractère même de notre entente s’est révélé conforme à l’intérêt de tous, c’est-à-dire à celui de l’équilibre européen en Asie. L’Allemagne a été la première à s’en rendre compte, et de là vient l’empressement avec lequel elle s’est jointe à nous. Cela aussi a été une surprise pour bien des personnes qui ne croyaient pas à la possibilité d’une action à trois, qui comprendrait la Russie, la France et l’Allemagne. Une alliance évidemment est impossible, parce qu’elle suppose un concert établi sur un ensemble d’intérêts communs, déterminant une politique commune ; elle n’est réalisable qu’entre la Russie et nous ; mais il n’en est pas de même d’une action limitée dans son objet et dans sa durée, qui peut fort bien s’exercer avec l’Allemagne sur un point et pour un but déterminés. Nous n’avons avec celle-ci, d’intérêts communs, que des intérêts accidentels, mais nous en avons, et peut-être plus nombreux encore en Afrique qu’en Asie.

Et l’Angleterre ? Son attitude a été beaucoup moins décidée que celle des autres puissances depuis le premier jusqu’au dernier jour du conflit sino-japonais. On s’expliquera difficilement pourquoi lord Rosebery, après avoir suggéré une intervention commune à un moment intempestif, a refusé d’y prendre part lorsque l’opportunité s’en est enfin produite. Le traité de Simonosaki était alors connu, au moins dans ses lignes générales : le gouvernement anglais a fait savoir que ses intérêts commerciaux n’en étaient pas atteints. Cela n’est pas bien sûr, mais l’Angleterre n’a-t-elle pas d’autres intérêts encore en extrême-Orient, et ne lui importe-t-il pas, comme aux autres puissances, que la paix, si malencontreusement troublée, soit rétablie sur une base solide et durable ? Son abstention reste difficile à comprendre. La Chine, évidemment, ne peut lui en savoir aucun gré : le Japon, du moins, lui conservera— t-il quelque gratitude ? Rien n’est plus douteux. Si l’Angleterre avait soutenu le Japon, si elle avait approuvé ses prétentions, si elle les avait déclarées justes et légitimes, on en aurait été touché et reconnaissant à Tokio. Mais, non : dans les derniers jours, l’Angleterre, bien qu’elle n’ait pas voulu confondre son action avec celle des autres puissances, a dit au Mikado qu’il ne devait pas compter sur elle et que le mieux pour lui était de céder. La différence est que la Russie, l’Allemagne et nous-mêmes avons donné au gouvernement japonais des motifs généraux et généreux, des raisons élevées pour l’amener à faire quelques sacrifices. Nous lui demandions de participer à une grande œuvre de civilisation. Nous nous appliquions à le relever à ses propres yeux, en nous adressant à son intelligence politique, qui s’est montrée aussi remarquable que l’avaient été son coup d’œil et son courage militaires. L’Angleterre lui a conseillé de s’incliner parce qu’il était le plus faible et qu’il serait écrasé, argument très fort à coup sûr, mais peu flatteur pour celui qui le reçoit. Puisque l’Angleterre devait finalement prêcher des concessions, que ne l’at-elle fait comme nous et avec nous ? Un très grand événement ne se serait pas passé dans le monde en dehors d’elle. Les nations qui se réveillent en extrême-Orient, pour la première fois où elles la voient intervenir dans leurs affaires communes, n’auraient pas été amenées à incarner l’Europe uniquement dans la Russie, la France et l’Allemagne. La presse britannique ne comprend pas encore que nous ayons marché avec la Russie et surtout avec l’Allemagne : cela trouble les idées qu’elle s’était faites de ce que notre isolement avait d’irrémédiable. Et nous comprenons encore moins que l’Angleterre n’ait pas marché avec l’Europe. Mais l’étonnement, mêlé d’embarras, qu’on éprouve à Londres montre l’importance de l’événement qui vient de se produire et de la manifestation de puissance dont nous avons eu notre part. A coup sûr, le ministère de M. Ribot, après avoir, pendant quelques semaines, terminé heureusement plusieurs grèves, vu naître et décliner une agitation religieuse qu’il dépend de lui d’apaiser complètement, dénoué enfin, en prouvant l’efficacité de nos alliances, un conflit inquiétant en extrême-Orient, le ministère peut se présenter devant les Chambres avec la confiance d’avoir rempli son devoir. Et pourtant, qui sait où nous en serons après quelques semaines de session ?

L’abondance des matières ne nous permet pas de donner aujourd’hui beaucoup de place aux événemens du dehors, ce qui est regrettable : il en est plus d’un en effet qui mériterait une étude particulière.

Nous ne parlerons que pour mémoire de la dissolution de la Chambre des députés italienne : le fait vient de se produire, mais il était attendu et escompté depuis assez longtemps déjà. Les élections générales auront lieu à la fin de mai et au commencement de juin.

Nous dirons peu de chose des élections qui ont eu lieu en Grèce. Il y a un mois, M. Edouard Hervé, qui revenait d’Athènes, a publié ici-même une étude où il exposait dans les termes les plus lucides la situation du petit royaume hellénique. Nous avions raconté nous-même par quelle initiative hardie, mais légale, le roi Georges s’était débarrassé de M. Tricoupis, et condamné par là à dissoudre la Chambre et à faire un appel au pays. Si le pays lui avait donné tort, on annonçait déjà que le roi abdiquerait, mais personne ne croyait qu’entre M. Tricoupis et lui la Grèce hésiterait. Le résultat des élections a dépassé tout ce qu’on avait pu en attendre. M. Tricoupis n’a pas été réélu député et ses principaux lieutenans n’ont pas été plus heureux. De ce parti, hier encore si puissant en apparence, il ne reste rien du tout. Et certes, on ne peut pas dire que le gouvernement ait exercé sur les électeurs une pression abusive. La composition du cabinet intérimaire et le caractère de son chef, M. Nicolas Delyannis, donnent à cet égard toute garantie. M. Nicolas Delyannis n’est pas un homme politique ; c’est un diplomate que tout le monde connaît et regrette à Paris. Le roi l’a choisi pour représenter la neutralité entre tous les partis, et jamais homme n’a été plus scrupuleusement fidèle au mandat qu’il avait.reçu. S’il en avait été autrement, M. Tricoupis et ses amis auraient sans doute été écrasés comme ils l’ont été, mais peut-être le triomphe de son rival traditionnel, on est tenté de dire historique, de M. Théodore Delyannis, n’aurait pas été aussi complet. C’est en vain qu’on a essayé timidement, ou plutôt désiré la création d’un parti nouveau, soit avec M. Rally qui paraît être un homme très honorable et très distingué, soit avec l’amiral Canaris qui porte dignement un nom héroïque : la Grèce ne connaît que deux partis, celui de M. Tricoupis et celui de M. Delyannis, et elle va machinalement de l’un à l’autre avec des oscillations aussi régulières que celles du pendule. Elle a compris que M. Tricoupis, pour les meilleures raisons du monde, était devenu impossible ; elle s’est jetée entre les bras de M. Delyannis. Et c’est là un des côtés graves de la situation. Si, au bout de quelque temps, M. Delyannis devenait à son tour hors d’usage, la Grèce ne rappellerait-elle pas au pouvoir M. Tricoupis ? C’est encore un dilemme. Pour le moment, M. Delyannis est maître de la situation. Il dispose d’une telle majorité qu’il paraît lui-même en être embarrassé et ne montre aucune hâte de prendre le pouvoir : il parlemente avec ses amis. Lui et son parti souffrent d’une sorte de pléthore. Il y a, dit-on, trop de ministrables et pas assez de portefeuilles, ce qui peut amener encore une autre sorte de banqueroute. Pour l’Europe, toute la question est de savoir quelle attitude prendra M. Delyannis à l’égard des créanciers de la Grèce. Si nous nous reportons aux promesses du candidat, la politique du ministre doit nous inspirer pleine confiance. En tout cas, il faut féliciter le roi Georges de la résolution qu’il a montrée dans l’origine de cette crise dont il a assumé si courageusement la responsabilité. Il a sauvé l’honneur financier de la Grèce, et la Grèce lui en a été reconnaissante.

Parlerons-nous du voyage que le nonce du Pape à Vienne, M gr Agliardi, a fait en Hongrie, et où il ne paraît pas s’être conduit avec autant de circonspection que cela aurait été désirable ? M gr Agliardi avait reçu, soit de Vienne, soit de Pest, toutes les autorisations et même tous les encouragemens à faire ce voyage ; mais on n’avait pas prévu qu’il en profiterait pour se prononcer publiquement contre les deux lois dites [de laïcisation qui sont encore pendantes devant les Chambres. Inde irse. Un nonce est un ambassadeur. Il ne doit avoir de rapports directs qu’avec le gouvernement auprès duquel il est accrédité, et lorsqu’il ne se conformepas étroitement à cette règle, il s’expose à être accusé de se mêler des affaires intérieures d’un pays qui n’est pas le sien. Peuples fit gouvernemens sont très susceptibles au sujet des intrusions de ce genre. M. Banffy, président du conseil tranleithan, s’est plaint de l’attitude du nonce à M. le comte Kalnoky, et il a reçu de ce dernier une lettre où il a trouvé une adhésion explicite à ses propres sentimens, en même temps qu’une promesse de faire entendre à Rome les observations nécessaires. M. Banffy, qui ne paraît pas être diplomate, a cru pouvoir apporter toutes chaudes ces déclarations à la tribune, et annoncer, avant qu’elles fussent accomplies, les démarches que le comte Kalnoky se proposait de faire à Rome avec les ménagemens habituels en pareil cas. Le comte Kalnoky ne s’attendait évidemment pas à cette manière de casser les vitres : il en a éprouvé au premier abord un tel saisissement qu’il a publié dans un journal officieux une note sévère, désobligeante même pour M. Banffy, dont il désavouait le langage, en l’attribuant à l’inexpérience. La tempête que ces manifestations contraires ont provoquée a été des plus orageuses : il y a eu beaucoup de tonnerre et encore plus de nuages. On a parlé à la fois de la démission de M. Banffy et du comte Kalnoky, ce qui aurait été un double malheur, car M. Banffy vient à peine de prendre le pouvoir après une crise des plus difficiles, et le comte Kalnoky dirige les affaires extérieures de la monarchie, depuis de longues années déjà, avec des qualités qui lui ont valu la confiance de l’empereur et l’estime de l’Europe. Au fond, tout le monde avait des torts dans cette étrange affaire. Mais il faut convenir que rien n’est plus difficile que de faire marcher d’accord, sous un même souverain et avec un certain nombre de ministres communs, deux gouvernemens, sinon plus, qui ont chacun une politique différente. L’autorité personnelle de François-Joseph paraît avoir apaisé, au moins pour le moment, un conflit qui, du jour au lendemain, était devenu très aigu. Les deux ministres restent en fonctions : il est heureux cependant qu’ils soient séparés par la Leitha.

En Allemagne, après de longs mois d’ardente polémique, la loi sur les menées anarchistes a été définitivement rejetée par le Reichstag. L’événement, depuis quelques jours, n’était plus imprévu. Lorsque le projet de loi a été présenté, il a soulevé tout de suite des objections et des protestations : on croyait toutefois que le gouvernement ne s’opposerait pas à ce qu’il fût amendé sur quelques points, et personne alors ne doutait sérieusement qu’il ne fût voté. Par malheur, la commission chargée de l’étudier, au heu d’adoucir le caractère excessif de certains articles, s’est appliquée à les exagérer et à les rendre plus draconiens. Ce n’étaient plus les menées anarchistes qui étaient visées, mais l’indépendance de la pensée qui était menacée dans le domaine rehgieux, social et même scientifique. On sait combien la liberté de philosopher est chère au peuple allemand. La réprobation soulevée par le projet de loi est devenue bientôt universelle : il a été successivement abandonné par tous les partis, et si le gouvernement avait été bien inspiré, il l’aurait retiré pour en présenter un autre. Au heu de cela, il s’y est entêté comme si ce projet avait toujours été le sien, et il l’a défendu avec une ardeur qui aurait pu être mieux employée. La seule chance de le faire passer aurait été pour lui de s’entendre avec le centre catholique, mais il a reculé devant une alliance qui lui aurait coûté trop cher, et il est allé à la bataille sans soldats. Le Reichstag a successivement rejeté les modifications proposées aux articles 111 et 112 du Code pénal. Le premier de ces articles vise l’apologie des faits qualifiés crimes par la loi, le second l’excitation à la désobéissance adressée aux soldats. Dès lors, le sort de la loi était fixé. Tous les autres articles ont été repoussés sans qu’on prît même la peine de les discuter. C’en était fait de cette loi qui avait si fort occupé les esprits et ému les imaginations pendant de longs mois. Les socialistes allemands, assez semblables aux nôtres, se sont naturellement attribué tout le mérite de ce dénouement : il est juste de reconnaître qu’ils y ont contribué. Le gouvernement restera-t-il sous le coup de sa défaite? Cherchera-t-il à s’en relever, et par quels moyens? Le Reichstag, que l’empereur a déjà traité si rudement au moment où il a refusé de prendre part aux fêtes du 1 er avril, en l’honneur des 80 ans de M. de Bismarck, est-il ou sera-t-il bientôt jugé mûr pour la dissolution? Ce sont des questions que, pour le moment, on ne peut que poser, et que peut-être on ne se pressera pas de résoudre.

Francis Cuarmes.

Le Directeur-gérant,

F. Bruneïière.

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