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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1893

Chronique n° 1468
14 juin 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Il y avait naguère un prince chevaleresque, qui, par la grandiloquence de son style, par la noblesse empoignante de ses phrases, eût été un admirable entraîneur de foules si ses appels au pays n’avaient presque toujours contenu quelques-uns de ces mots malheureux qui refroidissent les sympathies et paralysent les bonnes volontés. De sorte que l’on disait de ce prétendant qu’il savait mieux que personne parler au peuple, mais qu’il ignorait ce qu’il fallait lui dire. Ge n’est pas le reproche que l’on pourra adresser à M. Constans ; le discours prononcé par lui à Toulouse la semaine dernière, — chaque quinzaine a, depuis quelque temps, son discours de Toulouse, — n’a rien de l’enflure et de l’apprêt qu’ont parfois ces sortes de morceaux ; mais il a précisément ce mérite de dire clairement et au bon moment ce qu’il fallait, de tenir le langage que voulait entendre la plèbe intelligente, travailleuse, libérale et pacifique que nous sommes.

C’est pourquoi il a eu, en France et à l’étranger, un succès que depuis longtemps aucune harangue n’avait atteint ; il a été sacré programme. Il va servir d’évangile aux candidats républicains modérés, qui, dans quelques mois, — quelques semaines peut-être, puisque l’on parlait de fixer au 26 août la date des élections, — vont briguer les suffrages. Évangile, « bonne nouvelle, » en vérité, serait pour la France celle de l’arrivée au pouvoir de la « majorité de gouvernement, » dont le discours de M. Constans a tracé les frontières politiques. « La période de la conquête est finie ! a dit l’ancien ministre de l’intérieur, celle de l’organisation commence… » La république n’est plus discutée, ses adversaires ont déposé les armes. Ils avouent eux-mêmes, quand ils se présentent devant les électeurs, qu’ils ne veulent pas renverser le gouvernement établi, mais simplement l’améliorer. On ne crie plus : « Vive le roi et vive l’empereur ! » que dans les intervalles des périodes électorales et dans les locaux clos et couverts. « La victoire donne des avantages, mais elle crée des devoirs ; » ces devoirs, M. Constans les passe en revue : le premier de tous, c’est le maintien de l’ordre, qu’obtient « la main douce et ferme du pouvoir; » non pas seulement de l’ordre matériel, mais de l’autre, auquel l’orateur n’a pas osé donner l’épithète de « moral, » sans doute pour ne pas paraître chausser les pantoufles du duc de Broglie, mais qu’il définit en termes suffisamment clairs pour qu’on ne puisse s’y tromper, lorsqu’il dit que le premier résultat de cet ordre, pour lequel « le rôle de l’armée est inutile, » c’est « la paix sociale qui s’obtient par la tolérance pour les idées. »

Il ajoute : « Les républicains doivent donc être tolérans, » — c’est ici de la tolérance religieuse qu’il s’agit, — et il se hâte de définir cette tolérance, « un respect bienveillant de la liberté d’autrui, même lorsqu’elle nous gêne. » « C’est presque une vertu, aussi la pratique en est-elle difficile. » Elle l’est même davantage pour les foules que pour les hommes d’État. Les masses ne se plaisent pas dans cet état moyen, aussi éloigné de la persécution que de l’indifférence, qui est l’apanage de quelques esprits élevés. Elles passent sans transition d’un extrême à l’autre, tuant les incrédules quand elles sont dévotes, persécutant les prêtres quand elles sont incrédules ; elles n’arrivent souvent à la liberté de conscience que par le scepticisme, parce qu’elles ne supportent la contradiction que sur les sujets qui ne les intéressent pas. M. Constans, tout en rendant hommage à l’action conciliante du pape qui a séparé la politique de la religion, et tout en déclarant qu’il se réjouit de voir cesser les hostilités anciennes avec les catholiques ralliés, met pour condition au bon accueil qu’il propose de leur faire l’acceptation par ces derniers « des lois démocratiques qui sont le patrimoine » du régime actuel. Là est, en effet, la pierre d’achoppement de la réconciliation, si souvent tentée, si souvent échouée, des hommes raisonnables de droite avec les hommes raisonnables de gauche. Pourtant la question a fait de grands pas depuis quelques mois. Pour la loi militaire, tout en regrettant quelques-unes de ses rigueurs, les ralliés n’en contestent plus le principe égalitaire; ils voudraient seulement que, puisque les ecclésiastiques doivent en temps de guerre être employés comme infirmiers, on utilisât les douze mois que les séminaristes passent sous les drapeaux à en faire des infirmiers habiles, plutôt que des soldats sans utilité probable. Il y a trois ans que les républicains modérés réclament cette application de la loi, qui peut se faire par décision administrative, sans rien modifier du texte. En ce qui regarde la loi scolaire, les ralliés acceptent le principe de l’école laïque, pourvu que la laïcité de l’école primaire soit entendue comme celle des lycées et collèges où l’État entretient des aumôniers, avec la liberté, bien entendu, pour les familles, d’user ou non de l’instruction religieuse. C’est aussi une des réformes que beaucoup de républicains ont demandées et demandent encore dans un dessein de pacification. Mais lors même que cette réforme ne serait pas inscrite dans la loi, lors même que le curé n’obtiendrait pas cet accès périodique dans le local scolaire, en vertu d’un texte, qu’importe s’il en jouissait de fait, dans toute la France, comme il en jouit aujourd’hui dans un grand nombre de communes, où l’influence de députés de la gauche, respectueux de la volonté de leurs électeurs, a fait pénétrer dans l’école la robe noire du prêtre et maintenir l’enseignement du catéchisme.

Quant à ceux des néo-républicains qui croiraient manquer à leur honneur en acceptant le principe des lois « scélérates, » longtemps et violemment combattues par eux, qu’ils regardent, de l’autre côté de la Manche, ce pays dont nous sépare un étroit bras de mer et tout un monde d’idées ; ils verront qu’en Angleterre où existe pourtant une Église officielle, un clergé d’État, l’école primaire est absolument laïcisée, comme en France, et l’enseignement religieux remis aux seuls clergymen, sans que pour cela la nation britannique se soit déchristianisée. Qu’ils réfléchissent aussi, ces néo-républicains, que les lois scolaires, votées, il y a plus de dix ans, ont servi par deux fois à l’opposition de plateforme électorale, que deux fois le suffrage universel s’est en majorité prononcé en faveur de ces lois ; que par conséquent ils ne peuvent, après avoir été vaincus dans des scrutins répétés, demander à leurs vainqueurs, pour prix d’une réconciliation nationale, l’abandon d’une législation à laquelle ces derniers attachent une si particulière importance, qu’ils en font le critérium de l’adhésion vraiment loyale au régime présent. Ils doivent songer en outre que l’esprit dans lequel une loi est appliquée, l’air ambiant où vivent ceux qui sont chargés d’interpréter les textes, sont pour beaucoup dans l’usage que l’on en peut faire.

S’ils viennent tardivement à la république et sont dans l’intention de la défendre après s’être efforcés jadis de la détruire, c’est qu’ils ont reconnu qu’il n’y avait aucune honte pour un galant homme à changer d’opinion et qu’un Français du xixe siècle, citoyen d’un pays qui en cent ans a aimé de cœur et acclamé cinq ou six régimes, en a non-seulement le droit, mais le devoir, lorsqu’il croit rendre ainsi quelque service à sa patrie. C’est l’enseignement de l’histoire qu’en politique il n’y a pas de principes fixes, rien d’absolument vrai, ni d’absolument faux. Personne ne trouve mauvais, par exemple, que le saint-siège, après avoir, au temps des croisades, armé l’Occident pour reprendre Jérusalem aux « infidèles, » échange aujourd’hui avec le successeur des califes des politesses et de petits cadeaux : le pape envoyant au « Grand Turc » une collection de manuscrits arabes qui l’intéressent, le « Commandeur des Croyans » décorant un cardinal français du grand cordon de l’Osmanié. Nous sommes un singulier peuple. Nous élevons partout des tribunes et nous fondons des journaux, nous prononçons des discours et nous écrivons des articles dont le but avoué et honorable est de nous convaincre les uns les autres. Cependant, lorsque par hasard quelques-uns d’entre nous se rendent enfin aux argumens de leurs adversaires de la veille, dont ils se préparent à devenir les amis, bien des gens n’hésitent pas à les traiter de « renégats » et « d’ambitieux vulgaires. » Quant aux couches successives de républicains qui ont tour à tour, depuis vingt-trois ans, adhéré à la forme du gouvernement, et ont peu à peu formé, en s’agglomérant autour d’un noyau, d’abord fort réduit, l’immense majorité actuelle, de quel droit prétendraient-ils fermer derrière eux la porte de la république, semblables en cela à ces émigrés de Coblentz, qui mesuraient leur fidélité par les dates, et traitaient toujours de jacobins les arrivés de la dernière poste et du dernier mois ?

Ce sont là des vérités tellement évidentes que personne n’y peut contredire ; mais il faut souvent beaucoup de courage pour dire tout haut ce que la plupart de nos contemporains pensent tout bas, — je n’en veux pour exemple que M. Dupuy qui n’a pas osé tenir un pareil langage à Toulouse, et qui, dans un second discours à Albi, sorte de post-scriptum du premier, ne l’a tenu qu’avec bien des réticences. — M. Constans a parlé avec plus de crânerie, et il en a été récompensé par une approbation quasi-unanime. Nous en sommes heureux pour lui, mais il n’est qu’au début de sa tâche s’il veut la mener à bien et jouer, durant les élections prochaines, le rôle de directeur officieux de l’opinion officielle, que Gambetta avait gardé pendant quelques années avec une souveraine autorité.

Il faudra préciser davantage la politique que l’on entend suivre, non pas vis-à-vis de tel député actuel ou de tel candidat nouveau de la droite républicaine, mais vis-à-vis des électeurs de la nuance modérée. L’évolution importante en ce moment, ce n’est pas celle des députés, mais celle des électeurs. Il faudra dire par exemple si, au second tour de scrutin, on entend faire pour la première fois l’alliance entre les ralliés et les républicains modérés, ou entre ces derniers et les radicaux, comme on l’a fait jusqu’à ce jour. Et pour que cette alliance soit possible, il faudra, dès à présent, s’occuper de l’établissement d’un programme commun à ceux que M. Lockroy appelle les tories de la république : opportunistes, libéraux et ralliés. Pour cela, il faudra regarder en avant et non en arrière, laisser de côté ce qui nous a divisés hier et nous préoccuper de ce qui demain doit nous unir : le maintien du concordat, une loi libérale sur les associations, l’établissement d’un sévère équilibre financier, le rôle de l’État, dans les questions sociales, limité à la conciliation possible du capital et du travail.

Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet sur certaines promesses chimériques que M. Constans a faites et que personne ne serait en mesure de tenir. Il n’est pas défendu de dire à l’ouvrier : Aide-toi, la république t’aidera..., mais il faudrait savoir jusqu’à quel point et sous quelle forme cette subvention de tous à tous doit se produire ; on ne peut notamment doter dès aujourd’hui d’une pension de retraite ceux qui n’ont pas versé un centime pour y avoir droit. Il est clair qu’il y a un socialisme possible et, à prendre le mot dans son sens le plus étendu, il n’existe pas de société civilisée qui puisse être construite sans une certaine dose de socialisme ; mais on ne saurait non plus reprocher à l’économie politique de n’avoir pas d’entrailles parce qu’elle a remarqué que l’impôt ne créait pas la richesse, et que la loi de l’offre et de la demande était un phénomène aussi naturel que la périodicité des saisons.

Or la part du capital et celle du travail dans les profits sont réglées par la loi de l’offre et de la demande, et il ne paraît pas que l’on puisse sérieusement diminuer la première et augmenter la seconde par voie législative. Dans les siècles précédens, la législation était plus favorable à l’employeur qu’à l’employé ; elle était même notoirement injuste pour ce dernier : il est des ordonnances d’il y a cent cinquante ans qui, tout en défendant à l’ouvrier de quitter son patron sans l’avoir prévenu un mois à l’avance, permettent au patron de renvoyer son ouvrier sans aucun délai de rigueur. De nos jours, non-seulement l’égalité s’est rétablie, mais encore, comme il est dans la nature humaine de tomber volontiers d’un excès dans l’autre, un esprit de méfiance et d’hostilité à l’égard du capital tend à se glisser dans les lois. Il est cependant nécessaire, dans l’intérêt des ouvriers autant et plus que dans celui des patrons, d’empêcher ceux-ci d’être opprimés à leur tour ; c’est pourquoi nous félicitons le ministre de l’intérieur, au lendemain du débat qui a eu lieu à la chambre sur les bureaux de placement, — débat qui avait pour but d’obtenir la suppression de ces bureaux, au moment même où l’on glorifiait, par l’érection d’une statue, Théophraste Renaudot, leur fondateur primitif, — d’avoir fait mettre en demeure les syndicats ouvriers, illégalement constitués, de régulariser leur situation. La commission executive de la Bourse du travail a immédiatement répliqué à ce qu’elle appelle une « provocation, » en invitant les syndicats qui se trouvent dans une situation illégale à y rester et ceux qui se trouvent dans une situation régulière à en sortir, en se mettant volontairement en dehors de la législation de 188/t. Ceux qui auront la faiblesse de respecter la loi doivent prendre garde à eux, ils risquent d’être exclus du bâtiment municipal, comme le syndicat de la gravure qui a fait jusqu’ici d’inutiles efforts pour obtenir sa réintégration. Cette attitude des directeurs de la Bourse du travail n’a pas de quoi surprendre, puisqu’ils publient, avec les fonds des contribuables parisiens, un Bulletin officiel, dans lequel se trouvent des phrases comme celle-ci : « On peut affirmer hardiment que chaque prolétaire est assassiné peu à peu par les bourgeois oisifs, qui lui volent sa vie de toutes les manières, journée par journée, heure par heure, et que, contre ces irréconciliables ennemis de son existence, le prolétaire doit employer tous les moyens, quels qu’ils soient ; il est perpétuellement vis-à-vis d’eux dans le cas de légitime défense… »

C’est contre cette institution malfaisante et contre les syndicats qu’elle abrite que le gouvernement est parti en guerre, et il faut espérer qu’il poursuivra sa campagne avec d’autant plus d’énergie que les violences compromettent plus gravement le succès des lois ouvrières, de pitié humaine, de fraternité qui nous font honneur, comme celle qui a été votée cette semaine par la presque unanimité de la chambre des députés sur l’assurance pour les accidens du travail. Il n’est pas tolérable que des particuliers, lors même qu’ils appartiennent à ce « quatrième État » pour lequel on réclame des privilèges, se mettent systématiquement au-dessus d’une loi parce que, disent-ils, « ils la désapprouvent. »

Nous avons la liberté des grèves, des congrès et des syndicats, mais nos syndicats doivent être facultatifs et non despotiques. Et ce despotisme syndical a d’autant moins le droit de s’exercer que les syndicats actuels, tant réguliers qu’irréguliers, ne comptent que 208,000 membres, c’est-à-dire moins de 2 pour 100 de la population ouvrière et industrielle des villes et des gros bourgs. Nos ouvriers-souverains d’aujourd’hui sont des adultes récemment émancipés que guettent des agens d’affaires véreux, désireux de s’approprier, par le vote, leur fortune qui est celle de la France. Il appartient au gouvernement d’empêcher cette exploitation, qui aurait pour résultat de ruiner les travailleurs en appauvrissant le pays. Les mesures répressives des excès de la Bourse du travail, si singulièrement détournée de son but primitif ; ne devront être qu’un premier pas dans la voie de la protection du travail libre, contre les fauteurs de désordre, ses mortels ennemis.

S’il est vrai que ceux qui ont raison huit jours avant les autres passent pendant huit jours pour n’avoir pas le sens commun, M. Gladstone et la majorité actuelle de la chambre des communes ne devront pas s’émouvoir outre mesure des attaques d’une extraordinaire violence dont ils sont l’objet dans la presse et dans les salons unionistes de Grande-Bretagne et d’Irlande. Tandis que la discussion en seconde lecture du home-rule bill se poursuit au sein du parlement, les manifestations hostiles ou favorables se succèdent sans interruption : les membres du Stock-Exchange se sont rendus en masse au meeting du Guildhall, en chantant le Rule britannia et en agitant de petits drapeaux anglais, à quoi les libéraux ont répondu quelques jours plus tard, au nombre de 15,000 environ, par une démonstration à Hyde-Park, accompagnée d’autres drapeaux, d’autres musiques et d’autres discours. Au même temps, lors Salisbury allait à Belfast porter aux unionistes la bonne parole, c’est-à-dire la parole de combat, que son neveu, M. Balfour, avait déjà fait entendre, le mois précédent, aux orangistes de ces parages. Pour diriger la résistance contre le home-rule, les conservateurs de l’Ulster se préparent à élire une sorte de parlement privé, lequel nommera dans son sein un conseil exécutif, chargé de « prendre les mesures que pourront requérir les événemens. »

Et dès à présent les adversaires du bill ne dissimulent pas quelles pourraient être ces mesures. Ce ne serait plus à coups d’épingle, ou par des plaisanteries plus ou moins humoristiques, comme celles dont M. Labouchère a été depuis quelque temps la victime de la part d’un « ami inconnu, » qui a envoyé chez le leader radical, « pour emporter son cadavre, » un cercueil, des croque-morts et un corbillard, que l’on entretiendrait la lutte. Il se trouve à Londres des gens sérieux pour affirmer que le home-rule, même voté, ne pourrait être mis à exécution, parce que l’armée n’obéirait pas, que ses chefs lui donneraient l’exemple de l’insoumission, avec l’assentiment tacite de la reine, et l’on désigne même, dans les garden-parties de la saison, quelques-uns des futurs colonels de « l’armée de la rébellion. »

De pareils propos dénotent l’état d’esprit où se complaisent les centres d’opposition en Angleterre. Il importe peu de se demander quant à présent ce qu’il adviendrait du home-rule, le jour où il aurait reçu force de loi, mais bien de savoir s’il arrivera jamais à porter un numéro parmi les Acts du règne de Victoria. C’est là ce qui paraît improbable, si l’on envisage la longue enfilade des barrières que le projet actuel a encore à franchir. Chacune l’arrêtera assez longtemps pour que ce bill, dont le résultat le plus clair a été jusqu’à présent de modifier de fond en comble la politique intérieure de l’Angleterre, faisant vire-volter les anciens partis et en édifiant de nouveaux, reste peut-être à l’état d’ébauche. Six cents amendemens environ ont été déposés par les conservateurs ; la plupart seront défendus avec conscience. Aussi, depuis cinq semaines que la délibération se poursuit, n’a-t-il été voté encore que trois articles de la loi. Comme elle en compte quarante, plus, sept clauses complémentaires, M. Gladstone aura besoin de toute son expérience et de sa dextérité pour arriver à la troisième lecture du projet de loi durant la session actuelle. Sa tactique et celle de ses partisans consistent à ne pas répondre aux unionistes. Il a déclaré dès le début que le gouvernement ne prendrait part à la discussion que lorsqu’il le jugerait convenable : « Nous ne nous laisserons pas attirer, a-t-il dit, dans le piège tendu par mon très honorable ami (M. Chamberlain). Nous nous tairons ou nous parlerons selon notre jugement et non selon celui de mon très honorable ami, et, en revendiquant cette très raisonnable liberté de faire notre choix, je crois que nous prenons le meilleur moyen de faire notre devoir envers le pays. »

Que la loi d’ailleurs passe quelques jours plus tôt ou plus tard, cela ne tire pas à conséquence ; on sait qu’elle passera en seconde lecture à quarante voix de majorité, ni plus ni moins, et cela suffit. Quant à la troisième lecture, ce n’est qu’une assez vaine formalité. Ce n’est qu’après le vote du bill par la chambre des communes, suivi, on le sait d’avance, du rejet par la chambre des lords, que commenceront pour l’illustre « premier » les véritables difficultés. Que fera-t-il ? S’il a recours à une dissolution immédiate, et si les élections se font par conséquent sur la question du home-rule, il est presque certain que M. Gladstone sera battu. Personnellement, il ne serait sans doute pas réélu dans son collège actuel du Midlothian, ce qui ne l’empêcherait pas d’en trouver un autre ; mais le parti hybride dont il est le chef ne résisterait certainement pas à une nouvelle consultation du pays, dont l’opinion, sur ce sujet, n’est déjà plus ce qu’elle était l’année dernière.

Nous savons qu’on ne se fait là-dessus aucune illusion dans le cabinet britannique ; aussi évitera-t-on à tout prix d’en appeler aux urnes. M. Gladstone et ses lieutenans préféreront, afin de mettre la chambre haute dans son tort, la montrer rebelle à tout progrès, en lui donnant l’occasion de repousser quelques projets de loi démocratiques, qui lui arriveront fraîchement adoptés par la chambre des communes. Pour mener à bien cette campagne, le cabinet libéral peut compter sur la discipline de sa majorité aux communes, et il n’aura que le choix entre les lois pour lesquelles l’hostilité des pairs est connue : tel sera, par exemple, le bill relatif au « désétablissement » de l’église anglicane, c’est-à-dire à la séparation de l’État et de l’Église, dans le pays de Galles et en Ecosse, tels les bills ayant pour objet le paiement des députés ou la revision de la loi électorale, — un vote par personne, — qui empêcherait le même individu d’exercer plusieurs fois de suite son droit de suffrage.

On sait que la loi de 1884, actuellement en vigueur, contient de curieuses anomalies : elle tient pour électeurs tous ceux qui possèdent un domicile personnel, et exclut de l’électoral toute personne vivant sous le toit d’autrui, si bien qu’un ancien ministre, membre influent du parlement, comme le marquis de Hartington, domicilié à Londres jusqu’à l’an dernier chez son père, le duc de Devonshire, n’avait pas le droit de vote, tandis que le portier de son hôtel, dont la loge est un bâtiment séparé, de l’autre côté de la cour, est inscrit sur les listes électorales. La même loi permet à tout citoyen de voter dans chacune des circonscriptions où il réunit les conditions requises pour avoir la qualité d’électeur. Comme le fait remarquer le comte de Franqueville, dans son livre sur le Gouvernement et le parlement britanniques, un négociant votera dans la cité de Londres où sont situés ses bureaux, dans le quartier de Kensington où se trouve son domicile, dans celui de Battersea, où est placée son usine, dans le comté de Surrey où il possède un cottage, et en toute ville ou comté dans lesquels il est propriétaire.

Depuis quelque temps déjà la réforme de ce droit de suffrage multiple est à l’ordre du jour du parti démocrate, mais elle a les plus grandes chances d’être repoussée par les pairs. Une dissolution survenant à la suite du rejet par les « nobles lords, » de plusieurs bills à eux envoyés par les « fidèles communes » d’Angleterre, aurait le caractère d’un appel au pays contre l’obstruction de la chambre haute. Ce serait, non pas l’existence peut-être, mais à tout le moins une réforme radicale de la pairie britannique qui servirait de terrain de combat ; et, comme cette réforme s’impose, comme les membres distingués de la chambre haute en sentent eux-mêmes l’impérieux besoin, pour se débarrasser des collègues indignes, auxquels leur naissance ne saurait donner ni la capacité, ni même parfois l’honorabilité qui leur manque, ainsi qu’on l’a vu dans des procès récens, M. Gladstone serait presque sûr de la victoire.

Il aurait aussi, pour vaincre l’obstination de l’aristocratie, le moyen classique de la nomination d’une fournée de pairs, auquel ses prédécesseurs ont eu plus d’une fois recours. En général, quand les lords sont ainsi menacés d’une adjonction en masse de nouveaux barons et qu’ils savent le souverain décidé à signer la liste, ils cèdent. Mais est-il vraisemblable, étant données les relations tendues du premier ministre avec la reine, que celle-ci consente à se prêter à cette mesure extrême avant une nouvelle dissolution ? Il faut compter ainsi, quelle que soit la procédure employée pour faire aboutir le home-rule, sur beaucoup de lenteur et sur beaucoup d’aléas. Un doute subsiste aussi, ou plutôt un mystère : jusqu’à quel point M. Gladstone tient-il personnellement à voir réussir le projet en discussion ? Personne ne peut le savoir. Sa campagne, loyalement menée, n’a-t-elle d’autre but que de satisfaire les alliés irlandais, indispensables à sa majorité ? Ou bien est-elle le résultat de la conviction intime d’un grand homme politique qui veut, avant de mourir, doter sa patrie d’une loi de pacification intérieure ? Quelles que soient en effet la santé superbe et la merveilleuse activité de M. Gladstone, on ne peut oublier son âge avancé sur lequel spécule ouvertement le parti unioniste. Il est difficile, à quatre-vingt-quatre ans, de s’approprier avec succès le mot de Mazarin : « Le temps et moi. »

Pour être moins grave que le séparatisme irlandais ne l’est en Angleterre, la campagne autonomiste poursuivie depuis quelques années par la Bohême est cependant inquiétante pour l’Autriche. À Prague, malgré les négociations entamées le mois dernier entre les jeunes-Tchèques et les démocrates socialistes, il règne encore, dans toutes les classes de la population, un loyalisme, un attachement à la dynastie que l’on est loin d’avoir à Dublin. Les ministres de sa majesté apostolique ont toutefois à se préoccuper de ces tendances à l’émiettement qui, si elles recevaient une entière satisfaction, aboutiraient à refaire, d’une monarchie déjà fort disparate, une sorte de confédération analogue au saint-empire romain d’autrefois.

En attendant, une guerre sourde existe entre Vienne et Prague, et le sentiment national, impatient de s’affirmer, accepte les occasions les plus futiles, telle que celle d’une pièce de théâtre qui est sifflée ou acclamée, selon la langue dans laquelle elle est représentée. À la dernière session de la diète de Bohême, la délimitation territoriale des tribunaux a fourni le prétexte de séances orageuses, où les députés, après avoir pris d’assaut le bureau des sténographes, en sont à peu près venus aux mains. Les jeunes-Tchèques, en minorité dans le parlement vis-à-vis du parti féodal, des vieux-Tchèques et du groupe qu’on appelle « allemand, » plutôt en raison de ses sympathies que de son origine, paraissent avoir pour eux la majorité du peuple de Prague. Celui-ci, soit qu’il voulût venger ses représentans, dont les grands seigneurs de Bohême, tels que les princes Schwarzenberg et Lobkowitz, se sont désormais nettement séparés, soit qu’il eût été réellement excité par les harangues de quelques députés radicaux, a tourné sa colère contre la statue de François Ier, que l’on aperçut un matin, victime de dégradations peu diplomatiques et la corde au cou, comme si l’on eût voulu la mettre au pilori. Le soir même, à minuit, le comte Taaffe ordonnait, au nom de l’empereur, la clôture de la diète.

Quant à François-Joseph, en apprenant l’injure ainsi faite à la mémoire de son aïeul, il se contenta de soupirer tristement ; mais, quelques jours plus tard, à la réception officielle des délégations qui se réunissaient à Vienne, le souverain affecta d’adresser la parole aux délégués de toutes les portions de l’empire, excepté aux jeunes Tchèques Hérold, Pacak et Mazaryck. Le fait, dans la cour la plus formaliste de l’Europe, n’a pas laissé d’être fort remarqué, d’autant plus que l’empereur s’entretenait pendant plus d’un quart d’heure avec M. de Plener, le chef des Allemands au Reischrath. L’attitude de sa majesté a été suivie et soulignée, dans le sein des délégations austro-hongroises, par une exclusion systématique des représentans de cette fraction bohème, avec lesquels les Allemands ont déclaré qu’aucun parti ne voulait plus entretenir de relations, en raison des scandales de Prague, qui les avaient mis « en dehors des convenances. »

Cette rigoureuse mise à l’index parlementaire a, comme on devait s’y attendre, provoqué d’énergiques protestations de la part des Tchèques qui, payant après les Allemands plus de contributions en hommes et en argent qu’aucune nationalité de l’empire, ont fait remarquer qu’il était odieux de les empêcher de participer aux débats sur les dépenses communes de la monarchie. Il est d’ailleurs un autre motif qui devrait engager le cabinet de Vienne à passer l’éponge sur les gamineries dont la populace de Prague s’est rendue coupable, et à ménager les représentans de l’idée d’autonomie, c’est celui de la succession au trône. On n’ignore pas qu’en vertu de la constitution locale, où la loi salique est inconnue, c’est actuellement l’archiduchesse Elisabeth, fille de feu l’archiduc Rodolphe, qui doit hériter de la couronne de Bohême comme de celle de Hongrie, et que, si le mariage projeté entre cette princesse, âgée de dix ans à peine, et son oncle l’archiduc Ferdinand, successeur de l’empereur actuel, n’aboutissait pas, les États de la maison de Habsbourg seraient en péril, ou d’être partagés ou d’être la proie d’une guerre civile. Ce sont là des éventualités qui méritent bien quelques concessions.

Au point de vue européen, cette session des délégations autrichiennes, qui va se clore dans quelques jours, a eu la plus heureuse influence, en raison des trois discours qui y ont été prononcés par le comte Kalnoky. On avait déjà remarqué que l’empereur, dans son discours d’ouverture, n’avait fait aucune allusion à la triple alliance. Le ministre des affaires étrangères, chargé de commenter les paroles de son maître ou plutôt d’expliquer son silence, a fait, en faveur de la paix, la manifestation la plus importante de cette année en envisageant, quoique pour la repousser, l’idée d’un désarmement général, — mais c’est déjà beaucoup de prononcer un mot pareil dans un pareil moment. — Il s’est en outre félicité de ce que a les bonnes relations que l’Autriche entretient avec la Russie s’améliorent, » et, a-t-il ajouté, « cet état de choses constituera une des raisons dominantes pour lesquelles la tension militaire qui règne en Europe doit prendre fin. »

Pour nous, à qui suffit parfaitement l’entente cordiale existant entre la France et la Russie, et qui n’avons aucune jalousie des autres amitiés de l’empereur Alexandre III, nous avons enregistré avec le plus grand plaisir ces déclarations favorables à la paix du continent. Il n’en a pas été tout à fait de même en Allemagne, où cette prétention du comte Kalnoky de servir d’arbitre et de pivot à la politique des cours de Berlin et de Pétersbourg a fortement déplu, à l’heure où précisément on se prépare à un accroissement de forces militaires et où le résultat des élections du 15 de ce mois inspire de sérieuses inquiétudes. Aussi, pour satisfaire aux réclamations de son allié germanique, le ministre autrichien a-t-il été amené à atténuer ses déclarations précédentes. Le commentaire embarrassé qu’il leur a donné n’a toutefois servi qu’à les fortifier encore, en faisant ressortir le caractère purement « défensif » de la nouvelle triple alliance. Or les alliances défensives, nous les avons vues à l’œuvre : l’empereur Napoléon en avait de toutes semblables, en 1870, avec l’Autriche et avec l’Italie.

Vte G. d’Avenel