Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1893

Chronique n° 1470
14 juillet 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

M. le président du conseil qui, par son discours de Toulouse, avait seulement enfermé les révolutionnaires dans un dilemme, s’est vu forcé d’offrir à quelques-uns d’entre eux une prison plus solide à la suite des troubles parisiens de cette dernière quinzaine.

Pendant qu’à Berlin Guillaume II, inaugurant son nouveau Reichstag, appelait sur les travaux du parlement de l’empire les bénédictions du ciel ; pendant qu’à Londres le prince de Galles mariait son fils et héritier présomptif, au milieu de l’allégresse loyaliste de la Grande-Bretagne, et que M. Gladstone commençait à Westminster l’exécution de l’horaire inflexible dans lequel il a enfermé le vote du home-rule ; tandis qu’à Vienne le parti avancé s’occupait des préparatifs d’un meeting monstre en faveur du suffrage universel ; qu’à Rome M. Giolitti emportait enfin le vote de la loi des banques, où sa majorité avait menacé de se fondre ; et tandis qu’à Madrid enfin M. Sagasta, irrésolu, s’arrêtait à la bifurcation des chemins de la routine et de la réforme, et se demandait avec mélancolie quel serait celui de ses collègues qu’il lui faudrait sacrifier, — pendant ce temps Paris voyait brûler des kiosques et culbuter des omnibus.

Le désordre avait commencé par une manifestation d’étudians, un monôme, puisque ce vocable fait désormais partie de la langue d’un pays libre. Ces jeunes gens, désireux de témoigner, d’une part à M. Bérenger, président de la « ligue contre la licence des rues, » le mépris que cette institution leur inspire, d’autre part à leur camarade, M. Guillaume, la douleur qu’ils avaient ressentie de la condamnation à lui infligée, pour son rôle dans un bal artistique, mais décolleté à profusion — condamnation d’ailleurs bénigne, à 100 francs d’amende, avec application… de la loi Bérenger ; l’honorable sénateur se trouvant adoucir ici les peines qu’il avait requises, — ces jeunes gens avaient parcouru Paris en troupe tumultueuse et agressive. Quelque opinion que l’on professe sur l’utilité pratique de l’association respectable dont M. Bérenger est l’initiateur, il est du moins une « licence des rues » que nul ne saurait admettre : celle en vertu de laquelle les successeurs des « escholiers, » qui rossaient si noblement le guet au temps jadis, se croiraient en droit de « faire des remuemens » dans le Paris de 1893, parce que le tribunal de la Seine froissait leurs convictions esthétiques, en frappant des jeunes personnes dont la supériorité plastique n’avait pu se révéler impunément au monde civilisé.

Les attroupemens ayant continué au quartier Latin, malgré la police chargée de les disperser, il s’ensuivit au café d’Harcourt, entre les agens et les manifestans, une bagarre où chacun se servit des armes qu’il trouvait sous sa main et dans laquelle un consommateur inoffensif reçut une blessure mortelle. Ce déplorable événement fit aussitôt dégénérer en une émeute véritable ce qui n’était au début qu’une rixe sans importance. Dès lors qu’il y avait un cadavre, les professionnels du désordre, les élémens révolutionnaires que toute grande ville renferme dans son sein, sentirent le parti qu’ils en pouvaient tirer ; les journaux radicaux profitèrent de l’incident pour débiter toutes espèces de folies sur la « police assassine ; » et les députés socialistes en profitèrent pour interpeller avec violence le gouvernement, qu’ils rendaient responsable de ce malheur.

Une certaine indécision parut régner, pendant vingt-quatre heures, dans l’administration supérieure de la préfecture, invectivée à outrance parce qu’elle ne savait pas donner des bourrades avec courtoisie, — ce qui proprement revient à demander de nettoyer les écuries d’Augias avec un plumeau. — Les soldats de l’émeute, fortifiés par un de ces badauds imbéciles, que tous les gouvernemens doivent protéger contre eux-mêmes, voyant la faiblesse de la résistance qui leur était opposée, se mirent à frapper des gardiens de la paix et à ébaucher des barricades. Aux environs de l’église Saint-Germain-des-Prés et de l’hôpital de la Charité, où avait été transporté le corps de la victime du café d’Harcourt, les événemens prirent une tournure réellement grave. Grilles d’arbres arrachées, réverbères et bancs brisés, omnibus renversés, pavés amoncelés, coups de revolver, kiosques incendiés, tous les signes ou symptômes d’une révolution commençante se renouvelèrent dans une échauffourée de plusieurs heures. Le soir, une foule hurlante faisait le siège de la préfecture de police ; de lourds projectiles, lancés à toute volée, cassaient les vitres et venaient tomber dans l’intérieur des appartemens, au risque de blesser les personnes qu’ils renfermaient et qui s’enfuyaient affolées ; de véritables béliers battaient furieusement la porte massive, et ce fut seulement lorsqu’elle allait céder qu’on se décida à faire sortir par derrière un groupe d’agens qui réussit à déblayer le terrain.

Ce spectacle odieux n’a pas tardé à faire sur l’opinion publique une impression salutaire : les étudians d’abord, par des déclarations énergiques, émanant de la seule association qui ait quelque titre pour les représenter, tinrent à se dégager hautement de toute promiscuité avec les gredins qui cherchaient à les compromettre ; puis le premier ministre que, dans une circonstance toute récente, — lors des ordres contradictoires donnés au préfet de Seine-et-Oise, M. Bargeton, pour son assistance au banquet Hoche, — nous avions eu le regret de trouver affreusement indécis, et rappelant ce personnage qui


 Changeait de dessein comme on change d’habit ;
Mais il fallait toujours que le dernier se fit,…


se montra cette fois plus déterminé. M. Dupuy tint à la chambre le langage d’un chef de gouvernement ; la chambre tout entière l’entendit. L’opposition de droite, par exemple, tint à honneur de protester ostensiblement contre l’attitude d’un de ses membres, peu au courant de la valeur du silence, qui cherchait à envenimer la question.

Dès le surlendemain la garde républicaine, assistée des troupes de ligne qu’on avait fait soi tir de leurs casernes, circulait librement dans les rues pacifiées. Il avait suffi de l’annonce d’une répression sérieuse, pour que cette portion malsaine, lie ou écume du peuple, rentrât dans le repos, et se séparât de la masse parisienne, à laquelle toute fermentation passagère a pour effet de la mélanger.

Cette première semaine de juillet commandait au pouvoir une attitude d’autant plus ferme, qu’elle coïncidait avec l’expiration du délai d’un mois, donné au comité directeur de la Bourse du travail et aux syndicats y installés, pour se soumettre à la loi. Une pareille mise en demeure, après l’accueil provocateur qu’elle avait reçu des intéressés, n’aurait pu rester lettre morte sans que le gouvernement fût couvert lui-même de confusion à la face de la France. Cependant il était à craindre que les corporations, illégalement constituées, profitassent de l’effervescence ambiante pour créer un courant en leur faveur et amener de nouveaux troubles. Le ministre de l’intérieur avait commencé par leur couper les vivres, en interdisant le paiement de la subvention mensuelle que le conseil municipal allouait à ces syndicats avec les fonds des contribuables parisiens. Il a achevé son œuvre de répression, avec l’approbation de la chambre, en faisant évacuer manu militari le bâtiment de cette Bourse qui n’avait du travail que le nom ; montrant ainsi, quelques jours avant l’anniversaire du 14 juillet, que si la France fête la démolition de la Bastille, pour symboliser en somme l’égalité de tous les Français devant la loi, ce n’était pas avec l’intention d’en rebâtir une autre au profit des grands seigneurs du prolétariat.

Le 6 juillet au soir, il ne restait plus, à l’intérieur de la Bourse du travail, qu’un bivouac de gardiens de la paix, faisant vis-à-vis à un tableau noir, sur lequel les locataires sortans avaient concentré leur doctrine en ces mots :

L’anarchie, c’est le salut !
Vive la révolution !

Il y a ainsi chaque mois, chaque année, sur un point déterminé de l’Europe, dans les monarchies ou dans les républiques, quelque tapage, quelques coups de couteau ou de fusil, dont plusieurs ont une issue funeste. La quinzaine dernière, c’était le tour de la paisible Suisse, patrie classique de la liberté, où la petite affaire de Saint-Imier était suivie des troubles beaucoup plus graves de Berne. Il y a trois mois, c’était en Belgique que l’on échangeait force horions ; il y a un mois, c’était à Prague. L’an dernier, on pillait à Berlin les boulangeries et les boucheries et il fallait déployer des forces militaires. Précédemment, c’était en Angleterre, où les life-guards, il y a quelques années, devaient charger les « inemployés » dans Trafalgar square.

Paris a, du reste, ce privilège de faire plus de bruit chez les autres que les autres n’en font chez lui : c’est ainsi que M. de Manteuffel, l’un des chefs du parti conservateur allemand, voulait bien s’inquiéter à la tribune, il y a huit jours, au cours de la discussion militaire, de ce qu’il appelait « l’impuissance de notre gouvernement à réprimer nos troubles intérieurs. » Peut-être cela tient-il à ce que, la première parmi les grandes nations du continent, la France a proclamé ce dogme redouté de la souveraineté du peuple, qu’elle a depuis violé souvent, quoique le propageant toujours. Mais ce principe même, qui fait aujourd’hui le fond incontesté de notre constitution, est précisément ce qui doit rassurer nos voisins sur l’inanité future de toute violence populacière. Le gouvernement étant forcément chez nous l’expression de la majorité actuelle des citoyens, il s’ensuit que l’émeute ne peut jamais représenter qu’une minorité. Ce sentiment qu’ils ont d’agir exclusivement au nom du pays légal procure aux chefs de l’État une autorité morale extraordinaire ; et c’est au contraire une cause d’extrême faiblesse, pour les mécontens qui seraient tentés d’en appeler aux armes, que de ne pouvoir se recommander de l’opinion publique.

La chambre, qui a consacré quelques heures à ces incidens de la rue, n’en a pas moins commencé et poursuivi avec une fébrile activité la discussion du budget de 1894. Cette hâte était nécessaire pour que le sénat, où la commission des finances a déjà fonctionné officieusement depuis le 1er juillet, fût prêt lui-même en temps utile, de façon que la session soit à peu près terminée vers la fin du présent mois. Si le gouvernement persiste alors à fixer au 20 août la date des élections législatives, il lui restera tout juste les vingt jours de la période réglementaire.

On avait mis quatorze mois, au palais Bourbon, à voter le budget de 1893 ; quatorze jours ont suffi à nos députés pour expédier le budget de 1894. Une fois encore, en matière d’économie, le parlement a pratiqué la vieille maxime orientale, qui consiste à ne jamais faire le jour ce qu’on peut remettre au lendemain. Nous avons aussi vu reparaître dans les deux sortes de journaux, journaux d’opposition, journaux ministériels, les jeans qui pleurent et les jeans qui rient de la question d’argent ; ceux qui voient tout en noir, ceux qui voient tout en rose. Il n’est pas de sujet où le pour et le contre se puissent plus aisément soutenir que celui des finances, parce qu’il n’y a pas un impôt qui ne soit odieux, et pas une dépense qui ne soit utile. À écouter l’orateur qui critique les premiers et vante les secondes, on se sent, devant des argumens si péremptoires, envahi d’une grande bonne volonté de supprimer tous les impôts et d’augmenter toutes les dépenses.

Tiraillés par ces sentimens contraires, les représentans du pays nous gratifient d’un budget qui contient à la fois des impôts nouveaux et des suppressions d’impôts anciens, qui renferme aussi des chapitres de dépenses nouvelles, chapitres dont quelques-uns sont à peine à l’état adulte, et promettent d’avoir un âge mûr coûteux et une vieillesse ruineuse, comme celui des garanties d’intérêts aux chemins de fer. Trois milliards et demi en chiffres ronds (exactement 3,438 millions de francs), tel est le total du prélèvement que fera, dans le cours de l’année prochaine, l’État français sur la bourse française. Si l’on y joint les budgets départementaux et communaux, nous dépassons les quatre milliards. C’est à peu près le sixième de la masse des revenus et des salaires des trente-neuf millions d’habitans de notre pays, que l’on est d’accord pour évaluer à 25 milliards de francs environ par an. Seulement il ne serait pas exact de dire que le Français de 1893 verse, en moyenne, à la collectivité le sixième de ses recettes annuelles ; parce que, d’une part, nul ne peut dire quelle est au juste la répercussion, — ce que les économistes appellent l’incidence, — de l’impôt ; et que, d’autre part, le plus grand nombre de nos impôts directs portent exclusivement sur le capital et que les plus lourds de nos impôts indirects portent sur des objets d’un luxe relatif, sur des jouissances, comme le tabac et l’alcool, et non sur des consommations de première nécessité.

Par suite, l’ouvrier est loin de payer le sixième de son salaire, et le rentier paie beaucoup plus du sixième de son revenu. On a estimé néanmoins, et, selon nous, on a bien fait, qu’il fallait aller plus loin encore dans la voie du dégrèvement des impôts qui pèsent sur les classes les moins fortunées, quitte à rejeter le fardeau sur les autres. Ç’a été l’esprit qui avait dicté la réforme de la taxe des boissons, telle qu’elle a été votée par le sénat, et telle qu’elle aurait dû être adoptée par la chambre, pour être incorporée dans le budget de l’an prochain.

Cette réforme, attendue depuis un demi-siècle et principalement depuis quinze ans, comportait la suppression du droit de détail chez les débitans. Ce droit gothique du XIVe siècle, sur les boissons « vendues à pot et assiette », pèse exclusivement sur les individus qui ne peuvent avoir de provisions chez eux, soit parce qu’ils n’ont pas de chez eux, comme les ouvriers logés en garni, ou de professions nomades ; soit parce qu’ils n’ont pas assez d’argent, de crédit ou de place dans leur logement, pour acheter un fût de vin ou de cidre. Au lieu du droit de circulation de 1 et 2 francs par hectolitre de vin, ces catégories paient 12 pour 100 de la valeur des boissons consommées chez le débitant. Désormais la taxe eût été la même, dans les campagnes ou les petites villes, pour les débitans et pour les particuliers ; elle ne dépassait pas le droit de circulation actuel, qui était maintenu.

Quant au droit d’entrée urbaine, aujourd’hui perçu au profit du trésor sur les boissons hygiéniques, il eût été supprimé purement et simplement dans les villes qui ne perçoivent aucune taxe d’octroi sur ces liquides. Dans les villes qui conservent des taxes municipales de cette nature, — et c’est le plus grand nombre, pour ne pas dire la presque totalité, des 1,519 cités françaises ayant des octrois, — le droit d’entrée eût été réduit de 0,40 à 2 fr. 50 par hectolitre, c’est-à-dire à peu près à la moitié de ce qu’il est aujourd’hui ; et à partir de la mise en vigueur du nouveau régime, les tarifs d’octrois communaux auraient dû être ramenés au même chiffre que ceux des droits attribués à l’État.

La réforme de l’impôt des boissons se trouvait ainsi donner, dans une certaine mesure, satisfaction au vœu de la chambre, qui avait décrété ce printemps la suppression des octrois. Cette abolition d’environ 305 millions de recettes municipales, constituant à peu près les deux tiers des ressources des 36,000 communes françaises, prises en masse, n’aurait pu être opérée aussi brusquement sans danger ; la commission du sénat, chargée d’examiner le projet, s’était montrée formellement hostile à une opération aussi radicale. Elle avait fait remarquer, par exemple, que nos grandes villes sont presque toutes fort endettées, qu’elles ont à servir les intérêts et l’amortissement de lourds emprunts, qui se montent actuellement à 3 milliards 350 millions, sur lesquels la ville de Paris doit, à elle seule, plus de 2 milliards. La période de remboursement variant de vingt à quarante ans, l’avenir est lourdement grevé ; si l’on enlevait à ces municipalités l’ensemble du produit de l’octroi, qui leur permet de faire face aux engagemens qu’elles ont contractés, on peut se demander jusqu’à quel point les taxes directes, par lesquelles on remplacerait cet impôt de consommation locale, en fourniraient l’équivalence.

La réforme partielle, à laquelle le gouvernement et le sénat s’étaient arrêtés, aurait eu déjà sur les finances communales un contre-coup assez sensible, et les eût obligés à chercher, dans de nouvelles contributions, l’équilibre de leur budget. C’est ainsi qu’à Paris la loi nouvelle réduisait de 35 millions environ le produit des taxes sur les boissons hygiéniques (vins, cidres et bières).

Quant à l’État, c’est par un supplément au droit sur l’alcool, porté de 156 à 190 francs l’hectolitre, qu’il entendait boucher, dans ses recettes indirectes, le trou que la détaxe des autres boissons allait créer. Mais, au dernier moment, la chambre a repoussé le projet voté par le sénat, et lui a substitué l’abolition complète des droits perçus sur les boissons hygiéniques ; système d’autant moins praticable en ce moment que la majorité des députés refusaient au gouvernement les ressources nécessaires pour accomplir un semblable dégrèvement. Dès lors la réforme, depuis longtemps promise, sur laquelle le pays était en droit de compter, est tombée dans l’eau, et ne sera vraisemblablement pas incorporée au budget de l’année prochaine. En tout cas, il eût été prudent de n’admettre dans ce budget aucune dépense nouvelle, et même de faire la part du déficit que les résultats de l’exercice en cours, relativement à des prévisions trop optimistes, paraissent nous ménager.

Ce n’est pas là cependant ce qu’on a fait, et l’on doit présumer que le budget de 1894, comme celui de 1893, se soldera en perte. Les défenseurs du budget actuel, et, en première ligne, le ministre des finances un moment démissionnaire, M. Peytral, et le rapporteur-général, qui, par définition, sont des « médecins tant mieux, » font valoir l’unification budgétaire obtenue par la dernière législature. Il est vrai que l’on a fait à peu près disparaître les petits budgets d’à côté, reposant sur ce que M. Henri Germain, dans un discours demeuré célèbre, appelait « le coup des caisses. » Quand on voulait faire une dépense nouvelle, dont on n’avait pas le premier centime, on créait une caisse, — caisse des écoles, des chemins vicinaux, des grands travaux publics ou de liquidation. — Dans cette caisse, on ne mettait rien, puisqu’on n’avait rien ; mais on lui empruntait 300, 400 millions ou davantage. Dès lors, puisqu’elle avait un débiteur solvable, qui n’était autre que l’État, cette caisse devenait riche ; et nous avions ainsi trois ou quatre comptes, toujours en découvert, que l’on réglait de temps à autre au moyen de l’emprunt.

Ces agissemens ont pris fin, mais pas autant qu’on veut bien le dire ; témoin les 80 millions de garanties d’intérêts qui restent cette année en dehors du budget, parce qu’on n’a pas trouvé moyen de les y faire entrer ; témoin les obligations sexennaires que l’on renouvelle ; ce qui ne veut pas dire qu’on augmente la dette flottante, mais ce qui veut dire qu’on ne la rembourse pas. Or une dette flottante, que l’on ne rembourse pas et que l’on n’a aucune intention ni aucun moyen de rembourser, sur des ressources ordinaires et annuelles, ressemble étonnamment à une dette consolidée.

Ce budget même de 1894 ne doit son équilibre qu’à une somme de 40 millions, qui n’est autre chose que le montant probable de dépenses autorisées précédemment, que l’on pourrait faire, que l’on ne fait pas, du moins pour le moment, et que, par un singulier abus de langage que nul particulier n’oserait se permettre dans ses comptes privés, on se croit en droit d’appeler une recette. Tout cela ne veut pas dire que « la banqueroute soit à nos portes, » selon le cliché des esprits chagrins ou des organes de mauvaise foi ; mais les gens de sens rassis sont toutefois en droit de rappeler à ceux qui tiennent les clés du trésor national ce mot d’un surintendant de l’ancien régime que « le moment est venu de régler la dépense sur la recette, n’étant plus du tout moyen de régler la recette sur la dépense. »

C’est ce conseil que va suivre, il faut l’espérer, le congrès des États-Unis, convoqué extraordinairement pour le 7 août, par le président Cleveland, pour abroger la loi Sherman, qui oblige le trésor américain à des achats réguliers d’argent. Grâce à la détestable politique fiscale des républicains, le drainage de l’or a pris, au-delà de l’Atlantique, des proportions inquiétantes. Tous les mois, l’État jette dans la circulation pour 22 millions de francs de papier qu’il émet en échange des lingots d’argent achetés par lui aux mineurs. Le total des « bons de lingots » se monte actuellement à 2 milliards et demi, et est bien loin de valoir cette somme ; puisque le gouvernement achète l’argent au cours commercial, et que ce cours n’a cessé de baisser depuis 1890, où la loi dont il s’agit a été arrachée au congrès par des politiciens aux abois, désireux de se rattacher quatre ou cinq états miniers qui leur échappaient.

L’administration nouvelle, qui n’était nullement responsable de cette loi, désastreuse pour le crédit de la république, avait, depuis plusieurs mois déjà, fait connaître son intention d’en demander le retrait. Si la réunion du congrès, prévue d’abord pour le 1er septembre, est ainsi avancée de trois semaines, nos lecteurs savent quel en a été l’impérieux motif : la suppression de la frappe libre de l’argent aux Indes, et la baisse considérable du métal blanc qui en a été la conséquence. L’unité monétaire des Indes anglaises, où l’or n’existe pour ainsi dire pas dans la circulation, est la roupie d’argent, dont la valeur réelle était, jusqu’aux environs de 1874, de 2 fr. 40 ou 22 pence.

À cette époque survint la baisse, qui n’a cessé depuis de s’accentuer. Cette baisse n’était nullement due à l’adoption, par l’Allemagne, de l’étalon d’or, comme l’ont cru quelques personnes peu au courant de la question. L’étalon d’or, inauguré à Berlin en 1873, et dont on célébrait à Berlin, le 9 juillet dernier, le vingtième anniversaire, avait pour conséquence la démonétisation théorique de 6 millions de kilos d’argent ; mais, en fait, le gouvernement allemand n’a pu se défaire que de la moitié environ de ce stock. Et cette masse de 6 millions de kilos, quand bien même l’Allemagne aurait pu la rejeter, de façon ou d’autre, depuis vingt ans, dans la circulation des autres pays, ne représenterait pas beaucoup plus que la production du métal blanc de la seule année 1892.

La vraie cause de dépréciation de l’argent a été le développement excessif de l’extraction minière depuis un quart ou un tiers de siècle. De 200 millions de francs par an vers 1862, nous voyons la production s’élever à 400 ou 450 millions vers 1872, à 600 millions vers 1882, et à plus d’un milliard en 1892. Voilà le fait capital. L’argent surabonde ; les mines d’où on l’extrait, soit seul, soit associé à quelque autre métal, croissent à la fois en nombre et en puissance.

En Europe, l’Angleterre et l’Allemagne se sont peu ressenties de la baisse, parce qu’elles étaient au régime de l’étalon d’or ; l’Autriche et la Russie ont été également peu éprouvées, parce qu’elles vivaient sous le règne du papier-monnaie. Quant à l’union latine (France, Italie, Belgique et Suisse), elle a amorti le choc en établissant pratiquement l’étalon d’or et en ne gardant qu’un bi-métallisme nominal. Il est, par conséquent, permis de dire qu’aujourd’hui le monde entier compte en or, que l’or est la seule monnaie internationale. Et la preuve, c’est que, dans le changement de valeur des deux métaux, par rapport l’un à l’autre, l’or n’a pas fait prime ; mais que l’argent a perdu un quart, un tiers et jusqu’à la moitié de son prix. Si l’on veut : on a évalué l’argent en monnaie d’or et non pas l’or en monnaie d’argent, comme on l’avait fait en des siècles antérieurs.

Cette situation ira-t-elle en s’aggravant ? Est-elle même définitive ? Rien ne permet de l’affirmer. L’histoire, cette grande école de scepticisme, nous apprend qu’on outre toujours les faits présens et leurs conséquences. Il suffirait, pour rétablir la valeur de l’argent, que des contrées nouvelles, comme l’Afrique, où la vie demeurera longtemps à bon marché, et exigera par suite, dans les transactions journalières, l’emploi d’un métal peu coûteux, fussent ouvertes à la civilisation. Il suffirait aussi que les mines d’or du Cap, qui actuellement ne produisent pas grand’chose, donnassent un rendement plus abondant, pour que l’or perdit de son prix par rapport au métal blanc.

Il est certain que, depuis les temps les plus reculés, on n’a jamais vu entre les deux métaux un écart aussi grand, une proportion aussi défavorable à l’argent. Dans l’antiquité, le kilo d’or ne valut jamais moins de 10 fois, et jamais plus de 13 fois le kilo d’argent. Au moyen âge et jusqu’à l’an 1600, 12 kilos d’argent représentent en moyenne un kilo d’or. Un phénomène analogue à celui auquel nous assistons se produisit sous les règnes d’Henri IV et Louis XIII (1602-1640) où la proportion des deux métaux passa de 11,75 à 14,75. Elle s’était élevée de 1 à 15,50 sous Louis XVI, pour se fixer à peu près à ce taux jusqu’à nos jours. Depuis vingt ans, l’or vaut 18, 20, 22, et, il y a deux semaines, il valut, sur le marché de Londres, jusqu’à trente fois l’argent. C’est dire que notre pièce de 5 francs ne représenterait plus, en or, que 2 fr. 50.

Cette situation préoccupait de longue date le gouvernement anglais, pour les Indes : à tort, selon nous, puisque le régime de la roupie argent, dépréciée en or, offrait moins d’inconvéniens que celui de l’attribution à cette pièce de monnaie d’une valeur légale nouvelle, valeur arbitraire, qui n’était même plus exacte le lendemain du jour où elle était promulguée. Il résulte de cette mesure que la roupie devient comme la pièce de 5 francs de l’union latine ou comme le dollar argent américain, une monnaie partiellement réelle et partiellement fiduciaire, et que l’administration des Indes se trouvera désormais responsable de la différence entre le cours de 16 pence, qu’elle a décrété pour la roupie, et la valeur commerciale de cette monnaie, si elle vient à ne correspondre en or qu’à 12 pence, comme ç’a été un moment le cas.

Tandis que le trésor de Washington se déclare vaincu dans cette lutte insensée contre la force des choses, qu’on lui avait fait entreprendre, le Mexique va rester, seul au monde, le champion convaincu de l’argent ; le ministre des finances de cette république fait annoncer son intention d’augmenter encore la frappe de ce métal, que toutes les nations repoussent, et que ce fonctionnaire déclare, avec un grand sérieux, « être plus rare et plus demandé que jamais. »

L’abrogation de la loi Sherman n’est pas la seule question qui s’impose au congrès des États-Unis. Il aura à s’occuper encore, sinon le mois prochain, du moins dans sa session ordinaire d’automne, de la révision des tarifs de douane dans un sens plus favorable aux échanges internationaux, plusieurs fois promise par le parti démocratique, et que prépare dès à présent le ministre Carliste, assisté de M. David A. Wells, libre-échangiste connu. Une autre réforme devra être celle de la loi des pensions, dont le tiers, paraît-il, est fondé sur des titres frauduleux. L’opinion publique s’est émue d’un état de choses qui a donné matière à de cyniques abus : le Farnham-post de New-York, l’une des associations qui représentent les pensionnés, s’est énergiquement prononcé contre les rentes accordées à des personnes qui ne le méritent pas. Tout individu qui est aujourd’hui malade, même passagèrement, peut, s’il a servi entre 1861 et 1865, fut-ce pendant quelques mois, obtenir, avec quelque habileté, jusqu’à 300 fr. par mois, avec effet rétroactif depuis trente ans. C’est donc un véritable pillage.

Un nouvel examen de la loi Geary sur l’expulsion des Chinois, loi qui porte atteinte aux principes proclamés par les fondateurs de la grande république, enfin la réorganisation de l’administration civile dont M. Cleveland songe à modifier le recrutement, tel est le programme très chargé que le gouvernement et le congrès se proposent de remplir.

Quoiqu’il n’ait pas à résoudre des problèmes aussi compliqués, le parlement de Belgique n’en semble pas moins fort embarrassé jusqu’ici, pour mener à bien la révision constitutionnelle, où l’adoption du suffrage universel, avec vote plural, avait, en avril dernier, marqué une étape décisive. Depuis trois mois bientôt les représentans belges piétinent sur place, sans parvenir à enfanter un sénat. Tous les systèmes connus ont été successivement discutés et repoussés. Il faut, d’un côté, faire œuvre libérale : il ne saurait suffire d’abaisser à 1,500 francs le cens des éligibles, qui est actuellement de 2,100, et d’entr’ouvrir timidement la chambre haute à quelques capacitaires. D’autre part, il convient de ne pas créer deux assemblées absolument identiques, ce qui rendrait les conflits insolubles. Depuis soixante-deux ans les électeurs du sénat ont été les mêmes que les électeurs de la chambre ; sénateurs et députés continueront-ils à avoir le même corps électoral aujourd’hui où, par l’adoption de la proposition Nyssens, l’ancien effectif de 200,000 votans va se trouver augmenté d’un million ? Le chevalier Descamps conseillait de porter à trente-cinq ans l’âge des électeurs du sénat, ce qui eût éliminé 420,000 citoyens, et d’instituer le suffrage à deux degrés. Cette « amputation » du corps électoral a soulevé les protestations d’une partie notable de la presse.

Une autre combinaison consisterait à essayer, avec le suffrage universel pur et simple, la « représentation des intérêts » ou, pour mieux dire, des forces sociales catégorisées. Il nous semble à nous que c’est là un système de cabinet, une machine d’un autre âge, bien qu’elle soit préconisée par des radicaux et des esprits très alertes, comme M. Feron, le député de Bruxelles. Quand on serre de près une semblable formule, on voit combien l’organisation, le dosage de ces forces sociales, qu’il s’agit de mesurer et de parquer, devient difficile. Rien n’est donc fait encore, et il est probable que, pour en finir, on en viendra à l’une de ces transactions, acceptées par tout le monde sans satisfaire absolument personne, ce qui, du reste, est le caractère de toutes les transactions.

Vte G. d’Avenel.