Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1838

Chronique n° 150
14 juillet 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 juillet 1838.

Si le gouvernement représentatif était réellement en danger, comme le disent chaque jour, d’une voix unanime, les quinze ou vingt journaux de toutes couleurs qui composent, à Paris, l’opposition de la presse, ce danger ne serait pas grand. Assurément, les véritables principes du gouvernement représentatif ne peuvent périr lorsqu’ils comptent un si grand nombre de défenseurs. Le ministère est d’ailleurs si faible, de l’aveu même de l’opposition, qu’eût-il les mauvaises pensées qu’on lui prête, ses projets seraient bien impuissans en présence d’une opposition aussi forte ! N’eût-il même fait qu’abandonner momentanément ces principes, le ministère y serait bientôt ramené de force par l’influence de ces clameurs, si écoutées par le pays. Ainsi, de toutes manières, la France peut se tranquilliser. S’il est vrai qu’elle ait un ministère débile, qui s’écarte chaque jour, par excès de faiblesse, de la bonne voie, elle a une opposition vigoureuse, qui, ayant déjà mené les affaires durant toute la session (elle le déclare du moins), ne les abandonnera pas au gouvernement. Puisque l’opposition règne, et puisqu’elle est animée d’un si bon esprit, tout va le mieux du monde. Mais alors de quoi se plaint donc l’opposition ?

C’est un touchant accord. Les doctrinaires déclarent qu’ils n’auront pas de relâche jusqu’à ce qu’ils aient mis à la tête du conseil un président qui présidera réellement, et jusqu’à ce que la majorité parlementaire soit représentée dans le cabinet. Il nous répugne de revenir sans cesse sur les mêmes questions, mais cela n’est pas superflu ; et puisque l’opposition s’obstine à présenter sans cesse le même thème, il faut bien s’obstiner à le renverser. Nous demanderons donc à M. Duvergier de Hauranne et à ses amis, s’ils entendent par l’admission de la majorité aux affaires, le retour au pouvoir de leur parti ; c’est, en d’autres termes, demander si le parti doctrinaire est la majorité de la chambre. Ce parti répondra qu’à l’aide du contre gauche, de l’extrême gauche et des voix légitimistes, il se trouve en majorité. Nous le contesterions encore, et l’histoire de la session nous fournirait plus d’un exemple con- traire ; mais cette assertion fût-elle vraie, s’ensuivrait-il que cette majorité bariolée réunirait les conditions nécessaires pour gouverner le pays ? Nous parlons des conditions parlementaires. Quand une opposition compacte, comme est en Angleterre l’opposition tory, depuis que le radicalisme ne vote plus avec elle, grossit numériquement au point de devenir une majorité, ou simplement même une imposante minorité, il est évident que ses principes l’emportent. Il faut lui ouvrir largement les portes du pouvoir. C’est, dans l’esprit du gouvernement constitutionnel, la voix du pays qui est censée parler. Lui obéir est un devoir ; et quoi qu’on fasse en pareil cas, il est impossible d’écarter des affaires un parti qui se présente de cette façon. Mais c’est un parti. Il n’y a pas d’anarchie dans l’état, et le passage de la domination d’un principe à celle d’un autre principe, s’opère sans secousse. Telle est l’institution, tel est le but du gouvernement représentatif, qui n’est qu’une suite de révolutions paisibles, d’émeutes légales, dont toutes les perturbations sont signalées d’avance, prévues et calculées, afin qu’il n’y ait jamais d’autres secousses dont on ne pourrait pressentir la portée. Un ministère n’a pas besoin d’être attaqué avec la violence que nous voyons aujourd’hui, quand les choses en sont venues à ce point ; c’est là le véritable régime constitutionnel ; mais nous avons eu souvent l’occasion de le dire depuis le commencement de la session qui vient de se clore, une réunion, une cohue de minorités, pourrait-on dire, ne forment pas un parti. C’est là, si l’on veut, une assez forte opposition qui peut entraver les affaires, comme nous l’avons vu, mais ce n’est pas une majorité capable de les prendre et de les diriger. Ainsi le ministère ferait encore plus de mal qu’il ne fait, qu’il faudrait trouver d’autres élémens pour l’abattre. On s’écrie sans cesse qu’il tombera au commencement de la prochaine session ; nous disons, nous, qu’il restera debout, si on l’attaque comme on l’a attaqué dans la session dernière ; non pas qu’on l’ait faiblement attaqué, mais parce que l’opposition a pris une fausse route. Le bon sens du pays ne s’y trompe pas. Aussi l’émotion de la presse de Paris n’a-t-elle pas dépassé les barrières, et il est bon d’avertir les feuilles qui s’évertuent à crier à la ruine des idées constitutionnelles, que leurs discussions sont parfaitement inintelligibles dès la seconde borne militaire, et même, la plupart du temps, dans les faubourgs de Paris.

Nous ne sommes pas de ceux qui crient à l’opposition comme une injure : « Vous n’êtes que des ambitieux ! Vous ne voulez que le pouvoir ! » Les ministres actuels ont été aussi des ambitieux avant que d’être ministres ; eux aussi ils ont voulu le pouvoir. Rien de mieux que cette ambition si l’on y joint un peu d’amour de son pays. Or nous croyons que chacun aime son pays à sa manière ; car le bien du pays est l’intérêt de tous, et l’ambitieux parvenu qui ne ferait pas avec zèle les affaires du pays, dans un gouvernement de publicité comme le nôtre, ferait assurément très mal les siennes. Un jour viendra où l’opposition aura, de son côté, quelque chose de mieux que des injures et des reproches de vénalité à répondre aux écrivains qui défendent les principes du gouvernement. Nous dirons, en attendant, que les adversaires du ministère dans la chambre, n’ont pas avancé la question d’un point par la polémique de cette session dans la chambre et dans la presse, et qu’ils ont donné une grande preuve de faiblesse en se réunissant uniquement pour la défense du principe de la présidence réelle. M. Guizot a-t-il formulé une accusation précise dans ses discours ou dans ses articles durant cette session ? a-t-il fait entendre une autre accusation que celle-ci : « Le pouvoir se rapetisse, l’autorité diminue ! » M. Duvergier de Hauranne a-t-il tenu un autre langage dans son dernier pamphlet ? Dans la lettre écrite depuis au Journal du Cher, l’honorable député a-t-il dit autre chose, et les raisons qu’il donne pour motiver ses attaques contre le ministère sont-elles plus satisfaisantes que les raisons qu’il donne pour s’excuser de l’avoir défendu ? La politique du ministère, selon M. Duvergier de Hauranne, énerve et dissout le gouvernement parlementaire, elle compromet le pouvoir royal, elle désorganise l’administration : toutes choses que le centre gauche disait et écrivait lors du ministère doctrinaire, et que les doctrinaires écrivaient et disaient lors du ministère du 15 avril. Si M. Duvergier de Hauranne disait que lui et ses amis n’appartiennent pas au parti ministériel parce que le ministère a fait l’amnistie, qu’ils blâmaient ; parce qu’il veut garder Alger, parce qu’il a resserré notre alliance avec l’Angleterre, parce qu’il a marché vers les idées du centre gauche, qui étaient en discrédit dans le cabinet du 15 septembre ; nous le concevrions. Si le centre gauche et la gauche disaient qu’ils combattent l’administration actuelle parce qu’elle n’a pas donné assez d’extension à l’amnistie, parce qu’elle n’a pas abrogé les lois de septembre, parce qu’elle s’est réunie à la majorité de la chambre pour repousser toute idée d’intervention en Espagne, nous comprendrions encore ce langage. Mais on se garde bien de parler ainsi dans l’opposition, parce que ce serait se montrer tel qu’on est, et qu’alors chaque fraction de cette grande et unanime réunion d’avis divers s’en irait chacune de son côté, et dériverait vers ses principes. Il est bien plus commode de dire que le pouvoir parlementaire se désorganise, surtout quand on se donne pour le pouvoir parlementaire, et qu’on réclame pour soi les forces qu’on dit abattues et qu’on prétend restaurer.

Voyez aussi ce qui arrive ! Grâce à cette enseigne, tous les mécontens peuvent venir se réfugier sous la même bannière. On a lieu de s’étonner, en vérité, qu’il y ait eu en France une révolution de juillet, quand on se met à lire avec quelque attention la devise de tous ces partis, dont les uns combattent et détruisent le gouvernement, croyant ne s’en prendre qu’aux ministres, et dont les autres n’en veulent qu’au gouvernement, et le frappent en réalité de toutes les attaques qu’ils semblent diriger contre le cabinet. Cette devise est la même pour tous : réalité du gouvernement parlementaire. Les doctrinaires veulent le gouvernement parlementaire. Ils ont combattu pour cela en 1830 (ont-ils combattu ?). Le gouvernement parlementaire, faussé par la restauration, s’était retrouvé au 11 octobre, à l’époque où l’on mettait la capitale en état de siège et où l’on élaborait les lois de septembre. Il existait dans toute sa plénitude quand le ministère soumettait à regret à la chambre le traité des 25,000,000 dus aux Etats-Unis ; quand M. Guizot et ses amis s’apprêtaient, en soupirant, à soutenir la loi d’apanage. Ce gouvernement s’est perdu depuis, il a cessé d’exister depuis l’amnistie, depuis que l’orgueil national se satisfait par la possession définitive de l’Algérie, depuis qu’on a renoncé à la loi de disjonction et à d’autres lois pareilles. Un ministère de récompense à qui le retrouvera !

Le centre gauche veut aussi le gouvernement parlementaire. La partie du centre gauche, qui figure dans l’opposition, n’a, en effet, jamais transigé avec des idées moins absolues ! On ne l’a jamais vue, depuis 1830, appuyant des mesures peu parlementaires comme, par exemple, la loi sur la gendarmerie dans les départemens de l’ouest et la mise en liberté de Mme la duchesse de Berry. N’importe, le centre gauche veut ce qu’on appelle le gouvernement parlementaire quand on n’est pas du gouvernement, et ce qu’on nomme le gouvernement impossible quand on est aux affaires. Au moins est-il juste de dire qu’il l’a toujours demandé en théorie, et c’est en cela surtout qu’il diffère des doctrinaires.

Mais les amateurs, les défenseurs enthousiastes du pur gouvernement parlementaire ne se trouvent pas seulement dans ces deux nuances d’opinions. Les légitimistes, par l’organe de la Gazette ; les républicains, par la voix du National ; les bonapartistes, par leurs publications et proclamations, réclament tous à grands cris ce gouvernement constitutionnel que nous n’avons pas sans nul doute, et qui commencera, pour les uns, à la convocation des états-généraux ; pour les autres, au prochain champ-de-mai ou à la réunion générale des comices populaires. Tout cela s’appelle confusément, pour l’heure présente, le gouvernement et les idées parlementaires ; cet ensemble de vues si conformes, se nomme en masse l’opposition ! C’est là ce qu’on énumère, quand on parle de la majorité de la chambre et de l’opposition des vingt principaux journaux de Paris ! S’il s’agit d’entrer au ministère comme on est entré à l’Hôtel-de-Ville en 1830, pêle-mêle, sauf à se reconnaître et à s’éliminer après, à la bonne heure ! Les doctrinaires ont alors quelque chance, même s’ils arrivent les derniers comme alors. Mais il nous semblait que nous n’en étions plus là, et que les leçons du passé nous avaient appris à tous à procéder avec moins de tumulte à l’arrangement de nos affaires. Il nous semblait qu’après tous ces enseignemens il y avait quelque espoir d’être écouté, en disant à l’opposition, que nous appellerons volontiers l’opposition au ministère : Renoncez à des attaques qui sont puériles de votre part, et qui donnent lieu à des attaques plus sérieuses de la part de l’opposition au gouvernement. S’il est vrai que vos principes soient assez différens de ceux de ce ministère, et qu’ils soient professés par un assez grand nombre pour former une majorité, prouvez-le en disant ces principes. Attaquez le ministère sur des faits. S’il a de coupables complaisances pour une influence extra-parlementaire, faites-le savoir. Cette complaisance se manifeste apparemment par quelques actes ; et vous ne pouvez les ignorer, puisque vous signalez cette complaisance : divulguez les actes. Vous dites que le pouvoir diminue ; en quoi diminue-t-il ? Blâmez-vous la politique extérieure ? Montrez-nous comment elle a failli, et en quelle chose. L’Espagne constitutionnelle est-elle plus en danger par le refus d’intervention qu’elle ne l’était au temps du ministère du 11 octobre ou du 15 avril ? L’alliance anglaise vous semble-t-elle affaiblie par l’ambassade du maréchal Soult ? Trouvez-vous des indices de désunion dans le dernier discours de lord Palmerston, où il reconnaît le droit de la France à s’asseoir d’une manière stable en Afrique ? La question d’Orient se présente. Le pacha d’Egypte veut son indépendance. Son grand âge, dit-il, lui fait une loi de se presser de secouer la suzeraineté de la Porte, dont il ne veut pas mourir le vassal. Que feriez-vous de cette question d’Orient ? De qui prendriez-vous la défense et la protection ? En quoi le ministère péchera-t-il, s’il prend l’un ou l’autre parti ? On est réellement un parti, une opinion, un camp politique, lorsqu’on parle un langage aussi net. On court alors effectivement la chance de saisir le pouvoir ; mais se renfermer dans de vagues généralités, demander le gouvernement représentatif, crier à l’abaissement et au rapetissement, ce n’est rien qu’une tracasserie qui ne mène à rien. Nous nous en rapportons au témoignage du pays tout entier, qui est si tranquille, tandis que l’opposition est si exaltée ; qui vaque tranquillement à ses affaires, qui commerce, qui récolte, qui jouit de sa paix, de son aisance et de sa liberté, tout comme si nous avions le gouvernement parlementaire, la présidence réelle, et tout ce que nous aurons infailliblement, dès que les cinq oppositions réunies auront composé et fait agréer un nouveau ministère de leur façon.

Le procès intenté à M. Laity devant la cour des pairs s’est terminé par une condamnation. La peine prononcée par la cour des pairs est bien rigoureuse. Un jeune homme, un jeune officier, condamné à cinq années de détention, et de plus, pour sa vie entière, à cette serte de détention qu’on nomme surveillance de la police, c’est là sans doute une punition sévère. Mais M. Laity s’était exposé à une punition bien plus rigoureuse encore en prenant, à Strasbourg, les armes contre le gouvernement. Un intérêt réel s’attache à ce jeune officier qui a risqué de la sorte tout son avenir en faveur d’idées qu’il croit généreuses ; mais le ministère a fait son devoir. En traduisant l’accusé devant la cour des pairs, il a usé d’un droit que lui confère la législation. N’est-il pas curieux qu’il soit blâmé par les auteurs même de cette législation ? On parle de gouvernement constitutionnel. Dans sa courte existence politique, M. Laity en a éprouvé les avantages et les inconvéniens d’une manière bien éclatante. Acquitté par le jury quand il était sous le poids d’une accusation de révolte à main armée, acte qu’il ne niait pas, il a été condamné pour avoir publié une brochure dont toute la responsabilité morale ne pèse évidemment pas sur lui. Pour le ministère, il ne pouvait se soustraire à cet acte de vigueur ; et les journaux qui l’ont attaqué ont eu soin de ne parler que de la publication de la brochure, en écartant le fait de la distribution à dix mille exemplaires au peuple et à l’armée. Encore une fois, nous plaignons le condamné, et nous espérons qu’un jour on adoucira sa peine ; mais nous croyons que les esprits impartiaux approuveront le ministère. Nous ne parlons pas de ceux qui, l’accusant sans cesse de faiblesse, encouragent par ces accusations les tentatives du genre de celle qu’il a été forcé de réprimer d’une manière aussi péremptoire.

Si nous blâmions le ministère, ce serait d’un autre procès que de celui de M. Laity. Le journal le Temps avait publié sous la forme dubitative, et comme des bruits de ville, quelques détails sur la délibération de la cour des pairs. Le ministère, en faisant saisir ce journal, en lui intentant un procès au nom des lois de septembre, en usant d’un droit qu’il a incontestablement, a-t-il fait un acte de bonne politique ? Nous ne le croyons pas. Le Temps est un journal modéré, il a défendu le ministère pendant une grande partie de la session, il a servi de tout temps les intérêts de la dynastie actuelle. En 1830, en 1831, le Temps a rendu de véritables services. Est-ce pour de tels journaux qu’a été faite la législation de septembre ? Le Temps a commis, il est vrai, une infraction aux lois de septembre en publiant quelques détails de la délibération de la cour des pairs ; mais mille légères infractions aux lois de septembre n’ont-elles pas été tolérées depuis un an ? D’où vient donc cette rigueur excessive à l’égard du Temps ? Comme il n’est certainement entré dans la pensée d’aucun des ministres de faire sentir en cette occasion, au Temps, qu’il y a plus d’inconvéniens à attaquer le cabinet qu’à le défendre, nous dirons simplement au ministère qu’il a donné lieu à ses adversaires de lui supposer cette pensée. L’article du Temps eût passé inaperçu sans la saisie de ce journal. Cet article ne pouvait blesser ni le ministère, ni la cour des pairs. A quoi tend donc cette saisie ? Si l’on veut procéder logiquement, il faudra saisir, l’un après l’autre, dix journaux de l’opposition, et comme nous pensons que le ministère n’a pas décidé de se soumettre, en frappant la presse, aux sommations d’énergie que lui fait l’opposition, nous sommes persuadés que cette petite mesure de rigueur sera sans suite et sans conséquences de la part du cabinet. Nous n’hésitons pas à ajouter que notre désir est qu’il en soit ainsi devant les tribunaux, et que le Temps soit acquitté. Nous avons assez souvent approuvé les actes du ministère actuel, pour avoir le droit de blâmer, sans être taxés de partialité, ceux qui nous semblent impolitiques, et celui-ci est du nombre. Le ministère actuel est du 15 avril, et non du 6 septembre ; il ne doit pas l’oublier.

L’ordonnance de clôture de la session a été portée aux deux chambres. Le ministère a de grandes affaires à traiter dans l’intervalle des deux sessions, et peut-être d’importans et rigoureux devoirs à remplir sur lui-même. L’opposition, absente avec la chambre, s’est déjà réfugiée dans la presse, dont la vivacité hostile a redoublé depuis peu de temps. Le ministère fera mieux de la combattre, ainsi qu’il l’a déjà fait, par des actes que par des réquisitoires. L’armée doit appeler d’abord l’attention du gouvernement. Elle est brave et instruite, brillante et Adèle, tout le monde le sait ; mais les tentatives qui ont été faites auprès d’elle, demandent un redoublement de vigilance et d’énergie dans ceux qui la dirigent. Au dehors, les questions se pressent. La Navarre essaie de se pacifier et de se purger du parti qui en a fait le centre de ses opérations. Ce serait un beau commencement de session et une excellente réplique aux partisans de l’intervention, qu’un passage du discours du trône où l’on annoncerait la pacification de l’Espagne. Les affaires de Belgique ne tarderont pas à être portées devant la conférence, où le rôle de générosité et de protection auquel est appelée la France, trouvera plus d’une difficulté. En Orient, la déclaration d’indépendance du pacha appelle également le gouvernement français à user de sa prépondérance ; et comme tout se tient, plus les questions se multiplient, plus la nécessité d’être logique les lie les unes aux autres.

Ainsi un cabinet qui s’interposerait, à Alexandrie, pour que le traité de Koniah ne soit pas violé, serait mal venu à exiger, dans la conférence de Londres, la rupture du traité des vingt-quatre articles. Heureusement l’alliance de la France et de l’Angleterre répond à tout. Cette alliance, nous n’en doutons pas, maintiendra la paix en Egypte comme en Hollande, et simplifiera toutes les négociations qui s’ouvrent en ce moment. L’accueil fait au maréchal Soult n’est pas un fait insignifiant. A Saint-Pétersbourg, à Vienne, le maréchal pouvait recevoir un brillant accueil de cour. Cet accueil n’eut rien ajouté à l’éclat de son nom et à l’autorité de sa personne ; mais, à Londres, il n’en est pas ainsi. Le peuple anglais, représenté dans les rues de Londres par sa démocratie, et dans Westminster par son élite aristocratique, a salué, dans la personne du maréchal, les souvenirs de la gloire de la France, souvenirs si odieux aux Anglais, il y a peu de temps, et cet accueil a cimenté l’alliance des deux pays. Dans une lettre très noble, le maréchal Soult a renvoyé avec modestie cet honneur au pays et au roi. C’est, en effet, au pays et au roi que devra profiter cet honneur ; mais le maréchal Soult l’augmentera encore pour lui-même, s’il en retire les moyens de rendre de nouveaux services à ce pays et à ce roi qu’il vient de représenter à Londres, avec tant d’éclat.

La réception du maréchal Soult à Londres et dans les comtés environnans, a fourni de singulières réflexions à quelques journaux. Ces réflexions s’adressent à M. le duc de Nemours, qui devrait, dit-on, être frappé des hommages qui s’adressaient particulièrement au maréchal pendant le séjour du prince à Londres. Il nous a semblé jusqu’alors que, de tous les Français qui se trouvaient à Londres, M. le duc de Nemours devait être le plus flatté de ces applaudissemens et de ces vivats dont on saluait le plus illustre des soutiens de la monarchie de juillet : c’est là, sans nul doute aussi, le sentiment dont le prince a été animé. M. le duc de Nemours a eu le bonheur de voir plusieurs fois le feu de l’ennemi, et c’est un genre de bonheur dont peu de jeunes gens de son âge peuvent se glorifier aujourd’hui. Sa carrière commence, celle du maréchal Soult ne finit pas encore ; mais elle a été longue, et il a été donné à peu de princes et à peu de généraux, même au temps de ces grandes guerres où le maréchal Soult s’est illustré, d’acquérir une renommée aussi haute. Comment donc M. le duc de Nemours pourrait-il être choqué des triomphes bien légitimes du maréchal, que le roi lui-même a préparés en envoyant le duc de Dalmatie à Londres, en qualité de son ambassadeur extraordinaire ? N’a-t-on pas vu, depuis quelques années, les fils du roi rendre hommage, en toute occasion, à cette grande et vieille gloire du maréchal Soult, et se placer à ses côtés dans les instans périlleux où l’énergique soldat de l’empire est allé en personne réprimer la révolte et combattre l’anarchie ? Les écrivains légitimistes qui font de telles réflexions, et qui souffrent au fond, plus que personne, de l’accueil fait à un officier de fortune, à un maréchal sorti des rangs de la révolution, sont ceux qui énuméraient récemment, avec joie, les forces de la Russie, et appelaient le Nord à venir rétablir l’ordre en France. Il est donc assez naturel qu’ils ne puissent bien juger des sentimens d’un jeune prince français à la vue de l’enthousiasme que produit parmi les étrangers un soldat de la France.

D’autres feuilles, d’un parti opposé, ont reproduit une prétendue circulaire du ministre de l’intérieur, au sujet de la gendarmerie départementale, d’après cette pièce, la gendarmerie serait chargée de surveiller la presse, de réprimer ses délits, et de faire en quelque sorte l’office du procureur du roi. Le ministre de l’intérieur s’est hâté de faire démentir ces allégations ; il eut suffi, pour toute réponse, d’envoyer aux journaux en question les circulaires véritables de M. de Montalivet, et entre autres l’excellente circulaire sur les prisons, qu’il vient d’adresser aux préfets des départemens, pièce qui montre assez dans quel esprit il dirige son administration. Cette instruction prescrit les soins les plus minutieux à l’égard du régime des prisons ; elle oblige les préfets à visiter les prisons plus d’une fois par an ; elle impose des inspections encore plus fréquentes aux maires, et admoneste ceux qui ne paraissent pas mensuellement dans les maisons de détention. Il est impossible de provoquer avec plus de sollicitude des changemens favorables dans cette partie de l’administration, et tous les termes de cette circulaire, œuvre d’une philanthropie éclairée, font un véritable honneur à M. de Montalivet. De tels actes rempliront bien l’intervalle d’une session, et préparent la loi sur les prisons que le ministère se propose de présenter au commencement de la session prochaine.


F. BULOZ
LETTRES

SUR LA SITUATION EXTERIEURE.




I


Monsieur,

La politique parait destinée à ne rien perdre de son activité pendant l’intervalle qui doit séparer les deux sessions. Mais cette activité changera de but et de caractère ; elle s’exercera dans une autre sphère et sur un théâtre différent. Deux questions de la plus haute importance, qui se sont réveillées en même temps, occuperont le ministère, plus maître de ses mouvemens en l’absence des chambres, et rendu à toute la liberté dont il a besoin, pour se livrer plus complètement à l’étude silencieuse et à la froide discussion des intérêts qu’elles mettent en jeu. C’est de la question d’Orient et de la question belge que je veux parler. Quand le ministère, dans l’affaire de la conversion, opposait à l’impatience des partisans de cette mesure et de son exécution immédiate, des raisons d’inopportunité qu’il aurait pu indiquer avec moins de réserve, la mauvaise foi des partis refusait d’en tenir compte. On affectait de n’en pas croire ses plus solennelles assurances ; on feignait une confiance toute nouvelle dans le maintien d’une sécurité que jusqu’alors on avait si souvent représentée comme mensongère et précaire ; on renonçait, pour un moment, à évoquer le fantôme des coalitions du Nord ; on ne voulait voir, dans l’état de l’Europe, que garanties de paix, que promesses de calme et de stabilité. Du ministère ou de l’opposition, qui était le plus sincère dans son langage ? De quel côté se trouvaient la vérité, la raison, la juste appréciation des chances prochaines de l’avenir. Ce n’est pas que nous voulions, à notre tour, rien exagérer en sens contraire. Nous n’irons pas ainsi parler d’avance le langage que s’apprête à tenir l’opposition. Nous laisserons l’exagération du danger à ceux qui ont exagéré la sécurité ; car on ne manquera sans doute pas maintenant d’annoncer tous les jours la guerre pour le lendemain, et d’exploiter tous les incidens, toutes les phases que les deux questions récemment soulevées ont encore à traverser, pour accuser le gouvernement d’imprévoyance, pour représenter le système de la paix comme à la veille de sa chute, et toutes les hostilités dont on avait conjuré l’explosion comme prêtes à éclater contre la France. Nous essaierons, pour notre compte, de garder l’équilibre entre des craintes prématurées et une confiance imprudente que l’état des affaires ne justifie pas suffisamment, envisageant la situation avec calme et donnant beaucoup aux puissans motifs qui, à travers tant de complications, ont maintenu la paix générale jusqu’à ce jour, sans méconnaître les dangers que pourraient lui faire courir des intérêts rivaux et des passions vainement contenues pendant quelques années, si l’on ne parvenait à concilier les uns et à réfréner les autres.

La conférence de Londres est sur le point de reprendre sa difficile et pénible tâche pour l’arrangement de la question hollando-belge. Voyons d’abord au juste dans quel état elle doit la retrouver après une aussi longue interruption de ses travaux. Les relations actuelles de la Belgique et de la Hollande reposent sur une convention, celle du 21 mai 1833, qui n’est à vrai dire qu’un armistice d’une durée indéfinie, qui n’a point reconnu de droits, qui n’a constaté qu’un fait, et par laquelle la Hollande s’est engagée à respecter ce fait, comme la Belgique à ne point en dépasser les limites. Sous le rapport du droit, il n’y a donc pas autre chose entre la Belgique et la Hollande ; il n’y a donc pas d’autres engagemens qui soient communs aux deux états. La Belgique, il est vrai, a signé un traité, mais seulement avec les puissances qui se sont portées arbitres du différend ; la Hollande, au contraire, n’a contracté d’engagement ni avec l’Europe, ni avec la Belgique ; la Belgique et l’Europe ne connaissent d’elle que des protestations multipliées contre l’ensemble du traité des 24 articles. Voilà pour les relations des deux parties principales, et nous allons tout à l’heure déduire les conséquences de cet état de choses. A l’égard des autres parties intéressées, la démarche même du roi de Hollande prouve qu’il a obtenu le consentement de ses agnats de la maison de Nassau à l’échange d’une portion du Luxembourg contre la portion cédée du Limbourg, et que pour indemniser la confédération germanique, il s’est enfin résigné lui-même à fédéraliser le Limbourg, destiné à devenir hollandais, moins la place de Maestricht, et il est encore permis de supposer qu’il s’est assuré éventuellement de l’adhésion de la diète de Francfort à ces dernières combinaisons territoriales. Cette autre face de la question est aussi très grave, et il en découle immédiatement des conséquences de la nature la plus sérieuse.

Disons-le tout de suite ici. Ce n’est pas du tout, comme on l’a prétendu, un malheur pour la Belgique que le traité des 24 articles ne contienne pas une clause fixant un délai de rigueur, passé lequel ce traité ne serait plus valable, s’il n’était pas accepté par la Hollande : à moins que cette annulation n’ait dû concerner que la Hollande seule, et que toutes les grandes puissances européennes aient dû rester liées par leur ratification. Car si l’on avait posé dans un article additionnel que le défaut d’acceptation de la Hollande annulerait tout simplement le traité, l’existence nationale de la Belgique, l’état belge, dans le droit des gens européen, eussent été remis en question ; et la Hollande, n’accédant pas au traité, aurait infailliblement conservé, aux yeux de certaines puissances, des droits que maintenant elle n’a plus la faculté d’invoquer vis-à-vis d’elles. En un mot, il y a un royaume et un roi de Belgique pour la Prusse, pour l’Autriche et même pour la Russie, tandis que dans l’autre hypothèse, il n’y aurait très probablement pour ces trois cours que des provinces méridionales et un prince Léopold à leur tête, comme on s’exprime officiellement à La Haye.

Si nous examinons maintenant quelles ont été les conséquences de ce défaut d’engagemens communs entre la Belgique et la Hollande sur le fond du droit, nous trouverons que la première a aussitôt annulé de fait les sacrifices auxquels elle avait consenti en signant le traité des 24 articles. Et en voyant ce que la Belgique a fait et ce que l’Europe a laissé faire, on est conduit à se demander si les cabinets, fatigués de négociations, n’ont pas volontairement fermé les yeux sur les difficultés qu’ils se préparaient pour l’avenir avec une pareille indifférence. En effet, comment la Belgique a-t-elle agi ? Elle s’était constituée en 1830, avant toute négociation, en dehors du droit diplomatique. En 1831, après diverses négociations, son existence est régularisée, elle est consacrée diplomatiquement ; le nouveau royaume, reconnu par l’Europe, mais reconnu sans la moitié du Limbourg et sans la moitié du Luxembourg, entre officiellement dans le système des états européens. Cependant la Belgique demeure organisée, après le traité, comme elle l’était avant le traité. Sa souveraineté continue à s’exercer tout entière sur des portions de territoire dont, à cette époque, et au moins pendant les premiers temps qui ont suivi son adhésion au traité du 15 novembre, elle devait être avec tristesse, mais avec une résignation sérieuse, disposée à se détacher. Il y a plus : aucun acte de sa part n’annonce aux habitans de ces provinces que le gouvernement qui reste chargé de leur administration ne considère cette situation que comme provisoire. Rien n’indique le désir ou la prévision d’un changement prochain, quoique ce changement dût mettre le dernier sceau à la formation de l’état belge et à sa complète reconnaissance par l’Europe ; rien n’est calculé pour disposer ces provinces à leur séparation d’avec la Belgique, et pour les empêcher de se croire indissolublement liées à ses destinées. Tout, au contraire, semble annoncer que la Belgique a cessé de regarder comme obligatoire le traité des 24 articles ; tout conseille aux populations du Limbourg et du Luxembourg de n’en tenir aucun compte ; tout invite les divers élémens de la nationalité belge à resserrer leurs liens, comme si la Belgique elle-même et son roi n’en avaient pas de bonne foi sacrifié une partie pour conserver le reste. On croirait enfin, et peut-être aurait-on raison de croire, que le gouvernement belge a multiplié les obstacles à dessein, pour rendre un jour impossible l’exécution des pénibles engagemens qu’il a été forcé de contracter. L’évènement permettra seul de juger si ce calcul aura été heureux et sage. C’est donc seulement envers les puissances qui ont pris part à la conférence de Londres, comme signataires des traités de Vienne, que la Belgique est engagée. Mais quel est son titre auprès d’elles, si ce n’est le traité des 24 articles, et quels motifs invoquerait-elle aujourd’hui pour ne le point exécuter ? En ce qui les concerne, elles ont exécuté le traité. Deux de ces puissances ont même activement concouru, avec le consentement au moins tacite des autres, à effectuer la libération de son territoire ; elles l’ont reconnue et l’ont fait reconnaître de presque toute l’Europe : elles ont conclu avec elle des conventions, des alliances ; elles ont établi divers rapports entre leurs intérêts matériels et les siens, dans la forme ordinaire des relations internationales. Il est vrai qu’elles n’ont pas fait exécuter tout le traité du 15 novembre 1831 par la Hollande, comme elles s’y étaient engagées ; mais cette inexécution n’a porté préjudice à la Belgique en rien de fondamental. Tous les droits qui lui avaient été garantis sont intacts ; sa nationalité, dans les limites acceptées par elle, est restée inviolable. L’espèce d’incertitude que la non-acceptation du traité par la Hollande a pu entretenir, n’a d’ailleurs influé en rien sur la prospérité du nouvel état, qui a pris, au milieu de cette incertitude même, un essor inespéré. Commerce, industrie, manufactures, mouvement de la population, progrès matériels de toute nature, rien n’en a souffert, rien n’a été ni ralenti, ni entravé. Il est vrai encore, et c’est la seule ombre au tableau, que la Belgique, constituée neutre, s’est crue néanmoins obligée d’entretenir sous les armes, depuis 1881 jusqu’à présent, une armée considérable, hors de proportion avec ses ressources, le nombre de ses habitans et ses besoins ordinaires. Mais cela se résout en une question d’argent, et il n’est pas douteux que les arrérages accumulés de la dette ne doivent lui être abandonnés en dédommagement. Nous irons tout à l’heure plus loin sur ce chapitre.

Vous aurez sûrement remarqué, monsieur, que dans tout ce que je viens de dire, je pars du traité des vingt-quatre articles, je prends toujours ce traité pour base ; et le moyen, s’il vous plaît, que cela ne soit pas ainsi, dans l’intérêt même de la Belgique. Car elle ne voudrait pas apparemment que les choses fussent remises exactement dans l’état où elles se trouvaient avant le traité et avant l’incomplète exécution qu’il a reçue de la part de la France, par la délivrance d’Anvers. Lors du traité de Campo-Formio, le général de l’armée d’Italie pouvait s’écrier que la république française n’avait pas besoin d’être reconnue. Mais la Belgique, tandis que l’Europe traitait d’elle à Londres sans elle, ne pouvait en dire autant, et ce traité qu’elle rejette aujourd’hui lui a valu en Europe ce que la campagne de 96 avait valu à la république française. En 1831, la Belgique a fait sciemment à sa conservation le sacrifice d’une partie de ses élémens nationaux ; elle l’a fait avec douleur, on le sait, mais de bonne foi, on n’oserait pas le nier ; et aujourd’hui à te consommation de ce sacrifice lui paraît si dure, si les difficultés se présentent en foule, si le sentiment national se révolte, la Belgique doit bien un peu s’en prendre à elle-même. Quant à l’Europe, elle a maintenu contre les prétentions du roi de Hollande, contre ses regrets, contre ses répugnances, contre son orgueil de souverain en révolte, cet arrêt de 1831, qui, après tout, ne lui est pas si favorable, puisqu’il a fallu sept années et l’épuisement de son peuple pour vaincre sa résistance.

Mais la question territoriale se complique bien plus encore, quand on examine ces rapports que j’ai indiqués plus haut, de la confédération germanique avec le roi de Hollande, comme grand-duc de Luxembourg. Aujourd’hui, la diète de Francfort consent à l’échange d’une partie du Luxembourg contre une partie du Limbourg, en ce qui concerne ses droits fédéraux, et la base sur laquelle reposeront désormais les contingens en hommes et en argent du roi grand-duc. Il faut ne pas connaître l’Europe et le rôle que la confédération germanique y joue dans le système du congrès de Vienne, pour s’imaginer qu’à moins d’une révolution immense qui emporterait tout ce système, on pût faire renoncer, sans indemnité, la confédération germanique à une partie quelconque du territoire qui lui a été assigné et dont sa constitution lui impose la stricte obligation de maintenir l’intégrité. C’est par des atteintes portées aux droits et à la constitution de l’ancien empire germanique, que la vieille Europe a été entamée en 1792. Quand le moment sera venu de renverser sur elle-même l’Europe du congrès de Vienne, organisée tout entière contre la France, c’est sur la confédération germanique qu’il faudra commencer par diriger ses efforts. Dans une lettre publique à lord Palmerston, M. de Mérode, un des hommes d’état les plus honorables de la Belgique, est allé au-devant de cette objection, et il a dit : Qu’à cela ne tienne. Les Hollandais et les Prussiens occupent la forteresse fédérale de Luxembourg, qu’ils y restent, et que le plat pays continue d’appartenir à la Belgique ! La Belgique fournira toutes les facilités désirables pour l’entretien et le renouvellement de la garnison, et pour les communications des habitans de Luxembourg avec le reste de la province. Et cet expédient lui paraît si simple, qu’il fait à la Hollande la même concession pour Maëstricht ! En vérité, on ne saurait prendre de pareilles idées au sérieux. Quoi ! la province belge du Limbourg resterait indéfiniment dominée par les canons hollandais de Maëstricht, et contracterait à jamais envers la garnison de cette place une servitude militaire ! La province belge du Luxembourg souffrirait paisiblement au milieu d’elle une forteresse fédérale, dont elle nourrirait la garnison. Mais cette forteresse fédérale, c’est la capitale naturelle de la province, c’en est la ville de beaucoup la plus peuplée ; sa population est belge aussi, comme celle du reste de la province ; et cependant on la laisserait, sans hésiter, sous la domination de l’étranger, dans un état complètement anormal, sous l’empire d’un régime purement militaire ! Et là, du moins, le droit, ce droit qui devrait être inflexible, de la nationalité belge, plierait devant un fait brutal, le fait de l’occupation étrangère !

Voilà donc à quelles conséquences est arrivé M. de Mérode, en plaidant la cause de la nationalité belge auprès de lord Palmerston. Et ne croyez pas, je vous prie, qu’un homme de ce mérite n’ait pas été frappé de la bizarrerie de l’expédient qu’il propose. On ne saurait le penser. Mais M. de Mérode a été poussé à son insu par une conviction que partagera tout homme sérieux en Europe, et à laquelle j’essaierais inutilement de me soustraire, c’est que tous les sacrifices faits depuis 1830, par tout le monde, pour maintenir la paix européenne, seraient perdus le jour où l’intégrité de la confédération germanique serait attaquée par le démembrement du grand-duché de Luxembourg, et son adjonction au royaume de Belgique. Et alors, pour éviter la guerre générale qu’il ne désire pas et qu’il jugerait cependant inévitable autrement, M. de Mérode a imaginé cette combinaison, par laquelle Luxembourg resterait forteresse fédérale, au milieu d’un pays tout entier défédéralisé. Mais cette combinaison ne soutient pas un examen sérieux ; la Belgique ne devrait l’accepter ni pour sa sécurité, ni pour son honneur, et la confédération germanique elle-même la repousserait infailliblement comme insuffisante pour ses intérêts, et portant à ses principes constitutifs la même atteinte que le démembrement intégral de la province.

Soyez-en convaincu, monsieur, tout arrangement de la question hollando-belge, qui n’indemniserait point la confédération germanique de la manière qu’elle veut être indemnisée, équivaudrait à la guerre, à cette guerre générale dont personne ne veut, et dont il me semble que la Belgique doit vouloir moins que personne, pour des raisons excellentes et que j’aurai le courage de vous faire connaître, afin que vous le redisiez à la Belgique. Or, la guerre générale, je ne la désire ni ne la redoute, et je ne pense pas qu’on doive tout faire ou tout souffrir pour l’éviter. Mais encore, monsieur, faut-il que la chose en vaille la peine ; et en conscience, ce qui reste à résoudre de la question belge, ce qui fait l’objet du débat entre la Belgique et la Hollande, ce que la Belgique réclamera auprès de la conférence de Londres, ne me paraît pas remplir cette condition. En affaires comme en poésie dramatique, il faut, permettez-moi ce souvenir classique, ut sit dignus vindice nodus. Je m’explique : en protégeant de tout son pouvoir la séparation de la Belgique d’avec la Hollande, la France de juillet a poursuivi un résultat, qui méritait que, pour l’obtenir, on courût le risque de la guerre. M. Molé ne s’y est pas trompé en 1830. Il s’agissait effectivement de rompre, sur une grande étendue de nos frontières, ce réseau de fer, cette ceinture compacte d’hostilités armées dans lesquelles nous avait enfermés le congrès de Vienne. Il s’agissait de détruire ou de neutraliser ces forteresses, bâties avec notre argent, et inspectées annuellement au nom de l’Europe, dont les canons n’étaient tournés que contre la France. Ce but a été atteint sans la guerre ; mais son importance aurait justifié la guerre elle-même, si elle était devenue indispensable. Aujourd’hui je vois bien encore à deux pas de notre frontière la forteresse fédérale de Luxembourg, et assurément ce serait un grand bonheur pour la France que de la pouvoir désarmer. Mais voilà que les Belges eux-mêmes en font très bon marché, qu’ils ne s’en inquiètent nullement, et qu’ils trouvent tout simple de laisser les Prussiens à quelques lieues de Metz. En vérité, M. de Mérode a eu raison de s’adresser à lord Palmerston pour une pareille combinaison ; car, je me trompe fort, ou l’idée d’exposer la France et l’Europe à un ébranlement général pour un aussi chétif résultat, aurait été fort mal accueillie par M. Molé. Oui, monsieur, il faudra peut-être un jour faire la guerre, mais croyez-moi, ce sera pour remanier profondément la répartition actuelle des territoires en Europe, et je veux que nous y trouvions notre compte et je vous laisse à penser si la Belgique y trouverait le sien. Pour moi, je ne le crois pas, et c’est même sous l’influence d’une conviction toute contraire que je vous écris. Les meilleurs amis de la Belgique, dans l’état actuel de l’Europe, seront ceux qui lui donneront le conseil de prévenir par-dessus tout une guerre générale et qui lui diront pourquoi : c’est qu’elle n’y survivrait pas. Elle possède aujourd’hui et elle a su mettre en œuvre tous les élémens d’une grande prospérité ; l’exécution des clauses territoriales du traité du 15 novembre 1831, quelque pénible qu’elle soit, ne porterait à cette prospérité qu’une faible et passagère atteinte. Elle vivra ainsi, libre, heureuse et riche, préservée de tout danger extérieur, pour bien long-temps peut-être, par ce système universel d’ajournement dont fort peu d’esprits ont deviné la puissance, le lendemain de notre révolution de juillet.

Après tout, monsieur, je ne sais pas ce qu’on va faire à Londres ; je ne sais pas quelles instructions peuvent avoir reçues les ministres de la conférence ; je désire qu’elles soient favorables aux prétentions de la Belgique. Mais j’en doute fort ; quant à la question territoriale, je sais toute l’Allemagne très animée contre elle ; je ne puis croire que la Russie veuille imposer au roi de Hollande des conditions plus dures que celles du traité, et l’on m’assure que le changement de dispositions qui s’est manifesté dans le cabinet anglais ne s’étend pas au-delà des modifications purement financières que réclament la justice et l’équité. Sans doute, les dispositions de la France permettraient de compter bien plus fermement sur son appui dans la conférence de Londres ; mais il faudrait ou que la France ne fût pas seule, ou qu’elle fût résolue à jeter au besoin son épée dans la balance. Mais elle ne le fera pas, et j’ajouterai, monsieur, que, si la question ne change point de nature, elle ne doit pas le faire. Je ne parle pas de la foi des traités, et cependant, c’est bien quelque chose ; car n’oubliez pas que la France est engagée envers le reste de l’Europe. Je parle de l’intérêt national, de l’intérêt français, qui ne me paraît pas ; en cette circonstance, commander la guerre ; vous me pardonnerez, monsieur, cet égoïsme national ; c’est le droit de chaque nation d’être égoïste, et c’est le devoir de chaque gouvernement. La Belgique exerce son droit et accomplit son devoir, en cherchant à se soustraire aux conséquences du traité des vingt-quatre articles. Ne méconnaissons pas le nôtre, comme nous y sommes trop enclins ; car j’ai entendu avec autant d’admiration que de surprise. Il y a quelques jours, dans la chambre des pairs, un fort éloquent discours qui avait le grand tort de sembler fait bien plus pour le sénat de Bruxelles que pour la tribune du palais du Luxembourg.

Vous me demanderez maintenant, monsieur, en quoi les dispositions favorables de la France pour la Belgique serviront à Londres la cause belge, s’il est vrai, comme je le crains, que la question territoriale soit irrévocablement jugée ? Je l’ai indiqué plus haut et je vais vous développer ma pensée. Le traité des vingt-quatre articles contient des stipulations financières que la conférence de Londres avait trop légèrement arrêtées, qui, dans le principe, n’étaient pas entièrement justes, et dont le rigoureux accomplissement serait bien autrement injuste aujourd’hui. D’abord, le partage de la dette n’a pas été fait sur des documens d’une exactitude irréprochable, et la conférence de Londres paraît même s’en être défiée au moment où elle en faisait usage pour ses calculs. Effectivement, on a prouvé que les charges particulières de la Belgique, antérieurement à la réunion, avaient été exagérées dans le travail de la conférence, que sa part dans la dette commune avait été fixée, pour ainsi dire, arbitrairement, sans tenir compte de tout ce qu’elle aurait dû porter en déduction, et qu’enfin on lui avait imposé, pour des avantages problématiques dont elle ne se soucie pas ou qu’elle ne veut pas acheter aussi cher, une charge additionnelle qu’elle a certainement le droit de repousser. Vous avez eu raison, monsieur, d’insister spécialement, dans une autre partie de ce recueil, sur cette marine hollandaise, créée presque tout entière après 1815, avec de l’argent belge pour les trois quarts, et dont la Belgique n’a rien conservé. Je trouve un grand sens et une grande valeur à la statistique ainsi faite, et soyez persuadé que ces chiffres, donnés pour la première fois, ont produit ailleurs une forte impression. Voilà donc, monsieur, ce qui est à réformer dans le traité des vingt-quatre articles, à modifier essentiellement en faveur de la Belgique. Voilà sur quoi doivent se porter, dans le cours des négociations nouvelles qui vont s’ouvrir, les efforts de ses amis, parce que c’est sur ce chapitre de la dette qu’ils seront heureux, n’en doutez pas, si la Belgique ne commet point de fautes. Je me rappelle ici que dans le premier plan de traité entre la Belgique et la Hollande, les arrangemens territoriaux étaient seuls considérés comme fondamentaux et irrévocables, tandis que les arrangemens financiers étaient qualifiés de propositions. Je crois que la conférence de Londres pourrait en revenir là, et je vais vous dire deux raisons qui me feraient espérer le succès des démarches que l’on tenterait dans ce but.

Remarquez, en premier lieu, que ce n’est plus là une question de principes, de passions politiques, de système européen. On n’ébranle rien, on ne compromet rien, en réduisant la part de la Belgique, dans la dette commune, à 4 ou 5 millions de florins, au lieu de huit. Et si, comme j’en suis convaincu, ce résultat peut être atteint au moyen d’une révision rigoureuse de tous les élémens du compte, vous avouerez que cette circonstance fortifie singulièrement la probabilité du succès. Ma seconde raison, c’est la facilité même de l’exécution. En ce point, le roi de Hollande se trouve sans intermédiaire vis-à-vis du gouvernement belge, et comme le recours aux armes est interdit à l’un et à l’autre, tout l’avantage est du côté de la Belgique. Dans la question territoriale, le roi de Hollande s’est long-temps retranché derrière les droits de la confédération germanique, et aujourd’hui qu’il a épuisé ce moyen dilatoire, il peut s’adresser à elle pour être mis en possession des territoires que la confédération et lui ont un intérêt commun à faire rentrer, sous sa domination. Mais, dans la question financière, rien de pareil n’est possible ; il n’y a pas à solliciter l’intervention d’un tiers ; il y a un consentement à donner, une nécessité à subir, à moins de rompre encore une fois toute la négociation, de rentrer dans le provisoire, dont on prétend vouloir sortir, de perpétuer les dépenses sous lesquelles on succombe, de ranimer les mécontentemens auxquels on a cédé, de laisser indéfiniment les Belges à Venloo et dans toute la province de Luxembourg ! Si c’est de bonne foi que le roi de Hollande a rétracté ses protestations antérieures contre le traité du 15 novembre, il ne peut se refuser à une négociation que tout le monde ; juge nécessaire ; et une fois cette négociation ouverte, le résultat n’est pas douteux.

Il suffit, au reste, de jeter les yeux sur le traité pour voir qu’une négociation nouvelle est indispensable dans l’état actuel des choses ; les engagemens qu’il consacre n’existent d’une part qu’entre les cinq puissances respectivement, et de l’autre, qu’entre les cinq puissances et la Belgique. Mais le traité devait être inséré mot pour mot dans l’arrangement définitif entre la Belgique et la Hollande, dont l’acceptation était supposée devoir immédiatement suivre. Or, il serait aujourd’hui impossible d’exécuter cette clause de l’insertion mot pour mot, qui se rapporte à une hypothèse non réalisée. Ceci est surtout important pour la question de la dette, et conséquemment pour celle des arrérages ; et la rédaction des articles 13 et 14 devra être considérablement modifiée. Mais ici, la forme emportera le fond, et il faudra bien à l’occasion des mots aborder les choses, c’est-à-dire examiner jusqu’à quel point la Belgique, obligée, par l’attitude hostile que gardait le roi de Hollande, à entretenir son armée sur le pied de guerre, doit les intérêts de sa part de la dette, à partir du moment où, par sa ratification du traité, elle a mis son adversaire en demeure. Il est certain que la question des arrérages n’est nullement préjugée par le texte du traite, que c’est une question toute neuve à débattre, et que là encore peuvent s’exercer avec avantage pour la Belgique les bienveillans efforts des puissances amies de sa cause. Mais il ne faut pas, monsieur, que la Belgique gâte sa position, embarrasse ses amis, et donne à ses ennemis, si elle en a, la moindre apparence de griefs à faire valoir contre elle.

Je vous ai exposé sincèrement, monsieur, mon opinion sur les droits et les prétentions de la Belgique. Je la crois fondée sur une interprétation exacte des engagemens qu’elle a contractés et que l’Europe a contractés envers elle, sur une juste appréciation des nécessités générales, et, en ce qui concerne la France, sur le droit, que son gouvernement ne peut abdiquer, de consulter aussi l’intérêt français. Je ne suis pas insensible au sort des populations du Limbourg et du Luxembourg destinées à redevenir hollandaises ; et si l’on m’indiquait un moyen de les soustraire à cette nécessité, qui fût compatible avec la justice et le droit, je l’embrasserais avec ardeur. Mais, jusqu’à ce qu’on ait découvert ce moyen, je pense qu’on sert mal ces populations en les soulevant d’avance contre une destinée qu’il leur faudra peut-être subir, et que la Belgique elle-même leur a laissé imposer, quand elle a autorisé le roi Léopold, par la loi du 7 novembre 1831, à signer le traité des vingt-quatre articles.

Si vous me le permettez, monsieur, je reviendrai avec vous sur ce sujet dans quelque autre lettre, et je vous tiendrai au courant des négociations de la conférence. Elles ne marcheront pas si vite, que, dans l’intervalle de deux protocoles, je ne puisse vous parler à loisir du fait inattendu qui a ramené la question d’Orient sur le tapis, et de ce qui en a été la suite.

***