Chronique de la quinzaine - 14 février 1914

Chronique n° 1964
14 février 1914


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




« Nous sommes dans l’incohérence, restons-y, » disait autrefois M. Clemenceau, alors qu’il était lui-même au pouvoir : en effet, nous y sommes restés, ou nous y sommes retombés, et ce n’est pas M. Caillaux qui nous en tirera. M. Caillaux s’était présenté comme un sauveur au moment où il a foudroyé de son éloquence les projets financiers de M. Dumont, et il semblait qu’il n’y eût qu’à le prendre pour voir l’ordre, la méthode et la prospérité réintroduits partout. L’équilibre serait rétabli dans notre budget, les inquiétudes qui assiégeaient les esprits seraient dissipées, le gouvernement saurait prendre les responsabilités nécessaires, et on irait aux élections avec des finances saines, un horizon rasséréné, un avenir assuré. L’a-t-on cru ? Nous n’oserions pas le dire ; nos mœurs politiques comportent une forte dose de scepticisme ; mais on a fait comme si on le croyait et, pour lui céder la place, on a renversé M. Barthou.

Au bout de quelques jours, le désenchantement a été complet. On s’est aperçu que M. Caillaux n’avait pas à sa disposition d’autres procédés que M. Dumont, et qu’il les employait plus mal. Malgré cela, les analogies ont frappé tous les yeux et on les a signalées de toutes parts. Alors, qu’a fait M. Caillaux ? Il a tout ajourné : avant les élections prochaines, nous n’aurons de solution sur rien. Nous voilà bien loin des belles promesses d’autrefois ! Il semble que le mécanisme gouvernemental soit frappé de paralysie, ou, s’il fonctionne, qu’il le fait à vide. Partout l’action est ralentie et les paroles coulent d’un bruit monotone, qui semble être la manifestation même du néant. Le Sénat discute lentement, académiquement, l’impôt sur le revenu. La Chambre entame trop tard la discussion du budget et n’a d’autre idée que de la bâcler. Tout le monde se désintéresse de tout et l’image la plus exacte qu’on ait, de ce gouvernement est celle qu’a donnée, l’autre jour, la Chambre, dans une séance du matin où on a constaté que, du minimum au maximum, les membres présens se sont élevés du chiffre de sept à celui de douze. Les journaux s’en indignent : quant à nous, nous féliciterions plutôt la Chambre de ne pas se prêter davantage à ce qu’elle sait bien n’être qu’une comédie. La législature est terminée ; il n’y a de sérieux que les élections prochaines et c’est la seule chose à laquelle pensent députés et gouvernement. Les députés le montrent en ne s’occupant que de leurs affaires, et le gouvernement en bornant son activité à déplacer des préfets. Quelle différence entre M. Klotz et M. Renoult ! L’un, en huit mois de ministère, n’a pas touché à un seul préfet, l’autre, en quinze jours, a multiplié entre eux des mouvemens précipités qui témoignent d’intentions très fermes, déjà en partie réalisées. Toute la politique du gouvernement consiste à bercer, à endormir le Parlement avec des mots et à prendre fortement en main les rênes de l’administration politique. Encore un coup de fouet à donner au pays pour franchir victorieusement la période électorale qui va s’ouvrir : après, on verra.

Cependant, il y a une quinzaine de jours, M. Caillaux est allé prononcer un discours à Mamers, chef-lieu de sa circonscription électorale. Ce discours avait été annoncé par la presse, on l’attendait avec curiosité, avec impatience, comme s’il devait contenir l’Évangile des temps nouveaux. Cette fois encore, la déception a été complète. M. Caillaux n’a rien dit qu’il n’eût répété déjà plusieurs fois et la seule partie vraiment originale de sa harangue est celle où il s’est modestement comparé à Mirabeau, non pas encore comme orateur, mais comme victime de la réaction. « Dans tous les pays, dans tous les âges, a écrit Mirabeau, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple. Et si, je ne sais par quelle combinaison secrète de la fortune, il s’en est trouvé quelqu’un dans leur sein, c’est celui-là surtout qu’ils ont frappé, avides qu’ils étaient d’inspirer la terreur par le choix de la victime. » M. Caillaux s’est arrêté là ; il aurait pu continuer la citation en disant : « Ainsi périt le dernier des Gracques, de la main des patriciens, etc., etc. » Mais les souvenirs classiques n’ont pas sur nos contemporains la même prise que sur ceux de Mirabeau. Nous ne savons pas ce que l’avenir réserve à M. Caillaux, ni s’il périra comme le dernier des Gracques ; mais il est un peu tôt de sa part pour se poser en victime, lui aristocrate, des autres aristocrates. Et de quels aristocrates, s’il vous plaît ? Ceux auxquels il a fait allusion sont ceux de la finance. M. Caillaux n’était pas précisément né parmi eux, mais la seule vengeance qu’ils aient jusqu’à présent exercée sur lui a été de l’y admettre. Singulière victime, en vérité ! Sans doute il a été l’objet d’attaques très vives, mais c’est à quoi il faut s’attendre lorsqu’on fait de la politique et, quant à nous, nous ne lui chercherons querelle que sur un point : c’est lorsqu’il se présente, dans son discours de Mamers, comme un homme qui n’a jamais changé. « Ma tenue politique. dit-il, me vaut sans doute de retrouver toujours les mêmes adversaires, mais elle me vaut aussi de retrouver les mêmes amis. » On reste muet d’étonnement en présence d’affirmations pareilles. M. Caillaux est certainement l’homme de son temps qui a le plus évolué. On trouverait sans la moindre peine dans ses discours des citations pour appuyer toutes les opinions financières, tantôt celle-ci, tantôt celle-là, ou une autre encore, toutes celles qu’on voudra. Une manie chez lui plus constante, — il y a cédé une fois de plus dans son discours de Mamers, — est de comparer la situation actuelle à celle de la France à la veille de 1789, et la résistance qu’on fait à ses réformes à celle que les « ordres privilégiés » faisaient alors aux réformes de Turgot ou de Necker. Il y a pourtant quelque différence, c’est que nous n’avons pas aujourd’hui d’« ordres privilégiés. » Ce que M. Caillaux nous demande de sacrifier, dans une nouvelle nuit du i août, ce ne sont pas des privilèges, mais des principes, et ces principes sont précisément ceux que la Révolution a posés.

Ces considérations générales se présentent d’ailleurs comme des hors-d’œuvre, puisqu’elles n’ont qu’un rapport éloigné avec les élections et que, faut-il le répéter ? les élections sont la seule pensée du moment. Nous plaignons d’ailleurs les candidats qui se préparent à en courir les chances, car ils ne savent pas encore à quel mode de scrutin ils auront affaire. Sur ce point, notre conviction est faite depuis quelque temps déjà : il ne sera rien changé à la loi actuelle, et les élections auront lieu au scrutin d’arrondissement. Il faut renoncer à l’espoir chimérique de réformer le régime électoral avant le mois d’avril et se résigner à remettre intacte au pays la question que le Parlement n’a pas su résoudre : le pays dira une fois de plus ce qu’il en pense. Mais comment, sous quelle forme le consulter ? Un député impérialiste, M. Pugbesi-Conti, a proposé la forme d’un referendum, qui serait, a-t-il dit, une sorte d’enquête et n’aurait aucun rapport avec les plébiscites d’autrefois. Nous ne sommes pas bien sûr qu’en pareil cas la forme n’emporterait pas le fond et que ce qui aurait celle d’un plébiscite n’en aurait pas la réalité. Quelque opinion qu’on ait sur la matière, il faut bien reconnaître que la proposition de M. Pugliesi-Conti, improvisée, inopinée, survenant comme une surprise, ne pouvait pas être votée. Cependant elle a été soutenue par M. Jaurès qui, quelques jours auparavant, avait été, parait-il, chargé par son groupe d’en présenter une dans le même sens. M. Briand a cru voir dans l’intervention de M. Jaurès une manœuvre qu’il s’est empressé de déjouer. Rien n’est plus déconcertant et, pour trancher le mot, plus immoral que l’attitude des socialistes unifiés à l’égard de la représentation proportionnelle : ils la lâchent, après l’avoir passionnément prônée, pour pouvoir s’unir aux radicaux sur le terrain électoral et combattre avec eux la loi de trois ans. Que pensera le pays de cette défection ? Sur ce point, les socialistes unifiés ne sont pas très rassurés ; ils sont gênés, embarrassés ; ils redoutent les sévérités de l’opinion qui leur demandera compte de la désinvolture avec laquelle ils ont abandonné une question à laquelle ils avaient attaché le salut de la République. Mais il y a un moyen très simple de se tirer de la difficulté. M. Jaurès le cherchait, M. Pugliesi-Conti l’a trouvé : c’est le referendum, la consultation directe du pays. Cela met tout le monde à l’aise. Malheureusement pour eux, M. Briand n’a pas voulu laisser cette porte ouverte aux socialistes, il s’est empressé de la leur fermer. Les socialistes ne seront donc pas admis à demander une consultation au pays : ils seront forcés de lui expliquer les variations de leur attitude, et ce sera difficile.

En attendant que le pays se soit prononcé, sous une forme ou sous une autre, résignons-nous donc à l’ajournement de la réforme électorale. La sagesse le conseille, mais il y a au Palais-Bourbon un certain nombre de députés qui n’en prennent pas leur parti : ils ont dit et ils ont fini par penser tant de mal du scrutin d’arrondissement, qu’ils sont résolus à tout plutôt que d’en subir une fois de plus la honteuse épreuve et ils se demandent si, toute autre combinaison ayant échoué, il n’y aurait pas lieu de revenir au scrutin de liste pur et simple, sans représentation des minorités, tel qu’on l’a pratiqué en 1885, en 1871, en 1848. Ce serait un résultat bien imprévu, bien illogique, de l’immense effort auquel se sont livrés les partisans de la Représentation proportionnelle. Leur système avait, en effet, pour but d’assurer la représentation, des minorités, tandis que le scrutin de liste pur et simple assure dans tout un département l’écrasement absolu des minorités sous la majorité, celle-ci ne fût-elle que d’une voix. Serait-il possible qu’on en vint là ? Mais une pareille question ne peut pas être traitée en passant et nous nous contentons de la mentionner pour revenir à notre conclusion, à savoir qu’au moment où nous sommes, toute bonne réforme est impossible. Tant pis pour la Chambre si elle n’a pas eu une volonté en temps opportun et si elle n’a pas su la faire prévaloir : maintenant la parole est au pays.

La Chambre vient pourtant de finir par une bonne action. Lorsqu’elle se présentera demain devant les électeurs, son actif sera léger, et son passif très lourd : toutefois elle pourra dire qu’elle a enlevé aux préfets la nomination des instituteurs et qu’elle l’a donnée aux recteurs. Cette réforme était demandée depuis longtemps et personne n’y faisait une opposition de principe : on s’arrangeait seulement pour qu’elle fût toujours ajournée. Dans la discussion qui vient de se produire, le gouvernement a pris nettement parti contre elle ; M. le ministre de l’Instruction publique a insisté auprès de la Chambre pour qu’elle maintint l’état de choses actuel ; mais, malgré tout son talent, il a été battu et même à une majorité très considérable. Ce n’est pas que tous les argumens de M. Viviani aient été mauvais ; ce sont les préfets qui le sont et qui ont rendu la réforme nécessaire. S’ils étaient ce qu’ils devraient être et ce qu’ils ont été quelquefois, rarement à la vérité ; si, au milieu des passions et des hostilités locales, ils représentaient une autorité supérieure, éclairée, impartiale, uniquement préoccupée de maintenir chacun à sa place et d’établir entre tous la concorde, l’harmonie, la paix ; oui, certes, si les préfets étaient cela, nous serions les premiers à demander qu’on leur laissât la nomination des instituteurs. Nous ne sommes pas les admirateurs sans réserve de l’Université. L’esprit de corps a ses abus et, lorsque nous le voyons s’étendre à toute la masse démocratique des instituteurs, la crainte nous vient que, là aussi, ces abus ne se convertissent en dangers. Les instituteurs seront donc nommés par les recteurs, sur la proposition des inspecteurs d’académie : mais on a placé à côté de ces derniers un Comité consultatif composé de l’inspecteur d’académie lui-même, des inspecteurs primaires, du directeur et de la directrice des écoles normales, enfin des représentans élus des instituteurs et des institutrices au Conseil départemental. Sur le papier, cela est très bien ; en fait, on sait comment sont souvent nommés ces représentans élus. Nommés sous l’influence des syndicats, ils sont animés de leur esprit, et c’est pourquoi la composition de ce Comité consultatif n’est pas sans nous inquiéter. L’article qui la détermine a pourtant été voté à l’unanimité de 545 votans : il faut donc croire qu’il y avait là une nécessité devant laquelle tout le monde s’est incliné.

On a discuté longuement, ardemment, pour savoir si la nomination des instituteurs, après avoir été enlevée aux préfets, serait donnée aux inspecteurs d’académie ou aux recteurs. Finalement on l’a donnée aux recteurs et on a bien fait. Le recteur est plus loin, plus haut ; il échappe davantage aux petites influences locales ; il est plus indépendant. Nous n’avons pourtant pas l’illusion de croire que cette indépendance sera absolue ; le plus souvent le recteur se contentera de ratifier les choix qui lui seront proposés par l’inspecteur d’académie, et l’inspecteur d’académie de ratifier ceux qui auront prévalu dans le Comité consultatif. Dans son fonctionnement, l’institution ne sera pas parfaite. M. Viviani a eu beau jeu à en montrer les défauts ; il a prévu des conflits ; il a fait intervenir le préfet comme un arbitre idéal. Malheureusement, le préfet réel, le seul que nous connaissions, celui que nous avons vu à l’œuvre dans les élections dernières et qui s’apprête à « faire » les élections prochaines, n’est pas autre chose que le premier des agens électoraux du candidat officiel. C’est là son vrai caractère. On comprend dès lors combien il serait imprudent, dangereux, redoutable, de laisser entre ses mains toute l’armée des instituteurs. Les meilleurs de ceux-ci, ceux qui remplissent le mieux leur devoir scolaire, mais qui entendent conserver en dehors de l’école leur liberté et leur dignité, souffraient d’une situation qui, dans certains cas, était devenue intolérable, et de là est venu le sentiment général qui a fini par s’imposer. Il faut même que ce sentiment ait été très fort pour qu’il se soit imposé à la Chambre, car enfin la majorité des députés qui ont voté la réforme sont eux-mêmes les produits de la candidature officielle. Ont-ils obéi à un calcul dont nous ne connaissons pas tous les termes ? Ont-ils craint de mécontenter les instituteurs ? Ont-ils eu plus simplement un de ces bons mouvemens qui échappent quelquefois, même à ceux qui en paraissent le moins capables ? Laissons-leur le bénéfice du doute. Quoi qu’il en soit, le lien qui rattachait et qui soumettait étroitement les instituteurs aux préfets a été tranché par la Chambre. Reste le Sénat dont il est difficile de prévoir les dispositions. Il est pourtant à croire qu’en présence d’une majorité aussi forte que celle qui s’est produite à la Chambre, le Sénat ratifiera. Mais sera-ce avant ou après les élections ? On ne peut évidemment pas compter sur le gouvernement pour conseiller au Sénat une célérité qui n’est pas dans ses habitudes. Sur cette réforme que les circonstances ont rendue nécessaire, le dernier mot n’est peut-être pas encore dit.

Cependant les élections approchent : dans six semaines, la législature sera officiellement close. Le ministère aura atteint son but, il n’aura rien fait, il aura empêché les Chambres de faire quelque chose. C’est le ministère du néant. Toute la question est de savoir ce qu’il laissera se défaire, ou ce qu’il travaillera à défaire lui-même sur le terrain électoral. Que ce soit notre vieux système financier issu de la Révolution française, rien n’est plus certain. Mais sera-ce aussi la loi de trois ans ? Rien ne serait plus inquiétant. Armé de ses préfets, quels candidats soutiendra le gouvernement ? Seront-ils les partisans ou les adversaires de la loi militaire ? La question se pose à tous les esprits prévoyans, et elle y fait naître une grande anxiété.


Nous avons entendu, il y a quelques jours, l’opinion de M. Lloyd George sur l’inutilité et même sur le danger d’augmenter la flotte anglaise. Ce qui excuse un peu le chancelier de l’Échiquier, c’est qu’il paie la dépense et qu’elle est considérable ; mais d’autres considérations doivent entrer en ligne de compte, et sir Edward Grey les a présentées dans ce langage simple et fort qui est celui des ministres anglais. Le 3 février, au banquet de la Chambre de commerce de Manchester, il a, faut-il dire répondu à son collègue ? On a quelquefois exagéré les divisions du Cabinet britannique : cependant elles existent, mais le bon sens et la bonne politique ont jusqu’ici toujours fini par en triompher. L’opinion de sir Edward Grey est aussi celle du président du Conseil, M. Asquith ; c’est celle qui est appliquée, en fait, par le gouvernement.

Sir Ed. Grey ne saurait d’ailleurs être suspect de tendances belliqueuses ; comme tous les radicaux anglais, il réprouve la guerre et il n’en parle qu’avec horreur ; mais il n’a pas encore trouvé le moyen de la supprimer, et il ne croit nullement, avec M. Lloyd George, qu’il suffirait de donner le bon exemple du désarmement pour que les autres s’empressassent de le suivre. Sa conviction est, au contraire, qu’ils en profiteraient pour armer davantage et s’assurer définitivement l’avantage. Si l’Angleterre, dit-il, diminuait ses constructions navales, l’Allemagne, qui suit une ligne de conduite indépendante et dont le programme naval est arrêté ne varietur, ne construirait pas un navire de moins. Et il en serait ainsi des autres nations. En réalité, ces constructions, qu’on déclare exagérées et qui sont assurément très onéreuses, sont la meilleure garantie du maintien de la paix. Ce sont là des vérités de bon sens qu’on est presque confus d’avoir à énoncer, mais on est bien obligé de le faire comme contrepoids aux affirmations qui se produisent en sens opposé.

Tel est le présent : quel sera l’avenir ? Sir Edward Grey se demande si le moment viendra où, lorsque deux nations seront sur le point de se déclarer la guerre, les autres se précipiteront entre elles pour les empêcher de la faire et, s’il le faut, useront pour cela de la force. Ce sera, s’il se produit jamais, un spectacle bien nouveau ; mais, pour qu’il se produise, encore faudra-t-il pouvoir opposer la force à la force, et c’est une nouvelle raison d’armer. La vérité historique est que, lorsqu’une guerre éclate, les Puissances neutres se tiennent sur le qui-vive, prêtes à profiter du désastre d’autrui, ou à empêcher que sa victoire ne leur porte préjudice. Qu’avons-nous vu en Orient ? Toutes les grandes Puissances désiraient le maintien de la paix et l’ont conseillé, mais pas une seule d’entre elles n’a songé à l’imposer des passions étaient violentes, a dit sir Edward Grey ; les forces latentes en jeu étaient terribles ; seule l’intervention d’une grande Puissance eût pu empêcher le conflit ; mais un recours à la guerre pour maintenir la paix aurait été une entreprise hasardeuse. » Et il en sera sans doute toujours ainsi. La guerre des Balkans a donc eu lieu, elle a produit les résultats que l’on sait. Dans une seconde période, la Roumanie est intervenue, sans doute pour l’empêcher de recommencer et de s’étendre davantage, mais aussi pour s’emparer du lot qui lui permettrait de rétablir l’équilibre entre elle et la Bulgarie. Et l’Autriche, si elle n’est pas intervenue, a toujours menacé de le faire et s’est mise en mesure de réaliser sa menace jusqu’à ce qu’elle ait obtenu tout ce qu’elle exigeait pour la garantie de ses intérêts. Voilà l’histoire d’hier ; ce sera aussi l’histoire à venir, jusqu’à l’époque incertaine, nébuleuse, que sir Ed. Grey a entrevue comme une hypothèse possible et lointaine, non pas comme une réalité probable et prochaine. Aussi sa conclusion a-t-elle été que l’Angleterre devait continuer ses armemens. Il fallait s’attendre à ce que son discours eût de l’écho en Allemagne et, en effet, la réponse ne s’y est pas fait attendre. Le surlendemain, une discussion sur la politique navale de l’Empire ayant eu lieu au Reichstag, l’amiral de Tirpitz, ministre de la Marine, et M. de Jagow, ministre des Affaires étrangères, en ont profité pour faire connaître les vues de leur gouvernement. Elles n’ont pas changé. On a beaucoup parlé, dans des discours, en Angleterre, de « vacances navales » qu’on pourrait se donner ou d’autres projets du même genre qui consisteraient à suspendre ou à ralentir les armemens ; mais les ministres allemands ont déclaré n’avoir reçu dans ce sens aucune proposition officielle. Ce n’est pas, en effet, en public, dans un banquet ou même à la Chambre des Communes, que l’on fait des propositions de ce genre à l’adresse d’un gouvernement étranger. Au surplus, l’amiral de Tirpitz s’est grandement réjoui.de l’amélioration des rapports entre l’Allemagne et l’Angleterre ; il a même consacré à cette amélioration si heureuse toute une partie de son discours et la plus éloquente ; mais, à son tour, il a conclu que « sans la mesure des forces navales telle qu’elle a reçu son expression dans la loi sur la flotte, il ne se serait vraisemblablement pas produit une orientation vers de meilleures relations avec l’Angleterre. » Donc il faut continuer d’armer, puisque la force, et une force toujours plus grande, est le meilleur argument de la diplomatie. Que les pacifistes se le tiennent pour dit.

Pour ce qui est de savoir si la paix est assurée, nous ne saurions le faire, ni le dire. Dans une conversation qu’il a eue avec le correspondant du Rousskoïé Slovo, journal de Moscou, le roi Charles de Roumanie, dont le long règne, toujours heureux, a assuré l’autorité, a parlé de la question dans les termes les plus sagaces. Le ministère roumain ayant été changé, le Roi a tenu à déclarer que la politique étrangère ne l’était pas, et c’est d’ailleurs ce dont personne ne doutait. La politique étrangère d’un gouvernement intelligent ne tient pas aux modifications qui peuvent se produire dans le personnel ministériel à l’intérieur. Le Roi a dit un mot, en passant, de la question des îles, qui doit être résolue par les Puissances : à son avis, l’autonomie pour ces îles, sous le protectorat de l’Europe, serait peut-être la meilleure solution. Mais c’est surtout de la situation balkanique qu’il a parlé. On s’est préoccupé d’une guerre éventuelle entre la Turquie et la Grèce : comment et où peut-elle se faire ? Elle ne le peut pas de sitôt sur mer, puisque les cuirassés commandés par la Turquie en Angleterre ne seront pas achevés avant septembre ou octobre, et le Roi aurait pu ajouter que, quand ils les auront en leur possession, les Turcs devront encore apprendre à s’en servir : jusque-là, les Grecs conserveront sur mer une supériorité qui ne permet pas aux Turcs de les attaquer. Mais sur terre ? Grâce à leur bonne fortune, la Turquie et la Grèce n’ont plus de frontière commune, d’où le Roi a conclu que la guerre terrestre n’est possible que si la Bulgarie, la Roumanie ou la Serbie participant au conflit, permettent aux armées ennemies le libre passage ‘ des territoires qui leur appartiennent. « . Dès lors, dit le Roi, la position de la Roumanie est bien claire : elle demande à la Bulgarie de ne pas prendre le parti de la Turquie et à la Serbie de ne pas prendre le parti de la Grèce, » et il ajoute que, dans ces conditions, un conflit gréco-turc isolé ne toucherait pas à la paix de Bucarest qu’il considère comme « absolument intangible. » Cette dernière affirmation est importante à recueillir. Si la Roumanie, considérant le traité de Bucarest comme intangible, ne permet effectivement pas qu’on y touche, elle reste l’arbitre de la paix dans les Balkans. Tout le monde semble d’ailleurs reconnaître ce que sa situation morale et matérielle a de respectable et, pour dire le mot juste, de prépondérant. Aussi M. Venizelos et M. Pachitch sont-ils en ce moment à Bucarest, où leur rencontre n’est évidemment pas un fruit du hasard. Quelques personnes veulent même y voir la manifestation d’une entente qui se serait produite entre les trois pays ou qui serait sur le point de se faire. Rien ne serait plus vraisemblable qu’une entente de ce genre. On ne peut rien dire des conditions dans lesquelles elle pourrait se réaliser, mais il faut souhaiter qu’elle soit faite, ou qu’elle se fasse, car rien ne serait plus favorable au maintien de l’équilibre balkanique, tel que le traité de Bucarest l’a établi. Il est question d’une prochaine alliance de famille entre la Roumanie et la Grèce : le fils du roi Georges épouserait une princesse roumaine. Ce serait un lien de plus entre les deux pays, et, s’il est vrai que la politique aujourd’hui se poursuive en dehors des alliances de ce genre, ces alliances, au moment même où elles se concluent, ne le font que si la politique le permet. On peut donc y voir ici un heureux indice pour le présent.

Et c’est dans le présent que nous vivons : on peut même dire que nous vivons au jour le jour. En ce moment, nous attendons la réponse définitive que, après y avoir mûrement réfléchi, les Puissances de la Triple Alliance doivent faire aux propositions de sir Edward Grey sur les questions d’Albanie et des îles : car il n’y a pas à s’y tromper, les Puissances de la Triple Entente délibèrent aujourd’hui et se mettent d’accord d’un côté, et les Puissances de la Triple Alliance en font autant de l’autre. Nous aimions mieux l’ancienne forme où les six Puissances délibéraient en commun dans la Conférence des ambassadeurs à Londres ; mais on y a renoncé et il faut en prendre son parti. Pour atténuer, au moins dans la forme, un inconvénient que tout le monde aperçoit, les Puissances de chaque groupe, lorsqu’elles se sont entendues sur une démarche à faire, y procèdent séparément au lieu de le faire collectivement ; mais cela ne trompe personne, il est évident qu’on négocie de groupe à groupe, après l’avoir fait dans l’intérieur du groupe. Soit. On peut, et c’est le but qu’on n’a pas cessé de se proposer, arriver par-là à une entente générale : seulement le procédé est plus lent et peut-être aboutit-il à des résultats moins clairs. Les propositions de sir Edward Grey relativement à l’Albanie et aux îles ont produit tout d’abord l’impression d’être très sensées et cette impression ne s’est point dissipée, elle s’est au contraire précisée et accentuée. Il n’en a pas moins fallu de longs jours aux Puissances de la Triple Alliance pour prendre à leur égard une décision qui, au moment où nous écrivons, n’est pas encore connue parfaitement et complètement. Si nous en croyons une dépêche de l’agence Reuter, les Puissances tripliciennes ont accepté assez vite de faire une démarche à Athènes, mais elles ont paru n’avoir pas compris, ou avoir oublié, que sir Ed. Grey avait proposé d’en faire en même temps une autre à Constantinople, et il a fallu sans doute le leur expliquer d’une manière plus précise. Les deux démarches sont liées ; l’une ne saurait aller sans l’autre ; la France, l’Angleterre et la Russie ne consentiraient pas à en faire une auprès du gouvernement hellénique, si l’autre ne devait pas se faire parallèlement auprès du gouvernement ottoman. Les Puissances tripliciennes ont un peu trop décomposé le mouvement. Il semble bien qu’aujourd’hui on soit d’accord pour faire les deux démarches à la fois.

Quoi qu’il en soit, qu’est-ce que les Puissances ont à demander à la Grèce ? C’est d’évacuer les territoires de l’Épire qu’elle occupe encore et qui ont été attribués à l’Albanie. Cette évacuation ne sera pas sans causer une grande douleur à la Grèce, car elle devra s’effectuer sur des territoires qui sont incontestablement helléniques ; mais la politique a des exigences devant lesquelles on s’inclinera à Athènes, et les territoires en cause seront certainement évacués. Les Puissances de la Triple Alliance y ajoutent une condition, à savoir que l’évacuation soit terminée le 31 mars : elle le sera, si c’est matériellement possible ; une fois la résolution prise, le temps ne fait rien à l’affaire ; la Grèce se prêtera sur ce point à ce qu’on lui demandera. Mais, en même temps, notification doit être faite à Constantinople de la résolution des Puissances relativement aux îles que la Grèce occupe et qui doivent lui rester. La Porte, dit-on, s’inclinera, comme elle s’incline toujours devant la force, mais elle ne le fera pas sans protester, et que vaudra sa protestation ? L’avenir seul le dira. Peut-être n’y aura-t-il là qu’une manifestation vaine, destinée à sauver les amours-propres : peut-être y aura-t-il un titre qui sera invoqué plus tard, si la Porte retrouve une partie de la puissance qu’elle a perdue. Ici, il faut s’entendre : une protestation pour la forme peut être tolérée, une réserve avec une arrière-pensée belliqueuse ne saurait l’être. Puisque la Porte s’est résignée à perdre la Crète où il y avait une population musulmane considérable, pourquoi ne se résignerait-elle pas à perdre Chio et Mitylène où il n’y a guère que des Grecs ? Nous sommes bien d’avis qu’il faut, dans toute la mesure possible, ménager les susceptibilités de la Turquie, et c’est l’intérêt de la Grèce elle-même, car, pour conserver pacifiquement des conquêtes qu’elle a faites comme dans un rêve de conte de fées, il lui importe fort de renouer avec l’Empire ottoman des relations bonnes et confiantes. En s’emparant de Cavalla, la Grèce s’est probablement aliéné pour longtemps la Bulgarie : si, par surcroît, elle se faisait de la Turquie une ennemie irréductible, la coalition, contre elle, de la Bulgarie et de la Porte serait, pour la suite, un danger que les stipulations de Bucarest, même avec les garanties qu’on y ajoute, ne conjureraient peut-être pas toujours. Mais l’Europe ne veut pas être dupe, ni la Grèce dupée. Si les îles sont attribuées à la Grèce, il faut que cette attribution soit sérieuse et ne soit pas sérieusement contestée. Nous espérons que, d’ici à quelques jours, l’accord se sera fait sur le double lot de questions pendantes en Albanie et dans la mer Egée, et alors bien des nuages seront dissipés. Cependant, il y avait dans les propositions de sir Edward Grey [un point sur lequel, — si nous en jugeons seulement par les dépêches des agences officieuses, — les Puissances tripliciennes ne se sont pas encore expliquées. Sir Edward avait demandé qu’on s’entendît sur le moyen dont l’Europe userait éventuellement pour faire respecter sa volonté. Quand les Puissances de la Triple Entente auront accepté toutes les conditions posées par les Puissances de la Triple Alliance a la notification de leurs volontés communes à Constantinople et à Athènes, est-il permis d’espérer que ces volontés ne resteront pas lettres mortes et qu’on s’arrangera pour qu’elles soient strictement obéies ?


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

---