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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1900

Chronique n° 1636
14 juin 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.


Les derniers incidens de la Chambre et du Sénat ; ceux dont nous avons déjà rendu compte et ceux dont il nous reste à parler ; la démission du général de Galliffet, bientôt suivie de celle du général Delanne, chef de l’état-major général ; la discussion du projet de loi sur l’amnistie et le vote incomplet auquel elle a abouti jusqu’à présent ; le dépôt du budget de 1900 et la nomination de la commission qui est chargée de l’examiner à la Chambre ; le retrait du projet de loi sur les successions, qui était soumis au Sénat et que le gouvernement a jugé à propos d’incorporer au budget, tout cela a porté à son comble une confusion qui était déjà très grande et dans laquelle il sera bien difficile de remettre désormais un peu d’ordre et de clarté. Nous vivons dans une crise perpétuelle. Jamais l’anarchie morale n’a été plus grande, ce qui est un mal très grave en soi-même, et qui le devient encore davantage par la désorganisation qui ne tarde pas à en résulter pour tous nos services publics.

Cette désorganisation est particulièrement redoutable dans l’armée. Tout le monde sait aujourd’hui que, si le général de Galliffet a donné sa démission, c’est parce qu’il avait chaque jour plus de peine à défendre son ministère contre l’intrusion de la politique, et de quelle politique ! Le jour où il s’est rendu compte de son impuissance, il est parti. Avec lui, une dernière digue a disparu : son successeur ne paraît avoir rien fait pour la maintenir. Nommé pour être un instrument, il n’a pas cherché à être autre chose. Ce que le général de Galliffet n’avait pas voulu faire, il l’a fait sans résistance. Du moins il n’y en a pas eu de sa part ; mais il en a lui-même rencontré ailleurs. Le général Delanne a demandé à être relevé de ses fonctions de chef de l’état-major général, ne voulant pas assumer plus longtemps la responsabilité d’un service abandonné à des influences extérieures, qui n’avaient rien de militaire. Le jour où l’état-major général est tombé entre les mains d’un groupe de politiciens, la place d’un vrai soldat n’est plus là. Si on a cru résoudre la difficulté en invoquant la discipline, en refusant sa démission au général Delanne et en lui intimant l'ordre de rester, comme un planton docile, là où il se trouve placé, on se trompe grossièrement. La déclaration du général reste, à savoir que l'état-major est désorganisé et qu'il n'entend plus en être responsable : dès lors, sa présence ou son absence à la tête d'un service qu'il désavoue n'a pas d'importance. Nous savons à quoi nous en tenir. L'armée, ayant cessé d'être défendue, a été frappée à la tête. Depuis longtemps, une bande tournait autour d'elle, cherchant à démolir les derniers remparts qui la protégeaient. Le but est atteint. L'effort le plus méritoire de la troisième république, depuis son origine, avait été de maintenir l'armée en dehors de la politique. Gambetta, qui, s'il n'a pas été un homme d'État complet, tirait du moins de vives lumières de son patriotisme, et qui, aimant l'armée avec passion, avait le sens de ce qui pouvait la conserver énergique et forte ; Gambetta, bravant toutes les colères des politiciens de son temps, avait choisi pour chef d'état-major le général de Miribel, justement suspect d'un médiocre républicanisme. L'intérêt militaire à ses yeux primait tout. C'est un sentiment que le gouvernement actuel a perdu. Les élèves de Gambetta oublient ses leçons. Ce n'est plus seulement la république qu'ils compromettent, mais l'armée et la France elles-mêmes. Si de pareils actes, après tant d'autres, ne provoquent pas un réveil indigné, nous ne savons plus ce qu'il faut pour tirer de sa torpeur un parlement devenu inutile, et qui aura bientôt de terribles comptes à rendre au pays. Ce n'est pas que la Chambre des députés n'ait pas conscience du danger. L'intelligence lui manque moins que le courage : elle n'en retrouve un peu que lorsqu'elle vote au scrutin secret. Les occasions de le faire sont malheureusement devenues rares, la Chambre précédente ayant, dans un accès de pudeur, pour cette fois déplacée, supprimé ce genre de scrutin, le seul où, dans l'état actuel des caractères, on vote avec quelque indépendance et quelque sincérité. Le scrutin secret a été aboli pour tous les votes qui se rapportent à une loi ou à une motion quelconque, et n'a été conservé que pour ceux qui s'appliquent aux personnes. De là ce phénomène remarquable, et qui jette un jour profond sur nos mœurs parlementaires, que chaque fois qu'il s'agit, par exemple, de voter un ordre du jour, la majorité accable le gouvernement de sa confiance ; mais que, chaque fois qu'il s'agit d'élire une commission importante, la même majorité nomme des adversaires déterminés du gouvernement et de ses projets. C'est la différence du scrutin public et du scrutin secret. L'épreuve vient de se renouveler coup sur coup, d’abord dans l’élection de la commission du budget, ensuite dans celle de la commission d’amnistie : deux expériences qui se confirment l’une par l’autre.

Un nouveau budget ayant été déposé, il a fallu élire une nouvelle commission. L’ancienne appartenait en majorité aux radicaux ; elle était présidée par M. Mesureur ; elle avait pour rapporteur général M. Camille Pelletan. La nouvelle a pour président M. Georges Cochery et pour rapporteur général M. Guillain. C’est tout dire, et on ne saurait se moins ressembler. Il y a eu là une violente explosion de mauvaise humeur antiministérielle, — mauvaise humeur qui tenait à des causes nombreuses, lointaines, tenaces, mais aussi à une circonstance accidentelle que le gouvernement avait eu l’imprudence de provoquer. Depuis plus de deux ans, le Sénat est saisi d’un projet de loi sur les successions, projet excellent en ce que, dans la supputation de la matière imposable, il défalque un certain nombre de dettes, mais détestable en ce qu’il soumet le reste, c’est-à-dire l’actif, à une taxe progressive. Trouvant que le projet ne marchait pas assez vite au Sénat, M. le ministre des Finances a fait signer à M. le Président de la République un décret qui le retirait. Le retirait-il définitivement ? Non, personne ne l’a cru. Le projet devait être tout simplement incorporé au budget. Quand une loi rencontre des résistances parlementaires un peu trop fortes, et qui menacent de l’empêcher d’aboutir, on l’intercale dans le budget. Celui-ci opère alors comme un remorqueur puissant qui, par sa masse, entraine avec lui tout ce qu’on lui confie, et c’est ainsi qu’on a fait un certain nombre de réformes après l’examen le plus sommaire, quelquefois même sans examen du tout. Nous ignorons ce que le Sénat pensera du procédé très cavalier dont le gouvernement a usé à son égard ; il n’a pas encore laissé percer son sentiment ; mais la Chambre a manifesté le sien par l’élection de sa commission du budget. Le vote a été d’une clarté parfaite. La majorité des commissaires élus s’est prononcée pour ce qu’on appelle en langage parlementaire la disjonction. La disjonction est le contraire de l’incorporation : elle signifie que la réforme successorale doit être maintenue, ou plutôt remise en dehors du budget.

Après avoir élu sa commission du budget, la Chambre a eu à élire une commission d’amnistie. Elle a procédé suivant le même esprit, et nommé une commission en majorité défavorable au projet du gouvernement, sans tenir compte du vote du Sénat qui l’avait sanctionné. Cela veut-il dire que, lorsque la question successorale d’une part et la question de l’amnistie de l’autre seront soumises à la Chambre en séance publique, elles y seront résolues dans le même sens que dans les bureaux ? Il serait téméraire de l’affirmer. Alors, en effet, on votera par scrutin public au lieu de voter par scrutin secret, et toutes sortes de préoccupations, qui n’ont aucun rapport avec le courage civil, reprendront peut-être le dessus. Ainsi va le monde parlementaire, et nous ne donnons pas cela comme un modèle.

L’amnistie, avons-nous dit, a été votée par le Sénat. Mais est-ce bien amnistie qu’il faut dire ? Le gouvernement a tantôt donné ce nom à son projet, et tantôt le lui a refusé pour l’appeler plus longuement, mais plus confusément : loi sur l’extinction de certaines actions pénales. Lorsque M. le président du Conseil avait besoin de tirer du projet certaines conséquences juridiques, par exemple le transport d’une affaire d’une juridiction à une autre, il disait volontiers amnistie. Mais lorsque l’opposition, partant à son tour de l’idée de l’amnistie, cherchait à en tirer les conséquences morales et politiques, le gouvernement et la commission levaient les bras au ciel et s’écriaient à l’unisson : Il ne s’agit pas d’amnistie ! Une discussion ainsi conduite devait être naturellement embrouillée, et nous avons d’autant moins la prétention d’en démêler tous les fils que, si par miracle nous y réussissions, on cesserait d’en avoir une impression exacte. La différence fondamentale entre le gouvernement et la commission est que le premier voulait borner l’effet de sa loi à l’affaire Dreyfus, tandis que la seconde voulait l’étendre aux condamnations prononcées par la Haute Cour. Le gouvernement a tout fait pour restreindre l’amnistie, et l’opposition pour l’élargir. C’étaient deux points de vue absolument opposés.

Amnistie ou non, le projet du gouvernement ne s’appliquait pas à Dreyfus. Celui-ci a été l’objet d’une condamnation définitive. En ce qui le concerne, il y a chose jugée : le projet ne vise que les actions encore pendantes ; il éteint les actions pénales et maintient les actions civiles. Pourquoi ? Parce que la procédure des affaires civiles et les conditions dans lesquelles elles se poursuivent n’ont ni le retentissement de la cour d’assises, ni la mise en scène, fertile en incidens, qui se produit devant celle-ci : or c’est dans ces incidens que les partisans d’une reprise de l’affaire Dreyfus espèrent trouver un fait nouveau. Aussi ont-ils livré au Sénat une véritable et vigoureuse bataille contre l’amnistie, dans laquelle ils ont vu un moyen peu loyal de leur enlever une dernière chance. Mais ils ont été battus. Au dernier moment même, quelques-uns d’entre eux sont venus expliquer à la tribune que, M. le Président du Conseil leur ayant donné satisfaction par l’énergie de son langage, ils voteraient le projet de loi. Qu’avait dit M. Waldeck-Rousseau ? Que la juridiction régulière avait prononcé sa sentence définitive, et que si un autre jugement pouvait être rendu, ce n’était plus que par l’histoire. Comme chacun fait l’histoire à sa manière, tout le monde pouvait se trouver d’accord pour lui remettre la suite de l’affaire. Mais, en attendant que l’histoire parle, nous craignons qu’on ne continue de parler beaucoup pour elle, et que, dès lors, l’amnistie ministérielle ne soit un bien faible moyen de produire l’apaisement. Veut-on l’apaisement ? Le veut-os avec sincérité ? Alors, il aurait fallu faire l’amnistie plénière, c’est-à-dire l’étendre aux condamnations de la Haute Cour, Nous ne parlons pas ici dans l’intérêt de MM. Déroulède et Marcel Habert : ils sont certainement beaucoup mieux à Saint-Sébastien qu’ils ne le seraient en France, plus libres de soucis, plus à même de voir venir les choses sans avoir l’obligation de s’y mêler et peut-être de s’y compromettre. Mais on a répété à satiété, dans la discussion du Sénat, qu’une amnistie n’était pas faite pour quelques personnes : elle est faite pour tout le monde, elle a pour but l’intérêt général. A-t-on du moins donné contre son extension aux condamnés de la Haute Cour des argumens de fond, propres à la condamner dans son principe ? Point : on s’est contenté de dire qu’elle était prématurée, que l’heure n’en était pas encore venue, enfin qu’il valait mieux en laisser l’initiative au gouvernement, toutes raisons qui portaient sur l’opportunité immédiate de la mesure et non pas sur la mesure elle-même. A parler franchement, on trouvait qu’il ne s’était pas encore écoulé assez de temps depuis des condamnations qu’on paraîtrait désavouer par une amnistie trop rapide. Mais si on craignait que le Sénat ne se rappelât qui’il s’était appelé la Haute Cour, et qu’il ne vît dans l’amnistie un acte hâtif et précipité de nature à provoquer ses susceptibilités, on s’est trompé. Malgré l’opposition du gouvernement et de la commission, plus de cent voix se sont prononcées en faveur de l’amnistie étendue et immédiate. La majorité contraire n’a été que d’une soixantaine de voix, de sorte qu’il aurait suffi d’en déplacer une trentaine pour que la proposition de MM. Milliard et Fruchier fût votée. Aussitôt qu’un ministère le voudra, il opérera ce déplacement sans la moindre peine, et s’il ne le veut pas assez vite, le déplacement s’opérera sans lui, ou même contre lui. L’élection de la commission de la Chambre en est une preuve nouvelle. Nous avons dit que sa majorité était favorable à l’élargissement de l’amnistie. Sans doute, la pression gouvernementale pourra modifier cette majorité dans une discussion et dans un scrutin publics. Mais le vote primitif n’en restera pas moins comme l’indication d’un vœu spontané auquel, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il faudra bien accéder. À notre avis, le plus tôt sera le mieux.

La discussion du Sénat a duré deux jours : celle de la Chambre pourrait bien durer davantage, et même tourner différemment. Parmi les incidens qui se sont produits au Luxembourg, nous n’en signalerons qu’un. M. Joseph Reinach, s’attendant à être attaqué sur un fait qu’il prétendait inexact, avait écrit à M. le président du Sénat une lettre de protestation. On lui reprochait d’avoir envoyé de Rennes à un journal étranger, pendant le procès du conseil de guerre, un télégramme qu’il n’avait pas pu écrire, car il n’était pas à Rennes à ce moment. Le fait a été articulé par le général Lambert. Aussitôt M. Fallières a coupé la parole à l’orateur et a donné lecture de la lettre de M. Reinach. C’est là un fait sans précédent. Nous comprenons d’ailleurs le sentiment auquel M. Fallières a obéi. Il y a quelque chose d’excessif dans cette extrême liberté parlementaire, couverte par une immunité juridique, qui permet à un orateur de prendre à partie un absent. Celui-ci se trouve naturellement dans l’impossibilité de répondre, ou, s’il répond, c’est tardivement. Mais, que deviendront les débats de nos Chambres si les tiers qui n’en font pas partie peuvent y prendre part, fût-ce même pour des faits personnels ? Nous ne disons pas cela pour M. Reinach : ce n’est pas parce qu’elle était de lui que sa lettre a été lue. Dans le cas contraire, il faudrait protester contre une aussi étrange exception. Mais, dira-t-on, M. Fallières aurait fait pour tout autre ce qu’il a fait pour lui. Alors, on voit où cela peut conduire. A un abus, on répond par un autre, et nous ne savons quel serait, à la longue, le plus dangereux des deux. Le seul remède serait dans la discrétion des orateurs : ils devraient toujours s’abstenir de mettre en scène un absent, du moins lorsqu’il ne s’agit pas d’un acte public, ou d’un document authentique émanant de lui. Dès que ces convenances cessent d’être respectées, on aboutit à l’une ou à l’autre de ces deux conséquences : ou l’absent a toujours tort puisqu’il ne peut pas parler ; ou bien, il parle par procuration et le caractère même des débats parlementaires en est faussé. Il faudrait bientôt donner un portefeuille aux présidens des Chambres pour contenir toutes les lettres de protestation préventive ou rectificative qu’il leur seraient adressées !

La guerre du Transvaal est entrée depuis quelques jours dans une phase nouvelle : accablés sous le nombre, les Boers ont abandonné sans résistance sérieuse Johannesburg et Pretoria. L’héroïsme qu’ils ont déployé jusqu’ici nous est un sûr garant que, s’ils ont pris ce parti, c’est qu’ils ont jugé que c’était le meilleur pour eux en vue de la suite des opérations. Il y a eu, néanmoins, une certaine surprise en Europe lorsqu’on a vu qu’après avoir eu à vaincre tant de difficultés au commencement de la guerre, les Anglais en avaient trouvé si peu sous les murs même de la capitale de la République, d’autant plus que cette capitale est fortifiée.

On croyait généralement qu’elle serait défendue, et que le siège en serait long et très difficile. Il n’en a rien été. Cela ne veut pas dire que la guerre soit terminée, mais elle a changé de caractère : il ne faut plus s’attendre à ce qu’elle présente une résistance aussi régulière qu’elle l’a fait jusqu’ici. Au surplus, pour être moins régulière, cette résistance n’en sera peut-être pas moins vive. Les Boers sont trop peu nombreux en face d’agresseurs qui ont réuni toutes leurs forces. Eux-mêmes ont été diminués par le feu de l’ennemi, par les fatigues, par les maladies, par les accidens de la guerre qui en ont fait tomber beaucoup entre les mains anglaises. Dans les conditions de la guerre moderne, le courage et l’abnégation ne suffisent pas pour assurer la victoire, bien qu’ils en restent toujours, et on l’a bien vu, un des principaux garans. Mais les Anglais non plus ne manquent ni de l’un ni de l’autre, et ils ont en plus le nombre, sans parler de la supériorité dont ils ont fait preuve dans la conduite des opérations depuis que lord Roberts en est chargé. Ce qu’on peut appeler la grande guerre est donc terminé ; mais la petite guerre, la guerre de partisans, peut durer encore longtemps et coûter extrêmement cher aux Anglais. Il s’en faut de beaucoup, d’après les dernières nouvelles, que la pacification ait fait les progrès que, d’après d’autres plus anciennes de quelques jours à peine, on pouvait croire réalisés. Ainsi, le général Roberts s’était regardé et s’était donné comme maître de l’État libre d’Orange : il avait même cru pouvoir en proclamer l’annexion par un simple trait de plume. Aussitôt le soulèvement y a recommencé, et on a vu des bandes très aguerries se reformer sur plusieurs points du territoire. C’est à ce genre de difficultés que les Anglais doivent désormais s’attendre, difficultés de longue haleine, dont ils viendront sans doute à bout à force de ténacité et de patience, par des opérations qui seront sans gloire quoiqu’elles ne soient pas sans péril. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Ce qui se passe dans l’État libre devrait servir de leçon au gouvernement n’en soit aussi brutale que l’a été la résolution. C’est à l’indépendance même des deux républiques qu’il en veut, M. Chamberlain l’a déclaré en termes formels, et lord Salisbury l’a fait à son tour en termes qui, pour être plus enveloppés, n’en sont pas moins inexorables. Si l’annexion de l’État libre y a rallumé la guerre, une mesure analogue produirait le même effet dans le Transvaal. On ne sait jamais à quel moment un pays a épuisé ses dernières ressources : il en retrouve qu’il ne se connaissait pas lui-même, lorsque son indépendance même et sa vie nationale sont en jeu. Le désespoir donne alors de nouvelles forces, et c’est au moment où la résistance paraissait définitivement vaincue qu’elle renaît sous une autre forme d’autant plus difficile à vaincre, cette fois, qu’elle est plus insaisissable. Chaque motte de terre, chaque pierre peut cacher un fusil. À côté des difficultés de l’ordre militaire, des difficultés politiques sont également à redouter. Les manifestations qui viennent de se renouveler, ces derniers jours, dans la colonie du Cap montrent que tous les colons de race hollandaise sont de cœur avec les Boers de l’Orange et du Transvaal : ils sont prêts à faire cause commune avec eux, si l’Angleterre prétend supprimer leur indépendance. Que vaudrait cette menace dans la pratique ? Nous l’ignorons, mais il serait à coup sûr imprudent de la regarder comme tout à fait négligeable. Au point où en sont les choses, nul ne songe à disputer à l’Angleterre les résultats de ses victoires. Les Boers eux-mêmes seraient les premiers à les accepter comme inévitables, si les vainqueurs, soit par générosité, soit par politique, s’imposaient à eux-mêmes de certaines limites. Lord Salisbury a parlé de mesures à prendre pour que la guerre actuelle ne puisse pas recommencer. Nous n’avons garde de contester ce que ce vœu a de légitime : mais la parole sibylline du premier ministre de la Reine peut être prise dans des acceptions très diverses, il n’a pas dit clairement celle qu’il y attachait lui-même. Il est sûr que l’annexion, lorsqu’elle serait définitivement faite, c’est-à-dire acceptée et passée dans les mœurs, empocherait la guerre de recommencer : mais quand sera-t-elle ainsi faite ? Pour le moment, si on la proclame, elle n’aura d’autre effet que d’empêcher la guerre de finir, et de condamner les deux belligérans à de nouvelles effusions de sang. Barbarie bien inutile ! Les manières abondent de prévenir une guerre nouvelle que les Boers, après l’épreuve qu’ils viennent de subir, n’auront certainement jamais l’envie de susciter. La meilleure de toutes est de laisser aux deux républiques des institutions qui leur permettent de conserver une individualité propre, et d’éprouver le sentiment qu’elles continuent de former, sous l’hégémonie britannique, des nations qui n’ont pas cessé d’exister. Le problème, ainsi posé, n’est pas difficile à résoudre : mais on se le pose autrement à Londres. On paraît y croire qu’il est encore plus simple de prononcer purement et simplement l’annexion immédiate. On le peut sans doute : mais, si on le fait, il faut s’attendre à ce que la guerre se prolonge longtemps encore, et à ce qu’elle laisse dans tout le pays des fermens de révolte que l’on n’y étouffera jamais complètement. L’Angleterre choisira entre l’emploi de la modération et celui de la force. Ce qui devrait, semble-t-il, lui conseiller la première de ces politiques, c’est ce qui se passe dans le reste du monde, et particulièrement en Chine. Les renseignemens arrivés jusqu’ici sont trop incomplets pour permettre de se faire une idée tout à fait exacte du danger qui menace les Européens en Extrême-Orient ; mais ces dangers sont très graves, et ils risquent de le devenir chaque jour davantage. Évidemment, le Céleste Empire nous réserve encore beaucoup de surprises. Les événemens actuels montrent qu’on aurait tort d’espérer que son accession à la civilisation occidentale puisse se faire sans des commotions violentes. Tout y paraissait tranquille à la surface. Les Européens les plus initiés aux mœurs du pays pouvaient croire et croyaient en effet que leur sécurité n’y courrait aucun péril immédiat. C’était ne pas tenir assez grand compte de la duplicité de l’âme asiatique. Il y a quelques mois, une révolution de palais avait déjà été pour l’Europe un premier avertissement. La vieille impératrice Tsou Hsi avait placé l’empereur, son neveu, sous sa tutelle, dans des conditions qui le mettaient fort au-dessous de nos vieux rois fainéans. L’empereur vit encore, mais on sent qu’il faudrait peu de chose pour qu’il cessât de vivre, et que la moindre velléité d’indépendance pourrait lui coûter plus que la couronne. En Europe, personne ne se souciait du jeune empereur plutôt que de la vieille impératrice, et, puisque celle-ci voulait régner, tandis que celui-là paraissait y tenir moins et y était probablement moins propre, on ne s’est pas mis en peine d’un changement auquel l’opinion n’a attaché qu’un intérêt anecdotique. Les diplomates ont cherché à supputer laquelle des grandes puissances, dans cette nouvelle attribution du pouvoir, aurait le plus d’influence au palais ; mais, comme aucune d’elles n’est arrivée à une prépondérance absolue, les autres ne se sont pas alarmées, et, pendant quelque temps encore, les choses ont marché comme auparavant, comme toujours, comme elles vont de toute éternité dans le pays qui a échappé le plus, jusqu’ici, à ce principe de l’évolution si actif dans le reste du monde.

On aurait pourtant pu se rappeler que l’espèce de coup d’État accompli par l’impératrice n’avait pas eu seulement pour cause l’ambition personnelle d’une femme énergique et violente, mais encore son horreur pour les innovations européennes. Le pauvre empereur était soupçonné, à tort ou à raison, de se montrer curieux de ces innovations, faible à leur égard, peut-être bienveillant, et c’est pour cela qu’il a été plongé dans une ombre d’où probablement il n’émergera plus. Alors, les plus vieilles influences, les plus routinières, les plus rétrogrades, ont prévalu en Chine, et il était facile de deviner qu’elles n’y resteraient pas toujours inertes et passives. Ce qui devait arriver est arrivé. Les derniers événemens sont connus : nous ne les raconterons pas en détail. On sait que la Chine est le pays par excellence des sociétés secrètes. Il y en a un très grand nombre, mais elles paraissent toutes animées d’un même sentiment, qui est le mépris et la haine de l’étranger. Depuis quelques années, ces sociétés ont été mises à une rude épreuve. Elles ont vu la Chine s’ouvrir aux entreprises des « diables d’Occident. » Des voies ferrées ont été construites et ouvertes ; d’autres ont été l’objet de concessions accordées à des capitalistes européens ou américains. Des poteaux portant des fils mystérieux et inquiétans ont été plantés dans la campagne : grâce à eux on savait au jour le jour en Europe ce qui se passait jusqu’au fond des provinces. De pareilles nouveautés devaient soulever des tempêtes sous les crânes chinois. Jusqu’à présent le flot de la civilisation occidentale s’était arrêté sur les côtes, et tout au plus, comme une marée puissante, il avait remonté le cours des grands fleuves : désormais c’est le continent tout entier qui en est menacé, et il n’est pas un canton si éloigné dans les terres qu’il ne risque d’en être un jour submergé. Tant de vieilles habitudes, de superstitions puériles mais féroces, et aussi d’intérêts froissés devaient, un jour ou l’autre, amener une explosion. La Société des « Grands Couteaux » s’est émue. Cette société-mère en comprend, dit-on, plusieurs autres, dont l’une porte le nom, moins rébarbatif en apparence, mais non moins suspect en réalité, de Société des « Poings fermés de l’Équitable Harmonie, » désinence qui a un faux air de franc-maçonnerie. Les Européens, trouvant cette dénomination trop longue, l’ont résumée dans celle de « Boxeurs » : elle indique que les adeptes ne ferment pas le poing pour rien. Il faut reporter aux Boxeurs l’origine du soulèvement qui, en quelques jours et presque en quelques heures, a fait couler beaucoup de sang chrétien autour de Pékin et de Tien-Tsin, compromis la sécurité de tous les étrangers dans les provinces et menacé même celle des légations dans la capitale. Depuis longtemps, la situation n’avait pas été aussi alarmante. Il a fallu pourvoir au plus pressé. Heureusement, les grandes puissances ont toutes des navires en Extrême-Orient : les nôtres sont, en ce moment, sous les ordres d’un de nos officiers de marine les plus distingués, l’amiral Courrejolles. Des troupes ont été débarquées, et des détachemens envoyés à Pékin pour garder les légations, devenues le refuge de tous les Européens. Mais, si le mouvement se propage, comme cela est à craindre, ces premières mesures seront insuffisantes. Cela est à craindre, disons-nous, parce que nul aujourd’hui ne peut douter de la complicité de l’Impératrice dans la prétendue rébellion des Boxeurs. On en avait eu tout d’abord le sentiment en constatant la mollesse de la répression ; on en a eu bientôt la certitude lorsqu’un général chinois, nommé Nieh, ayant fait tirer sur les Boxeurs qui le serraient de trop près et en ayant abattu un certain nombre, l’impératrice a jeté le masque et promulgué un édit qui lui infligeait le blâme le plus sévère. L’ordre est de ramener les Boxeurs par la douceur, mais de se bien garder de faire le moindre mal à des hommes que l’édit impérial qualifie de « bons sujets chinois. » Cependant le général Nieh a récidivé : dans une nouvelle rencontre, il a massacré encore un certain nombre de Boxeurs, puis il a écrit à l’Impératrice pour s’excuser de la liberté qu’il avait prise et pour signaler le danger qu’il y aurait à laisser des troupes étrangères se charger elles-mêmes de rétablir l’ordre. C’est bien là, en effet, qu’il faudra en venir, pour peu que la situation se prolonge et s’aggrave. L’accord des puissances est absolu pour le moment, et il faut désirer qu’il se maintienne : elles y sont également intéressées. Comme l’a dit très justement M. Delcassé dans la réponse qu’il a faite à une question de M. Denys Cochin, les puissances n’ont pas de plus sûr garant de leur sécurité et de celle de leurs nationaux, que l’affirmation de leur solidarité. M. le ministre des Affaires étrangères a parlé aussi d’une démarche qui vient d’être faite par les légations pour signifier au gouvernement chinois et à l’impératrice d’avoir à prendre des mesures efficaces contre les Boxeurs : sinon, les gouvernemens européens n’auront à s’inspirer que de leurs intérêts. Qu’arriverait-il alors ? L’entente parfaite qui existe en ce moment se maintiendrait-elle jusqu’au bout, si, après avoir débarqué quelques centaines d’hommes, on se trouvait dans l’obligation d’en débarquer quelques milliers ? Il semble que l’imminence du danger commun devrait faire taire toutes les susceptibilités, toutes les rivalités, pour laisser à la puissance qui serait prête la première le soin d’agir au nom de toutes. Quelle serait cette puissance ? On n’aurait même pas l’embarras du choix : les Russes seuls ont en ce moment sur les lieux des forces suffisantes pour faire sur Pékin une démonstration effective. Si quelque gouvernement devait en prendre ombrage, assurément ce ne serait pas le nôtre, car, indépendamment de nos relations particulières avec la Russie, tous nos intérêts sont au Sud de la Chine. Ils sont d’ailleurs menacés, et cela montre l’étendue d’un mouvement qui a éclaté à la fois à l’Extrême Sud et tout au Nord de la Chine. Nos consuls, dans les provinces limitrophes du Tonkin, ont dû chercher un refuge dans notre colonie, et le gouvernement a mis à leur disposition les forces dont il dispose pour leur permettre, s’il y a lieu, d’aller au secours de nos nationaux ou de nos protégés. C’est donc une situation très grave que celle qui vient d’apparaître en Chine, et peut-être sommes-nous à la veille des plus sérieuses complications.


Nous ne dirons pour aujourd’hui qu’un mot des élections italiennes, à savoir qu’elles ont été conformes à ce que nous avions prévu. Le gouvernement a gardé sa majorité, mais plutôt diminuée qu’augmentée. L’opposition constitutionnelle a été assez éprouvée ; mais, comme elle l’a été au profil de l’opposition non constitutionnelle, le gouvernement a perdu plus qu’il n’a gagné à l’échange. Il y a en outre quelque chose d’inquiétant à constater que les succès des socialistes et des républicains se sont produits dans les provinces du Nord, c’est-à-dire les plus riches et les plus éclairées de l’Italie, et jusque dans celles qui étaient jusqu’à ce jour la forteresse du loyalisme monarchique. Le général Pelloux se tromperait s’il regardait ces élections comme une victoire. Que fera-t-il ? Il retrouve sa majorité, soit, et il peut dire que le pays a désavoué les obstructionnistes ; mais ceux-ci répondront que leurs électeurs les ont approuvés, puisqu’ils les ont renvoyés plus nombreux. Était-ce la peine d’agiter le pays par des élections générales pour aboutir à un résultat dont ce qu’on peut dire de mieux est qu’il est négatif ?

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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