Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 mai 1893

Chronique n° 1466
14 mai 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

La journée du « premier mai, » chargée en 1889 de symboliser, dans les deux hémisphères, l’ensemble des revendications du travail, à l’encontre des prétentions surannées du capital, n’a pas fait preuve d’une très grande longévité ; car elle est morte d’anémie, à son quatrième anniversaire, dans toutes les capitales de l’Europe.

Ce n’est pas que l’ensemble des réclamations incarnées par ce premier mai disparaisse, ni que la question sociale soit enterrée, ou même endormie. Au contraire, nos assemblées délibérantes, nos pouvoirs publics, n’ont cessé de s’en occuper sous diverses formes durant la dernière quinzaine : tandis que le sénat examinait la loi sur l’assistance médicale gratuite et que le gouvernement publiait un règlement administratif sur la protection des enfans et des femmes dans les établissemens industriels, la chambre légiférait successivement, — point n’est besoin de dire avec quelle conviction et quelle méthode, — sur la participation aux bénéfices, sur les ouvriers étrangers, sur le crédit agricole et sur les sociétés coopératives. Il faut bien faire quelque chose pour combler les vœux d’électeurs que l’on va prochainement solliciter. Le courant d’ailleurs est général, puisqu’à la même heure le parlement d’Angleterre discutait la responsabilité des patrons vis-à-vis de leurs ouvriers et que le bill sur les huit heures de travail dans les mines, repoussé l’année dernière à pareille époque, passait en première lecture, après une adhésion mélancolique de M. Gladstone. Il semble qu’après quelques douzaines de siècles d’existence, l’humanité, — j’entends cette fraction particulièrement civilisée de l’humanité à laquelle nous appartenons, — se soit tout à coup aperçue que les biens et les maux, dans l’ordre matériel, n’étaient pas équitablement répartis entre les individus et qu’une révision du partage naturel s’impose. Ce XIXe siècle qui, dans l’histoire, aura l’éternel honneur d’avoir procuré au plus humble des citoyens le pain blanc et le bulletin de vote, voudrait, avant de finir, faire davantage. Et, s’il est vrai que les hommes valent presque autant par les choses qu’ils entreprennent que par celles où ils réussissent, c’est déjà beaucoup, pour nos contemporains, d’avoir fait ce rêve admirable sinon d’appauvrir les riches, par voie législative, du moins d’enrichir un peu les pauvres. Loin de regretter la naissance de cette noble illusion, si peut-être c’en était une, notre temps peut s’enorgueillir à bon droit de l’avoir caressée. L’écueil, ce serait évidemment d’appauvrir à la fois, par des mesures intempestives, les pauvres et les riches, et les premiers plus encore que les seconds. C’est ce qui arriverait si, par exemple, comme le disait la semaine dernière M. le ministre des affaires étrangères, sous prétexte de protéger le travail national, on paralysait plus ou moins l’entrée en France des ouvriers étrangers, sans lesquels nous ne pourrions repiquer nos betteraves et récolter nos céréales. C’est encore ce qui arriverait si, par la création d’une « banque de crédit agricole et populaire, » qui n’existe pas encore, mais à laquelle avant sa naissance la chambre a cru devoir prêter une cinquantaine de millions, dont la Banque de France sera invitée à faire l’offre gracieuse, on leurrait le paysan et l’ouvrier de l’appât d’un crédit dangereux.

En ce qui concerne les classes populaires, on ne peut leur reprocher de se bercer d’illusions, en France surtout, puisque jusqu’ici les preneurs des théories socialistes n’ont rencontré auprès d’elles qu’un médiocre succès, et que, dans une question où l’on se flattait de les entraîner, celle de la limitation de la journée de travail, elles ont laissé passer avec indifférence la fête qui avait soi-disant pour objet d’en hâter l’avènement légal. On ne peut, en effet, attribuer au gouvernement seul, aux mesures de précaution qu’il avait prises, le discrédit où ce 1er mai est si rapidement tombé dans l’opinion ouvrière ; les précédens sont là pour prouver que des troupes consignées dans des casernes, et des sergens de ville postés aux coins des rues, ne garantissent pas d’une manifestation sérieuse, et qu’il faut en pareil cas en venir aux mains ; c’est ici le bon sens des populations urbaines qui a lassé l’ardeur des politiciens voués, par carrière, à les exploiter :

La publication de quelques numéros spécimens de journaux révolutionnaires, quelques draperies rutilantes et quelques emblématiques inscriptions, destinées à terroriser le bourgeois, sur un char qui n’a d’ailleurs pas pu circuler, enfin la gourmade d’un député, M. Baudin, avec les gardiens de la paix, tel a été le bilan de cette journée. On peut dire que, sans M. Baudin, nous n’aurions pas eu de 1er mai à Paris.

Le calme a été le même â l’étranger. En Angleterre, le travail n’a pas été suspendu, et la fête, — les ouvriers ne voulant pas perdre un jour de salaire, — a été renvoyée au dimanche, où M. John Burns, escorté de plusieurs milliers de bannières bleues et blanches, en a fait tous les frais. Quelques meetings, quelques périodes sonores de l’infatigable docteur Adler, à Vienne, de l’orateur populaire Pablo lglesias, à Madrid, quelques bagarres en Hollande, quelques chansons à Pesth, un ouvrier blessé par des gendarmes dans une petite ville du nord de l’Espagne, il n’y a rien eu de plus en Europe. On aurait tort de croire que ce soient les excitations des anarchistes professionnels qui aient manqué : la veille de la « fête, » dans un congrès d’ouvriers des chemins de fer tenu à Paris, — singulier congrès, entre parenthèses, où, sur soixante délégués, il n’y en avait que trois qui fussent au service actuel d’une compagnie, — un membre conviait énergiquement les travailleurs à « secouer ce joug de fer qui les tient courbés sous l’exploitation des capitalistes. » Les auteurs des appels et des placards en ont été partout pour leurs frais.

Quant à M. Baudin, ancien soldat de la Commune, insurgé de naissance. qui, jusqu’ici, ne s’était fait connaître que pour avoir arrêté à Carmaux les patrouilles de gendarmes, en les menaçant de son revolver et surtout de son écharpe, les coups de poing qu’il a donnés et reçus ont eu pour premier résultat de consolider le ministère, en lui fournissant l’occasion d’obtenir un ordre du jour de confiance. Le président du conseil, répondant à M. Baudin qui, l’œil vif et la mine superbe, se venait plaindre d’avoir été littéralement assommé la veille, le président du conseil a déclaré « qu’il n’hésiterait jamais entre l’immunité parlementaire et le respect de la loi, » et que, « quand un collègue comme M. Baudin se promène d’un bout à l’autre de la France avec l’intention de se faire arrêter, il est mal venu à se plaindre qu’on lui donne satisfaction. » Le parlement, trouvant en effet que les représentans du peuple, chargés de faire les lois, sont aussi coupables que les autres citoyens quand ils s’appliquent à les violer, a donné gain de cause au ministre par une énorme majorité.

Cet ordre du jour n’aurait pas en lui-même grande importance, s’il ne servait à révéler l’état d’âme des divers partis politiques, à l’heure où les députés vont aller briguer un nouveau mandat. L’on a vu, à propos de cette question si simple du maintien de l’ordre dans la rue, le dogme de la concentration républicaine, ce fondement de la politique des quinze dernières années, une fois de plus démenti, tandis que dans la chambre se formaient deux camps nouveaux : celui de la légalité, composé pour les deux tiers de gauche modérée et pour un tiers de droite raisonnable, et celui de l’agitation violente comprenant un quart de réactionnaires et trois quarts de radicaux. Si bien que M. Dupuy était conspué le lendemain, non-seulement par ces démolisseurs de droite qui rappelaient que « le ministère c’est l’ennemi, » et qu’une « opposition sérieuse a le devoir de le jeter bas, chaque fois qu’elle en trouve l’occasion, » mais aussi par les intransigeans de gauche, qui annonçaient gravement « qu’un ministère à poigne était né, » et que « la France était mûre pour brumaire. » Quant à M. Baudin, il doit être présentement enchanté ; il avait demandé à grands cris « la lumière, » le ministère va la lui fournir sous la forme de débats correctionnels, puisque la chambre est actuellement saisie par le parquet d’une demande en autorisation de poursuites contre le député du Cher.

Jusqu’à présent, en fait de de taxes, de réductions ou d’abolitions d’impôts qui nous étaient promises l’année dernière, nous avons eu seulement par le budget de 1893 deux impôts nouveaux, sur les opérations de Bourse et les vélocipèdes, et l’augmentation de l’impôt ancien des patentes. C’est, il faut l’avouer, un mince résultat. D’autant que le budget de 1894, qui doit être déposé aux chambres du 15 au 20 de ce mois, ne se présente pas sous de meilleurs auspices. Les dépenses de cet exercice apparaissent au chiffre de 3 milliards 496 millions, tandis que les recettes n’atteignent que 3 milliards 365 millions. Évidemment cette insuffisance de 131 millions ne provient pas tout entière de dépenses nouvelles ; il y a notamment 75 millions représentant, pour les années passées, la garantie d’intérêt des lignes en construction, que les compagnies de chemin de fer avaient fait figurer, jusqu’à ce jour, au compte de premier établissement.

Ce système avait pour effet de soulager le présent au préjudice de l’avenir, tandis que le système contraire impute aux années courantes des déficits qui n’ont qu’un caractère transitoire. Aussi le gouvernement propose-t-il, avec assez de raison, d’imputer ces 75 millions sur la dette flottante. Il faut y prendre garde cependant : la dette flottante a bon dos ; elle porte assez gaillardement quelques centaines de millions, elle va même jusqu’à 8 ou 900 ; après quoi elle est épuisée, et il faut la soulager en consolidant, par un emprunt définitif, ce que l’on n’espère plus pouvoir rembourser.

Cette chambre finit mal en matière financière ; elle avait reçu de la précédente une situation meilleure que celle qu’elle va laisser à la chambre qui la suivra. Si elle a accompli quelques réformes utiles, telles qu’un abaissement des tarifs de grande vitesse, une réduction de l’impôt sur les propriétés non bâties, et l’incorporation au budget normal de ces chapitres du budget, dit extraordinaire, qui ont un caractère permanent, elle a, en revanche, notablement accru certaines dépenses d’intérêt électoral, tout en prétendant réaliser des dégrèvemens éclatans. Par suite, l’équilibre budgétaire que l’on avait obtenu, non sans peine, en 1890, s’est trouvé rompu, et nous nous voyons aux prises avec des déficits qui n’ont rien d’effrayant, il faut le dire, mais qui ne peuvent cependant pas être tolérés. Nos petits-neveux, auxquels nous léguerons une dette publique, accrue de 18 milliards en vingt-trois ans, voudront bien considérer que tout cet argent représente de grandes choses : la rançon de guerre, la reconstitution du matériel et des places fortes et une masse énorme de travaux publics dont quelques-uns, comme les chemins de fer, procureront dans un demi-siècle, au budget de l’État, 1 milliard peut-être de revenu par an. Néanmoins nous ne pouvons, pour mieux enrichir nos successeurs, commencer par nous ruiner nous-mêmes. Et c’est ce qui nous arriverait si nous accroissions sans cesse les charges du trésor. Il faut choisir entre les augmentations de dépenses et les diminutions de recettes ; nous ne devons pas prétendre faire les deux à la fois ; nous ne pouvons même, à bien envisager notre situation active et passive, faire pour le moment ni l’un ni l’autre, puisqu’avec économie nous joindrons seulement les deux bouts.

Il nous est loisible, toutefois, de remplacer un impôt médiocre par un meilleur, et c’est ce que l’on veut essayer de faire par la réforme des boissons. Mon éminent et regretté prédécesseur reprochait, il y a quelques mois, à la chambre, la façon téméraire dont elle avait voté cette suppression radicale de l’impôt sur les boissons hygiéniques (vins, cidres et bières), sans assurer suffisamment la contre-partie des 78 millions dont elle venait de priver le budget de recettes. Le gouvernement s’est engagé à introduire cette réforme dans le budget de 1894, et le sénat, par une louable initiative, a pris à tâche d’étudier tout seul cette transformation de notre fiscalité, sans attendre que le gouvernement ou la chambre le saisisse de nouveaux projets. L’affaire, on le sait, est très complexe ; on se heurte aux législateurs qui trouvent que le meilleur impôt est toujours celui qui existe, parce que le public y est habitué ; empiriques forcenés qui, s’ils avaient assisté à la création du monde, auraient dit au Seigneur : « De grâce, conservons le chaos, nous le connaissons. » Il faut ménager ensuite des intérêts respectables, tels que ceux des bouilleurs de cru ; enfin la majorité des sénateurs est surtout frappée de ce fait qu’en imposant une surtaxe à l’alcool, en augmentant par suite l’attrait de la fraude, ce serait folie d’énerver, de désarmer plus ou moins l’administration chargée de la réprimer, en abolissant une partie de la surveillance actuelle. Un pareil budget, compliqué de réformes importantes, — on se propose de supprimer aussi l’impôt des portes et fenêtres, — peut-il être étudié et voté au pied levé par une chambre dont le mandat expire le 14 octobre prochain, qui, avant l’ouverture de la période électorale, doit être distraite de ses travaux par la session d’août des conseils généraux, et qui, par conséquent, n’aurait guère que quelques semaines de session à consacrer à un semblable travail ? Le recueillement, l’indépendance nécessaire à la discussion de ces questions d’argent qui affectent la bourse de chacun de nous, peut-on l’attendre de députés à la veille de paraître devant le suffrage universel, talonnés naturellement par l’inquiétude des urnes ; inquiétude qui parfois a été le commencement de la sagesse, mais qui, en fait d’impôts et de dépenses, serait un puissant aiguillon de folie ?

De bons esprits l’avaient pensé ; aussi, dans les milieux parlementaires, l’idée d’une dissolution « amiable, » résultant d’un accord tacite ou exprimé entre le ministère et la chambre, avait rencontré quelque faveur. Le plan consistait à faire les élections en juin, et à réunir la nouvelle chambre en juillet, pour la vérification des pouvoirs, afin que la session d’automne pût être consacrée tout entière au budget de l’année prochaine. D’autres députés trouvaient, à la date où nous sommes, cette proposition inopportune ; et le gouvernement ayant refusé de prendre parti pour ou contre, il est fort probable qu’elle sera abandonnée.

Si elle avait abouti, on eût vu, par une curieuse coïncidence, le suffrage universel fonctionner à la même heure en France et en Allemagne pour le renouvellement du parlement national, mais combien les conditions semblent différentes dans les deux pays ! On raconte que l’empereur Guillaume, causant il y a quelques semaines avec un homme d’Etat français, lui aurait dit : « Nous avons nos socialistes, mais vous avez vos anarchistes, et les deux se valent. » Si le mot est exact, c’était, n’en déplaise à sa majesté allemande, mal juger la situation intérieure française. L’anarchisme chez nous est tout de surface, tout artificiel, c’est un état-major sans soldats, tandis que le socialisme ne cesse de pousser, au-delà du Rhin, de formidables racines et qu’il est fort à craindre, pour nos voisins, de le voir se développer encore lors des élections qui auront lieu, le 15 juin prochain, sur tout le territoire de l’empire.

A ce point de vue, comme à beaucoup d’autres, le rejet par le Reichstag de la loi militaire, à 48 voix de majorité (210 contre 162), demeure l’événement le plus notable en Europe durant la dernière quinzaine. Les lecteurs de la Revue ont été tenus au courant des péripéties émouvantes de la lutte, soutenue à ce sujet depuis cinq mois, par le chancelier de Caprivi, contre la majorité parlementaire que l’on savait depuis longtemps hostile. Le projet primitif, en compensation de la réduction à deux ans du service militaire, dans l’infanterie, réduction problématique du reste, puisqu’elle était considérée comme un essai et révocable suivant le bon plaisir du souverain, augmentait les effectifs du pied de paix de 90,000 hommes environ et les dépenses de 70 millions de francs. L’empereur estimait sans doute, en accordant ce service partiel de deux ans, faire une concession importante, puisqu’il y avait toujours été opposé, et qu’un de ses ministres de la guerre, le général Verdy du Vernois, avait naguère perdu son portefeuille pour avoir préconisé cette réforme.

Toutes les fractions du Reichstag s’étaient cependant trouvées réunies au début contre la loi proposée : à droite, les agrariens blâmaient précisément cette réduction du service, dont ils jugeaient la durée nouvelle insuffisante pour l’éducation du fantassin ; à gauche, on refusait le surcroît de charges militaires qui, au dire de M. Richter, le chef des progressistes, devait se résoudre au budget prussien par une augmentation de 60 pour 100 de l’impôt sur le revenu. Lorsque la chambre partit en vacances, au moment de Pâques, les transactions successivement proposées par M. Lieber, au nom du centre, par M. de Bennigsen au nom des nationaux-libéraux, avaient toutes été repoussées. Les partisans de la loi n’avaient cependant pas perdu courage, les négociations continuaient avec le centre ; on, prétendait même, malgré les démentis officiels, que l’empereur aurait profité de son entretien avec le pape pour leur donner plus de consistance. Quoiqu’il en fût, Guillaume II, après avoir traversé la Suisse, au retourne son voyage en Italie, se hâtait dans les premiers jours de mai de rentrer à Berlin, pour y appuyer M. de Caprivi de sa présence et montrer combien le vote lui tenait à cœur.

Bien que le chancelier eût longtemps déclaré qu’il voulait « tout ou rien, » il avait fini par se rallier à l’amendement déposé par un membre du centre, le baron de Huene, qui impliquait une économie de 11 millions de francs, et une diminution de 27,000 hommes sur le projet du gouvernement. Par cet amendement, l’armée allemande eût été portée de 445,000 hommes à environ 500,000 hommes (officiers compris). La droite et les nationaux-libéraux acceptaient le compromis de Huene ; les progressistes, après en avoir délibéré, émus par les dangers que de nouvelles élections pourraient faire courir au libéralisme, s’étaient scindés en deux fractions ; une vingtaine d’entre eux étaient allés grossir le parti ministériel. En revanche, on annonçait l’arrivée d’une quinzaine de débutés protestataires d’Alsace-Lorraine, qui s’abstiennent en général de paraître au Reichstag, et que leurs voisins les Badois avaient décidés, disait-on, à y venir pour la circonstance. De fait, huit d’entre eux seulement ont voté contre le projet impérial, c’est là un point à retenir. Leur présence était d’autant plus topique que toute l’argumentation de M. de Caprivi consistait à développer le thème suivant : l’Allemagne devait à tout prix être en mesure, non-seulement de se défendre, mais de prendre l’offensive dès le début d’une guerre, pour protéger « ses frères d’Alsace, » nouveaux-venus dans l’empire, que l’on ne saurait abandonner aux rigueurs des armées françaises.

Bref, l’issue du débat restait entre les mains du centre que l’on espérait convertir pour la majeure partie aux idées de M. de Huene. Déjà M. Richter, en présence de la défection de M. Hinze et de ses amis, avait annoncé que, tout en souhaitant le rejet de la loi, il ne prendrait pas la parole, et les amis du gouvernement semblaient triompher. Le lendemain, après une discussion orageuse, le centre catholique se prononçait, à l’écrasante majorité de 90 voix environ, contre le compromis de Huene, qui n’en réunissait qu’une dizaine, parmi lesquelles celle du président du groupe, le comte de Ballestrem. Et ce n’est pas une des conséquences les moins intéressantes de cette lutte, que la séparation en deux fractions, d’ailleurs très inégales, des deux élémens, — féodaux et démocrates du Sud, — d’un groupe demeuré jusqu’à présent si uni et si compact, durant les longues campagnes qu’il a poursuivies. Dès lors le rejet de la loi put être considéré comme certain ; tous les pointages étaient d’accord là-dessus ; il ne s’agissait que de savoir par quelle majorité le ministère serait battu. Néanmoins, et quoiqu’il eût en poche le décret de dissolution du Reichstag, pour le moment où cette éventualité se produirait, il semble que le chancelier de Caprivi ait, jusqu’au bout, conservé quelque espoir. Les démarches furent par lui prodiguées en vue d’obtenir le déplacement d’une quinzaine de voix qu’il estimait lui suffire : presque à la dernière heure on voyait surgir et échouer encore un nouveau compromis des nationaux libéraux, établissant le service légal de deux ans, au sujet duquel le gouvernement refusait de se lier les mains.

Dans cet assaut d’éloquence auquel, pendant quatre séances consécutives, se livrèrent les orateurs de tous les partis, depuis MM. de Manteuffel et le ministre de Kaltenborn-Stachau, jusqu’à MM. Lieber, Grœber et Bebel, il importe, à nous Français, de relever une opinion inexacte, que les défenseurs de la loi ont plus d’une fois formulée, dont M. de Bennigsen notamment s’est fait l’interprète : « Il n’y a qu’une chose, a-t-il dit, qui puisse forcer les Français, non pas à oublier les faits, mais à abandonner l’idée de la revanche, c’est la résolution inébranlable que nous prendrons de tirer complètement parti des forces dont nous disposons, et de nous donner ainsi une supériorité à laquelle ils ne pourront jamais atteindre ; c’est le sentiment qu’auront les Français de ne jamais pouvoir disposer de quelque chose qui ressemble à notre armement. » Or, depuis déjà un certain nombre d’années, l’effectif du pied de paix de l’armée française dépasse sensiblement celui de l’armée allemande ; M. de Bennigsen est trop au courant des statistiques militaires pour l’ignorer. La disproportion entre les deux chiffres n’a peut-être pas l’importance qu’on pourrait lui attribuer tout d’abord, parce que l’Allemagne dispose, en landwehr de première ligne, de formations rapides qui ne sont pas exactement connues. Le fait de la supériorité numérique de l’armée française ne nous a pas cependant, l’Europe impartiale doit en convenir, rendus plus arrogans ni plus belliqueux.

La conscience de nos forces, unie à cet immense désir de la paix qui est chez nous le fond de l’opinion publique, nous fera assister impassibles aux événemens qui vont se dérouler de l’autre côté du Rhin. Le spectre de la France sera souvent évoqué, nous devons nous y attendre, durant la période électorale ouverte en Allemagne, par les candidats qui croiront en avoir besoin. Il a déjà passablement servi aux dernières séances de Berlin, où l’on a rappelé le siège de Dantzig, la campagne d’Eylau sous Napoléon, et, comme d’habitude, l’incendie du Palatinat sous Louis XIV. Déjà l’empereur allemand, par le discours qu’il a adressé à ses généraux après la parade de Tempelhof, est en quelque sorte entré personnellement dans la lutte, pour exhaler son mécontentement contre la majorité du Reichstag qu’il accuse de « sentimens peu patriotiques, » et pour affirmer qu’il était « en communauté de sentimens avec les princes confédérés, avec le peuple, avec l’armée. » Pour l’armée, on ne connaîtra pas son avis, puisqu’elle n’a pas la parole, et il est possible que Guillaume II ait raison ; pour les princes confédérés, la chose est beaucoup moins certaine, nous croyons savoir que ce n’est pas sans résistance que les cours de Bavière et même de Saxe ont adhéré au projet ; quant au peuple, dans un mois, il se sera prononcé.

Mais dût-on chercher à surexciter, dans un intérêt gouvernemental, le patriotisme des populations allemandes, allât-on même jusqu’à faire surgir, au moment opportun, quelque incident de frontières, notre premier devoir est de conserver, en face de cette mêlée des partis chez nos voisins, le sang-froid dont nous avons déjà fait preuve, en 1887, dans une circonstance analogue.

C’est avec la même placidité que nous devons envisager les débats du parlement britannique sur cette question brûlante de l’Egypte, revenue la semaine dernière devant la chambre des communes, grâce à une interpellation de sir Charles Dilke. L’ancien sous-secrétaire d’État au foreign office, qui faisait par-là une sorte de rentrée dans la vie politique, a rappelé l’obligation d’honneur pour l’Angleterre de ne pas manquer à une parole solennellement donnée, en son nom, par les hommes d’État des deux grands partis. Il a indiqué deux voies pour sortir de la situation actuelle : des négociations avec la Sublime-Porte, ou une conférence des grandes puissances européennes. S’il était permis aux ministres anglais, comme à ceux du continent, de parler indifféremment dans les deux chambres, c’eût été à lord Rosebery, en sa qualité de chef du foreign office et surtout de maître à peu près absolu de la politique étrangère du cabinet, qu’il eût appartenu de répondre à l’interpellation. A son défaut, M. Gladstone s’en est chargé, et a réédité le discours auquel l’Angleterre, sur ce sujet, a habitué l’Europe, et que je résumerais, si je l’osais, en cette phrase vulgaire du débiteur récalcitrant à son créancier qui l’obsède : « Je vous paierai, soyez tranquille, d’ailleurs je vous devrais plutôt pendant toute ma vie que de nier une seule fois ma dette. » Ainsi l’Angleterre promet d’évacuer l’Egypte, mais sans nous dire le moment, et elle aimerait mieux y rester toujours que de nier une seule fois la parole qu’elle a donnée d’en sortir.

Situation délicate, non insoluble heureusement, — « nous n’avons rien fait, a dit M. Gladstone, pour décourager l’échange de communications amicales. » — Un ministère français, doué d’habileté et de résolution, pourrait trouver un arrangement qui satisfît les deux parties, s’il était appuyé par une majorité solide et sachant ce qu’elle veut. Il faut bien le reconnaître, nous ne montrons pas toujours beaucoup d’esprit de suite dans les détails de notre politique étrangère et coloniale. Cette Egypte, où nos intérêts sont si grands, nous avons laissé l’Angleterre y aller seule faire la police, à l’heure où nous aurions pu nous y rendre de concert ; nous sommes jaloux à juste titre de l’influence française dans les deux mondes, nous sommes glorieux des territoires nouveaux où flottent nos couleurs ; mais l’influence s’achète, les conquêtes se paient, et nous n’aimons pas mettre la main à la poche.

Nous redoutons aussi les complications lointaines et, toutes les fois que la plus légère surgit, c’est pour nous une contrariété excessive, comme on l’a vu cette semaine pour notre différend de frontières avec le royaume de Siam. Nous étions prêts à imputer le fait à la basse jalousie de nos voisins d’outre-Manche ou à l’incurie de notre propre gouvernement. Déjà l’on annonçait que les Siamois avaient commandé des fusils à l’Autriche, des navires à l’Angleterre, lorsqu’il a suffi, pour rétablir nos droits sur le Bas-Mékong, de l’envoi d’une canonnière et d’une compagnie de tirailleurs annamites.

Qu’il y ait dans ces contrées éloignées des rivalités nationales entre les Européens, la chose va de soi et il faut s’y attendre ; tandis que le général Dodds nous revient triomphant du Dahomey, ne continue-t-on pas à se disputer le centre de l’Afrique, et se passe-t-il un mois sans amener de ce côté-là quelque incident, témoin, à l’heure actuelle, les litiges anglo-belge, au sujet des postes du Haut-Nil, et belge-français, relatif à la vallée du M’Bomou, au nord de l’État indépendant du Congo ? Mais ce dont il faut demeurer persuadé, c’est qu’il est impossible d’étendre son domaine par le globe, sans accroître aussi ses chances de conflit, ses difficultés de tout genre. On doit en prendre son parti une fois pour toutes. L’Angleterre, qui tient le premier rang pour l’expansion coloniale, a sans cesse de nouvelles affaires sur quelque point du monde, auxquelles elle consacre philosophiquement sa peine et son argent. « Qui a beaucoup de terres a beaucoup de procès, » disait-on sous l’ancien régime ; le proverbe est aussi vrai pour les peuples que pour les particuliers.

Si l’on redoute les embarras extérieurs, il faut imiter les États-Unis, qui viennent de prouver une fois de plus qu’ils entendaient pratiquer une politique exclusivement continentale. C’est ainsi que le président Cleveland s’est habilement dégagé des embarras que lui léguait l’impatience annexionniste de son prédécesseur et que, sans attendre les récriminations des puissances maritimes, amenant la bannière étoilée imprudemment hissée sur une terre neutre, il a restitué les îles Hawaï aux Hawaïens. Il a eu d’autant plus de mérite à le faire que la proie semblait plus tentante, et que l’opinion publique, un moment égarée, s’était montrée favorable à l’annexion.

Cette présidence de Grover Cleveland débute, il faut le reconnaître, sous les auspices les plus favorables. A peine en possession du pouvoir depuis quelques semaines, le premier magistrat des États-Unis a reçu la visite des escadres de l’Europe dans les eaux américaines ; quarante-deux navires de guerre, battant pavillons français, anglais, russe, allemand et italien, évoluaient le 26 avril dernier dans la rade de Hampton Roads, l’une des plus vastes du monde, aux applaudissemens d’une foule enthousiaste. Quels souvenirs cette rade et la côte de Long-Island qui l’avoisine, témoins des guerres sanglantes de l’indépendance, devaient remuer ce jour-là au cœur des patriotes américains ! Et de quel honorable orgueil ne devaient-ils pas être envahis quelques jours plus tard, à l’ouverture de l’exposition de Chicago, — Worlds Columbian Exposition, — dans un cadre incomparable, en face de cette White City, ainsi qu’on a baptisé l’ensemble de ces constructions éphémères et gigantesques, où le chemin parcouru en un siècle par la jeune nation est rendu palpable par une énorme « leçon de choses ! »

Si la présence, aux côtés du président Cleveland, du duc de Veragua, le onzième descendant de Christophe Colomb, rappelait aux assistans le nom du grand descobridor à qui ils devaient la terre qu’ils foulaient sous leurs pieds, la nation française, dont l’appui aida si fort à l’établissement de la liberté politique sur ce sol aujourd’hui débordant de vie, n’était pas, croyons-nous, oubliée. Nous n’en voulons pour preuve que le discours tenu, presque à la même heure, à l’Elysée, par M. James B. Eustis, le premier ambassadeur des États-Unis qui, sortant volontairement, à l’occasion de la remise de ses lettres de créance, de la banalité ordinaire de ces sortes de réceptions, a tenu à rappeler que les liens d’amitié par lesquels le peuple français est uni au peuple américain, depuis les premières années de son histoire, se sont formés dans des circonstances qui ont produit sur l’esprit de ses compatriotes une impression ineffaçable.


Vte G. D’AVENEL.