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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1852

Chronique n° 484
14 juin 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1852.

Il n’est point aussi simple qu’on le pense de secouer tout à coup le poids d’une époque révolutionnaire. Avec la meilleure envie, on n’en est point quitte, parce qu’on se réveille un jour en se sentant délivré de quelques-unes des plus sombres perspectives qu’elle ouvrait. Quand une révolution a eu l’imprudence de placer devant elle comme des étapes sinistres des points fixes où de son propre aveu elle doit fondre de nouveau sur le pays, il est assez naturel que, suffisamment averti, on ne se pique pas trop d’arriver à ces étapes, et qu’on se laisse conduire par d’autres routes. Un coup hardi change l’avenir, mais on ne supprime point également le passé ; il en subsiste toujours quelque chose à travers toutes les transformations, ne fût-ce que les résultats accomplis et les malheurs irréparables. Les conséquences de ce passé se manifestent sous bien des formes diverses ; mille circonstances viennent en raviver sans cesse le souvenir et en faire un des élémens du présent. C’est là ce que nous nous disions en présence de quelques-uns des incidens les plus récens.

Le propre de la révolution de février n’est point d’avoir été sanglante de propos délibéré et d’avoir renouvelé les assises du meurtre d’autrefois. On peut lui rendre cette justice même aujourd’hui. Les morts qu’elle a laissés, c’est dans des jours de bataille qu’ils ont péri, ce qui, à tout prendre, est plus viril et plus digne d’un peuple. Son caractère essentiel plutôt, c’est d’avoir atteint immédiatement, profondément les sources mêmes de la vie morale et matérielle du pays. Sous ce double rapport, elle a laissé des traces qui lui survivent, et qu’il est facile de suivre dans l’ensemble des signes contemporains ; elle a légué un héritage que nous n’avons point malheureusement la liberté de n’accepter en tout que sous bénéfice d’inventaire, et dont la ruineuse liquidation n’est pas près de finir. Il se juge depuis quelque temps dans les départemens du midi une foule de procès qui sont, en vérité, le document le plus instructif sur la moralité des propagandes révolutionnaires, et qui offrent le plus saisissant témoignage du degré de démoralisation et de barbarie où peuvent retomber des populations livrées à ce fléau. Vous aurez beau vous émerveiller sur le progrès de la nature morale, sur la fraternité, sur l’adoucissement des mœurs et l’élévation du sentiment humain par la civilisation : vous vous retrouverez soudainement, au bout de vos dithyrambes, en face de quelques-uns de ces actes sauvages qui ont signalé les dernières insurrections. Ici c’est l’embauchage s’exerçant sur les soldats pour arriver à l’assassinat de tous les officiers d’un régiment ; là, dans une ville de l’Hérault, ce sont des bandes d’insurgés qui se réunissent contre quelques malheureux gendarmes poursuivis et traqués dans leur maison livrée aux flammes. Ils étaient cinq ou six cents peut-être pour avoir raison de trois ou quatre pauvres soldats à bout de forces, dont les cadavres eux-mêmes ont eu à subir des insultes et des mutilations inouies. Il ne faut point, sans doute, imputer à un parti, à une opinion la solidarité de tels actes ; mais enfin c’étaient là des armées échauffées dans les conciliabules secrets, organisées avec leurs mots d’ordre, et qui comptaient des trente et quarante mille hommes dont quelqu’un apparemment entendait bien se servir. Ces étranges soldats, rangés en décuries et en centuries, avaient peu de principes et d’opinions politiques, soit ; mais ils avaient fait de 1852 l’échéance de leurs passions et de leurs rancunes : ils savaient quels capitalistes et quels patrons il fallait rançonner, quelles maisons étaient à piller ; ils avaient leurs catégories de suspects et de riches. Si quelque chose peut frapper à côté de ces symptômes, c’est l’attitude des classes menacées. Cette attitude, c’est l’abandon de soi-même. À Bédarieux, on n’osait pas même signer une demande de garnison de peur de se désigner aux sociétés secrètes. Voilà pourtant les progrès de la nature morale en temps de révolution ! Voilà ce que peuvent produire quelques années de cette vie indéfinissable : — d’un côté, le soulèvement des passions grossières finissant par effacer de certaines ames l’instinct humain lui-même, — de l’autre, la peur, pour l’appeler par son nom, ôtant jusqu’à la faculté d’agir et de se défendre ! N’admire-t-on pas ce qu’il y a dans ces extrémités de merveilleusement propre à façonner un peuple à l’exercice sévère de la liberté ? Étonnez-vous ensuite que la conscience publique n’ait point les mêmes susceptibilités qu’autrefois, que les convictions fléchissent chez le plus grand nombre, que les idées les plus généreuses qu’on pouvait nourrir cèdent la place à un sentiment exclusif de conservation, et qu’il ne reste plus qu’une pensée, celle de vivre et de chercher quelque réparation dans le repos !

Ces tristes procès ouvrent donc un jour particulier sur l’état réel où nous sommes ; ils sont un des élémens du bilan moral des dernières révolutions. Est-on curieux d’en connaître le bilan matériel ? il est inscrit dans la loi des comptes de 1848, récemment votée par le corps législatif. Ces comptes avaient été déjà l’objet de divers rapports dans la précédente assemblée législative ; on avait même proposé certaines revendications au sujet des dépenses les plus criantes et les plus illégales. Le gouvernement a pensé aujourd’hui que ces répétitions étaient trop peu de chose, mises en balance avec les désastres publics. Certes l’enseignement général suffit bien. Nous voudrions que ce résumé fuît perpétuellement sous les yeux du pays dans son éloquence. Les chiffres ont une manière de parler très saisissante pour tout ce qui travaille et contribue, pour le propriétaire, l’industriel, le commerçant, le laboureur, l’ouvrier qui vit de ses peines. Quelle étrange et instructive histoire d’ailleurs ! On a eu raison de le dire : un hasard providentiel a fait que, par chacun de leurs actes, les auteurs de la révolution de février aient démenti chacune de leurs paroles et de leurs promesses. Ils s’étaient apitoyés sur les charges du peuple, et ils l’ont frappé de contributions extraordinaires ; ils s’étaient élevés contre l’exagération des dépenses, et ils ont laissé un budget de 1,750 millions. Ils ont crié à la curée et à la dilapidation, et ils ont mis dans leur budget des articles comme celui-ci « Frais de premier établissement des anciens détenus politiques promus à des fonctions publiques à partir du 24 février. » Il y a là dans ces comptes des dépenses motivées et justifiées par ce simple mot d’un commissaire : J’ai dépensé, payez ! C’est ce qu’on peut justement appeler le style spartiate transporté dans le maniement des finances. La cour des comptes était visiblement très réactionnaire, si elle n’a point compris cette manière de démocratiser la gestion des deniers publics. Il y a là encore des sommes énormes employées à payer des exaltés pour s’éloigner de certains départemens, à payer des modérés pour se mêler aux manifestations populaires, à payer les masses qui encombraient les rues, etc.., de telle sorte que tout se résout inévitablement par un mot : payer ! Et finalement sait-on au juste ce que cette année 1848 a coûté à la France ? 1,700 millions de plus environ dans sa dette inscrite, près de 950 millions de ressources extraordinaires absorbées, et 336 millions de nouveaux découverts qui ont pesé et pèsent encore sur nos budgets depuis cette époque. C’est quelque chose comme 3 milliards, prix coûtant d’une révolution ; c’est un peu plus que le prix de l’invasion de 1814 et de 1815, selon la remarque du rapporteur du corps législatif. Et les fortunes individuelles brisées, et le travail privé suspendu, et la misère allant s’asseoir à tous les foyers ! — ne voilà-t-il pas de quoi recommander glorieusement à la mémoire du pays cette année 1848, dont la liquidation se poursuit sous nos yeux au point de vue moral comme au point de vue matériel ? Ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’à ce terrible quart d’heure de Rabelais des révolutions, ce ne sont point les révolutionnaires seulement qui paient, c’est le pays, le pays tout entier, frappé dans sa fortune, dans sa puissance, dans sa liberté, que les factions lui ont rendue suspecte. Au fond, il faut bien le dire, ces années ne sont faites pour relever la fierté de qui que ce soit. Récemment, dans un discours prononcé sur la tombe de M. le marquis de Mornay, qui avait fait une figure honorable le 24 février, M. Guizot ajoutait qu’il s’abstenait de qualifier ce jour, parce que la veille il avait en l'honneur de tomber le premier dans le désastre de son pays. Véritablement on peut se demander où est l’honneur en tout ceci. Cela nous rappelle un mot qu’on nous rapportait d’un des premiers hommes d’état de la restauration. Comme on lui vantait son ministère et ses travaux, il répondait simplement que, pour un chef du conseil qui n’avait point réussi et n’avait pu rien empêcher, il fallait être modeste. Quant à nous, qu’on nous permette de le dire, nous préférons pour un homme d’état l’honneur de rester debout à l’honneur de tomber, même la veille, surtout la veille des grandes catastrophes. S’il est même un enseignement qui ressorte avec évidence des événemens accumulés dans ces dernières années, c’est le devoir pour les gouvernemens, dans l’intérêt du pays et de leur bonne renommée, de préférer l’un à l’autre de ces genres d’honneur, parce qu’après tout tomber est à la portée de tout le monde ; le difficile est de se maintenir par l’autorité d’une politique équitable, prévoyante et forte.

Ce qu’on peut dire de mieux et de plus plausible pour expliquer cette grande aventure, c’est que réellement on ignorait en France, on avait oublié de quelles pertes, de quels sacrifices de tout genre se paie une révolution, surtout quand elle met le bon marché dans son programme. Il s’était propagé cette incompréhensible idée, qui consistait à faire au gouvernement constitutionnel une sorte de point d’honneur de se défendre le moins possible ; il semblait, en vérité, que le souverain mérite de ce gouvernement, c’était qu’on pût en avoir raison plus aisément. On a appris depuis ce qu’il en fallait croire, et, comme il arrive souvent, ce n’est point à ceux qui ont fait les frais de l’expérience qu’en reviennent les profits. Un des caractères les plus frappans de ces épreuves successives, c’est qu’il en résulte pour le pays toute une vie à recommencer, toute une série d’expériences à reprendre, toute une éducation à se refaire. C’est une carrière nouvelle à parcourir qui aura probablement ses signes distinctifs, ses phases et ses incidens propres. Nous avons eu déjà bon nombre de ces incidens : il serait injuste de ne point reconnaître que quelques-uns réunissaient toutes les conditions nécessaires pour défrayer amplement la curiosité publique. Il est résulté à coup sûr de l’un des plus récens que la presse, elle aussi, elle surtout, avait son éducation à faire, et que ceux qui se piquaient le plus d’orthodoxie avaient eux-mêmes bien des choses à apprendre encore. Qu’a pu raisonnablement voir le public dans l’incident dont la Belgique a été la cause innocente, et qui a amené une note du Moniteur suivie d’un avertissement réitéré ? C’est qu’il est fort dangereux sans doute de mettre ses bonnes fortunes politiques en premiers-Paris, et qu’il vaudrait mieux en faire un peu moins d’ostentation, surtout quand on est si près des désaveux. Nous savons bien que cela est difficile avec certains tours d’esprit, et que, quand on s’attribue l’honneur et le devoir d’approcher le chef de l’état, c’est bien le moins que personne ne l’ignore. Mais quoi ! on a si bien édifié le public sur les importances depuis quelque temps, qu’il en est devenu sceptique, et qu’il se sent très disposé peut-être à prendre au mot ceux qui l’ont si bien prêché, en leur appliquant à eux-mêmes leurs propres paroles, sauf à convenir encore que., même en ce genre, il y a importances et importances. La vanité, pour tout dire, est une terrible chose. L’illustre et malheureux Rossi avait coutume de dire, assure-t-on, qu’il passait chaque jour deux heures à en guérir ses enfans. Combien de gens à qui de telles leçons ne seraient point inutiles, ne fût-ce que pour ne point croire absolument l’univers occupé du personnage qu’ils représentent ! Au fond, il peut sembler bizarre qu’un incident de ce genre ait pu prendre un instant les proportions d’un événement. Ce qui serait bien plus fâcheux encore, ce serait qu’il en résultât pour la presse des difficultés nouvelles dans la situation qui lui est faite.

Au reste, la presse n’est point sans avoir quelque chose à redouter d’un autre côté en ce moment. Depuis quelques jours, il était question de plusieurs impôts nouveaux sur les voitures, sur les chiens, etc. Il s’y joignait une taxe sur le papier, et il est facile de pressentir la gravité de ce dernier impôt pour les publications de tout genre. Ces divers projets viennent d’être présentés au corps législatif. Nous ne demanderions pas mieux que l’état trouvât de nouvelles sources de revenus dans des impôts somptuaires : il pourrait trouver assurément à en faire un utile usage : mais on peut se demander d’abord si le luxe est assez grand en France, malgré certaines apparences, pour que des taxes de ce genre produisent beaucoup ; il était rare avant 1848, parce que le nombre des fortunes considérables est extrêmement restreint : il ne s’est point certes accru depuis. Il est permis de douter qu’il y ait là des sources bien productives pour l’état, outre la diminution de travail qui peut s’ensuivre pour les classes laborieuses. Ce qu’on peut dire des impôts de luxe en général, à plus forte raison peut-on l’appliquer à la taxe sur le papier. Le plus grand risque de la taxe nouvelle, c’est que les produits ne dépassent pas de beaucoup les frais de perception, surtout si on observe que l’état est l’un des plus grands consommateurs, et que d’un autre côté l’impôt paraît devoir être rendu pour les papiers et les livres exportés. Dès-lors les produits de la taxe ne seront-ils pas hors de toute proportion avec l’inconvénient de grever d’une pareille charge une industrie déjà bien affaiblie, et qui pourtant fait vivre encore de nombreux ouvriers ? Il y a d’ailleurs une considération plus sérieuse et toute morale. Les journaux sont peu populaires aujourd’hui, nous le savons : tout ce qu’on peut retirer du papier noirci de cette manière est jugé de bonne prise ; mais en même temps ce sont les lettres tout entières qui seraient atteintes, et, par une contradiction singulière, elles auraient à subir cette charge nouvelle au moment où le gouvernement poursuit avec de si louables efforts, dans leur intérêt, l’abolition de la contrefaçon. Qu’arrivera-t-il ? C’est que la contrefaçon peut retrouver dans cette aggravation un élément d’activité : si elle ne peut plus fonctionner ouvertement, elle se fera clandestine dès qu’on lui offrira de nouvelles chances de bénéfices en imposant à la librairie française une taxe sur le prix de ses livres ; car sait-on jamais où vont des volumes isolés ? Est-ce au dedans ? est-ce au dehors ? Est-il juste d’ailleurs que les étrangers paient les livres français moins cher que les nationaux ? Quoi qu’il en soit, l’élévation du prix de nos livres restreindra inévitablement leur propagation, et par cela même risquera de porter atteinte à l’influence que notre pays exerce par sa civilisation intellectuelle et ses idées. Or, le gouvernement ne saurait le méconnaître, l’intelligence est un des premiers élémens de la prépondérance de la France. Il ne veut pas non plus doter la Belgique d’une grande industrie qu’elle tend à s’approprier : nous voulons dire la fabrication des livres français. Or, il ne faut pas qu’il l’ignore, si le papier est imposé en France, l’impression et le papier étant déjà bien moins chers à Bruxelles, il pourra encore se composer des livres à Paris, mais on les éditera et on les fabriquera le plus souvent en Belgique, où on les imprimera à 30 pour 100 de moins. Que serait alors le produit de l’impôt sur le papier ? Voilà comment une simple question de taxe soulève les difficultés les plus graves. Qu’on le remarque : c’est au moment où l’intelligence, retirée du tumulte des polémiques et des passions, pourrait se consacrer à de graves et utiles travaux qu’elle serait frappée indirectement d’un impôt somptuaire. Hélas ! pourtant nous n’avons guère de superflu aujourd’hui en fait d’œuvres éminentes, d’esprit, de bon goût et de littérature digne de ce nom.

Les lettres sérieuses ont déjà assez de peine à vivre au milieu des tendances et des conditions contemporaines ; elles ont assez d’obstacles à vaincre. Ne faudrait-il pas songer plutôt à leur aplanir la voie, à seconder le retour des esprits vers des habitudes intellectuelles plus fortes et à favoriser les productions élevées, — œuvres de science, d’imagination, d’érudition, de critique, d’art, qu’importe ? Nous ne nous méprenons pas au surplus, c’est à l’intelligence surtout de faire beaucoup pour elle-même : elle a partagé les destinées communes depuis quelques années ; elle est visiblement en proie à un travail de transition. Il y a des tendances épuisées, il y a des instincts qui renaissent, il y a des besoins qui se font sentir et des élémens nouveaux d’inspiration qui se révèlent. C’est au milieu de ce mouvement que les esprits virils, que les jeunes intelligences surtout dont le jour vient, ont à se diriger. Les uns et les autres sont tenus à coup sûr aujourd’hui à de vigoureux efforts pour réveiller l’attention publique, et où peuvent-ils trouver la nouveauté si ce n’est dans l’observation des règles de l’art, dans la pureté de l’inspiration, dans le respect des traditions du bon sens et du goût, en mot dans tout ce qui est fait pour relever et fortifier la pensée littéraire ? Il reste certainement encore à poursuivre, dans l’imagination comme dans l’histoire, dans la poésie comme dans la critique, une multitude de tentatives qui peuvent former une sorte de littérature renaissante.

Sans doute les œuvres sérieuses n’abondent point autour de nous ; les moins rares encore sont des travaux d’investigation critique et d’histoire littéraire, comme le livre récent de M. Drouilhet de Sigalas sur l’art en Italie, sur Dante et la Divine Comédie. Après les innombrables études dont le grand Florentin a été l’objet, celle-ci réussit à se distinguer par l’abondance des recherches et l’habileté avec lequel tous ces élémens sont coordonnés. L’auteur se sera répété sans doute, en abordant son héros, ce mot de Montesquieu, qui résume tous les commentaires : « Parlons-en à notre aise ! » Il a recomposé de son mieux la figure et l’époque, suivant l’auteur de la Divine Comédie dans sa vie comme dans son œuvre. Il faut savoir gré surtout au nouveau commentateur d’avoir laissé à toute cette existence de Dante, aux passions qui la troublent, aux amours qui l’enflamment, aux malheurs qui la remplissent d’amertume, ce caractère de réalité qu’un symbolisme singulier a prétendu quelquefois faire disparaître. C’est là ce qui donne plus de vie et d’intérêt à son travail. Un des côtés les plus caractéristiques de la vie de Dante, que M. Drouilhet de Sigalas indique dans son ouvrage, ce serait l’histoire de sa gloire et de son influence dans le monde de la pensée. Faite au point de vue de la France seulement, cette histoire pourrait offrir la mesure du développement des idées littéraires parmi nous. Il y a un demi-siècle, Dante n’était point connu et n’avait exercé aucune action sur les esprits en France. Aujourd’hui sa gloire est presque la nôtre ; sa poésie est commentée dans les chaires comme dans les livres. Ainsi, en définitive, dans les transformations intellectuelles, à travers bien des excès et bien des imitations sans durée, il reste un fonds réel de richesses acquises. L’intelligence étend son domaine et arrive à mieux comprendre les manifestations les plus diverses de l’ame humaine ; elle s’agrandit au contact de Dante ou de Shakspeare, de Cervantes ou de Tasse. L’essentiel, c’est que, dans cette assimilation permanente des plus grandes inspirations, elle n’abdique point son indépendance, ses qualités natives. Il faut que, dans ce travail, il se retrouve toujours quelque chose de cet esprit de Pascal, dont M. Havet vient de réunir de nouveau les Pensées, en leur consacrant, lui aussi, son commentaire. M. Havet a fait de l’auteur des Provinciales une étude approfondie ; il a scruté le mystère de sa pensée restée incomplète et le travail inachevé de son style, pour arriver à ressaisir tout ce qu’on peut avoir de Pascal, du Pascal des Pensées, récemment découvert et mis à nu. M. Havet, on le sait, avait été précédé dans cette voie par MM. Cousin, Sainte-Beuve, Faugère ; il résume leurs investigations et les complète en certains points par la restitution de fragmens entiers, tels que le célèbre Entretien avec M. de Saci, dont le texte avait subi plus d’une altération. De l’ensemble de ces travaux, on peut le dire, il est sorti tout un homme nouveau, un penseur ému, ardent, éloquent. Pascal a aujourd’hui son édition définitive, où se trouvent réunis, à côté des Pensées dans leur premier jet, le Discours sur les passions de l’amour et les fragmens sur l’esprit géométrique, sur le mystère de Jésus, etc. Cette publication n’est point certes hors de propos, même au point de vue de notre situation intellectuelle ; elle fait de nouveau intervenir au milieu de nous ce grand et puissant esprit littéraire du XVIIe siècle, que nous devrions toujours non point imiter, mais étudier et consulter. Elle sert encore à populariser, s’il se peut, cette belle et forte langue à laquelle Pascal a ajouté l’empreinte de sa vive imagination, de telle sorte que le livre de M. Havet prend presque un caractère actuel, en même temps qu’il est un des plus estimables travaux d’érudition et de critique de ces derniers temps.

D’un autre côté, où en est aujourd’hui la poésie ? par quels signes se manifeste-t-elle ? La poésie n’est point comme les feuilles, qui renaissent presque à heure fixe tous les printemps ; elle n’a point pour elle le retour assuré des astres fidèles et des saisons heureuses. Ce qui peut la féconder est plus rare encore qu’un beau jour et qu’un rayon vivifiant du soleil. La poésie serait bien malade, s’il n’y avait d’autre témoignage que les Dithyrambes de M. Félix Martin. L’auteur des Dithyrambes a la meilleure intention de faire retentir le vers lyrique, héroïque, historique, philosophique ; il n’aboutit souvent, par malheur, qu’au vers prosaïque. C’est un assez curieux et assez impuissant mélange que cette collection d’effusions poétiques sur Kléber, le Poste du Château d’Eau et la Raison, qui vient ici dialoguer avec l’argument. L’ambition n’y manque point ; ce qui manque, c’est l’inspiration réelle et sûre d’elle-même. — Il n’y a point évidemment les mêmes prétentions dans un volume d’un titre presque mystérieux et bizarre, — les Deux Joues. À coup sûr, cela n’est ni humanitaire ni politique. Il faut plutôt s’attendre au retentissement des baisers. Pourquoi ne point le dire en effet ? ce sont des vers d’amour, — de l’amour en sonnets. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être dans ce recueil tout rose, c’est une préface des plus spirituelles, qui dénote même une plume exercée, et où l’auteur entreprend de prouver que la poésie, après tout, est de tous les temps et de toutes les heures. Oui, sans doute, à condition que ce soit de la poésie. Les vers de M. Charles Victor, au reste, ont souvent de la grace, et une vivacité mêlée d’abandon qui ne déplaît point. L’auteur est-il jeune ? Sa préface dirait presque non ; ses vers diraient oui. Dans tous les cas, il sentira à coup sûr qu’on ne fait qu’une fois en sa vie un recueil de cent cinquante sonnets sur l’amour. Pourquoi n’ajouterions-nous pas ici un mot sur un autre genre de poésie dont il nous vient un spécimen de la Belgique ? Ce n’est point changer de langue, et puis un livre original, fût-ce un livre de Chansons, venant de la Belgique, cela a encore son intérêt. L’auteur de ces Chansons, M. Clesse, a acquis une certaine popularité dans son pays, et il n’en est point indigne à certains égards. M. Clesse est un ouvrier de Mons qui chante le soir, comme il le dit, pour se délasser des travaux de la journée. Content dans la situation où il vit, il fait lui-même son éloge en ne souhaitant pour ses vers que ce simple titre : « chansons d’un honnête homme ! » Sans doute il serait facile de reconnaître dans les Chansons de M. Clesse plus d’une imitation de la France. L’influence de Béranger y est sensible souvent. L’auteur ne se défend point toujours d’une certaine inspiration factice. Il y a là cependant un nombre suffisant de morceaux d’une vive et heureuse venue, où la chanson est tour à tour railleuse ou attendrie : — le Travail c’est la santé, — la Richesse du pauvre, — lorsque l’Hiver se prolongeait, — comment Joseph entend le communisme, etc. On pourrait aisément former, non sans doute une gerbe magnifique et splendide, mais une de ces poignées que les glaneuses trouvent encore à recueillir après les moissonneurs. M. Clesse, comme tous les chansonniers, a la fibre nationale sensible, et il n’a point été le dernier, tout récemment, à mettre en vers assez francs les ressentimens de la Belgique ; mais ici sommes-nous encore dans le domaine de la poésie ? Nous touchons tout au moins à la politique et à tout ce qui s’y rattache.

La Belgique, en effet, vient de voir se terminer les élections et de rentrer dans sa vie ordinaire. Peut-être serait-il à propos de se demander quelle influence réelle ont pu exercer sur ce mouvement électoral les manifestations dont la Belgique a été l’objet. Il ne serait point impossible que ces manifestations aient abouti à un résultat contraire à leur but et aient singulièrement aidé le cabinet de Bruxelles à intéresser en sa faveur le sentiment national froissé. On n’a point manqué d’en tirer un argument. Quoi qu’il en soit, dans leur ensemble, les élections sont loin encore d’avoir été favorables au ministère belge. Sur 54 nominations, il en a obtenu 33 ; 21 appartiennent au parti catholique. Le cabinet a perdu environ 10 voix, et c’est dans le Hainaut et les Flandres surtout qu’il a vu la fortune électorale se tourner ainsi contre lui. Si l’on compare ces élections à celles qui ont eu lieu jusqu’ici depuis que le ministère actuel est au pouvoir, il est facile de mesurer les progrès de sa décadence. Du reste, on le pense, cette lutte a été vive, et aucun moyen n’a été négligé, depuis les faveurs individuelles jusqu’aux inaugurations pompeuses de chemins de fer à la veille du scrutin. Il faut le remarquer, en Belgique, le théâtre étant restreint, les luttes des partis prennent un caractère particulier de vivacité, d’exagération, et, si l’on nous passe le terme, de provincialisme. Les questions de personnes, les commérages, y jouent surtout un grand rôle ; les transactions privées s’y multiplient ; les mœurs politiques y sont sujettes à des influences bizarres, dont l’intensité s’accroît par l’exiguïté même du cercle où elles s’exercent. Le dernier mouvement électoral de la Belgique n’a manqué d’aucun des caractères de ces luttes réduites à des proportions assez peu héroïques. Maintenant, en présence de la décroissance visible de sa fortune, le cabinet belge se retirera-t-il ? Il ne se retirera pas, parce qu’il l’a ainsi décidé après délibération. Il y a un sentiment qui paraît le dominer par-dessus tout, c’est l’amour du pouvoir. Il est parvenu à se persuader que seul il pouvait faire le bonheur du pays. Il se considère comme l’unique personnification du gouvernement possible en Belgique. Tout ce qui est dissident est presque à ses yeux traître ou ennemi. Le ministère belge actuel peut devenir, s’il n’y prend garde, un de ces cabinets destinés à pousser à bout les situations, à compromettre les opinions mêmes qu’ils représentent dans ce qu’elles ont de sensé et de légitime, et à ne s’arrêter que devant l’explosion des répulsions universelles. Ces répulsions qui ont déjà commencé à se manifester grandiront infailliblement, et il pourra en sortir une agitation très périlleuse et très redoutable, tandis que ces difficultés n’auraient pas même de raison d’être avec un cabinet plus animé du vieil esprit d’union et de conciliation qui est la garantie la plus sûre de la Belgique. Au reste, ces complications intérieures se dessineront plus nettement sans doute quand le cabinet de Bruxelles se présentera devant les chambres renouvelées. Et qu’on remarque à un autre point de vue la singularité de la situation du ministère belge : dans les négociations avec la France pour le traité de commerce, il se trouve avoir à défendre les intérêts de la Flandre et du Hainaut, qui viennent de le désavouer en lui retirant la première huit voix, le second trois. Il résulte de tout cela évidemment que si le cabinet du roi Léopold n’est pas immédiatement menacé, il a du moins plus d’une difficulté à surmonter.

En Angleterre, les séances du parlement continuent à être aussi stériles que par le passé. Cette stérilité tient à l’état de confusion des partis, qui n’ont jamais été très nettement dessinés dans ce parlement, aujourd’hui près de sa fin. Toutes les séances restent vides, malgré le nombre des questions qui les encombrent, — affaire du séminaire de Maynooth, bill sur la Nouvelle-Zélande, bill pour l’extradition des criminels, etc. Les excentricités de M. Feargus O’Connor peuvent composer un intermède agréable, mais elles ne donnent pas aux séances du parlement la physionomie sérieuse qui lui convient, et à l’expédition des affaires urgentes la rapidité nécessaire. De compte fait, le parlement, dans cette longue session, aura voté un seul bill, et quel bill ? le bill sur la milice, qui n’a pas été encore voté par la chambre des lords ! Cet état d’impuissance a frappé tous les yeux, et tout récemment sir James Graham s’est levé pour le déplorer avec amertume. Ce parlement aura vu tomber un cabinet whig qu’il était impuissant à soutenir, et s’inaugurer un cabinet protectioniste qu’il a toléré sans vouloir l’appuyer. Le nouveau parlement que les électeurs du royaume-uni vont nommer sera-t-il plus homogène, composé d’élémens moins confus ? Il faut l’espérer, quoique rien ne soit moins certain. Le cabinet de lord Derby réunira sans doute une grande majorité, mais les free traders reviendront plus décidés que jamais et peut-être même plus nombreux qu’autrefois. Les anciens amis de Robert Peel ne feront point un seul pas vers lord Derby : ils ont trop d’intérêt à rester séparés de lui ; ils concilient ainsi les bénéfices du pouvoir que ne peut manquer de leur remettre un parti protectioniste qui, désavouant la protection, reconnaît qu’ils ont raison, et les bénéfices de l’opposition soutenue par les radicaux libres échangistes. L’adresse de M. Disraéli à ses électeurs de Buckingham a dû faire tressaillir de joie sir James Graham et M. Gladstone. Dans cette adresse, où il fait ses derniers adieux à la cause de la protection, M. Disraéli reconnaît comme irrévocables les réformes de Robert Peel. Il ne traite pas le grand réformateur avec sa vivacité d’autrefois, il fait presque son apologie, et, comme il faut bien qu’il justifie d’une manière ou d’une autre son ancienne opposition, il trouve moyen d’insinuer que ce n’est point Robert Peel, mais lord John Russell et les whigs qui ont fait tout le mal. Cette adresse contient donc deux choses : une reculade et une vengeance. Ce manifeste de M. Disraéli peut être considéré comme le manifeste du gouvernement. Le ministère désavoue ainsi ses propres principes la veille des élections ; sur quels principes s’appuiera-t-il donc pour demander au pays la majorité, sur quelle base s’appuieront les élections prochaines, le free trade et la protection n’étant plus en cause ? Certes on ne peut se dissimuler qu’une telle situation a quelque chose de louche, et qu’elle manque de netteté comme de franchise.

La Suisse n’a point cessé d’être absorbée dans la lutte ouverte depuis long-temps entre le radicalisme et les élémens conservateurs de ce pays. Le théâtre change, passe d’un canton à l’autre, les phases varient : au fond, le combat est le même. Du reste, c’est un des plus intéressans spectacles que celui de ce petit pays, si essentiellement sensé et si profondément troublé un moment, luttant avec lui-même, travaillant à s’affranchir de la domination révolutionnaire par la seule autorité de la justice et du bon sens, et à reconquérir des conditions meilleures. Il y a quelques jours, c’était à Berne que le radicalisme essuyait une défaite signalée qu’il avait provoquée lui-même par la question soumise au peuple sur la révocation du grand-conseil ; aujourd’hui, c’est à Fribourg qu’il est sérieusement menacé, avec cette différence qu’ici le radicalisme est au pouvoir, où il se défend avec toutes les armes à son usage contre le mouvement chaque jour plus prononcé de l’opinion. Le canton de Fribourg est un de ceux que la faction révolutionnaire a le plus audacieusement et le plus cyniquement exploités dans ces derniers temps, et ce qu’offre de particulier sa domination dans cette partie de la Suisse, c’est qu’elle a, plus qu’ailleurs encore, le caractère d’une conquête véritable, qui a livré à une minorité violente la majorité du pays. Ce sont les armes fédérales qui, en 1847, à l’époque du Sonderbund, ont frayé aux radicaux de Fribourg la route du pouvoir ; c’est la force qui a maintenu la légalité léonine qu’ils ont créée. Arrivés au pouvoir, ils ont commencé par faire une constitution qui leur assurait le gouvernement pour neuf années, et non-seulement ils se sont très soigneusement dispensés de soumettre cette constitution à la sanction du peuple, selon la pratique ordinaire du droit public en Suisse ; mais ils ont encore attaché à l’électorat la condition d’un serment qui répugnait invinciblement à la masse des habitans de Fribourg. C’était un habile moyen d’éloigner du scrutin toute opposition légale. Cette tactique a réussi un moment ; les radicaux sont restés maîtres du canton. Persécutions religieuses, confiscations, extorsions fiscales, contributions de guerre frappées sur les prétendus fauteurs du Sonderbund, exils, suspension des droits des citoyens, rien n’a été négligé pendant ces quelques années. La majorité d’un pays finit évidemment par se lasser d’un tel régime. Les habitans de Fribourg se sont adressés plusieurs fois aux autorités fédérales, mais sans succès ; aujourd’hui, par un simple mouvement tout pacifique, ils ont porté un coup décisif au radicalisme fribourgeois. Une assemblée populaire tenue il y a quelques jours à Posieux est venue révéler la force de l’opinion conservatrice. Les radicaux de Fribourg ont bien senti le danger de cette réunion ; ils ont cherché à l’empêcher ; ils ont fait arrêter les principaux chefs conservateurs ; ils ont fait couper les ponts pour détourner les populations ; ils ont fait camper leurs soldats et leur artillerie mèche allumée. L’assemblée n’en a pas moins eu lieu au jour indiqué sans aucun incident illégal, et toutes ces populations se sont réunies dans un sentiment commun pour revendiquer leur liberté et se rattacher « au principe chrétien si audacieusement attaqué par les détestables doctrines de la démagogie et du socialisme. » Elles ont frappé d’une réprobation formelle, d’un vote explicite, la dictature radicale. Or sait-on dans quelle proportion les habitans de Fribourg ont pris part à cette manifestation ? Il y a dans le canton moins de vingt-cinq mille citoyens actifs, et dix-huit mille ont voté les résolutions de Posieux. Le conseil fédéral avait envoyé deux commissaires qui se sont retirés convaincus de l’importance de ce mouvement. D’un autre côté, il s’est formé immédiatement un comité pour donner suite aux vœux populaires exprimés à Posieux. Ce comité, composé de quelques-uns des hommes le plus en relief, M. Charles, M. Vuilleret, M. Von der Weid, a eu de nouveau recours au conseil fédéral ; il s’est adressé en même temps au grand-conseil radical de Fribourg ; il ne demande rien moins que la démission du grand-conseil, l’abolition du serment pour arriver à des élections auxquelles la majorité puisse prendre part, la révision de la constitution cantonale. La difficulté est de faire déguerpir des hommes qui se sont installés pour neuf ans au pouvoir, au nom du peuple. Le grand-conseil doit se réunir extraordinairement pour délibérer. Comme on voit, hier c’était à Berne que la démagogie était battue, aujourd’hui c’est à Fribourg. Sous le coup de l’assemblée de Posieux, le grand-conseil radical du Valais s’est vu également dans l’obligation de soumettre au peuple la question de la révision de la constitution. Il n’est point sûr malheureusement que le radicalisme se retire partout sans combat ; mais un des plus sûrs présages de sa défaite, c’est le réveil du bon sens populaire en Suisse. Les paysans de Berne et les vachers de la Gruyère viennent souffler sur l’édifice des songes-creux de la démagogie helvétique.

La Suisse n’a pas seulement à s’occuper de sa situation extérieure : d’autres questions d’un intérêt général s’agitent sur son territoire. L’affaire de Neufchâtel, par exemple, touche à des difficultés de droit public qui ne sont pas sans importance. Parmi leurs dispositions malheureusement très sérieuses et dont la France apprécie encore toute la gravité, les traités de 1815, rédigés par des hommes qui se piquaient d’esprit autant que de savoir-faire, ont des côtés plaisans. Sans parler du rétablissement de la principauté de Monaco, c’est ainsi qu’ils ont tenu à ce que le pays de Neufchâtel fût à la fois un canton de la république helvétique et une principauté sous la couronne de Prusse, en sorte que les Neuchâtelois n’ont jamais pu connaître exactement de qui ils relèvent et quel est réellement leur souverain. En donnant à leur constitution une forme plus unitaire en 1848, les Suisses se flattaient d’avoir tranché implicitement la difficulté. Le roi de Prusse ne gagna d’abord, à réclamer contre cette innovation pacifiquement accomplie, que d’être raillé en 1850, en plein’ conseil fédéral, par M. Druey, le premier personnage de la république en cette année-là. « Souvenez-vous, disait M, Druey au roi Frédéric-Guillaume, qu’un beau jour, en mars 1848, vous êtes monté à cheval portant une immense cocarde tricolore germanique… » Et le président du conseil fédéral déroulait avec une complaisance un peu lourde, mais non sans malice, tout ce que le roi de Prusse avait entrepris alors pour fondre la confédération germanique dans la Prusse. M. Druey en concluait que l’exemple donné par le cabinet de Berlin en Allemagne justifiait surabondamment la conduite du gouvernement helvétique à Neufchâtel. Depuis lors, la Prusse est revenue aux traités de 1815, comme au seul abri qui pût la protéger contre les ambitions qu’elle avait éveillées par contre-coup en Autriche. Ayant donc renoncé à conquérir l’Allemagne malgré le droit écrit, le roi de Prusse réclame la souveraineté de Neufchâtel au nom de ce droit. Les traités de Vienne ne laissent point de doute. Du moment où la diplomatie en reconnaît l’autorité, le roi de Prusse reste légalement prince de Neufchâtel. Aussi la signification de l’acte diplomatique signé à Londres est-elle moins, aux yeux des grandes puissances, dans la réserve faite par ce protocole en faveur de la couronne de Prusse que dans l’adhésion qu’il implique, de la part des signataires, à l’arrangement territorial de l’Europe consacré par les traités de 1815.

Ces traités sont en effet, pour l’Allemagne, un sujet d’incessantes préoccupations. Voyez l’Autriche et la Prusse : quels efforts n’ont-elles point faits, l’une après L’autre, depuis 14848 jusqu’à l’heure présente, pour changer l’organisation territoriale de l’Allemagne, organisation qui repose aussi sur les traités de Vienne, et qui ne peut être modifiée sans leur porter atteinte ! Ces ambitions, en se cachant aujourd’hui sous des intérêts de commerce, n’en sont pas moins vives. Dans le congrès douanier de Berlin, la Prusse ne vient-elle pas de déclarer, avec une fermeté à laquelle on n’était plus accoutumé de sa part, qu’elle veut reconstituer l’Allemagne commerciale sans l’Autriche ? L’Autriche ne répond-elle pas, de son côté, qu’elle entrera dans la confédération commerciale malgré la Prusse ? Les seuls états de l’Allemagne qui aient un intérêt manifeste au maintien pur et simple de la division actuelle des territoires, ce sont les états secondaires. Sous la conduite du cabinet bavarois, ces états suivent une politique à eux propre au milieu des rivalités des deux grandes puissances germaniques. « Nous ne voulons être ni Prussiens ni Autrichiens, » disait en 1850 un prince allemand, le roi de Wurtemberg. Tel est encore le sentiment qui a inspiré aux états secondaires les résolutions arrêtées par eux à Darmstadt, résolutions qui viennent de mettre en péril l’existence du Zollverein, et qui tiennent aujourd’hui la confédération en suspens. Même sur le terrain commercial, ces états, instruits par les dangers qu’ils ont courus en 1848 et 1849, veulent à tout prix créer un contre-poids à la Prusse. Ils ne craignent pas de faire au cabinet de Vienne une situation trop grande, capable, à son tour, de les menacer dans leur indépendance. Ils pensent que l’action de l’Autriche, pays à peine allemand par sa population, n’aura jamais en Allemagne assez de points d’appui, ne sera jamais assez réellement nationale pour tenter avec succès quelques-uns de ces projets d’unité que la Prusse, au contraire, ne cessera jamais de rêver. Le jour où le danger viendrait de l’Autriche, on verrait d’ailleurs les états secondaires, sous l’empire des mêmes instincts de conservation personnelle, chercher de l’autre côté leur appui, car leur avenir dépend tout entier du maintien de ce système d’équilibre.

Jetons les yeux vers le Midi. La situation de l’Espagne est depuis quelques jours déchargée d’un grand poids. On ne parle plus, comme on l’a fait un moment, de changemens dans les institutions publiques. Ces rumeurs, qui, fondées ou non, ont tenu en éveil les curieux politiques, se sont complètement évanouies. La reine continue d’habiter Aranjuez ; le ministère ne semble point rencontrer de difficultés sérieuses et paraît d’ailleurs rester fort uni. Le général Armero, qui, on le sait, avait donné sa démission de ministre de la marine, vient d’être remplacé par le ministre de la guerre, qui aurait lui-même pour successeur un des généraux investis d’un commandement dans les provinces. Les journaux commencent à reparaître. Dans l’ensemble du pays, toute l’attention semble se porter exclusivement vers les chemins de fer, dont la confection est devenue la préoccupation et l’affaire du moment. Faut-il conclure de ce calme politique actuel que le gouvernement ne conserve aucune intention de porter quelques changemens dans les institutions de l’Espagne ? Dans tous les cas, ces modifications ne semblent devoir s’opérer aujourd’hui qu’avec le concours des cortès. Les chambres, qui ne sont aujourd’hui que suspendues, vont être probablement dissoutes, et un nouveau parlement sera appelé à prononcer sur les questions politiques qui ont pu préoccuper l’attention publique dans ces derniers temps. Tandis que les institutions constitutionnelles modernes ont à subir de si étranges variations, récemment, dans un coin de l’Espagne, dans les provinces basques, on pouvait voir fonctionner des institutions libres qui datent de quelques siècles, et auxquelles il n’a été presque rien changé. Les provinces basques, on le sait, ont conservé leurs fueros, qui leur font une sorte d’indépendance au sein même de l’Espagne. Elles ne sont point sujettes à la conscription, et leur portion de contributions générales est remplacée par un don volontaire au gouvernement de Madrid. Elles ont une organisation à part., Tous les deux ans encore, sous le chêne séculaire de Guernica, dans le Guipuzcoa, les délégués des communes se réunissent pour nommer les autorités et délibérer sur les intérêts publics ; c’est cette réunion qui avait lieu il y a quelques jours, et qui présentait ce spectacle curieux d’un petit peuple se gouvernant le plus démocratiquement du monde sans révolution. Le traité de Vergara, en 1839, avait reconnu les fueros des provinces, mais à la condition d’être mis en harmonie avec la constitution, ce qui était à peu près poser le problème de la quadrature du cercle. Le gouvernement de Madrid paraît s’occuper aujourd’hui de résoudre ce problème ; mais il le fait de concert avec les délégués du pays basque. La question a été posée dans la récente réunion de Guernica ; toute secondaire qu’elle paraisse, cette question a assurément son importance pour l’Espagne, et elle ne laisse point d’avoir ses difficultés, qui tiennent surtout au profond attachement des Basques pour leurs fueros.

Dans l’autre partie de la Péninsule, en Portugal, la reine doña Maria vient de rentrer à Lisbonne, après avoir parcouru les provinces du nord. Elle a été très sympathiquement accueillie par les populations, et cela démontre bien, après tout, ce qui reste encore d’instinct monarchique dans ce petit pays, bouleversé par toutes les révolutions et toutes les ambitions. La reine, on le sait, en Portugal, n’exerce point un grand ascendant politique ; c’est entre les mains du maréchal Saldanha qu’est le pouvoir réel. Or le dictateur portugais ne laisse point d’être embarrassé aujourd’hui, Il a à gouverner en face d’une chambre élue sous l’empire de la loi électorale la plus large du monde, et où domine l’élément démocratique à l’aide duquel il s’est emparé du pouvoir. Toute la question pour le maréchal maintenant semble être de savoir comment il se débarrassera de cet élément révolutionnaire, qui en est venu à être une menace sérieuse pour lui-même. Aussi est-il fort probable que les chambres portugaises ne tarderont point à être dissoutes, et que les nouvelles cortès ne seront point élues d’après la loi actuellement en vigueur. Ce serait, comme on voit, l’indice d’une tendance de Saldanha à se rapprocher du parti conservateur en Portugal. La vie politique du vieux maréchal portugais compterait une évolution nouvelle ; dans celle-ci du moins, le pays pourrait voir la chance de se rapprocher de plus en plus des conditions d’ordre et de régularité qui peuvent lui permettre de réparer les désastres de ses dernières révolutions.

Dans l’Europe orientale, les intérêts politiques prennent volontiers la couleur religieuse. Deux questions de ce genre mixte occupent en ce moment les esprits en Grèce et en Turquie. Comme les dieux d’Homère qui combattaient derrière les guerriers de leur prédilection, la Russie apparaît derrière les personnages ou les partis qui sont les promoteurs de ces agitations.

En Grèce, les orthodoxes, très hostiles au roi catholique, ont pris les rapports de l’église nationale avec le patriarche de Constantinople pour thème d’une violente opposition. Dans l’église d’Orient, la liturgie et l’administration ecclésiastique ne sont point réglées avec cette unité rigoureuse qui assure tant de majesté et de force à l’église catholique. La suprématie du patriarche de Constantinople, repoussée par plusieurs églises de la communauté grecque, à la tête desquelles se distingue l’église russe, n’est que nominale sur les autres. On conçoit que le gouvernement hellénique ait tenu à soustraire l’église nationale à l’action immédiate de ce patriarche, nommé par la Turquie et d’ordinaire agent trop docile de la politique russe. Un arrangement négocié en 1850, entre le patriarcat de Constantinople et la Grèce, est donc venu consacrer l’indépendance de fait dont l’église hellénique jouissait déjà. Néanmoins le parti russe, qui craint sans doute que ce malheureux royaume de Grèce ne goûte les bienfaits de l’ordre et de la paix, saisit avec empressement cette occasion de faire appel au fanatisme des populations ignorantes, trop portées déjà à la défiance envers un souverain coupable à leurs yeux de n’avoir point abjuré sa foi catholique. Les accusations du parti orthodoxe sont si peu fondées, que le parti national, exagérant de son côté ses tendances, adresse au gouvernement grec des reproches absolument opposés : il le blâme sévèrement de n’avoir point montré assez de fermeté vis-à-vis du patriarche de Constantinople, et de n’avoir point exigé de ce pontife l’indépendance de l’église grecque purement et simplement, sans conditions. De là une agitation non moins vive que celle qui a été suscitée par les orthodoxes en sens contraire. Le débat ne reste point circonscrit dans les hautes régions de la théologie et de la politique ; il trouble dès à présent des deux côtés les plus humbles consciences. Les croyances catholiques du roi sont un grief pour les uns comme pour les autres. Le parti national ne s’aperçoit point assez des services qu’il rend à la Russie en joignant à cet égard l’expression de ses regrets aux déclamations des orthodoxes.

Les bruits depuis quelque temps répandus en Turquie sur un revirement qui serait survenu dans l’affaire des lieux saints révèlent suffisamment les efforts tentés par la Russie pour diminuer l’importance et l’étendue des concessions faites par le divan à la France. Ils témoignent aussi des difficultés dont la question reste entourée et de la nécessité où l’on est de se contenter de solutions qui ne sont qu’à demi satisfaisantes. Les chrétiens grecs connaissent tous les avantages qu’ils ont sur les catholiques d’Orient. Non-seulement les schismatiques possèdent une population sédentaire infiniment supérieure à celle des Latins à Jérusalem, comme dans le reste de l’empire, mais le nombre de pèlerins fervens que l’église grecque envoie chaque année à Jérusalem est hors de toute proportion avec quelques touristes, catholiques de nom, qui vont à de rares intervalles y promener leur curiosité érudite ou leur désoeuvrement. Chez les religieux grecs de la Terre-Sainte, l’argent afflue d’ailleurs de toutes parts, du mont Athos, des principautés danubiennes, où de riches monastères sont institués en vue de cette œuvre - de la Russie, où la piété des fidèles et la politique du gouvernement ne reculent point devant des sacrifices qui ne sont pas inutiles à l’ambition du pays. Les chrétiens grecs, avec le sentiment de ces avantages et l’impulsion que la Russie leur imprime, ne peuvent accepter de plein gré l’arrangement conclu entre la Turquie et la France à Constantinople : ils s’agitent, ils font jouer toutes les influences dont ils disposent avant que cet arrangement ait reçu son application. Rien n’autorise à penser que les concessions faites récemment au protectorat français seront remises en question par le divan ; mais il est impossible que de nouvelles difficultés ne renaissent pas dans l’avenir, et toujours plus menaçantes pour les Latins. Une seule solution aurait quelque chance d’être définitive : ce serait le rapprochement des deux églises. Pour l’espérer, il faut ignorer l’acharnement avec lequel elles se combattent jusqu’au sein de ces sanctuaires, les plus imposans du monde chrétien, si souvent profanés par leurs altercations et quelquefois ensanglantés par leurs rixes.

Aux États-Unis, on n’en a pas encore fini avec Kossuth. Le tribun hongrois médite, dit-on, de revenir en Europe ; au moins a-t-il menacé les Yankees de son départ. La grande république a besoin plus qu’aucun autre état de nouveauté, il lui faut toujours un lion. Kossuth s’est trouvé tout disposé à jouer ce rôle : on l’a laissé faire ; mais, triste retour des choses d’ici-bas, l’enthousiasme excité par le dictateur hongrois a moins duré que l’enthousiasme inspiré par le rossignol suédois, et l’on a même pu croire que Mile Lola Montès, météore d’un moment, allait le faire oublier tout-à-fait. Il est triste pour un homme politique de s’avouer qu’on partage l’enthousiasme d’un peuple avec une cantatrice ou une baladine. Il a pu aussi reconnaître trop tard que ses triomphes avaient surtout pour but de contenter la vanité de l’Union ; les citoyens de New-York, de Boston et de Philadelphie se sont servis de lui pour se montrer eux-mêmes, pour se donner en spectacle et dire au monde : « Nous sommes un peuple redoutable. » Kossuth a donné dans tous les piéges que lui tendait la naïveté rusée des Américains ; il n’a pas su comprendre qu’aux États-Unis il devait y avoir involontairement du calcul et de l’analyse même dans l’enthousiasme. Aussi a-t-il fait sottise sur sottise, et si son départ n’est pas aussi prochain qu’il l’annonce, sa tournée peut se terminer par quelque scandale. Quoi qu’il en soit, ce voyage a déjà produit ses résultats politiques, et l’on a pu voir récemment, par le départ de M. Huselmann et la lettre qu’il a écrite au président avant de quitter l’Union, que les blessures faites à l’amour-propre de l’Autriche saignent toujours, et que les paroles imprudentes de M. Webster ne sont pas oubliées.

Le congrès s’est un peu moins préoccupé de politique d’intervention depuis les dernières mésaventures de Kossuth, et cela lui a valu d’agiter plusieurs questions dont quelques-unes intéressent l’Europe autant que l’Amérique telle est la question de la subvention à accorder à la ligne de paquebots connue sous le nom de ligne-Collins, qui fait le service de l’Atlantique entre l’Amérique et l’Angleterre. Ce n’est pas la bonne volonté qui manque au congrès pour subventionner l’entreprise de M. Collins, entreprise qui a, comme on sait, abrégé merveilleusement la durée du voyage et triomphé de la concurrence anglaise. Le général Cass et divers autres orateurs ont demandé la subvention et l’obtiendront probablement. De son côté, le sénat du Massachusetts a envoyé au congrès des résolutions pour l’abaissement du port des lettres et des imprimés à travers l’Océan : il propose d’abaisser le tarif de 25 cents à 3 cents, et n’a pas de peine à démontrer que l’augmentation des lettres et des imprimés à transporter compenserait cet abaissement excessif du prix de transport. Les relations de l’Europe et de l’Amérique seraient plus suivies, plus actives, et se multiplieraient à l’infini par l’effet de cette diminution. À la chambre des représentans, on s’est occupé d’une question qui n’a pas encore reçu de solution et qui n’en recevra peut-être pas de long-temps encore, de l’homestead bill, mis en avant et soutenu par le parti démocratique. Il s’agit tout simplement de donner à chaque famille qui voudra la cultiver pendant cinq ans 160 acres de terre pris dans les millions de terres publiques appartenant au gouvernement fédéral. Ces terres se trouvent toutes dans les territoires nouvellement achetés, annexés ou conquis, dans l’Orégon, le Nouveau-Mexique, la Californie, etc. Ce bill serait un utile instrument de civilisation et aurait pour effet d’étendre rapidement la population dans ces immenses contrées encore incultes et désertes. Cependant il soulève de grandes questions et entre autres celle-ci : c’est que cette concession gratuite ne profiterait en rien à l’Union, qu’elle lui serait même désavantageuse, et qu’elle ne profiterait qu’aux états et aux territoires dans lesquels ces terres seront concédées.

L’affaire importante du moment, c’est toujours l’expédition du Japon, Nous avons eu les lettres officielles du ministre de la marine M. Graham, du secrétaire d’état des affaires étrangères M. Daniel Webster, et la lettre de M. Fillmore à l’empereur du Japon : elles sont conçues en termes modérés et colorent de bons prétextes l’expédition qui se prépare ; mais quelle est la nature des instructions secrètes données au commodore Perry ? Le public prend cette affaire très à cœur et appuie l’expédition de tous ses vœux : il se pourrait que l’expédition allât plus loin qu’on ne pense. « Le commodore Perry ne peut ignorer, écrivait récemment un journal de New-York, qu’il doit vaincre et pénétrer dans l’empire japonais ; mais, s’il se bornait simplement à en faire le tour, qu’il sache qu’il ne doit plus venir montrer sa figure aux États-Unis ! » Depuis le temps où les Carthaginois mettaient en croix leurs généraux vaincus, on n’a pas tenu un pareil langage. Quelques Japonais jetés par la tempête à San-Francisco ont été immédiatement recueillis et traités avec la plus grande hospitalité ; ils s’embarqueront avec l’expédition et seront remis sains et saufs entre les mains du gouvernement impérial. On espère que cette tactique réussira, et que les Japonais, se laissant prendre à cette preuve d’un bon naturel ; voudront bien ouvrir leurs ports. Pendant que les Américains s’apprêtent à cette expédition régulière, les aventuriers de l’Union songent, dit-on, à recommencer leurs expéditions plus qu’irrégulières contre Cuba et même à révolutionner le nord du Mexique. Il en sera très probablement de cette nouvelle aventure comme des précédentes.

La question de la présidence en est toujours au même point : les whigs du sud sont intraitables, et déclarent que le compromis doit être regardé comme définitif. C’est dans ce sens que se sont prononcées les conventions de la Caroline du nord et de la Georgie. La Caroline du sud, cet état qui l’an dernier a mis, par son obstination à demander la séparation, l’Union à deux doigts de sa ruine, a relevé la tête et déclaré qu’elle voulait bien ajourner sa résolution définitive jusqu’au mois de juillet prochain, où les partis auront à s’entendre pour le choix d’un candidat. Si le candidat est hostile au compromis, l’agitation pour la séparation recommencera : elle le déclare. Tout est aussi incertain que par le passé ; cependant, dans les états où les whigs free soilers dominent comme à New-York, l’union des whigs modérés qui portaient M. Fillmore et M. Webster a produit d’heureux résultats, et, dans les élections préliminaires pour le choix des délégués, M. Fillmore a obtenu la majorité. D’un autre côté, les démocrates du sud ont déclaré que leur représentant devrait s’engager formellement à maintenir la loi sur les esclaves fugitifs. Puisse le candidat définitivement élu, whig ou démocrate, être le candidat de l’Union et non le candidat des sectes ! Il n’y a que ce moyen de maintenir la paix et de ne pas livrer à d’incalculables périls l’ambition croissante de la république américaine.

CH. DE MAZADE.




Nous n’avons rien dit encore à nos lecteurs du procès qui nous a été intenté pour la Lettre de M. P. Mérimée sur le procès de M. Libri, insérée dans notre livraison du 15 avril. Quand un homme dans la situation littéraire de M. Mérimée, quand un membre de l’Académie française prenait la parole dans une affaire où se trouve si gravement intéressé un de nos anciens collaborateurs, nous avons cru qu’il n’y avait nul péril pour nous à ouvrir la Revue à cette discussion. Devions-nous supposer qu’on pût attribuer à un homme si étranger par les habitudes de sa vie à toute polémique blessante la pensée d’un outrage à la magistrature ? Ceux qui connaissent les habitudes de la Revue ne pouvaient non plus nous prêter, nous aimions à le croire, une pareille pensée. Dès qu’il sut qu’on lui attribuait une telle intention, l’auteur n’avait même pas hésité à protester par une lettre rendue publique, Quoi qu’il en soit, la justice a prononcé, et le 26 mai le tribunal a condamné l’auteur et la Revue. Il ne nous reste qu’à nous soumettre et à publier le jugement qui nous concerne.

« Attendu que de Mars, gérant de la Revue des Deux Mondes, a publié dans le numéro de ce journal du 15 avril 1852 un article dont Mérimée se reconnaît l’auteur, intitulé Procès de M. Libri, commençant par ces mots : « Vous me priez de dire, » et finissant par ceux-ci : « A Troyes plutôt qu’ailleurs ; »

« Attendu que dans cet article, notamment dans les passages énoncés dans l’ordonnance de la chambre du conseil, Mérimée, en précisant certains faits qu’il déclare être à sa connaissance personnelle, signale les magistrats qui ont pris part à l’instruction de l’affaire Libri comme n’ayant apporté dans l’exercice de leurs fonctions que de l’ignorance, de la légèreté et de l’étourderie ;

« Attendu que l’instruction nouvelle à laquelle il a été procédé a démontré l’inexactitude des faits par lui allégués, soit en ce qui concerne les prétendues irrégularités commises par les magistrats, soit en ce qui concerne les prétendues erreurs de l’acte d’accusation, qu’il qualifie d’œuvre d’imagination rédigée d’après les mêmes principes qu’un roman ou un mélodrame, où l’art, et non la vérité, est la principale affaire ;

« Attendu que si les actes du magistrat comme ceux de tout autre fonctionnaire public appartiennent à la critique, c’est à la condition que cette critique s’exercera avec mesure et convenance ;

« Attendu que tel n’est pas le caractère de la critique à laquelle Mérimée s’est livré ; que l’article incriminé ne saurait donc être considéré comme ne constituant qu’une simple appréciation critique d’actes et de documens émanés de la justice ; qu’examiné dans ses termes, dans sa forme et dans son esprit, il présente évidemment, notamment dans les passages sus-énoncés, tous les élémens constitutifs du délit d’outrage public envers des fonctionnaires de l’ordre judiciaire à raison de leurs fonctions ;

« Attendu que l’article rectificatif que Mérimée a fait paraître dans le numéro de la Revue des Deux Mondes du 1er de ce mois, et les explications qu’il a présentées depuis devant le juge d’instruction, et qu’il a renouvelées et complétées à l’audience, ne peuvent qu’atténuer et non faire disparaître le délit qui lui est reproché ;

« Attendu que de Mars, comme gérant, est légalement responsable des articles qu’il publie ; que d’ailleurs il reconnaît lui-même qu’il a pris connaissance dudit article avant la publication, et qu’il en a même corrigé les épreuves ; que les outrages que cet article renferme n’ont pu lui échapper ; qu’il doit dès-lors subir les conséquences de la publicité qu’il a consenti à lui donner ;

« Attendu que de tout ce qui précède il résulte que de Mars, gérant de la Revue des Deux Mondes, en publiant l’article dont il s’agit, a commis le délit prévu et puni par l’art. 6 de la loi du 25 mars 1822, 59 et 60 du Code pénal ; vu également l’art. 463 du Code pénal en ce qui concerne de Mars ;

Condamne Mérimée à quinze jours d’emprisonnement et à 1, 000 francs d’amende ;

« Condamne de Mars à 200 francs d’amende ;

« Ordonne que le présent jugement sera inséré dans la Revue des Deux Mondes dans le délai et dans les formes prescrits par l’art. 14 du 9 juin 1819 ; « Fixe, en ce qui concerne Mérimée, la durée de la contrainte par corps à une année,

« Et les condamne tous deux solidairement aux dépens. »

Maintenant que nous avons rempli l’obligation que nous a imposée la justice, elle nous permettra d’ajouter, après comme avant le jugement, que nous avons toujours professé le plus grand respect pour la magistrature française, et que jamais nous n’avons eu l’intention de l’offenser. Nous serions désolés qu’on nous pût croire capables de commettre le moindre outrage envers les personnes, à plus forte raison envers les corps constitués.V. de MARS.