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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1849

Chronique n° 412
14 juin 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1849.

Quel état ! quelle ville ! et comme elle expie ces joies frivoles, cette prospérité insolente, cette splendeur des arts et cette paix pleine de plaisirs dont elle avait fini par croire qu’elle s’ennuyait ! La contagion et la guerre civile ! car ce n’était pas assez du fléau que nous envoie la Providence ; il a fallu y joindre le fléau des passions démagogiques ! Chancelant et déjà frappé par la maladie, tout ce peuple est poussé à la guerre civile par des ambitions de club et d’estaminet ; on l’arrache à ses deuils et à ses souffrances pour le jeter dans le crime. Qu’importe à ces hommes long-temps obscurs qui ont ravi le pouvoir par un coup de main, et qui se sentent retomber dans leur néant, que leur importe que le sang coule, ou que la misère vienne hâter les coups de l’épidémie ? Ne faut-il pas qu’ils fassent leur métier d’orgueil et de cupidité ? Ne faut-il pas qu’ils se rachètent du mépris par la terreur ? Que sont-ils, s’ils ne sont pas craints ? que sont-ils, s’ils ne sont pas nos maîtres ? Qui les voudrait pour avocats, s’il y a parmi eux des avocats ? pour médecins, s’il y a des médecins ? pour commandans, s’il y a des officiers ? pour chefs d’atelier, s’il y a des industriels ? pour écrivains, s’il y a des lettrés ? pour ouvriers, s’il y a des ouvriers ? Vous voyez bien qu’ils ne sont bons qu’à être nos maîtres.

Comment s’est faite l’insurrection qu’a si énergiquement et si habilement réprimée le gouvernement ? Il y a là une histoire qui ressemble à bien d’autres M. Ledru-Rollin aura beau être coupable, nous ne prendrons point le change sur lui : il a plus de vanité que d’ambition ; mais la vanité donne l’air d’avoir de l’ambition et de l’audace, surtout dans un gouvernement où les actions commencent par des paroles. Il a donc prononcé à la tribune des paroles audacieuses ; il a appelé aux armes, il a joué avec la poudre. Il est vrai que le lendemain il cherchait à expliquer ses paroles et à leur donner un sens pacifique ; mais les paroles sont ailées, et une fois qu’elles se sont échappées de la prison des dents, elles volent libres et hardies partout où il y a des passions à enflammer, des souffrances à envenimer ; elles volent jusqu’à ce qu’elles aient rencontré l’action. La parole n’est souvent qu’une phrase théâtrale, heureuse de retentir dans les airs et de servir de trompette à la vanité des hommes ; mais l’action est grossière et brutale : elle a le geste impérieux, elle a le choc dur et destructif. La parole se dissipe et s’évanouit, l’action se ramasse et se grossit dans son cours ; elle écrase, ou elle se fait écraser. M. Ledru-Rollin avait crié aux armes ! C’était une phrase peut-être : l’émeute lui a répondu. En vain il a voulu, donner contre-ordre, en vain il a voulu ajourner la révolte jusqu’à son prochain discours : il n’était plus temps, la parole avait rencontré l’action ; elle n’était plus libre. Il a fallu, dit-on, que le tribun se fit le président de la révolte ; il a fallu qu’il assistât à la convention des Arts-et-Métiers ; il a fallu qu’il vît se dresser devant lui les enfans anarchiques et impuissans de sa parole. Terrible entrevue que celle du mot et du fait, quand ils se rencontrent pour la première fois, quand le fait saisit le mot et lui enjoint d’être autre chose qu’un bruit et qu’un son ! Nous ne voulons pas répéter tout ce qui se dit et ce qui se raconte ; nous attendrons l’instruction qui se fera sur la journée du 13 juin et qui en éclaircira tous les détails. Il y a eu des proclamations au peuple signées, dit-on, par cent ou cent trente représentans : quels sont ces représentans ? ont-ils signé ? ont-ils autorisé de leur nom cet appel à la force ? Aujourd’hui à la tribune, ils s’empressaient de dire que non ; nous verrons l’instruction. Il y a eu des protestations dans la garde nationale, et ces protestations ont été signées par des officiers ; il faut savoir ce que voulaient ces officiers, qui se servaient de leur grade, contre la loi et contre l’ordre. Il y a eu une convention qui a délibéré aux Arts-et-Métiers : qui l’a convoquée ? qui s’y est rendu ? Il y a eu des décrets et des mises ; hors la loi : qui a rédigé et signé ces actes ? Il y a eu un gouvernement nommé : quels en étaient les membres ? La société demande justice. Elle a compris une fois de plus qu’il y a dans son sein une tribu vagabonde et audacieuse, une Bohème démagogique qui ne reconnaît ni loi ni règle, qui est toujours prête à mettre à la loterie de la révolte, parce qu’il lui suffit d’un seul gain pour tout emporter. Jeu de dupes, en vérité, que le nôtre, puisque nous sommes condamnés à ne jamais faire une faute, sous peine de tout perdre ; jeu de dupes, parce que leur enjeu n’est rien et que le nôtre est tout ! Il en est ainsi, dira-t-on, dans toutes les guerres. Oui ; mais, dans la guerre, on s’arrange pour réduire à l’impuissance l’ennemi qu’on a vaincu. Chez nous, quand l’ennemi est vaincu, il va tranquillement se réfugier dans les lois et dans les institutions, comme dans une place de sûreté ; il y refait ses forces, et quand il est prêt et qu’il croit nous trouver en défaut, il recommence ses invasions. Rien ne ressemble à la guerre que nous faisaient les Arabes en Afrique comme la guerre que nous fait la démagogie. Nous nous contentons de nous défendre dans nos villes, mais nous ne songeons pas encore à prendre l’offensive. Nous chassons Abd-el-Kader quand, il nous attaque ; nous ne songeons pas encore à l’attaquer et à lui ôter les moyens de nous nuire. Est-ce que la démagogie n’a pas ses places de guerre, ses ravitaillemens, ses soldats réguliers, son organisation ? Est-ce que nous ne savons pas ce qui fait sa puissance et nos dangers ? La guerre d’Afrique, a eu deux phases, sa phase défensive, glorieuse et inefficace ; sa phase offensive, qui a été l’œuvre du maréchal Bugeaud et qui a consolidé notre établissement. Il nous semble que dans la guerre que la civilisation soutient dans Paris, et non plus en Afrique, contre la barbarie, il serait temps aussi de passer de la phase défensive à la phase offensive.

L’offensive que nous demandons, ce n’est point un coup d’état, ce sont des lois de sûreté générale. Nous sommes las de voir qu’il faille tous les six mois, que disons-nous ? toutes les six semaines, sauver la société ; nous sommes tristes de penser qu’il faut toutes les six semaines exposer le sang de nos soldats, et, comme le dit si bien la proclamation du président de la république, changer la France en un camp pour résister aux incursions de l’ennemi. Nous remercions l’armée et la garde nationale, nous remercions le général Changarnier de l’habileté et de la fermeté qu’il a montrées dans la journée d’hier ; mais, en vérité, la vie sociale est trop chère, s’il faut toujours la payer de pareil prix, si elle doit toujours coûter de pareils efforts. Nous ne chicanons pas assurément la reconnaissance que nous devons au général Changarnier, mais nous voulons en ménager les occasions.

Et qu’il nous soit permis, à ce sujet, de citer l’éloge que faisait le maréchal Bugeaud du général Changarnier, le 15 juin 1848, dans une lettre toute familière que nous montrait ce matin un de nos amis : « Je vois avec plaisir tous mes lieutenans d’Afrique avoir des commandemens ; j’en espère beaucoup. Le général Changarnier a un grand parti dans la garde nationale de Paris, où on lui tient compte de l’énergie qu’il a montrée le 16 avril, lorsque le gouvernement provisoire était menacé par la république rouge. Ayez confiance en lui. Changarnier est un homme de résolution et de savoir-faire militaire ; il sait surtout très bien se débrouiller dans les circonstances difficiles. » Ce don de se débrouiller dans les circonstances difficiles, don si précieux dans les généraux que les événemens ont jetés à travers les complications de la vie politique, le maréchal Bugeaud aimait, dès le 15 juin 1848, à le signaler à ses amis dans le général Changarnier, parce qu’il le lui avait reconnu en Afrique ; mais aujourd’hui que l’expérience a donné au général Changarnier l’occasion de témoigner aux yeux de toute la France de ce genre de talent militaire qui décide le plus les journées, nous aimons à rappeler le témoignage du maréchal Bugeaud, et nous croyons en même temps acquitter une partie de notre dette envers le général Changarnier, en évoquant d’une tombe si illustre et si honorée l’hommage que nous devons aux services qu’il a rendus hier à la France. En associant ainsi le nom du maréchal Bugeaud à celui du général Changarnier, nous proclamons combien nous avons perdu, et nous disons aussi ce que nous avons conservé. Nous mêlons une consolation à la douleur publique. La victoire que l’ordre social a remportée hier sous le commandement du général Changarnier, ce sont les plus belles et les plus dignes funérailles que l’armée pût faire au maréchal Bugeaud. Elle a exécuté son testament.

Les horreurs de la guerre civile et les douleurs de l’épidémie, voilà donc le triste entretien de ces derniers jours. Hélas ! la contagion décimait et décime encore Paris. Chaque maison, chaque famille est de près ou de loin atteinte par la mort, et cependant il y a eu un jour où toutes les douleurs privées se sont tues devant une grande douleur publique. La mort du maréchal Bugeaud a fait oublier à chacun de nous ses deuils privés pour ne plus songer qu’au deuil public. Chaque jour, le maréchal Bugeaud devenait plus cher au grand parti de l’ordre social ; chaque jour, il servait de lien plus étroit à tous les hommes qui sont décidés à combattre l’anarchie et à empêcher l’installation permanente de la guerre civile dans nos murs, et voilà qu’il nous est enlevé par le coup le plus soudain et le plus imprévu, enlevé dans sa force, enlevé à son avenir, enlevé à nos espérances ! Et dans quel moment ! Ah ! ce n’est pas seulement de son épée que nous avions besoin, soit sur la frontière de notre pays, soit sur la frontière non moins menacée de l’ordre social ; c’était de sa force et de son autorité morale, c’était de son ascendant chaque jour plus étendu et plus accepté. Nous ne manquons pas de capacités illustres, de courages éprouvés, d’habiletés consommées ; mais les hommes les plus précieux parmi les éminens sont ceux qui réunissent et qui rallient, ceux qui servent de centre et de noyau, les hommes enfin qui rencontrent partout l’assentiment. Voilà dans notre société divisée et morcelée par les opinions et par les passions, voilà les hommes qui nous sont surtout nécessaires. Le maréchal Bugeaud était l’un de ces hommes rares, et ce n’est pas seulement dans l’armée que sa perte fait un vide immense, c’est dans la cité tout entière.

Nous avions besoin d’exprimer nos sentimens de profonde tristesse avant d’arriver aux événemens qui ont rempli cette quinzaine si douloureusement terminée. La mention rapide de ces événemens indiquera, non pas la cause, mais le prétexte de l’insurrection tentée hier par la montagne.

Et d’abord les événemens de Rome. Ces événemens sont le prétexte de l’insurrection de la montagne ; mais ils n’en sont pas la cause. Nous sommes à notre aise pour parler aujourd’hui des affaires de Rome : nous avons approuvé la première pensée de l’expédition, et c’est à cette pensée que le ministère aujourd’hui est revenu.

Si le parti radical daignait étudier quelque chose, il saurait que notre intervention en Italie est réglée, pour ainsi dire, d’avance par notre expédition d’Ancône en 1832. Il y a entre les deux expéditions, entre leurs buts, leurs moyens, leurs effets, une analogie frappante. La première peut et doit servir d’exemple à l’autre, car il y a les mêmes choses à faire et les mêmes choses à éviter, en plus grand cependant, parce que les circonstances sont, soit en bien, soit en mal, plus caractérisées en 1849 qu’en 1832.

En 1832, une révolution s’était faite à Bologne, qui avait déclaré le pape déchu de son pouvoir temporel ; mais cette révolution avait été promptement comprimée par les Autrichiens. C’est la vieille histoire de la démocratie s’exagérant et succombant bientôt devant le despotisme. Il s’agissait de savoir si la France laisserait les états romains sous l’influence de l’Autriche et de la contre-révolution. Il y avait là une question d’indépendance et de liberté. L’indépendance de l’Italie méridionale était menacée par la prépondérance de l’Autriche ; la liberté, ou plutôt les réformes que l’esprit du temps réclamait dans l’administration des états romains, étaient compromises par la victoire de la contre-révolution. Ajoutons que ces deux questions, celle de la liberté et celle de l’indépendance, se tenaient étroitement ; car si l’esprit du temps n’obtenait pas les réformes convenables, il y aurait toujours des révoltes dans les états romains, et s’il y avait toujours des révoltes, l’occupation autrichienne deviendrait permanente. Il fallait donc, pour que les états romains fussent indépendans, que l’administration y fût réformée.

Tel fut le but des négociations engagées à Rome, avec beaucoup d’habileté, par M. Sainte-Aulaire, et de l’expédition d’Ancône. Les négociations visaient aux réformes libérales ; l’expédition d’Ancône compensait l’occupation autrichienne. La France enfin, au lieu d’abandonner l’Italie à ses destinées malheureuses, la France en prenait souci ; elle voulait à Rome une administration libérale et un prince indépendant. Elle négociait pour obtenir l’administration libérale ; elle armait pour soutenir l’indépendance du prince. À l’influence autrichienne elle opposait l’influence française, au principe despotique elle opposait le principe libéral de la révolution de juillet.

La politique de la France en 1849 n’est-elle pas la même qu’en 1832 ? N’a-t-elle pas le même but ? N’y a-t-il pas encore aujourd’hui dans les états romains une question d’indépendance et une question de liberté, l’Autriche à contenir, l’administration romaine à libéraliser ?

Les circonstances sont plus graves aujourd’hui qu’en 1832. Ce n’est pas Bologne qui a déclaré la déchéance temporelle du pape ; c’est Rome elle-même. Rome a poussé la sécularisation jusqu’à la république, c’est-à-dire qu’au lieu d’introduire l’élément laïque dans le gouvernement pontifical, Rome a exclu le pontife suprême lui-même du gouvernement. Nous consentons à laisser de côté, pour le moment, la question de la souveraineté temporelle du pape et de son utilité politique dans l’état de l’église catholique ; nous ne cherchons pas s’il peut y avoir à la fois à Rome une république et le pape ; nous nous demandons seulement s’il peut y avoir à Rome une république, puisque Rome est en Italie, puisque l’Autriche est encore aujourd’hui une puissance italienne, puisque Naples est une monarchie. Or, nous n’hésitons pas à croire, quelle que soit maintenant la résistance momentanée de la république romaine, que Rome ne peut pas être républicaine, parce qu’elle est Italienne. Or, si la république doit être écrasée en Italie par l’Autriche, ne faut-il pas chercher à sauver la liberté des ruines de la république ? Ne sont-ce pas deux choses séparées ? La liberté peut exister sous une autre forme que celle de la république. Et, d’un autre côté, parce que la géographie ne permet pas que la république soit possible à Rome, faut-il que le despotisme seul y soit possible ? Le monde tout entier semble enfermé en ce moment dans ce terrible dilemme que posent les passions extrêmes la république violente ou le despotisme. Ce dilemme est affreux. Il nous déplait partout, et nous n’en voulons pas plus à Rome qu’ailleurs. A Rome surtout et en Italie, il y a pour l’influence de la France ce danger, que le despotisme ne s’y appelle pas le pape ou le grand-duc de Toscane ; il s’appelle l’Autriche.

Nous sommes intervenus en Italie, en 1832, pour empêcher l’extrême liberté et l’extrême despotisme. A cette époque, ces deux extrêmes n’étaient qu’une crainte, un danger qu’il fallait prévenir. Aujourd’hui, le danger est devenu un mal. L’extrême liberté est tout près de ramener l’extrême despotisme. Cet état de crise était-il une raison pour s’abstenir d’agir ? Le gouvernement français ne l’a pas cru : il a suivi en 1849 la politique de 1832, et avec raison, avec à-propos, nous en sommes convaincus. Les échecs et les difficultés n’ont rien changé à notre conviction, parce qu’ils n’ont rien changé non plus à la situation de l’Italie et à la nécessité d’empêcher l’extrême liberté d’être remplacée par l’extrême despotisme.

Non pas que nous craignions du pontife vénéré qui s’est réfugié à Gaëte aucune entreprise de despotisme rétrograde. Pie IX reviendra à Rome avec les mêmes intentions libérales qu’il a montrées pendant son pontificat. Il a des injures à pardonner, il n’a pas de revanches à prendre ; il n’a pas de désaveux à faire ; mais, pour rester libre d’être bienveillant et libéral, il faut que Pie IX puisse s’appuyer sur une puissance libérale : il ne faut pas qu’il n’ait été soutenu que par les puissances despotiques. Notre intervention a pour but de venir en aide aux bons sentimens du pape. C’est une médiation entre le despotisme et la liberté que nous essayons de faire en 1849, comme nous en avons déjà fait une en 1832, et dans cette médiation, nous représentons à la fois les principes libéraux de la France et les sentimens bienveillans de Pie IX.

Toute autre politique nous met à la queue de l’Autriche ou à la queue de M. Mazzini.

Le message du président explique, comme nous venons de le faire, la pensée primitive de l’expédition. D’où vient donc que nous nous en sommes écartés pendant un mois entier, et que nous nous sommes créé de si graves embarras à l’extérieur et à l’intérieur ? Tout tient au vote de l’assemblée constituante du 7 mai et au respect intempestif, selon nous, que le ministère a eu pour ce vote. Si nous gardons pendant long-temps encore la constitution qui nous régit, il faudra ériger en maxime d’état que les votes in extremis des assemblées ne doivent pas engager le gouvernement. Ces votes sont viciés par la mauvaise humeur d’une fin prochaine. Le ministère a eu plus de scrupules qu’il ne devait, et il a voulu faire honneur au vote de l’assemblée constituante. De là l’envoi de M. Lesseps.

Nous ne voulons pas examiner la conduite de M. Lesseps. Nous ne sommes pas du conseil d’état, et de plus, si nous examinions la conduite de M. Lesseps, nous serions forcés de conclure, ce à quoi le conseil d’état n’est pas tenu, chose fort commode. Le conseil d’état de la république jugera M. Lesseps comme le conseil d’état de la monarchie jugeait les évêques dans les appels comme d’abus. Il examinera beaucoup et conclura peu, un peu moins même que l’ancien conseil d’état ne concluait contre les évêques. Nous nous abstenons donc d’apprécier la conduite de M. Lesseps. Nous faisons seulement quelques réflexions qui, au besoin, serviraient à disculper M. Lesseps. Il est parti après le vote de l’assemblée qui enjoignait au gouvernement de ramener l’expédition d’Italie au but qu’elle devait avoir ; il devait appliquer ce vote. Il a pensé que ce vote voulait dire : Négociez avec M. Mazzini. Mais négocier avec M. Mazzini, n’est-ce pas le reconnaître ? La France n’avait pas voulu le reconnaître. Comment faire ? Ce n’est pas tout. Sur quoi fallait-il négocier avec M. Mazzini ? Sur le rétablissement du pape. Telle était la première pensée de l’expédition. Cependant il était vraisemblable que M. Mazzini n’entendrait pas de cette oreille-là, et qu’il ne voudrait pas donner sa démission en faveur du pape. C’est ainsi que, perdant du terrain à chaque entretien avec les plénipotentiaires romains, M. Lesseps est arrivé à reconnaître la république romaine et M. Mazzini, à faire alliance avec le triumvirat romain, à signer enfin la déchéance du pape, c’est-à-dire à faire le contraire de ce que nous avions voulu faire. M. le général Oudinot s’était trompé, selon l’assemblée constituante, en faisant trop la guerre. M. Lesseps se trompait mille fois plus en faisant trop la paix. Ceci indique combien la marche à tenir dans notre expédition était délicate. Elle était même, à vouloir garder tous ces ménagemens, elle était si délicate, qu’elle était impossible. Quand on met un général d’armée et un négociateur à cheval sur une lame de rasoir, il n’est pas extraordinaire qu’ils s’y blessent tous les deux ; seulement l’un se blesse à droite, et l’autre à gauche, Mais cette difficulté des opérations militaires et des négociations diplomatiques en Italie, à quoi tenait-elle ? Ne l’oublions pas : à l’ordre du jour énigmatique du 7 mai. Dans sa mauvaise humeur, l’assemblée constituante avait donné pour instruction au ministère un logogriphe. Il n’était pas tenu de le deviner. Il n’était tenu qu’à la première pensée : offrir aux Romains une transaction, et la leur imposer par la force, s’ils ne l’acceptaient pas. C’est à ce parti que le ministère s’est fixé ; c’est le bon, et nous disons de plus, avec le manifeste du président, que c’est le seul que l’honneur nous conseille.

Après avoir expliqué l’intérêt de la France en Italie et le but de notre expédition à Rome, le message du président indique la gravité des complications qui s’agitent en Allemagne.

Nous avons la même politique au dehors qu’au dedans. Nous croyons hardiment que les affaires du monde ne peuvent être faites que par les modérés. C’est du royaume des cieux qu’il a été dit : Violenti rapiunt illud ; ce n’est pas du royaume de la terre. Les violens ici-bas n’ont que des instans et des minutes de puissance ; les modérés seuls ont de longs règnes. Avec cette conviction, nous cherchons en ce moment même, où la violence semble partout prévaloir en Europe, où les extrêmes seuls semblent possibles, nous cherchons dans chaque pays les chances qui restent à la politique modérée, les chances qui restent à un régime qui ne soit ni l’extrême liberté ni l’extrême despotisme ; car ces deux régimes extrêmes nous semblent également éphémères, également funestes à la société, qu’ils ébranlent par leur avènement comme par leur chute. Voyons donc quelles chances restent en Allemagne à la politique modérée, et essayons de les discerner à travers le tumulte des événemens de Dresde, de Bade et de Francfort.

Nous rattachons avec empressement nos réflexions sur la politique intérieure et extérieure au message du président, parce que ce document témoigne d’un sens ferme et droit, d’un caractère calme et élevé qui raffermit la pensée et la conscience publique à travers l’incertitude des opinions et l’instabilité des événemens, qui sont le grand mal de notre temps. Il nous rend ce que nous risquons le plus de perdre de nos jours, l’espérance et la conviction. Nous ferons même de ce message cet éloge qui paraîtra étrange au premier abord, c’est qu’il croit et fait croire que la diplomatie et la philanthropie sont encore deux choses possibles en France. Il faut expliquer ce que nous voulons dire par ces deux mots.

Nous appelons diplomatie l’action que la France peut encore exercer en Europe. Les étrangers ne comptent qu’avec les pays auxquels la tranquillité intérieure laisse le libre usage de leur puissance. Est-ce encore l’état de la France ? Grave question que doivent se faire tous nos hommes d’état. Les grandes entreprises diplomatiques de Louis XIV sont-elles encore à notre taille ? Beaucoup en doutent. Nous aimons que le président de la république ait plus de confiance. Il croit que la France est encore capable d’avoir une grande diplomatie, c’est-à-dire une action au dehors ; mais il ne confond pas l’action avec l’aventure. « L’état de civilisation en Europe, dit-il avec beaucoup de raison, ne permet de livrer son pays aux hasards d’une collision générale qu’autant qu’on a pour soi d’une manière évidente le droit et la nécessité. Un intérêt secondaire, une raison plus ou moins spécieuse d’influence politique, ne suffisent pas ; il faut qu’une nation comme la nôtre, si elle s’engage dans une lutte colossale, puisse justifier à la face du monde, ou la grandeur de ses succès, ou la grandeur de ses revers. »

De même qu’il croit que la France est encore capable de diplomatie et qu’il détermine avec fermeté le cercle et la portée de la diplomatie ou des guerres que nous pouvons faire, le président croit aussi que nous sommes encore capables de philanthropie ; mais il en détermine également le cercle et la portée. Ne nous y trompons pas en effet : le socialisme a beaucoup discrédité la philanthropie. Beaucoup révoquent en doute l’à-propos de la philanthropie et son efficacité. Croyez-vous, disent-ils, qu’en cherchant à faire le bien des classes laborieuses, vous apaiserez l’envie que leur ont soufflée de détestables sophistes ? Vous ne ferez pas le bonheur des pauvres, parce que le bonheur se mesure sur le désir, et vous ne ferez pas non plus la sécurité des riches. Vous aurez beau donner beaucoup au pauvre ; comme vous retiendrez probablement quelque chose pour vous, il pensera toujours que vous lui retenez tout ce que vous ne lui donnez pas. Depuis le socialisme, tout bienfaiteur n’est qu’un voleur qui restitue la moitié de son vol pour s’assurer l’autre. Doctrines désespérantes que le président de la république réfute par la noble confiance qu’il garde en l’efficacité de la philanthropie ! Il ne fera pas de la philanthropie un prospectus de popularité ; il n’en fait pas un moyen de gouvernement : il en fait un devoir, et il croit que quiconque accomplit fidèlement son devoir a chance de n’être pas trompé dans ses espérances. « Prenons hardiment, dit-il, l’initiative de toutes les améliorations, de toutes les réformes qui peuvent contribuer au bien-être de tous ; et, d’un autre côté, réprimons, par la sévérité des lois devenues nécessaires, les tentatives de désordre et d’anarchie qui prolongent le malaise général. Nous ne bercerons pas le peuple d’illusions et d’utopies qui n’exaltent les imaginations que pour aboutir à la déception et à la misère. Partout où j’apercevrai une idée féconde en résultats pratiques, je la ferai étudier, et si elle est applicable, je vous proposerai de l’appliquer. »

Voilà la bonne philanthropie, parce qu’elle est libre, et parce qu’elle n’est pas hypocrite.

Nous remercions le président de la république de croire que la diplomatie et la philanthropie sont encore possibles en France, et que nous ne sommes pas voués à l’égoïsme au dedans et au dehors. Une nation qui ne peut pas améliorer le sort des populations et qui ne peut pas exercer d’influence au dehors est une nation en train de mourir.

L’assemblée nationale allemande quitte Francfort et va chercher à Stuttgard un séjour qui lui soit plus favorable ou plus sûr. Nos vœux ne la suivent pas dans cette expédition, car c’en est une. Encore une assemblée qui ne sait pas mourir !

L’assemblée nationale allemande va à Stuttgard, parce que le Wurtemberg a reconnu la constitution allemande ; mais il y a un motif plus puissant qui l’appelle à Stuttgard : elle espère y trouver de plus près l’appui de l’Allemagne révolutionnaire. L’assemblée a commencé par être la diète populaire de l’Allemagne. Elle a gardé pendant quelque temps la mission que lui donnait ce titre. Ce n’est que dans ses derniers jours qu’elle est devenue un club, et elle mourra comme un club. Elle partagera le sort de la démagogie de Bade et du Palatinat. Nous lui souhaitions une meilleure fin.

Trois pensées ou trois partis différens ont été en face l’un de l’autre dans les dernières scènes du drame de Francfort : 1° la pensée du parti modéré : cette pensée a cherché encore à se faire jour ; mais elle a été vaincue par les événemens et elle s’est effacée chaque jour davantage dans l’assemblée devant l’impossibilité d’accomplir son œuvre ; 2° la pensée du parti violent : le parti violent n’a pas renoncé à l’unité de l’Allemagne, mais il ne comprend cette unité que sous la forme républicaine, et, pour l’avènement de la république, il ne compte que sur la violence : de là les insurrections de Dresde, de Carlsruhe et du Palatinat ; 3° enfin, la pensée de la Prusse, qui rompt ouvertement avec l’assemblée de Francfort et ne veut tenir de cette assemblée ni son droit à la couronne impériale, ni la constitution de l’Allemagne, mais qui ne rompt pas complètement avec le parti modéré, avec le libéralisme allemand. Aussi a-t-elle rédigé un projet de constitution fédérative pour l’Allemagne. Elle ne renonce pas davantage à la direction de la fédération, non plus sous le titre d’empereur, mais sous un titre plus modeste, tirant au moins cet avantage de l’élection impériale du 28 mars, à Francfort, de pouvoir se désigner comme la directrice de la nouvelle fédération germanique. La politique prussienne peut servir de point de ralliement au parti modéré en Allemagne. Le parti modéré à Francfort n’aura pas réussi dans ses plans chimériques ; mais le parti modéré de Francfort n’est qu’une fraction du parti libéral allemand, et si, dans les nouvelles combinaisons qui se préparent sous l’influence de la Prusse, le parti libéral fait prévaloir les pensées d’ordre et de liberté qui lui sont chères, nous ne prendrons pas l’échec de Francfort pour la défaite du libéralisme allemand ; nous ne croirons pas l’Allemagne vaincue et asservie, et nous nous en féliciterons hautement, car la France a besoin, pour son indépendance, que l’Allemagne soit libre et indépendante.

Les événemens que j’ai à indiquer se rattacheront aisément à ces trois pensées principales : la pensée du parti modéré à Francfort, la pensée du parti violent, la pensée de la Prusse.

L’histoire du parti modéré dans les derniers jours de Francfort est courte et terne. Nous rendons volontiers cette justice au parti modéré de Francfort qu’il a toujours voulu l’unité de l’Allemagne et qu’il n’a voulu que cela. Malheureusement il l’a voulu sous la forme la plus chimérique ; il l’a voulu comme on veut dans un livre, au lieu de vouloir comme on veut dans une assemblée politique, c’est-à-dire selon ce qui est possible et praticable. Les unitaires de Francfort ont toujours cru que l’unité de l’Allemagne était tout entière à créer, que rien ne s’était fait avant eux et que le nouveau monde germanique les avait attendus pour sortir du chaos. Grave erreur : l’unité morale de l’Allemagne existait ; l’unité des douanes et des monnaies se faisait de plus en plus ; l’unité de la législation civile était possible ; la difficulté était l’unité politique ; c’est de ce côté que les unitaires se sont précipités avec ardeur ; ils ont confondu l’unité avec la centralisation, et ils ont voulu créer un empire germanique. Or, pour créer un empire allemand, il fallait détruire l’Autriche, la Prusse, la Saxe, la Bavière, les grands et les petits états, tout ce que l’histoire avait fondé et consacré.

L’inconvénient des buts chimériques, c’est qu’ils conseillent les moyens aventureux. Telle a été la conduite des unitaires modérés à Francfort. A mesure qu’ils ont vu leur utopie favorite devenir plus impossible, ils ont fait plus d’efforts pour la réaliser. C’est ainsi que, n’étant pas d’abord favorables à la Prusse, ils ont nommé le roi de Prusse empereur ; c’est ainsi que, n’étant pas républicains ni amis de la république, ils ont fait dans la constitution de grandes concessions au parti républicain, le tout pour avoir le plaisir de créer un empire germanique. Vains efforts ! le roi de Prusse n’a pas voulu être empereur de nom seulement, et la constitution n’a pas été reconnue par les grands états de l’Allemagne. Point d’empereur et point de constitution, voilà le triste dénoûment de l’œuvre tentée par les unitaires. En même temps, le parti violent, s’applaudissant des échecs du parti modéré, courait hardiment à la république. Que restait-il donc à faire au parti modéré ? C’est en vain qu’un des membres de ce parti, M. Reh, nommé président de l’assemblée nationale, disait le 12 mai : « Nous avons à faire tête aux deux ennemis qui se disputent l’Allemagne, la réaction et l’anarchie… Nous ne devons pas faire une révolution ; non ! nous devons la clore. » Il exprimait par ces paroles, d’une part, la situation, et, de l’autre, les intentions du parti modéré ; mais il n’indiquait pas d’expédient. Il n’y en avait plus, une fois que la Prusse avait, d’une part, refusé la couronne impériale s’il fallait l’accepter avec la constitution, et que l’assemblée constituante, d’autre part, déclarait que la constitution était définitive et immuable. Aussi, le 21 mai, soixante-cinq membres du parti modéré résignèrent leur titre de représentant et quittèrent l’assemblée. Voici comment ils expliquèrent leur démission ; il est bon de citer quelques mots de cette déclaration. Ils indiquent d’abord le refus que la Prusse et les autres grands états de l’Allemagne ont fait de reconnaître la constitution, et, d’un autre côté, les insurrections républicaines qui ont déjà eu lieu. Dans cet état de choses, l’assemblée nationale n’a d’autre alternative que de déchirer, en écartant le pouvoir central actuel, le dernier lien entre tous les gouvernemens et les peuples de l’Allemagne, et d’amener une guerre civile, dont le commencement a ébranlé déjà les bases de l’ordre social, ou de renoncer à la mise en vigueur de la constitution de l’empire… « Les soussignés ont considéré, dans ces deux nécessités, la dernière comme la moins funeste à la patrie ; ils ont acquis la conviction que l’assemblée nationale, maintenant que des pays entiers de l’Allemagne n’y sont plus représentés, ne peut plus rendre d’utiles services à la nation… »

Après la retraite du parti modéré, le parti violent, et ce qui s’appelait l’extrême gauche de l’assemblée de Francfort, poussa tout à l’extrême. Cette assemblée, composée de 650 membres, avait déjà décidé qu’elle pourrait délibérer quand il y aurait seulement 150 membres. Comme la démission des membres du parti modéré réduisait encore le personnel de l’assemblée, elle décida qu’elle pourrait délibérer avec 100 membres seulement. S’exaltant à mesure qu’elle s’épurait, l’assemblée rompit aussi avec l’archiduc Jean, et elle décréta qu’elle se transporterait à Stuttgard. Le parti violent, en effet, ne compte pas beaucoup sur le nord de l’Allemagne : il compte sur le sud-ouest ; c’est là que règne l’esprit révolutionnaire. Il avait tenté un coup dans le nord, la révolte de Dresde et de Leipzig. Si ces deux révoltes avaient réussi, c’en était fait de la royauté en Allemagne. La république était partout proclamée.

Les événemens de Dresde n’ont pas été jugés en France comme ils devaient l’être. On les a considérés comme une insurrection locale, tandis qu’ils faisaient partie d’un plan général de révolution républicaine. Dresde et Leipzig ont toujours été en Allemagne, et sont surtout depuis la guerre de 1813, les champs de bataille des grandes luttes. C’était donc là que la république espérait gagner une grande bataille, et de là marcher sur Berlin. En Bade et dans le Palatinat, les victoires de la démagogie n’ont rien de décisif. Ce qui a fait que les événemens de Dresde ont été mal compris en France, c’est que nous nous étions habitués à croire que les Saxons étaient un peuple doux et éclairé qui aimait son roi. Oui, les Saxons sont un peuple doux et modéré ; mais ce ne sont pas les Saxons qui ont fait la révolution de Dresde, pas plus que ce ne sont les Romains qui ont fait la révolution de Rome. La démagogie a ses condottieri en Allemagne comme en Italie, qui vont combattre partout où la démagogie a un combat à livrer, et qui remplacent le vrai peuple des villes. Ces condottieri prennent habilement dans chaque ville le mot qui répond le plus aux passions populaires. Ainsi, à Dresde, l’insurrection a commencé au nom de l’unité de l’Allemagne c’est le mot, en effet, qui plaît à la foule ; mais sur les barricades qu’on élevait en criant : Vive l’unité de l’Allemagne ! le drapeau rouge était arboré. L’unité de l’Allemagne jouait à Dresde le rôle que la réforme avait joué à Paris le 24 février. Elle servait de prétexte et de drapeau.

Notre siècle a eu long-temps la prétention d’être le siècle de la discussion raisonnable ; mais la force brutale est bien en train de prendre sa revanche, et nous retournons peu à peu au moyen-âge, ou tout au moins au XVIe siècle, au temps où la politique commençait à mêler la controverse des paroles à la force des armes : nouveau témoignage de la ressemblance des fins et des commencemens. Ainsi à Dresde, pour échapper à l’armée que la démagogie pousse contre lui, le roi de Saxe se réfugie à Kœnigstein, une de ces vieilles forteresses féodales que les rois habitaient autrefois, qu’ils avaient quittées pour les palais des grandes villes ou pour les châteaux de plaisance, et qui, de nos jours, redeviennent un abri. En vérité, peut-être nous avons trop fait fi des ressources et des forces de l’ancienne politique. L’ancienne politique croyait aux châteaux forts, aux places de sûreté, à la force offensive et défensive en un mot. Nous avions changé tout cela, et nous croyions aux assemblées, aux délibérations, à la loi ; l’expérience de deux ans doit nous corriger déjà de beaucoup de nos dédains.

L’assemblée de Francfort désirait-elle le succès de la révolte de Dresde ? Assurément la majorité ne la désirait pas ; mais, après la défaite de cette insurrection, la majorité de Francfort se laissa aller à chicaner la répression que la Prusse avait faite de cette révolte. Elle prétendit que la Prusse, n’ayant pas été autorisée par le pouvoir central à marcher sur Dresde révoltée, avait excédé ses droits, c’est-à-dire que le parti qui avait allumé l’incendie se plaignait qu’on l’eût éteint, et il y avait une majorité pour trouver que cette réclamation était légitime.

Ce qui n’a point réussi à Dresde, la démagogie l’essaie aujourd’hui dans le grand-duché de Bade et dans le Palatinat bavarois, Cette tentative échouera comme celle de Dresde, nous l’espérons, et nous sommes forcés de l’espérer quand nous voyons quelles sont les doctrines de la démagogie allemande, quand nous lisons le manifeste de ceux qui s’appellent les démocrates allemands. Ces démocrates sont les réfugiés allemands de la Suisse, ceux qui ont commencé en Suisse dès 1846 la grande campagne du radicalisme contre la liberté, et qui ont étendu peu à peu leurs opérations en Italie, en France, en Allemagne, compromettant partout la liberté sous prétexte de la fonder. « Notre parti, dit ce manifeste, ne fait pas dater la révolution européenne de février 1848, mais de juin. La grande bataille de juin est le jour de naissance de la république rouge, c’est-à-dire de la nôtre. Cette seconde révolution, bien plus puissante que sa devancière, l’a frappée de mort. Le coup de main de février n’a pas d’autre importance historique que d’avoir rendu possible la révolution de juin… La révolution de février devait réussir, parce qu’elle se contentait d’écarter la pierre d’achoppement qui était sur la route ; mais la révolution de juin ne devait pas remporter la victoire dès sa première campagne, parce qu’elle avait pour but de renverser les fondemens mêmes sur lesquels reposent l’état, la religion et la société… Ce n’est qu’après la destruction et la mise en poussière de tout l’ordre social actuel que nous pouvons réaliser les principes de notre parti.

« Nous déclarons que l’état a un pouvoir absolu dans toutes les relations économiques et sociales de l’humanité.

« La transformation de la société doit être fondée sur la transformation de l’éducation et de l’instruction. C’est par là qu’elle doit devenir durable. L’éducation et l’instruction doivent se dépouiller de tout mysticisme religieux. Elles ne doivent tendre qu’à préparer l’homme à vivre avec ses semblables. La religion, qui doit être exclue de la société, doit aussi disparaître de l’ame de l’homme. L’art et la poésie réaliseront l’idéal du vrai, du bon et du beau que la religion met dans le vague des choses d’au-delà. La révolution anéantit complètement la religion, parce que la liberté et le bien-être qu’elle procure aux hommes les dispense d’espérer dans le ciel. »

Voilà la théorie de la révolution de juin, telle que la font, avec un sang-froid, qui semble toucher à la moquerie, les métaphysiciens du radicalisme allemand. Ici la révolution, est ardente et brutale ; là-bas elle est dogmatique. Les uns font, les autres disent. Si j’étais radical, après tout, j’aimerais mieux l’être de France que d’Allemagne.

Nous avons vu quelle avait été l’attitude du parti modéré et du parti violent à Francfort dans les derniers jours de l’assemblée ; voyons maintenant l’attitude de la Prusse.

Comme nous aimons sincèrement l’Allemagne, partout où nous voyons pour l’Allemagne une chance de liberté et d’indépendance, nous nous y tournons avec empressement. C’est là ce qui, en ce moment, nous rend favorables à la politique de la Prusse. Peut-être est-ce encore une illusion. Peut-être la Prusse ne pourra-t-elle pas ce qu’elle veut, ou peut-être même ne veut-elle pas ce qu’elle semble vouloir. Si nous sommes dupes de nos espérances, peu nous importe. Ce qui nous semble difficile encore par le temps qui court, ce n’est pas la défiance et la misanthropie ; elles sont, hélas ! trop naturelles : ce qui nous semble difficile, c’est l’espérance ; nous estimons donc ceux qui espèrent.

On sait comment la Prusse a refusé la couronne impériale et n’a pas voulu reconnaître la constitution on sait comment elle a rompu ouvertement avec l’assemblée de Francfort. Si la Prusse s’en était tenue à cette rupture, sa politique eut été toute négative. Elle aurait nié le libéralisme allemand, nié l’unité possible de l’Allemagne, nié l’esprit du temps dans ce qu’il a de légitime ; elle se serait donnée corps et ame à la réaction exagérée, et, n’ayant pas voulu se laisser médiatiser par la liberté à Francfort, elle se serait laissé médiatiser par le despotisme septentrional. Entre ces deux extrêmes, la Prusse a cherché sa route, et elle en a trouvé une.

Alors même qu’elle refusait de reconnaître la constitution, la Prusse proposait à l’assemblée de Francfort de s’entendre sur les modifications qu’il fallait faire à la constitution elle témoignait ainsi de son adhésion à l’unité de l’Allemagne elle gardait enfin des liens avec le libéralisme allemand. Seulement elle repoussait le libéralisme de Francfort, parce que ce libéralisme se laissait chaque jour davantage entraîner par la démagogie. Ce sentiment n’était point particulier au gouvernement prussien ; l’élite de la nation prussienne le partageait. « Nous aussi, disait la première chambre des états de Berlin dans une circulaire aux électeurs publiée après la dissolution de la seconde chambre, nous aussi nous voulons une Allemagne unie et puissante ; nais nous pensons que cette grande œuvre ne peut réussir que par l’accord et un développement régulier, et non par le renversement violent de tous les rapports établis. »

Au fond, la lutte entre la Prusse et l’assemblée de Francfort était la lutte entre la monarchie et la république. Seulement une bonne partie de l’assemblée ne le savait pas et croyait qu’il s’agissait toujours de la cause de l’unité germanique. C’était là le mot qui était en jeu ; mais sur ce point aussi la Prusse avait une doctrine de transaction ; elle ne répudiait pas absolument l’unité de l’Allemagne, seulement elle ne la concevait pas comme le faisait Francfort. La Réforme allemande, un journal qui, à Berlin, avait pendant long-temps défendu avec talent la cause de l’unité, et qui ne l’avait abandonnée que lorsqu’il avait vu que cette cause devenait celle de la république, la Réforme allemande opposait à l’état unitaire rêvé à Francfort l’état fédératif, et démontrait que cet état constituait l’unité que souhaitait l’Allemagne. Le libéralisme allemand changeait donc peu à peu non pas de pensée, mais de penchant ; il s’éloignait des libéraux de Francfort, parce qu’ils se laissaient duper et entraîner par les républicains, parce qu’ils voulaient une unité trop systématique et trop absolue, parce qu’enfin ils déclaraient que la constitution qu’ils avaient faite était la loi définitive de l’Allemagne. Pour aider à ce mouvement qui se faisait dans l’opinion des libéraux allemands, que fallait-il ? Il fallait leur ouvrir une autre voie, qui les menât au but qu’ils voulaient atteindre ; il fallait faire sous une forme plus praticable et plus douce, et sous une forme monarchique, ce que l’assemblée de Francfort avait fait d’une manière à la fois hautaine et chimérique. C’est à ce moment que la Prusse fit connaître son projet de constitution germanique.

La marche que suivait le gouvernement prussien à l’égard de l’Allemagne, en proposant, de concert avec la Saxe et le Hanovre, son projet de constitution germanique, il l’avait déjà suivie à l’égard de la Prusse elle-même. Il avait, au mois de novembre 1847, substitué une constitution octroyée à la constitution que délibérait l’assemblée de Berlin, et il avait dissous cette assemblée. Cette constitution octroyée avait été peu à peu acceptée par le pays. L’exemple ayant paru bon, l’Autriche avait aussi fait la constitution d’Olmütz, qu’elle avait substituée également à la constitution que faisait l’assemblée de Vienne. Le système des chartes octroyées ayant réussi en Prusse et en Autriche, la Prusse cherche à l’appliquer à l’Allemagne, et remarquons qu’elle l’applique avec beaucoup d’habileté et de ménagemens. Ce n’est pas de la hauteur du droit divin que la Prusse octroie sa charte germanique, non, ce n’est qu’un simple projet qu’elle soumet à l’assentiment des états de l’Allemagne, et surtout ce projet ne fera loi que lorsqu’il aura été adopté par une assemblée nationale. Il y a plus, le projet a conservé toutes les dispositions de la constitution de Francfort « qui n’étaient pas incompatibles avec le bien général. » C’est donc évidemment une transaction que la Prusse a proposée. N’ayant pas pu transiger avec l’assemblée de Francfort comme elle a long-temps cherché à le faire, elle transige avec les libéraux de l’Allemagne. Elle essaie « d’assurer à la fois le maintien de tous les états particuliers avec le développement unitaire des intérêts communs et des besoins nationaux. » Comparez cette modération avec la violence démagogique des débris de l’assemblée de Francfort, et voyez de quel côté doivent être les vœux des amis de l’Allemagne.

Le parti libéral allemand semble vouloir se rallier à la transaction proposée par la Prusse. Les modérés de l’assemblée de Francfort, qui avaient cru devoir se retirer de l’assemblée au nombre de soixante-cinq, comme nous l’avons vu plus haut, penchent vers une conciliation. Ils viennent de prendre un rendez-vous à Gotha pour s’entendre sur la marche à suivre, et ils déclarent loyalement « qu’ils ont appris à connaître de nouveau l’opinion publique dans beaucoup de contrées allemandes. » Ils ne désavouent pas leurs actes politiques, mais ils avouent franchement qu’ils se sont éclairés. C’est un grand acheminement à la réorganisation du parti libéral allemand sous les auspices de la Prusse.

Il nous reste deux mots à dire sur les obstacles que peut rencontrer la politique prussienne et sur l’attitude que la France doit prendre en face de cette politique.

Nous ne parlons pas des obstacles que la démagogie essaie de créer : ces obstacles-là sont les insurrections et les émeutes, et la force décidera ; mais il y a au sein même des gouvernemens à qui la Prusse propose son projet des répugnances et des dissentimens qu’il faut vaincre. La constitution que propose la Prusse paraît encore trop unitaire à quelques états de l’Allemagne ; elle ne respecte pas assez l’autonomie et l’indépendance des états qui feront partie de l’empire allemand. Ainsi, quelques états resteront en dehors de l’empire, et la constitution ; a l’air de s’en accommoder. L’Autriche ne peut pas faire partie de l’empire ; la Bavière ne le veut pas. L’Allemagne se trouvera donc plus que jamais séparée en deux parties, celle du nord et celle du midi ; mais celle du nord formera un tout compacte sous la domination de la Prusse, et le plan que quelques publicistes ombrageux attribuaient fort mal à propos à MM. de Gagern et Welker, quand ils offraient à la Prusse la couronne impériale, celui de faire, comme on le disait, une grande Prusse au lieu d’une grande Allemagne, ce plan est en train de s’accomplir ; car, dans son projet de constitution, la Prusse a la présidence du collége de princes que dirige l’empire. En voyant cette grandeur prochaine de la Prusse, le vieil esprit de l’Autriche semble s’être réveillé dans l’archiduc Jean. La Prusse semblait avoir en vue de substituer partout une idée ou un pouvoir prussien aux idées et aux pouvoirs germaniques de Francfort. Ainsi, à la place de la constitution de Francfort, sa constitution datée de Berlin ; elle voulait de même que l’archiduc Jean résignât ses pouvoirs entre les mains du gouvernement prussien. L’archiduc a résisté ; mais qu’est-ce que le pouvoir central que voudrait encore représenter l’archiduc Jean ? L’assemblée dont émanait ce pouvoir central est partagée en deux moitiés, dont l’une est à Stuttgard et l’autre à Gotha, l’une au midi et l’autre au nord, avec une plus grande distance encore entre les opinions qu’entre les lieux. La résistance de l’archiduc Jean ne nous étonne pas de la part d’un petit-fils de Marie-Thérèse ; cependant ce n’est point cette résistance qui empêchera le succès de la politique prussienne l’obstacle véritable est en Autriche et en Bavière, et la vieille lutte entre l’Allemagne du nord et l’Allemagne du midi est encore prête à recommencer.

Dans cette lutte, que ferons-nous ? Quelle sera, quelle doit être la politique de la France à l’égard de la Prusse ?

La Prusse a toujours été la puissance libérale de l’Allemagne, et, à ce titre, elle a toujours été l’alliée de la France. Nous savons bien que, selon les maximes de l’ancienne politique dont nous sommes loin de faire fi, le principal mérite de la Prusse aux yeux de la France, c’était de faire contre-poids à l’Autriche. Devons-nous encore avoir la même politique, si la Prusse devient plus puissante et si le contre-poids arrive à la prépondérance ? Il y a ici quelques remarques à faire.

D’abord nous ne devons pas craindre l’unité de l’Allemagne. Si cette unité doit rendre l’Allemagne plus puissante, félicitons-nous que le mur qui nous sépare de la Russie s’épaississe et s’affermisse. Mais cette unité ne peut être qu’une unité morale, civile, commerciale et monétaire ; aussitôt qu’elle a voulu devenir une unité politique, l’œuvre a échoué. Nous n’avons donc rien à craindre de toutes les sortes d’unité qui sont possibles en Allemagne, et quant à l’unité politique, elle pourrait nous être dangereuse ; mais elle est impossible. L’expérience de Francfort l’a prouvé.

Nous n’avons donc aucune objection contre l’empire et contre la constitution germaniques que propose la Prusse ; mais nous ne souhaitons pas que cela aille plus loin. Dans le cercle tracé, nous voyons avec plaisir la Prusse redevenir le noyau du libéralisme allemand et lui prêter la force matérielle, en recevant de lui la force morale. Au moment où le libéralisme allait succomber pour s’être trop prêté au contact de la démagogie, nous sommes heureux de le voir se relever et recommencer une nouvelle carrière. Pourtant notre prédilection pour la Prusse libérale ne va pas, jusqu’à souhaiter que la Bavière, Bade et le Wurtemberg s’absorbent et disparaissent dans la Prusse. Il y a dans la bienveillance que l’ancienne France a toujours témoignée aux états secondaires de l’Allemagne une tradition à conserver et à avouer. Dans l’intérêt de l’indépendance européenne, nous souhaitons que la Prusse soit grande et forte, et nous voyons avec plaisir que pour elle en ce moment le meilleur moyen d’être grande et forte, c’est d’être libérale.




Nous avons dit, et nous ne saurions trop redire, que la Russie n’intervient pas dans les affaires d’Autriche avec l’ardeur militaire que l’on est porté à lui supposer sur sa réputation de colosse. Depuis plusieurs mois, l’intervention nous est annoncée chaque matin comme un fait accompli. Si l’on en croyait les récits de certaines feuilles, deux cent mille hommes auraient, de compte fait, débouché par les défilés les plus étroits et les plus abrupts des Karpathes, suivis d’on ne sait quel nombre de bouches à feu. Comme bien on pense, les Magyars n’auraient pas manqué de s’y trouver par des marches fabuleuses et des prodiges d’ubiquité ; les Russes auraient été partout culbutés, écrasés, au point qu’il n’en resterait nulle trace. Aussi a-t-on toutes les peines du monde à rencontrer çà et là le drapeau russe sur le territoire hongrois. C’est l’explication que les Magyars se plaisent à donner de la lenteur avec laquelle s’avance l’armée russe. La vérité est que les Russes n’ont point encore livré d’engagement sérieux, qu’à peine se trouvent-ils aujourd’hui en ligne, et qu’ils n’ont point hâte de s’y mettre. Ce n’est pas sans un effort laborieux et pénible que la Russie tire de son sein les cent cinquante mille hommes qui devraient depuis si long-temps camper sur les bords du Danube, et qui n’y arrivent que par petits corps et pour assister les bras croisés à un échec du nouveau général en chef autrichien. Haynau.

Charles XII rejeté à Bender et Napoléon repoussé de Moscou montrent suffisamment, par ces catastrophes de deux grandes fortunes, combien la Russie est solide sur la défensive. Il n’y a peut-être que la révolution, sortant tout armée du sol, qui puisse avoir raison de la Russie chez elle, et la révolution, qui ne demanderait pas mieux sans doute que de lever la tête, a été par prévoyance entièrement désarmée. La Russie n’est donc attaquable que par une guerre qui permettrait à la Pologne de s’armer, de se soulever et de briser le joug de la conquête. Mais que la Russie franchisse sa frontière, elle perd ses avantages ; c’est à grand’ peine qu’elle a triomphé de la Turquie, en 1828, au moment où cet état, alors chancelant, était en proie aux insurrections, et n’avait pas encore d’armée qui pût remplacer ses janissaires. En 1830, lorsque les gouvernemens absolus projetèrent de former une nouvelle coalition contre la France, la Russie n’offrait que cent, quatre-vingt mille hommes, dont le mouvement fut bientôt, paralysé par l’insurrection polonaise. L’immensité de l’empire, qui n’est point sans, exiger quelque surveillance depuis que les paysans russes entendent chaque jour parler d’abolition des corvées, la guerre du Caucase conduite plus vigoureusement aujourd’hui et plus directement reliée aux intérêts polonais, enfin la Pologne elle-même, qui n’excita jamais plus d’inquiétudes malgré son désarmement, sont d’assez graves sujets de préoccupation pour que la Russie ne vienne point déployer sur la scène européenne une de ces armées fabuleuses que l’imagination magyare a aperçues et vaincues.

Oui, l’armée russe se sent gênée au dehors, et c’est pourquoi elle n’a nulle hâte de s’engager dans l’entreprise gigantesque de rétablir la fortune des vieux cabinets ébranlés. Pourquoi donc la Russie est-elle redoutable, et pourquoi sommes-nous les premiers à nous plaindre, à nous alarmer de son intervention en Autriche ? Parce que, contrairement à l’opinion reçue, si la force matérielle de cette puissance est de beaucoup au-dessous de sa renommée, son influence morale est l’une des plus grandes qu’il y ait dans le monde, et qu’il y a telle circonstance où le czar, avec un mot de libéralisme dans la bouche, peut séduire et entraîner à sa suite toute une race de peuples dont la réunion serait formidable. Quand nous disons que l’empereur de Russie peut associer à ses intérêts des intérêts fort nombreux, nous n’entendons nullement ceux d’une nouvelle sainte-alliance de rois, rendue impossible par la désorganisation de l’Autriche et de la Prusse : nous avons en vue ceux des populations avec lesquelles la Russie a des affinités sous le double aspect de l’ethnographie et de la religion. Le cabinet russe connaît bien ce grand instrument de son ambition : les voyageurs qui ont abordé par quelque côté les pays slaves l’ont vu à l’œuvre, et, bien que le plus sûr moyen de juger imparfaitement la Russie soit de fréquenter le monde officiel de Saint-Pétersbourg, la diplomatie russe, dominée par la force des choses, laisse bien par instans, malgré elle, éclater son secret. On a pu déjà remarquer le mysticisme du manifeste de l’empereur, plein de réticences intelligibles seulement pour les populations slaves. Une indiscrétion habilement calculée a mis en circulation dans les salons diplomatiques de l’Allemagne un document quasi-officiel, qui apporte sur la politique latente du czar, avec de nouvelles considérations mystiques, quelques lumières précieuses et d’une couleur originale. C’est un écrit qui porte le titre de Mémoire présenté à l’empereur Nicolas depuis la révolution de février, par un Russe ; employé supérieur des affaires étrangères. Un ancien diplomate, M. Paul de Bourgoing, l’a recueilli en Allemagne et lui a donné en France la publicité d’un très petit nombre d’exemplaires. Nous y voyons, pour notre part, le manifeste même du panslavisme moscovite et sa formule, sinon précise et nette, du moins esquissée de manière à être reconnaissable. « La Russie, dit le Mémoire, est avant tout l’empire chrétien ; le peuple russe est chrétien non-seulement par l’orthodoxie de ses croyances, mais par quelque chose de plus intime encore que la croyance : il l’est par cette faculté de renoncement et de sacrifice qui est comme le fond de sa nature morale. La révolution est avant tout anti-chrétienne. L’esprit anti-chrétien est l’ame de la révolution : c’est là son caractère propre, essentiel. Les formes qu’elle a nécessairement revêtues, les mots d’ordre qu’elle a tour à tour adoptés, tout, jusqu’à ses violences et ses crimes, n’a été qu’accessoire et accidentel ; mais ce qui ne l’est pas, c’est le principe anti-chrétien qui l’anime, et c’est lui aussi, il faut bien le dire, qui lui a valu sa terrible puissance. Quiconque ne comprend pas cela assiste en aveugle depuis soixante ans au spectacle que le monde lui offre. » Sans adopter dans tous ses points ce jugement, on ne le trouvera peut-être point dénué de profondeur, et n’était que M. de Maistre professait une autre opinion sur l’orthodoxie russe, il n’eût point autrement parlé. Au reste, l’auteur du Mémoire prévient cette objection, et peu s’en faut qu’il n’accuse hautement l’église latine d’impiété flagrante, d’apostasie honteuse, pour avoir, dans une certaine limite, pactisé avec la révolution. Il n’y a qu’un seul gouvernement, que dis-je ? il n’y a qu’un seul homme en Europe qui ait eu l’intelligence de cette situation morale : cet homme, c’est le czar. « C’est, s’écrie le diplomate avec l’accent de la conviction, c’est qu’il y avait heureusement sur le trône de Russie un souverain en qui la pensée russe s’est incarnée, et que, dans l’état actuel du monde, la pensée russe est la seule qui soit placée assez en dehors du milieu révolutionnaire pour pouvoir apprécier sainement les faits qui, s’y produisent. »

Après avoir mis la France au ban des peuples civilisés, c’est à l’Allemagne que s’en prend l’écrivain panslaviste. L’Allemagne a non-seulement le malheur d’être tombée dans une profonde anarchie pour avoir embrassé le principe révolutionnaire ; elle est coupable, elle est ingrate envers la Russie, qui la sauvée en 1814. L’Allemagne en sera punie, car on reconnaîtra bientôt que la seule chance d’unité sérieuse et praticable pour ce pays dépendait nécessairement du système politique qu’il vient d’abandonner, c’est-à-dire du système russe.

D’ailleurs, des questions plus graves vont surgir, de redoutables complications ne tarderont pas à naître sur toute la frontière de l’Allemagne, et c’est ici que le Mémoire, après avoir posé les principes que nous venons d’indiquer, prend sa véritable importance pratique. « On avait oublié, dit-il, qu’au cœur même de cette Allemagne dont on rêve l’unité, il y avait, dans le bassin de la Bohème et dans les pays slaves qui l’entourent, six à sept millions d’hommes pour qui, de génération en génération, depuis des siècles, l’Allemagne n’a pas cessé d’être un seul instant quelque chose de pire qu’un pays étranger pour qui l’Allemand est toujours un ennemi. Tout ce qui reste à la Bohème de vraie vie nationale est dans ses croyances hussites, dans cette protestation toujours vivante de sa nationalité slave opprimée contre l’usurpation de l’église romaine aussi bien que contre la domination allemande. C’est là le lien qui l’unit à tout son passé de lutte et de gloire, et c’est là aussi le chaînon qui pourra rattacher un jour les Tchèques de la Bohème à leurs frères d’Orient. On ne saurait assez insister sur ce point, car ce sont précisément ces réminiscences sympathiques de l’église d’Orient, ce sont ces retours vers la vieille foi dont le hussitisme, dans son temps, n’a été qu’une expression imparfaite et défigurée, qui établissent une différence profonde entre la Pologne et la Bohème, entre la Bohème ne subissant que malgré elle le joug de la communauté occidentale et cette Pologne factieusement catholique, séide fanatique de l’Occident et toujours traître vis-à-vis des siens. » Telle est la thèse soutenue en effet par les panslavistes en matière religieuse. Pour eux, l’église orientale, l’esprit oriental, sont les véritables traditions nationales des peuples slaves. Les premiers essais de leur civilisation, leur avenir, toute leur vie morale, seraient dans le christianisme d’Orient, dont la Russie est le sanctuaire, et le czar le pontife.

Le grand reproche de la propagande russe aux Polonais, aux Croates, aux Dalmates et aux Illyriens, c’est le christianisme latin, c’est l’esprit occidental auquel ils sont liés par leur histoire et par leurs goûts. En revanche, avec quelle tendresse l’écrivain russe ne parle-t-il pas des Slaves orthodoxes de la frontière autrichienne et de la Turquie ! Nous ne résisterons point au plaisir d’une dernière citation, qui nous semble mieux encore qu’aucune autre donner le vrai sens de l’intervention russe en Autriche : « Sur toute cette frontière militaire, composée aux trois quarts de Serbes orthodoxes, il n’y a pas une cabane de colon, au dire même des voyageurs autrichiens, où, à côté du portrait de l’empereur d’Autriche, l’on ne découvre le portrait d’un autre empereur que ces races fidèles s’obstinent à considérer comme le seul légitime. D’ailleurs, pourquoi le dissimuler ? il est peu probable que toutes ces secousses de tremblement de terre qui bouleversent l’Occident s’arrêtent au seuil des pays d’Orient, et comment pourrait-il se faire que dans cette guerre à outrance, dans cette croisade d’impiété que la révolution, déjà maîtresse des trois quarts de l’Europe occidentale, prépare à la Russie, comment pourrait-il se faire que l’Orient chrétien, l’Orient slave et orthodoxe, lui dont la vie est indissolublement liée à la nôtre, ne se trouvât pas entraîné dans la lutte à notre suite ? Et c’est peut-être même par lui que la guerre commencera, car il est à prévoir que toutes ces propagandes qui le travaillent déjà, propagande catholique, propagande révolutionnaire, toutes opposées entre elles, mais réunies dans un sentiment de haine commune contre la Russie, vont maintenant se mettre à l’œuvre avec plus d’ardeur que jamais. On peut être certain qu’elles ne reculeront devant rien pour arriver à leurs fins. Et quel serait, juste ciel ! le sort de toutes ces populations, chrétiennes comme nous, si, en butte, comme elles le sont déjà, à toutes ces influences abominables, la seule autorité qu’elles invoquent dans leurs prières venait à leur faire défaut en un pareil moment ! En un mot, quelle ne serait pas l’horrible confusion où tomberaient ces pays d’Orient aux prises avec la révolution, si le légitime souverain, si l’empereur orthodoxe d’Orient tardait encore long-temps à y apparaître !… » Quoi de plus clair ? Dans la situation mille fois regrettable que l’oppression magyare et l’imprudence du cabinet allemand de Vienne ont faite aux Slaves de Bohème et de Hongrie, l’empereur intervient pour prêter aide et secours à des frères slaves, à des co-religionnaires. Il se présente à eux, non point comme le champion du pouvoir absolu, mais comme le protecteur naturel du principe slave en Autriche, fort heureux que ce principe n’ait pas pu se constituer sans son concours, et fort attentif, par ses lenteurs mêmes, à faire sentir aux Serbes, aux Croates, aux Tchèques, tout le prix de l’appui qu’il leur apporte.

Voilà le péril que craignaient par-dessus tout autre ceux qui voulaient une Autriche constitutionnelle et fédérale, où les Slaves, se suffisant à eux-mêmes, loin de voir dans l’empereur de Russie un allié nécessaire, l’eussent redouté naturellement comme un ennemi. Voilà ce que les libéraux de France n’ont jamais su comprendre, les yeux toujours offusqués par la question d’Italie et les déclamations des Magyars. Le véritable intérêt diplomatique de la France était à Constantinople et à Vienne, où nous devions, s’il eût été nécessaire, sacrifier un peu de l’impatience de nos instincts démocratiques à ce grand calcul de l’équilibre européen mis aujourd’hui en danger par la propagande russe. Oui, le premier intérêt de la France, c’était beaucoup moins de faire éclore des démocraties et des nationalités en serre-chaude que d’écarter, de refouler loin de l’Occident l’action de la Russie. On le pouvait diplomatiquement ; on ne l’a pas voulu. On a donc livré l’Autriche et la Turquie aux Russes ; on leur a jeté une partie des populations slaves dans les bras. C’est pourquoi nous disons que l’on a armé la Russie d’une grande force morale, et c’est pourquoi, sans nous soucier beaucoup de son armée, qui n’est pas aussi redoutable que l’on aime à le dire, nous craignons l’extension de son influence, infiniment plus active et plus puissante qu’on ne le veut croire.

L’Angleterre ne se ressent point à l’intérieur de l’émotion produite en Europe par l’esprit révolutionnaire. Les doctrines des whigs ont pu être quelquefois en contradiction avec celles des tories sur la nécessité de réformer telle ou telle partie de la constitution ; elles ont bien rarement différé sur le principe historique de cette constitution, et aujourd’hui les whigs, les auteurs de la réforme parlementaire de 1832, ne sont pas beaucoup moins empressés que les tories à repousser toute proposition qui aurait pour but de développer cette réforme. La chambre des communes en a récemment donné la preuve à M. Hume. M. Hume demandait 1° l’extension de la franchise électorale, 2° le secret du vote, 3° la triennalité du parlement, 4° une répartition plus équitable dans le nombre des représentans de chaque comté. Il s’est trouvé 82 voix seulement contre 268 pour appuyer cette motion. Ce vote laisse peu d’espoir à quiconque voudrait présentement se faire le patron d’une réforme politique. Non, les idées abstraites, les innovations d’après l’idéal ne sont point la préoccupation de l’Angleterre. Au temps de sa jeunesse, M. Guizot comparait, avec beaucoup de raison, l’Angleterre « à l’aigle qui, les ailes ployées, bâtit, répare, embellit son aire, et néglige de reprendre son vol vers les régions du soleil. » Mais si l’Angleterre n’a point comme nous la prétention de s’être élevée à la contemplation des vérités éternelles et d’avoir renouvelé la tentative de Prométhée pour apporter à l’humanité le feu, la lumière, la vie, la vraie liberté, ce grand pays possède en revanche un sentiment précieux qui nous manque depuis tant d’années, le sentiment de la légalité, le sentiment politique, le dévouement, l’esprit de sacrifice. C’est par ces vertus, au contact desquelles se forment les hommes d’état, que la constitution anglaise, si défectueuse, si injuste soit-elle en tant de points, peut suffire encore à tempérer les exigences politiques du parti radical et à bien gouverner. Or, la meilleure constitution, dit lord John Russell combattant la motion de M. Hume, c’est celle qui peut assurer au pays le meilleur gouvernement.

En réalité, les préoccupations du cabinet whig sont plutôt administratives que politiques. Questions de marine, questions de chemins de fer, questions d’impôts, question éternelle du paupérisme : tel est l’objet principal des débats du parlement. Les questions coloniales ont aussi pris, depuis quelques mois, une grande extension. Après des vicissitudes militaires qui avaient motivé le rappel du vieux général en chef de l’armée des Indes, lord Gough, au profit de celui que l’on est convenu d’appeler le héros du Scinde, sir Charles Napier, le protégé du duc de Wellington, la victoire est revenue sous les drapeaux de lord Gough, et le nouveau général en chef en a pu apprendre en chemin la nouvelle. Cette affaire de ménage disparaît devant l’importance de l’événement : le royaume du Pandjab, objet de tant de convoitise, a été mis, par la défaite des Sykhs, aux mains de l’Angleterre, et elle prétend bien le dominer de fait et de droit, comme elle le dominait déjà par son influence. Le souverain du Pandjab est officiellement exproprié, et l’annexion de ce royaume aux possessions anglaises est proclamée. Les frontières de l’empire britannique en Asie sont donc portées à l’occident jusqu’à l’Indus. Les Afghans eux-mêmes, frappés de découragement à la vue de ce désastre des Sykhs, se sont repliés sur le Caboul, ayant eu pour toute fortune l’avantage de trouver le chemin libre dans leur retraite. Le gain est donc immense, quant à présent, pour l’Angleterre, puisqu’en lui donnant un vaste et riche territoire, la bataille de Goudjerat semble lui assurer la paix du côté des populations qui étaient encore capables de l’inquiéter.

Sur d’autres points de l’empire, les événemens ont moins d’éclat, sans manquer pourtant de gravité. Le mouvement libéral a pris une certaine vigueur dans quelques-unes des colonies, à la Guyane et dans l’Australie, que l’on songe à doter d’une constitution locale et de municipalités.

Au Canada, la rivalité des races, qui tant de fois a été un sujet de discorde, s’est de nouveau envenimée et a amené à la fin d’avril de la part des loyalistes, ou, si l’on veut, des Anglais, un soulèvement que la prudence et la fermeté du gouverneur, lord Elgin, n’ont point encore entièrement paralysé. Sur le premier moment, l’alarme a été grande, le pouvoir législatif a dû subir une sorte de 15 mai, le parlement a été incendié, les insurgés se sont vus quelque temps maîtres du terrain. La force publique a fini par reprendre le dessus ; mais, en cessant d’être violente, l’agitation est devenue constitutionnelle, et paraît devoir se prolonger. Le prétexte de tout ce bruit du parti anglais, c’est justement le vote d’une indemnité en faveur de ceux, pour la plupart Français, qui ont souffert de l’insurrection de 1839. Bien que la majorité du pouvoir législatif appartienne au parti anglais, puisque d’après les chiffres officiels le tiers à peine de la population est français, et que l’égalité des privilèges donne ainsi la prépondérance constitutionnelle à la race anglaise, le bill voté avait reçu la sanction de lord Elgin. Les factieux se sont soulevés au nom de la métropole, comme si ses intérêts eussent été sacrifiés au parti français. Le gouverneur n’en a pas moins tenu bon. Le ministère ne pouvait point le rappeler sans donner raison aux factieux contre les pouvoirs constitutionnels qui ont équitablement et légalement voté l’indemnité. Lord Elgin demeure donc à son poste pour faire respecter la loi. Tout en félicitant le gouvernement anglais de l’impartialité avec laquelle il appuie une politique équitable, on doit reconnaître que la rivalité des races au Canada est une vieille querelle qui ne finira pas de si tôt.

La Grande-Bretagne n’est point seulement la métropole de vastes colonies, elle exerce aussi en d’autres lieux cette sorte de suzeraineté, que l’on appelle en droit des gens protectorat, pouvoir difficile à définir et susceptible de se prêter à tous les abus. Telle est la situation faite à l’Angleterre, à l’égard des îles Ioniennes, par les traités de 1815. La propension naturelle et fatale du protectorat est de se transformer en domination réelle, en pleine souveraineté, de telle façon que protéger équivaut la plupart du temps à humilier, à tenir l’état protégé dans une condition d’impuissance absolue. Vainement les traités auront stipulé de belles garanties, vainement le suzerain aura joint les promesses aux conventions écrites : tout droit qui n’est point appuyé sur la force risque bien d’être un droit illusoire, et dans cette circonstance plus qu’en toute autre. Les îles Ioniennes, en passant sous le protectorat de l’Angleterre, avaient semblé à la hauteur du gouvernement constitutionnel. La vie municipale ancienne et en quelque sorte innée dans cette race hellénique, les rapports directs et suivis des îles avec la civilisation de l’Occident, les préparaient à l’exercice des libertés constitutionnelles. En leur imposant son protectorat, l’Angleterre leur octroya donc une législation politique ; mais c’était une de ces constitutions habilement combinées qui, de la liberté, ne donnent que l’ombre. Point de liberté de la presse, point de liberté électorale. Le sentiment démocratique, excité par le voisinage de la Grèce émancipée, le sentiment national développé peu à peu au contact de toutes les idées qui tendent depuis plusieurs années à l’exalter, ont fini par arracher aux Ioniens des paroles de mécontentement. Ils demandaient non point à secouer le poids gênant du protectorat, mais à participer du moins aux avantages constitutionnels de la puissance protectrice. Une supplique très sensée et très vive, écrite par un jeune avocat de Corfou, M Zambelli, et adressée au comte Grey, avait formulé, dès l’année dernière, les griefs et les vœux de la population ionienne. Le gouvernement a fini par accorder la liberté de la presse. Le pays n’a point tardé à en user : sous le titre significatif de Patris, Corfou a vu naître un journal d’opposition nationale en grec et en français, dont le principal but est aujourd’hui la liberté électorale. Cette dernière liberté ne saurait maintenant se faire long-temps attendre. Il ne faut pas se dissimuler toutefois qu’en accordant de nouvelles franchises aux îles Ioniennes, on leur donne des moyens de développement dont, avec l’ardeur propre à leur race et leur patriotisme hellénique, elles ne manqueront pas de profiter. Elles voudront à bon droit s’associer de plus près à la civilisation naissante et aux destinées politiques du royaume de Grèce, et, si la Grèce prenait plus de force, cela pourrait un jour devenir une grosse question pour l’Angleterre. En attendant, cette grande puissance, tranquille au dedans, malgré la misère des peuples, par la force merveilleuse de ses traditions et de son esprit public, forte au dehors et influente par l’activité, le bon sens, la résolution de sa diplomatie, assiste, sinon avec beaucoup de franchise, au moins sans faiblesse, au spectacle de l’universelle agitation de l’Europe.