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Chronique de la quinzaine - 14 février 1866

Chronique n° 812
14 février 1866


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 février 1866.

Des devoirs à la fois très graves et très élevés sont imposés en ce moment, en France, aux hommes de droite raison et aux gens de cœur qui s’efforcent, par la revendication des libertés légitimes et nécessaires, de régénérer et d’assainir la vie politique de notre pays. Nous ne savons si nous nous trompons, mais il nous semble que rarement à notre époque des occasions aussi importantes que les circonstances actuelles ont dû émouvoir ceux qui s’occupent des affaires publiques. Le mal, si l’on veut, n’est aigu nulle part, et cependant tout ce que l’on voit et l’on entend ne laisse dans les esprits réfléchis que des impressions tristes. Ceux qui ont cru qu’un système de compression temporaire serait utile aux intérêts de l’ordre et de la conservation peuvent commencer à s’apercevoir de la méprise qu’ils ont commise. Le silence forcé, les entraves artificiellement opposées aux compétitions naturelles de la vie politique, ne produisent point, on le voit bien aujourd’hui, la paix des intérêts et des idées, la conciliation des esprits, la santé des âmes. Ne dirait-on pas qu’à force de rester muettes et solitaires les opinions sont devenues plus extrêmes, plus violentes, plus intraitables ? Est-on sûr que le pouvoir ait gagné en prévoyance, en activité, en esprit de suite, tout ce que l’on attendait pour lui d’une concentration d’autorité sans exemple et de l’anéantissement des limitations anciennes ? Nous avons sous les yeux le spectacle d’une anarchie morale d’une forme nouvelle. Ne pouvant pas se rencontrer sur le terrain de la vie politique pratique, où l’on est sans cesse obligé de transiger en se combattant, on lutte, on se passionne, on s’opiniâtre dans l’antagonisme des principes absolus et irréconciliables. L’ardeur des sentimens ne connaît plus ces apaisemens gaillards que donne la franchise ; on ne sait plus appeler les choses par leurs noms ; on ne dit pas ce qu’on a sur le cœur ; on fermente et l’on s’aigrit dans la dissimulation et dans la réticence. Au milieu de préoccupations très graves, on s’emporte à une incroyable fureur de frivolités. On a la manie du luxe et on reste grossier ; on ne demande au théâtre que l’amusement de caricatures brutales ou des sensations les plus matérialistes. La presse à bon marché s’établit chez nous, et nous n’avons pas la joie de la voir servir, comme dans les pays libres, comme aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, à l’élévation intellectuelle et morale du peuple, à l’instruction politique et scientifique de la classe la plus nombreuse et la moins aisée. Le tempérament de la société française est démocratique ; tous les progrès de notre époque dans l’ordre économique sont démocratiques ; la force des choses crée et active avec une rapidité irrésistible l’organisme matériel de la démocratie. Nous avons le suffrage universel. Que faut-il pour que la société française soit appelée à exercer avec un ascendant invincible, et cela au moment où on s’y attendra le moins, le rôle politique auquel elle est manifestement destinée ? Une inspiration fortuite du pouvoir, qui a toutes les initiatives, un hasard peut-être, une surprise des circonstances, un rien.

En cet état de choses, comment ne se demanderait-on point avec anxiété si nous avons choisi le meilleur système pour préparer la démocratie française au rôle auquel elle peut être appelée au premier jour ? N’est-il pas évident au contraire que c’est par le prompt usage des libertés pondérées, où les opinions s’assouplissent et se disciplinent, que l’on mettra l’avènement définitif de la démocratie à l’abri de toutes les secousses, de tous les excès, de tous les périls que la société paraissait redouter il y a quinze ans ? Il est parmi les accidens préliminaires de la révolution française un épisode qui nous a toujours frappés. La mode est aujourd’hui au Louis XVI, comme disent les amateurs de curiosités ; la mode est si étrange dans ses caprices qu’elle va chercher des motifs de costume pour nos fêtes bruyantes chez des figures qui ne semblaient plus vivre dans l’imagination attendrie des hommes que par le souvenir douloureux d’une tragédie immortelle ; on nous pardonnera donc une réminiscence historique de l’époque de Louis XVI. Le malheureux roi, après l’évanouissement des illusions et l’échec des expédiens de Calonne, plaça le cardinal de Brienne à la tête de son ministère. Parmi les remèdes que tenta Brienne, il en est un auquel l’histoire n’a pas assez pris garde. Le cardinal voulut gagner l’opinion, et il crut qu’il y réussirait en donnant libre carrière aux écrivains politiques. L’ancien régime, qui jusque-là n’avait employé à l’égard des écrivains que la censure, les arrêts du parlement et la pénalité administrative des lettres de cachet avec la Bastille au bout, leur accorda tout à coup à l’improviste la liberté absolue. La France en un moment fut inondée de brochures politiques où l’on découvre le conflit et le désordre d’idées qui devaient faire de la révolution une œuvre si difficile et si orageuse. L’instinct du cardinal de Brienne cherchant le salut dans la liberté des opinions n’était point faux en soi : il est des cas assurément où la liberté de la presse peut être pour le pouvoir un salutaire moyen de gouvernement ; mais il était trop tard pour invoquer cette ressource. L’ancien régime avait refusé aux écrivains et au public l’éducation de la liberté ; les écrivains et le public furent trompés par leur inexpérience. Il en arrive toujours ainsi aux pouvoirs qui n’ont pas su accorder à temps à la prudence les concessions qu’ils se laissent surprendre et arracher par la force des choses, aux pouvoirs qui attendent pour céder que la sibylle ait brûlé son dernier feuillet.

Les faits politiques contemporains nous suggèrent trop souvent malgré nous ces soucieuses pensées. Les personnes qui auront lu dans le Moniteur le compte-rendu des débats de l’adresse au sénat ne nous accuseront certainement point d’un excès d’humeur noire. Quand nous songeons que cette assemblée, d’après notre constitution, est la réunion des illustrations de la France, nous avouerons que nous sommes médiocrement flattés de voir notre pays illustré aux yeux du monde par certaines harangues dont au surplus le sénat a l’air de n’être pas moins embarrassé que nous-mêmes. Nous ne savons au juste ce qu’il est permis ou interdit à la presse d’exprimer au sujet des discussions de nos assemblées. Une note récemment insérée au Moniteur a plutôt intimidé qu’éclairé les journaux sur ce point délicat. Peut-être n’encourrait-on aucun risque, si l’on n’avait à décerner que des éloges ; mais le moyen de trouver quelque chose à louer dans le discours de M. de Boissy, si ce n’est ses vœux en faveur du régime parlementaire et sa protestation contre l’introduction en France de garnisons de régimens arabes ! Si M. de Boissy n’était point sénateur et si son discours était une brochure, nous serions moins embarrassés pour signaler dans les disparates, le décousu, les naïvetés de ses opinions et de son langage l’image vivante de l’anarchie morale et de l’insuffisance d’éducation politique qui nous affligent dans la société actuelle. On pensera ce qu’on voudra des opinions et du talent de M. de Boissy ; mais qu’il puisse faire entendre au sénat certaines choses dites par lui, — et elles sont dites, — comme il le constate lui-même, c’est un phénomène extraordinaire qui demeure attaché à la bizarre figure de notre époque. Certains passages de son discours produisent une stupéfaction dont on ne revient pas, on lit avec un égal ébahissement certaines interruptions qu’il provoque, et l’on n’est pas moins étonné de la docilité avec laquelle la sténographie du Moniteur reproduit ces choses-là. N’insistons pas sur ces audaces qu’un public trop narquois excuse parce qu’il s’en amuse ; mais la partie sérieuse des discussions du sénat révèle des aspirations et des conflits d’opinions qui excitent aussi de curieuses surprises. Quoi de plus singulier par exemple que la statistique présentée par M. de Vincent, adversaire de l’instruction laïque, touchant les résultats obtenus par les établissemens d’éducation que dirigent les communautés religieuses ? S’attendait-on à apprendre que le quart de la promotion de l’école de Saint-Cyr a été fourni l’année dernière par le collège des jésuites de la rue des Postes ? Nous ne sommes nullement intolérans ; si la France jouissait de la plénitude de sa liberté, nous n’aurions aucune frayeur du croquemitaine jésuitique ; ce sont les jésuites qui ont fait l’éducation des générations du XVIIIe siècle, et l’on ne voit pas ce qu’ils y ont gagné. Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins surprenant que la rue des Postes ait fourni l’an passé à Saint-Cyr soixante-quatre candidats, jeunes aspirans au bâton de maréchal de France. L’honorable sénateur à qui nous devons cette information, exalté par de tels succès, a lancé contre notre Université d’injustes censures, qui ont été d’ailleurs très vigoureusement et très honnêtement réfutées par M. Rouland.

La question d’Italie et de Rome a donné lieu aussi à d’excentriques sorties. On a pu remarquer sur ce point que la ferveur des défenseurs laïques de la papauté temporelle a dépassé le zèle du banc des cardinaux. Un orateur, M. de Ségur d’Aguesseau, n’a point hésité à demander que la France, en quittant Rome, fît restituer au saint-siège la portion des états de l’église qui s’est annexée au royaume d’Italie. D’autres voudraient que la France s’engageât à maintenir pour l’éternité ce qui reste de pouvoir temporel. Le président Bonjean, qu’anime le souffle des vieilles traditions de notre magistrature, a protesté avec énergie contre ces exagérations cléricales. Le ministre d’état, M. Rouher, visiblement affligé par ces divagations, y a mis fin en ramenant la question à ses termes pratiques. — La convention du 15 septembre est un contrat politique et ne peut s’élever à la sphère où s’agitent les prétentions dogmatiques et religieuses. Politiquement cette convention a défini deux souverainetés territoriales qui se trouvent en présence l’une de l’autre, celle de l’Italie et celle du patrimoine de saint Pierre. L’Italie s’est engagée vis à vis de la France à ne point faire sur la cour de Rome la conquête du patrimoine ; voilà tout. Veut-on aller plus loin, veut-on sonder l’avenir, veut-on faire sortir d’un traité des garanties éternelles : on n’aboutit qu’au contradictoire et à l’absurde. La France et l’Italie ne peuvent que répondre d’elles-mêmes, elles ne peuvent écarter des chances de ruine auxquelles le pouvoir temporel demeure soumis, comme tous les pouvoirs humains, que celle qui résulterait d’une agression du royaume italien. Ni la France ni l’Italie n’ont le droit et le pouvoir d’assurer le gouvernement du saint-siège contre ses propres fautes et d’aliéner à perpétuité les droits des populations romaines. C’est pour prévenir les chances défavorables de l’avenir que M. Rouher fait appel à une disposition qui ne supprime point les difficultés et les chocs inévitables, mais qui peut les atténuer et les ajourner, l’esprit de conciliation. Quant à ceux qui prennent plaisir à soulever les hypothèses extrêmes et à réclamer des engagemens absolus, il n’y a qu’une réponse à leur faire ; cette réponse leur a été faite deux fois, par M. Drouyn de Lhuys et par le général de La Marmora. Chose curieuse, nos cléricaux n’ont trouvé d’autre organe pour leurs prétentions romaines dans la politique européenne que la diplomatie espagnole, et c’est cette diplomatie qui s’est attiré la double réplique à laquelle nous faisons allusion ! « Si le pape, disait M. Drouyn de Lhuys au ministre espagnol d’après une dépêche soumise aux cortès, si le pape rejette les moyens qu’on lui donne, s’il ne veut pas se débarrasser de la plus grande part de sa dette en la faisant endosser par l’Italie, s’il ne veut pas négocier avec l’Italie et s’il persiste à la traiter en ennemie, s’il ne s’organise pas une armée, s’il ne réforme pas son administration et ne donne pas certaines satisfactions aux aspirations de ses sujets, la France dégage sa responsabilité des conséquences. La France peut aider le pouvoir temporel à vivre, elle ne peut l’empêcher de se suicider. » Tandis que, pour résister à l’engagement inconditionnel qu’on lui demandait, le ministre français se plaçait au point de vue des fautes possibles de la papauté temporelle, le chef du cabinet italien, le général La Marmora, dans la ferme dépêche qu’il vient d’adresser au gouvernement espagnol, revendique avec dignité les droits imprescriptibles des populations romaines. « Je ne puis me dispenser, dit-il, de me prononcer en principe sur les démarches du gouvernement de sa majesté la reine, qui viennent d’acquérir une notoriété officielle, car elles s’inspirent d’une doctrine qui est la négation même de notre droit public, celle d’après laquelle le territoire et la population de Rome seraient frappés d’une espèce de mainmorte au profit de la catholicité, et elles tendent à préjuger une épreuve dont le résultat doit dépendre des populations romaines. » Les cléricaux, si bien représentés en cette circonstance par la diplomatie espagnole, n’ont pas le droit de se plaindre de ces répliques, puisqu’ils les provoquent eux-mêmes par leurs indiscrètes exigences.

Au milieu de ce désarroi universel, l’opposition libérale au corps législatif peut rendre à la France d’éminens services en profitant de l’occasion du débat de l’adresse pour imprimer à l’esprit public une direction qui lui fait manifestement défaut, et dont il saura tenir compte à ceux de qui il la recevra. L’esprit public demande la clarté, la lumière ; il a soif de franchise. Nous augurons bien du rôle que jouera au corps législatif l’opposition libérale. Les premiers débats de la session, bien qu’ils eussent des objets secondaires, des questions d’élection, ont présenté de favorables symptômes. Tout le monde a remarqué que les orateurs qui ont pris part au débat de ces questions, MM. Buffet, Lanjuinais, Segris, en s’opposant aux conclusions de la majorité, ont eu pour eux l’avantage de la logique et de la bonne tradition. Leur attitude et leur langage avaient en quelque sorte, la véritable couleur gouvernementale. Aucune aigreur personnelle ne se mêlait à ces discussions, puisqu’il s’agissait de l’élection de personnes aimées ou estimées, telles que le président même de la chambre, M. Walewski, et M. Larrabure, l’auteur d’un rapport très applaudi sur les crédits, supplémentaires où étaient jugées, il y a deux ans, avec une prévoyance, très sensée, les conséquences financières des expéditions lointaines, et notamment de celle du Mexique. Les torts que, suivant l’opposition, l’administration s’était donnés à propos de ces élections étaient surtout des torts de forme. On pardonne trop facilement en France les torts de ce genre ; mais pourquoi s’en charger gratuitement, comme par nonchalance et laisser-aller, lorsqu’après tout on n’en avait nul besoin, et qu’on pouvait arriver aux mêmes fins en suivant la marche la plus régulière ? Ce serait un triste goût et une regrettable habitude de préférer l’apparence de l’arbitraire à la correction réelle, lorsque les deux voies peuvent conduire au même résultat. A quoi bon afficher des trocs trop visibles entre un siège au sénat et un siège au corps législatif ? Pourquoi passer si lestement sur la question constitutionnelle du droit de démission des sénateurs ? pourquoi rendre si mobile une fonction déclarée inamovible ? Pourquoi ne pas laisser à la démission d’un député le temps d’arriver au corps seul qui en peut consacrer la validité, c’est-à-dire à la chambre même ? On a beaucoup recommandé les vertus de la constitution actuelle au nom du principe de la division des pouvoirs ; pourquoi alors ne pas respecter les attributions hiérarchiques du corps législatif dans sa sphère naturelle et légitime, et vouloir que la démission d’un député, au lieu d’être soumise à l’acceptation de la chambre, puisse être adressée dans l’intervalle de la session à un agent du pouvoir exécutif ? Ce sont ces anomalies, ces inconséquences, ces négligences insouciantes que les orateurs libéraux ont fait ressortir avec une modération et une dignité de ton qui ont donné grand crédit à leurs paroles auprès du public.

L’opposition abordera les discussions de l’adresse avec un esprit d’union qui sera pour le pays d’un exemple salutaire. L’union est une garantie de modération et de loyauté. C’est parce que l’esprit d’union est nécessaire au bon gouvernement d’un peuple libre que parmi les institutions et les libertés les plus efficaces sont celles qui rapprochent les citoyens les uns des autres, les invitent à traiter en commun les affaires publiques et les conduisent naturellement aux transactions nécessaires. Personne ne s’avisera de voir en nous des adversaires de la presse ; nous n’hésiterons point cependant à confesser que les journaux servent moins à la conciliation des idées, à la concentration des efforts sur les points utiles, à l’unité des conduites, que le rapprochement des citoyens dans les associations et surtout que la réunion et le contact des représentans des opinions dans les assemblées délibérantes. Sous le régime actuel de la presse, l’action des journaux est plus exposée encore à se diviser et à s’éparpiller ; la difficulté qu’ils éprouvent à s’occuper des questions vraiment principales du présent les porte à se reléguer dans les théories exclusives de leurs opinions, à s’obstiner dans les querelles du passé, à vivre de vieilles thèses historiques où se perpétuent des malentendus, des passions, des haines, qui n’ont plus de prétexte et ne devraient plus avoir de sens à notre époque. Et que les autoritaires ne se réjouissent point de ces divagations auxquelles la privation de la liberté condamne les journaux ! Les intérêts conservateurs n’ont rien à y gagner, à moins qu’on ne se figure qu’il est préférable que les journaux s’attaquent aux dogmes essentiels du christianisme plutôt que de contester le pouvoir, et qu’on trouve leur temps mieux employé à diviniser Robespierre et à enfanter de petits jacobins qu’à faire de l’opposition à un préfet. La différence que nous signalons est bien visible aujourd’hui : l’entente utile et pratique des opinions se fait bien mieux dans l’opposition libérale de la chambre que parmi les journaux. L’opposition au corps législatif établira cette entente en donnant aux questions qui l’unissent la prééminence sur les questions qui pourraient la diviser. Les premières sont d’ailleurs plus importantes, plus opportunes, plus urgentes que les secondes. Parmi les premières sont la question des libertés intérieures, la question du Mexique, les questions financières. Nous ne saurions avoir la pensée d’anticiper sur ces débats ; nous ne dirons qu’un mot de la question du Mexique. Notre vœu a toujours été, nos lecteurs le savent, que l’on évitât la complication extérieure qui devait être un jour ou l’autre apportée par les observations des États-Unis dans cette pénible affaire : pour la prévenir, il eût fallu la prévoir de loin, et c’est malheureusement ce qu’on n’a point fait. Pour le moment, il semble néanmoins que la question du Mexique puisse être examinée en elle-même et dégagée des diversions américaines. Le gouvernement des États-Unis vient heureusement de montrer qu’il est aussi sincère et aussi prompt que décidé dans sa politique. Il a désavoué, réprimé, puni la tentative flibustière de Crawford sur Bagdad avant même de recevoir nos représentations. Il a démontré par un acte décisif qu’il pratique la neutralité dont notre ministre des affaires étrangères lui a demandé l’assurance. Notre discussion avec les États-Unis doit être considérée comme terminée sur la base de la note du 9 janvier de M. Drouyn de Lhuys. L’opposition libérale au corps législatif pourra donc examiner l’affaire du Mexique en elle-même sans se préoccuper des réclamations américaines. Il faut, pour l’honneur de notre retour du Mexique, que cet examen ait lieu. Il est des points sur lesquels il est indispensable que des explications soient demandées et données. On nous parle toujours des indemnités dues à nos nationaux, pour lesquelles l’expédition aurait été entreprise ; il serait temps enfin de savoir si, comme l’ont dit les journaux étrangers, l’une de ces indemnités aurait été payée, tandis que les autres n’auraient point été liquidées. Un des incidens les plus fâcheux de la question mexicaine a été le décret du 3 octobre 1865, qui soumet les Mexicains pris les armes à la main au jugement des conseils de guerre et à une exécution sommaire. Nous avons longtemps refusé de croire à l’existence d’un pareil décret ; mais puisqu’il a été en effet rendu, puisqu’il est devenu l’objet d’une représentation diplomatique des États-Unis, puisqu’il a été qualifié dans les chambres belges avec une juste sévérité, il ne nous paraît pas possible qu’il ne provoque pas dans notre chambre une protestation généreuse. Nous ne savons s’il faut considérer comme authentiques des pétitions écrites par des soldats belges prisonniers du général juariste Riva-Palacio et une lettre du maréchal Bazaine à ce général autorisant un échange de prisonniers, documens publiés par plusieurs journaux étrangers et français. Nous voudrions que la lettre attribuée au maréchal eût été écrite : elle soulagerait la conscience française ; elle nous donnerait le droit d’espérer que l’armée française n’a jamais prêté d’exécuteurs au décret du 3 octobre. Il est enfin nécessaire qu’une récapitulation des dépenses que nous a coûtées l’entreprise du Mexique soit établie contradictoirement dans notre corps législatif, et que l’on y jette aussi un regard assuré sur les perspectives financières qu’ouvrira la fin de notre expédition.

L’Angleterre vient de recommencer sa vie parlementaire. Une circonstance touchante a marqué l’ouverture des chambres. La reine a inauguré la session. C’est la première fois depuis la mort du prince Albert que la reine Victoria a consenti à remplir cette fonction de la couronne constitutionnelle. L’épreuve était douloureuse pour cette princesse : elle lui rappelait d’une façon poignante sa solitude vis-à-vis de la nation. La reine n’a point prononcé le discours ; elle en a écouté la lecture, assez mal bredouillée par le lord-chancelier, les yeux baissés, la physionomie empreinte de douleur. Le public anglais a su gré à la reine du courage avec lequel elle a accompli sa douloureuse tâche. La première journée de la session a été d’ailleurs assez maussade. Le discours du trône, qui, comme on sait, parcourt succinctement toutes les affaires qu’a l’Angleterre à la surface du globe, n’a pas fourni à la discussion de l’adresse le thème superficiel qu’il lui offre ordinairement. La discussion à la chambre des lords et moins encore à la chambre des communes, où par extraordinaire elle a duré deux jours, n’a point imité le discours de la couronne : elle n’a pas fait le tour du monde ; elle s’est concentrée sur le fléau dont souffre cruellement l’Angleterre, la maladie des bêtes à cornes, la cattle-plague. Le ministère a reçu des coups de tous les côtés dans cette morose bataille. Lord Derby à la chambre des lords, M. Lowe et lord Cranbourne (l’ancien lord Robert Cecil) dans la chambre des communes ont attribué la durée et l’aggravation du fléau aux mesures mal concertées et aux hésitations du cabinet. Après la grande victoire qu’il a remportée dans les élections, il semble que le parti libéral, fier de sa majorité triomphante, eût dû signaler par sa belle humeur sa première réunion. Il n’en a rien été. Cependant le comte Russell a l’air de vouloir aborder sa carrière ministérielle en donnant au parti libéral déterminé tous les gages qui peuvent le satisfaire. Il vient notamment de recomposer son administration avec une hardiesse qu’on n’attendait pas de lui. On reprochait ordinairement aux whigs de constituer leurs cabinets en oligarchies patriciennes et de fermer systématiquement l’accès du pouvoir aux hommes jeunes, aux orateurs de talent qui n’étaient point de provenance aristocratique. Lord Russell a définitivement rompu avec cette routine. Il a introduit dans le cabinet M. Göschen ; il a rappelé dans l’administration M. Stansfeld, qui représentera le gouvernement de l’Inde à la chambre des communes ; il a donné une sous-secrétairerie au plus brillant des orateurs radicaux, M. Forster ; il a rallié ainsi à lui les hommes du parti libéral qui sont le plus en évidence. Il a résolu en même temps de proposer un projet de réforme parlementaire combiné dans des conditions qui ont paru satisfaisantes au grand agitateur consulté, M. Bright. Ceci fait, et M. Gladstone ayant la leadership de la chambre des communes, lord Russell a dû se croire en règle vis-à-vis du parti libéral et en mesure de diriger un gouvernement fort. Cependant les premiers symptômes apparens ne répondent guère à cette attente. Les questions de personnes et les questions politiques donnent lieu à des incertitudes. En s’adjoignant les membres les plus avancés du parti libéral, le premier ministre a laissé décidément en dehors du pouvoir des libéraux qui unissent un grand talent à des tendances assez conservatrices, — tels par exemple que MM. Lowe et Horsman, — qui paraissent devoir se montrer des adversaires redoutables du ministère dans la question, de la réforme parlementaire. On doute qu’il existe un accord parfait dans le cabinet ; on prétend que le ministre des affaires étrangères, lord Clarendon, est loin d’être un réformateur ardent, et on assure qu’il a fait une vive opposition à la rentrée de M. Stansfeld dans le cénacle ministériel. Ce qu’on connaît du projet de réforme de lord Russell est assez froidement accueilli : à toucher à la loi électorale, les Anglais aimeraient que ce fût une fois pour toutes, et qu’il n’y eût plus à remanier de longtemps l’institution fondamentale du système représentatif ; mais rien n’est plus compliqué que les lois électorales d’Angleterre, il n’y règne aucune harmonie préconçue, aucune unité préméditée. Le droit électoral est sorti des privilèges du système féodal, et il a pris les formes diverses, capricieuses et confuses des œuvres du moyen âge. On dirait un amas de constructions gothiques hétérogènes et de ruines enchevêtrées. C’est dans ce labyrinthe que les architectes politiques d’outre-Manche ont mission de préparer à la démocratie anglaise des logemens commodes, aérés, salubres et raisonnablement disposés. La tâche n’est guère aisée, et il est bien difficile de tenter dans ce glorieux et pittoresque fouillis des réparations sans courir le risque de tout détruire. Sans entrer dans le détail des choses, il y a deux grandes données du problème de la législation électorale anglaise, c’est le titre du suffrage, la condition de l’électorat d’une part, et de l’autre la répartition des sièges parlementaires entre la population du royaume-uni : à quel titre sera-t-on électeur ? comment les collèges électoraux seront-ils distribués ? Pour nous Français, amateurs des constructions neuves et de l’alignement, la question serait simple : chacun serait électeur aux mêmes conditions, et quant à la répartition des collèges, elle ne serait que le quotient approximatif du total des électeurs divisé par le nombre des places de députés dont la représentation parlementaire serait composée. Les Anglais ont horreur de cette logique égalitaire servie par une arithmétique inexorable. Ils ont des conditions, des qualifications, comme, ils disent, diverses pour les électeurs ; ils ont des districts électoraux qui, avec moins de trois cents électeurs, nomment deux membres au parlement et des districts de dix et vingt mille votans qui n’élisent également que deux représentans. Pour bien réformer, il faudrait porter au moins partout à la fois la réforme ; il faudrait réduire le cens électoral pour introduire la démocratie dans la vie politique, et il faudrait en même temps faire un nouveau partage des collèges électoraux, de telle sorte que la représentation fût mieux proportionnée à l’importance numérique des populations. Or on assure que le projet de lord Russell ne résoudra que la moitié du problème, la question du cens, et laisserait à l’avenir l’œuvre d’une nouvelle distribution des districts électoraux. Lord Russell garderait les cadres tels qu’ils sont ; il se contenterait d’en ouvrir l’accès aux classes laborieuses en abaissant le loyer qui confère le droit électoral de 10 livres à 6 dans les bourgs et de 50 livres à 15 dans les comtés. Cette idée d’une demi-réforme appelle dès à présent la défaveur sur le projet du ministère ; elle soulève de nombreuses et solides objections parmi les libéraux aussi bien que dans le camp des conservateurs. Rien n’est donc moins certain que la durée du cabinet anglais ; les dissidences d’opinions et les rapprochemens de personnes peuvent amener des évolutions et des combinaisons de parti singulières.

L’Italie inspire aujourd’hui à ses amis du dehors une anxiété qu’il est inutile de dissimuler. Le parlement de Florence consentira-t-il à prendre d’accord avec le gouvernement les mesures nécessaires pour subvenir aux engagemens financiers du pays et relever le crédit italien ? Le parlement laissera-t-il vivre le ministère actuel ? Voilà les questions qui tiennent en suspens les amis de l’Italie. La responsabilité du parlement italien est des plus graves. Avant tout, c’est le péril financier qu’il faut conjurer. Les dissidences intérieures et les prétentions extérieures, quelque fondées que puissent être les unes et les autres, doivent être subordonnées à l’intérêt dominant de l’ordre financier. Si le parlement ne vote pas promptement les ressources indispensables, si la nation n’est pas prête à s’imposer les sacrifices les plus patriotiques, on ouvre la voie à toute sorte de tristes désordres et d’humiliantes défaillances. La destinée de l’Italie, on devrait en être persuadé à Florence, se joue sur une question de budget. Quand on est sous le coup d’une préoccupation si pressante, est-ce en vérité le moment de se livrer au jeu des incessantes crises ministérielles ? Sans doute il est difficile de former un ministère qui puisse complètement satisfaire le parlement et le pays. C’est un malheur qu’il n’y ait pas en Italie une réunion d’hommes d’état animée d’une résolution assez forte, investie d’une autorité morale assez puissante, pour conquérir et entraîner la confiance nationale ; mais enfin, puisque ce malheur est un fait qu’il n’est point possible de supprimer en un jour, les Italiens n’ont d’autre parti à prendre que de s’imposer les taxes nécessaires, d’établir l’indépendance de leurs finances, de se sauver enfin eux-mêmes avec des cabinets médiocres. On serait en vérité bien avancé si, au risque de prolonger la crise financière au point de la rendre incurable, on se donnait le passe-temps de renverser le général La Marmoral Nous savons ce qu’on reproche au brave général, nous savons que la dépêche de M. de Malaret, du 2 janvier, publiée dans notre livre bleu, a péniblement affecté les Italiens, et leur a donné l’idée que les droits des Romains étaient abandonnés sans réserve par leur ministre. Cette impression nous paraît fausse et puérile : elle est démentie du côté de la France par les paroles de M. Drouyn de Lhuys citées par nous tout à l’heure ; elle est démentie, pour ce qui regarde le gouvernement italien, par la récente dépêche du général de La Marmora à l’Espagne, dont nous avons reproduit aussi la déclaration la plus significative. Les Italiens devraient comprendre qu’il importe que le général La Marmora, qui, avec son abnégation et son patriotisme ordinaire, est venu en aide à son pays en acceptant le pouvoir au lendemain de la convention du 15 septembre, au milieu des tristes troubles de Turin, continue à les représenter devant l’Europe, dont il a l’estime, jusqu’à l’entier accomplissement du traité qui retire de Rome les troupes françaises. Si le parlement italien ne sent pas de la sorte ses devoirs envers lui-même et envers le général La Marmora, si le cabinet actuel doit tomber avec son chef, nous faisons des vœux pour que le pouvoir soit donné au général Cialdini, à un homme de sens et d’énergie dont la mâle éloquence a révélé une véritable supériorité intellectuelle.

Bien que le gouvernement espagnol ait reconnu l’Italie, on a vu par les extraits de sa correspondance diplomatique qui ont été publiés qu’il ne s’est point fait faute de chercher à susciter des embarras au cabinet de Florence au moment même où il renouait officiellement avec ce cabinet les bons rapports. Voilà un nouvel encouragement au panlatinisme, un nouveau trait de la touchante sympathie qui unit les diverses familles de la race latine ! Il ne faut pourtant point être trop sévère envers le cabinet espagnol. On fait ce qu’on peut. La reconnaissance de l’Italie a été de la part du maréchal O’Donnell un acte de hardiesse, on est obligé d’en convenir après la discussion du sénat de Madrid sur le paragraphe relatif à cette reconnaissance. Le ministre des affaires étrangères a présenté de bons argumens à l’appui de la politique adoptée envers l’Italie par le cabinet. Nous avons vu avec plaisir se prononcer dans le même sens M. Llorente, qui, ministre des affaires étrangères dans les commencemens du dernier cabinet Narvaez, avait eu le mérite de pousser dans cette voie le gouvernement espagnol. Cependant le paragraphe de l’adresse n’a obtenu qu’une petite majorité, et il paraît même que la majorité eût été contraire, si la reine, ayant un juste égard à la position du maréchal O’Donnell, n’eût obtenu des vingt évêques qui siègent au sénat et de plusieurs sénateurs cléricaux qu’ils ne prendraient point part au vote. Quand on connaît ces difficultés intérieures de l’Espagne, on est obligé de réclamer l’indulgence pour le maréchal O’Donnell et même de lui savoir gré de ses bonnes tendances et de ses sages velléités. Nous croyons d’ailleurs que le ministre espagnol est décidé à faire profiter l’Espagne de la force que lui a value l’avortement de la tentative du général Prim. On dit le ministre des finances, M. Martinez, très sérieusement appliqué au règlement des vieilles dettes qui ont si longtemps et si désastreusement tenu en échec le crédit espagnol. Que de maux on eût épargnés à l’Espagne, si le maréchal O’Donnell eût prêté plus d’attention à ces questions financières quand nous lui signalions, il y a plusieurs années, les conséquences inévitables des résistances obstinées de son ministre des finances de ce temps-là, M. Salaverria !

La petite crise ministérielle hollandaise est terminée. MM. Thorbecke et Olivier sont définitivement sortis du cabinet, remplacés le premier à l’intérieur par M. Geertsema, et le second à la justice par M. Pické. M. Franzen van de Putte est chef du cabinet et ministre des colonies ; les autres ministres sont M. Cremers aux affaires étrangères, le général Blanken à la guerre et par intérim à la marine, et M. Van Bosse aux finances. Déjà, à l’attitude prise par le parti libéral, dont M. Thorbecke est le chef, et par les conservateurs, on peut prévoir que le ministère hollandais aura sur les bras une opposition redoutable. C’est sur le projet des cultures des Indes qu’on se livrera bataille. Heureuse Hollande, où l’émulation des hommes publics n’a plus pour objet que des intérêts positifs tels que ceux qui sont attachés à l’administration de ses opulentes colonies ! Le pays est petit, mais on ne se bat plus pour les droits primordiaux de la liberté politique, comme dans les grands états. Dans une position bien plus critique sont par exemple l’Autriche et la Prusse : l’Autriche, à qui la diète hongroise va faire connaître par le vote de l’adresse les conditions qu’elle met à son cordial concours ; la Prusse, où un ministre bizarre dans ses audaces entreprend d’avilir la représentation nationale en soumettant les paroles des députés à la juridiction des tribunaux ordinaires. Nous avons lu attentivement le projet d’adresse au roi de Hongrie rédigé par M. Deák ; nous n’oserions essayer d’apprécier toutes les conditions du programme hongrois et en taxer quelques-unes d’excessives. Ce qui nous a surtout intéressés dans le rapprochement qui se tente entre l’empereur François-Joseph et le peuple hongrois, c’est que des deux côtés nous avons vu des intentions honnêtes. Sans entrer dans les discussions de détail qui échappent à notre compétence, nous nous contentons d’espérer qu’un effort si loyal aboutira à une conciliation sincère. Nous désirons que les Hongrois, si un léger sacrifice était demandé à leur modération, veuillent bien se souvenir que le sort des autres nationalités de l’empire, le sort des Tchèques de Bohême, des Polonais de Galicie, des Croates, etc., est suspendu au succès de l’expérience qui se tente. Voilà des peuples intéressans qui espèrent dans un meilleur avenir, et qu’une impatience, une imprudence, pourraient rejeter dans la vieille centralisation autrichienne. Quoi qu’il en soit, si ce qui se passe en Hongrie nous cause encore quelque anxiété, le spectacle donné par le gouvernement autrichien est grand et sympathique. On n’en peut dire autant de la lutte entreprise par M. de Bismark contre la seconde chambre prussienne. M. de Bismark élève contre les droits de la représentation nationale une prétention que soutenaient en Angleterre les juges de Charles Ier, et que le long parlement a pour toujours anéantie. M. de Bismark rêve pour lui et pour la couronne de Prusse de hautes destinées ; comment concilie-t-il son ambition avec la mesquinerie pitoyable de sa politique intérieure ? Quel Allemand voudrait donner l’hégémonie à un état dont les institutions seraient à ce point mutilées ? quel Allemand n’aimerait pas mieux être le sujet du grand-duc de Bade ou du roi de Wurtemberg que d’appartenir à la Prusse que M. de Bismark cherche à faire ? On ne peut trop applaudir à la fermeté patiente avec laquelle la chambre prussienne résiste à ces provocations persécutrices et à ces assauts de l’absolutisme le plus repoussant, comme l’a dit si éloquemment M. Schulze-Delitsch, celui qui se cache sous le masque des formes constitutionnelles. e. forcade.