Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 février 1865

Chronique n° 788
14 février 1865


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 février 1865.

Imagine-t-on une situation plus ingrate et plus ridicule que celle où nous écrivons ? Le discours impérial, l’événement de l’heure présente, l’objet de la curiosité de tous, le thème obligé des appréciations et des discussions des jours qui vont suivre, ne nous sera connu que lorsque ces lignes seront publiées. Nous voilà obligés de deviser politique sur des motifs qui seront vraisemblablement demain hors de propos ; nous sommes là, à quelques heures de la cérémonie, exclus de la fête par une date fatale, obligés, penauds, confus et morfondus, de mâcher à vide et de tuer le temps par d’oiseuses rêveries. En vérité nous croyons avoir des titres à la débonnaire indulgence du lecteur.

Quoi qu’il en soit, voici la saison parlementaire tout à fait revenue. La session anglaise a été ouverte le 7 février, et la nôtre s’ouvre demain. Nous n’avons pas trop à regretter de n’être point en état de mettre en parallèle le discours de l’empereur avec la harangue que la reine a fait prononcer par le lord chancelier couvert de sa perruque surmontée de son cocked hat. Les discours impériaux sont d’ordinaire très significatifs, et jamais le discours royal n’a été en Angleterre plus insignifiant que cette année. L’empereur a particulièrement à nous entretenir en ce jour de choses graves et intéressantes, telles que la convention du 15 septembre, l’encyclique peut-être, les affaires du Mexique, etc., tandis que le gouvernement anglais n’avait à peu près rien à dire. L’opposition anglaise n’a donc rien objecté à un discours si inoffensif. « Voilà bien le discours, s’est écrié lord Derby en belle humeur, qui devait être adressé par un ministre âgé à un parlement moribond. » La chambre des communes est en effet un malade dont les jours sont comptés ; elle a fourni toute sa carrière législative, et commence sa septième session. À la veille d’élections générales, le ministère avait à choisir, pour la rédaction du discours de la couronne, entre deux manières : il pouvait faire de ce discours un manifeste de parti, y entonner le cry électoral, ou bien y effacer au contraire toutes les questions qui divisent les partis, afin de préluder par les notes les plus calmes au prochain mouvement des hustings. Lord Palmerston a préféré le second système. C’est en vain que quelques membres du parti libéral se sont préparés aux élections en agitant le mot de réforme : des membres importans du ministère ou des membres de la chambre des communes, étroitement liés à des ministres considérables, se sont prononcés avec éclat pour une réforme électorale. On n’a pas oublié avec quelle vigueur M. Gladstone proclama à l’improviste dans la dernière session la nécessité d’une large admission des classes laborieuses à la fonction électorale ; cette manifestation soudaine par laquelle le grand orateur s’établissait comme le chef futur du libéralisme anglais produisit une profonde et longue sensation : il y a quelques jours, une déclaration de principes non moins remarquable occupait l’opinion. Le jeune fils de lord Russell, lord Amberley, assistait à un meeting réformiste réuni à Leeds, et y commençait, à proprement parler, sa carrière politique en se ralliant avec une grande verdeur et netteté de langage aux opinions réformistes les plus avancées. Lord Amberley, dans ce meeting de Leeds, s’est montré prêt à fournir une carrière réformatrice non moins persévérante que ne l’a été celle de son père. Le hardi radicalisme du jeune lord a excité une certaine émotion parmi ceux qu’effraie tout mouvement progressiste ; on devrait cependant être partout revenu des craintes qu’inspiraient autrefois les extensions du droit de suffrage. Le système électoral ne transforme point le tempérament politique des peuples ; nous croyons, pour notre compte, qu’en descendant plus profondément dans les classes populaires le droit de sufi"rage ne changera rien aux influences auxquelles la politique intérieure de l’Angleterre a coutume d’obéir. Cependant, malgré les curieuses sorties de M. Gladstone et du fils de lord Russell, lord Palmerston et la majorité de ses collègues n’ont pas cru que la réforme dût devenir le mot d’ordre général de leur parti. Lord Palmerston paraît devoir aborder les élections en observant la politique qui a jusqu’à présent fait durer son ministère, politique de compromis et de transaction qui recrute des adhérens à la fois chez les conservateurs et les libéraux, qui, pour n’effaroucher ni l’une ni l’autre de ces fractions de l’opinion, s’abstient de toute profession de foi trop accentuée, et laisse à chacun de ses partisans sa liberté d’allure et ses chances particulières de succès devant les collèges électoraux. C’est le quieta ne moveas de Walpole.

Ce système de paisible immobilité, lord Palmerston l’applique aussi à la politique étrangère. L’alarme danoise semble avoir fait passer entièrement à l’état chronique le goût de l’Angleterre pour l’abstention quand même et la neutralité partout et toujours. Jamais la politique anglaise n’a plus affecté de se désintéresser des affaires du monde, jamais elle n’a été plus véritablement insulaire. Elle semble n’avoir à craindre d’incidens désagréables que du côté des États-Unis ; mais de ce côté-là surtout elle redouble en ce moment de prudence. Lord Russell, le premier jour de la session, a pris la peine d’expliquer les légitimes sujets de mauvaise humeur qu’a donnés aux Américains la vaste participation des négocians anglais à l’armement des corsaires confédérés et au commerce de contrebande. Les Anglais commencent à comprendre l’indignation avec laquelle les Américains ont vu le Canada servir de repaire à des pirates et à des pillards confédérés. Ils comprennent le tort que ferait au Canada la rupture des traités de réciprocité qui depuis tant d’années règlent les relations quotidiennes des États-Unis et de la colonie anglaise. Certains membres de la chambre des communes étaient disposés à se plaindre avec amertume et violence de la dénonciation de ces traités signifiée par les États-Unis. Lord Palmerston s’est hâté de donner à ces ardens une leçon de prudence : il leur a rappelé qu’il est injuste de reporter sur le gouvernement des États-Unis la responsabilité des vivacités de langage qui distinguent la presse américaine ; il les a invités à prendre confiance dans le bon sens et la modération du cabinet de Washington ; il leur a conseillé de ménager leur colère et d’attendre tout au moins l’événement de la rupture des conventions, qui ne peut avoir lieu que dans six mois, pour s’abandonner aux récriminations chagrines. Ainsi, au dehors comme au dedans, repos, tranquilliié, sagesse de conduite, circonspection de langage, voilà la politique anglaise. Du plus turbulent des hommes, lord Palmerston est devenu le plus pacifique ; du plus provoquant en paroles, le plus conciliant et le plus doux. Qui eût dit que, sous la conduite de lord Palmerston, l’Angleterre en viendrait à ne plus rechercher d’autre bonheur que celui des peuples qui n’ont pas d’histoire ?

Nous n’en sommes point encore là en France. Sans doute jamais, depuis quelques années, la situation, au point de vue des afifaires extérieures, n’a eu chez nous une aussi pacifique apparence. Pour la première fois depuis 1859, les plus timorés ont perdu le droit de redouter la guerre au printemps. Cependant nous avons de graves affaires engagées, qu’escortent d’inévitables soucis. Nous avons la convention du 15 septembre, nous avons les polémiques religieuses irritées et envenimées par l’encyclique ; nous avons le Mexique, qui nous crée, à nous aussi, des relations délicates avec les États-Unis. Nos chambres vont s’emparer de ces questions et les placer sous une plus large et plus vive lumière devant le public. Il n’est pas possible de mettre au discours impérial la précieuse sourdine avec laquelle lord Palmerston a éteint toutes les notes du discours de sa souveraine.

Et d’abord la convention du 15 septembre. Le discours impérial réussira-t-il à en définir nettement le caractère et la portée ? On raconte qu’un personnage illustre de ce temps-ci, ayant eu l’honneur récemment d’être reçu par l’empereur, prit la liberté de lui demander quelles étaient ses intentions sur Rome. « Quant à Rome, aurait dit l’empereur, j’ai, monsieur, deux ans pour vous répondre. » Le mot est spirituel ; il est politique aussi, nous en convenons. Il est clair pour le moment que la politique française ne peut se placer ni en-deçà ni au-delà de l’engagement à échéance qu’elle a souscrit par la convention du 15 septembre. On ne peut pas demander au gouvernement de prévoir toutes les hypothèses qui pourraient se produire dans deux ans et d’enchaîner vis-à-vis de chacune de ces hypothèses sa liberté d’action par une résolution préconçue. Aucun homme politique sérieux ne se croira autorisé à demander au gouvernement ce qu’il ferait, si telle chose arrivait : on ne se lie pas les mains sur des éventualités qui peut-être ne se présenteront point et peut-être se présenteront au milieu de circonstances qu’on ne saurait aujourd’hui ni prévoir ni apprécier. L’hypothèse et la chimère écartées, le gouvernement pourra, ce nous semble, ramener avec assez de succès les adversaires de la convention à l’examen consciencieux du caractère propre de cet acte. Qu’est-ce que la convention du 15 septembre en elle-même ? C’est une expérience tentée pour rendre, si c’est possible, au gouvernement temporel du pape son autonomie. Se trouvera-t-il quelqu’un pour dire qu’une telle expérience ne devait pas être tentée ? Mais ce serait déclarer d’une part que la papauté temporelle ne sera jamais capable d’exister par elle-même, de se suffire à elle-même, et proclamer de l’autre que, ne pouvant vivre que par le secours d’une force étrangère, c’est la France qui devra lui prêter en permanence le secours de cette force étrangère. Les deux propositions sont également insoutenables. Les partisans de la papauté temporelle, s’ils sont de bonne foi, s’ils ont quelque souci de la dignité et de la logique de leur opinion, ne peuvent point faire un tel aveu de l’incapacité radicale de la papauté temporelle ; aucun homme politique qui se respecte n’osera soutenir que l’occupation de Rome par la France doive être indéfinie quant à la durée, c’est-à-dire permanente. Il faut donc de toute nécessité faire l’expérience qu’on va essayer. — Mais, répliquent les adversaires, cette expérience est tentée dans des conditions détestables pour la papauté ; elle commence par consacrer les spoliations dont le saint-siège a été victime. — Qu’est-ce à dire ? Veut-on qu’avant d’évacuer Rome nous reconquérions la Romagne et les autres provinces pour le saint-père ? Mais c’est oublier d’une façon trop choquante les deux conditions essentielles du problème qu’il s’agit de résoudre : il faut que le pouvoir temporel soit mis pu état de subsister par lui-même, et il faut que la France quitte Rome. Or, la France quittant Rome après avoir donné au pape la Romagne reconquise, qui croira que le pouvoir du pape pût exister par lui-même au milieu d’une Italie humiliée, irritée, pins révolutionnée que jamais ? Comment d’une part pourrait-on revenir à la situation antérieure à 1859 sans remettre tout en question, sans compromettre la paix européenne, sans créer en Italie un épouvantable chaos ? Comment d’autre part pourrait-on considérer comme une solution le retour à un état de choses qui était pour l’Italie et l’Europe une crise aiguë, et qui a précisément produit la guerre de 1859 ? L’idée de prendre son point de départ, pour essayer de faire vivre par lui-même le pouvoir temporel, en dehors des faits présens et de la situation actuelle serait impraticable, insensée, indigne d’occuper un seul instant des politiques sérieux. Il fallait donc prendre la seule base possible, le fait existant, et telle a été l’œuvre de la convention du 15 septembre. Cette convention propose à la papauté et aux intérêts catholiques dont elle est le représentant et l’organe une transaction, et c’est la seule que les circonstances rendent praticable. Que le pouvoir temporel se contente en fait, tout en maintenant ses réserves de droit, des limites où ses possessions sont aujourd’hui renfermées. Cette possession au dehors lui est garantie par l’engagement de la puissance dont il pouvait craindre les tendances envahissantes, engagement redoublé par une promesse française. Dans l’intérieur de ce domaine, ce serait à lui de maintenir son autorité. On lui en fournit les moyens financiers en le déchargeant de la portion de la dette afférente aux anciennes provinces ; on lui en laisse les moyens militaires en reconnaissant son droit à entretenir une force armée suffisante. Encore une fois, il y a là une expérience à tenter, et c’est la seule : cette expérience serait le résultat d’une transaction par laquelle pourraient s’apaiser les luttes religieuses, qui deviennent la souffrance et le danger de tods les pays catholiques. Cette expérience unique par laquelle elle peut rétablir son autonomie temporelle et rendre la paix aux âmes, est-ce à la papauté, est-ce à ses amis de la refuser et de se rejeter avec colère dans les extrémités désespérées et dans l’abîme de l’inconnu ?

Qu’on se livre tant qu’on voudra aux récriminations rétrospectives, que l’on essaie de refaire avec les ressources de l’imagination la plus ingénieuse l’histoire de l’Italie dans ces dernières années, que l’on se donne l’agrément de tracer cette histoire telle qu’elle aurait dû être et non telle qu’elle fut, que l’on se passe la fantaisie de préférer le roman à la réalité : nous abandonnons de sang-froid aux adversaires de la convention du 15 septembre ces satisfactions stériles ; mais, quand on voudra sérieusement aborder le présent et l’avenir, on ne pourra point échapper aux conclusions que nous venons de poser. Il faudra reconnaître à la convention du 15 septembre ce double caractère, qu’elle est une expérience tentée dans le domaine du possible et une offre de transaction. Nous allons voir sur qui va tomber la responsabilité du refus de la transaction et de l’expérience. Quant à nous, ce n’est pas sans une émotion profonde que nous assistons à cette lutte et que nous y prenons part. L’attitude des écrivains laïques qui composent ce que l’on appelle le parti catholique, le langage des évêques, la position prise par le pape dans l’encyclique, tout annonce que la transaction ne sera point acceptée, et que l’église ne se prêtera point avec résignation à l’expérience qui lui est proposée. Nous ne dissimulerons point l’inquiétude que nous cause cette attitude de la hiérarchie et du parti catholiques. C’est un des inconvéniens de la convention du 15 septembre qu’elle n’apporte point une solution immédiate qui détermine une situation s’imposant à tous avec la nécessité du fait accompli. Cette convention n’annonce qu’une solution ajournée à deux ans, c’est-à-dire qu’elle assigne elle-même une trop longue durée aux controverses qu’elle provoque. Nous sommes donc condamnés, pendant deux ans, à voir la lutte politique se concentrer sur les questions religieuses. Il n’y a point de pires luttes politiques que celles qui ont les questions religieuses pour objet. Là, des deux côtés, on se porte à des violences qui sont bien regrettables, lors même que le combat n’est engagé que dans la sphère des idées, car on est condamné à y blesser à chaque instant les plus respectables convictions. Le vice de ces luttes politico-religieuses est surtout de dénaturer la politique et de l’entraîner à des déviations funestes. On n’y sait point garder une suffisante mesure : on quitte à chaque instant le terrain vrai de la politique ; les doctrines philosophiques s’attaquent aux dogmes religieux ; la religion anathématise la philosophie ; les passions irréligieuses et les haines religieuses se provoquent réciproquement et s’excitent au fanatisme. Des sociétés ravagées par ces odieuses controverses ont beau paraître calmes à la surface, elles sont bientôt en proie à un désordre moral dont les funestes effets peuvent éclater à l’improviste. Des deux parts, le mouvement est dominé par les violens, et quand les violens prennent la tête, le progrès est compromis, et l’on peut redouter pour les meilleures causes les plus cruelles réactions.

Nous ne sommes donc point surpris de voir beaucoup de bons esprits affligés de la confusion qui s’établit en ce moment entre les luttes religieuses et les controverses politiques. Cette confusion de la religion et de la politique est un danger auquel l’esprit français s’est toujours laissé prendre aisément. Contenus par la parcimonie avec laquelle les libertés politiques nous sont mesurées, nous sommes aujourd’hui plus que jamais exposés à nous échapper dans le domaine religieux pour y chercher l’action militante que la politique nous refuse. Un pays voisin, la Belgique, semblable à nous par tant de côtés, différent de nous par tant d’autres, quoique bien plus avancé que nous en éducation politique, s’est lancé en plein sur l’écueil où nous commençons à toucher. Les partis y ont pris l’habitude de se définir en classifications religieuses, en parti catholique et en parti libéral. Des causes qui ne devraient se rencontrer, ce semble, que dans le domaine de la conscience s’y sont transformées en partis ardens et de plus en plus excessifs. Cette confusion dangereuse vient d’être signalée et déplorée dans un écrit remarquable par le chef du parti catholique belge, par l’honorable M. Ad. Dechamps. L’homme d’état belge a vu le mal avec une grande sagacité, et il le décrit avec une modération vraiment libérale. Il soutient que l’existence d’un parti catholique, comme l’existence d’un parti libéral rationaliste, est un non-sens en présence de la constitution belge. Il voudrait renoncer pour son parti à une dénomination qui compromet de la façon la plus grave des idées et des intérêts distincts de ceux qui doivent en réalité s’agiter dans le domaine purement politique. On doit tenir grand compte à M. Dechamps de l’initiative qu’il prend ainsi pour rapprocher sur un terrain commun des intérêts conservateurs ou libéraux qui ne sont point nécessairement solidaires d’une foi religieuse ou d’une doctrine philosophique déterminée : M. Dechamps se préoccupe aussi de la nécessité de préparer une transaction entre les élémens libéraux et les élémens conservateurs en Belgique. L’effort est louable ; mais, venant d’un membre influent du parti catholique, il faut avouer qu’il ne pouvait être plus mal servi par les circonstances. Le parti catholique belge est condamné par l’attitude de la cour de Rome à garder son nom. Tandis que M. Dechamps demande une transaction, le pape la refuse. Tant que la question romaine ne sera point résolue, les hommes d’état dévoués aux idées catholiques ne pourront point rompre la solidarité par laquelle la cour de Rome les lie devant le parti libéral. Les pays catholiques où le clergé a une organisation puissante ont chacun leur question romaine intérieure, leur question du pouvoir temporel de l’église. L’ancienne organisation de l’église dans les pays catholiques avant la révolution française était unie à une organisation politique et économique qui était pour elle ce que le pouvoir temporel est pour le pape : ce sont les lois civiles inspirées par la révolution qui ont anéanti ou profondément modifié ce système des temporalités ecclésiastiques ; mais comment les partis politiques qui ont imposé ces changemens à l’organisation du culte peuvent-ils croire que l’église accepte comme définitifs les nouveaux arrangemens, lorsque le chef de l’église fait revivre dans ses bulles toutes les prétentions temporelles que la papauté a jamais émises aux jours de sa plus grande puissance ? Tant que les prétentions romaines subsisteront, nous ne disons pas à l’état de revendications spéculatives, mais à l’état de fait représenté par une souveraineté politique se plaçant au-dessus des conditions naturelles et variables des gouvernemens humains, tant que la question romaine n’aura point été résolue dans le sens au moins de la limitation la plus étroite du pouvoir temporel, les hommes politiques et les partis qui affecteront un dévouement absolu à la cause de l’église inspireront aux hommes d’état et aux partis libéraux des défiances insurmontables. En Belgique par exemple, ce n’est point M. Frère, quoi qu’en dise M. Dechamps, qui a le pouvoir arbitraire de susciter des questions par lesquelles les catholiques sont relégués dans des camps exclusifs ; la démarcation est maintenue nécessairement par la direction que donnent aux esprits la durée de la question romaine, les prétentions opiniâtres du saint-siège et l’aveugle obstination des polémiques religieuses. Certes, en Belgique comme en France, il est, nous le savons, des hommes d’état dévoués à la cause religieuse du catholicisme, et qui nourrissent un attachement sincère pour les institutions politiques libérales. L’éducation, le tempérament, la générosité d’âme, en ont fait des libéraux. La situation de ces hommes dans le temps où nous vivons nous inspire une douloureuse sympathie. Par momens, on voudrait les accuser d’ignorance quand on les voit professer des opinions politiques si différentes de l’enseignement constant de la cour de Rome. Ils n’ont donc jamais lu, se dit-on, cette série de documens qui, depuis les fausses décrétales jusqu’aux encycliques les plus récentes, constituent la perpétuité et l’unité de la politique romaine : ils ne savent donc point que cette politique ne se dément jamais ! Il n’y a point en vérité de position plus fausse que celle de ces catholiques libéraux. La sincérité de leurs opinions politiques en devrait faire des gallicans résolus ; la fatalité des circonstances en fait des ultramontains suspects ; pour mettre d’accord leurs idées politiques et leur fidélité religieuse, ils sont réduits à commenter les bulles pontificales à la façon des jésuites, dont Pascal s’est moqué pour l’éternité. Ils demandent des transactions ; ils n’oseraient en offrir aucune, et vous les verrez refuser avec obstination la seule qui leur puisse être proposée.

À la veille des grands débats que ces questions vont soulever dans nos chambres, on a peu de penchant à s’arrêter aux petites escarmouches, telles que l’abus prononcé par le conseil d’état contre le cardinal Mathieu et M. de Dreux-Brézé, ou bien l’indiscrétion qui a livré à la publicité les lettres adressées par M. le nonce Chigi à M. Dupanloup et à M. Pie. L’appel comme d’abus appliqué à la publication des bulles non autorisées n’a plus de notre temps la signification et la portée qu’il a ait autrefois. Sous l’ancien régime, et au temps où furent rédigés les articles organiques, on entendait bien, en refusant l’autorisation de publier, interdire en fait la publication des documens pontificaux. Aujourd’hui, la défense de publier n’étant adressée qu’aux évêques et coïncidant au contraire avec la publicité la plus vaste donnée au manifeste du pape par les journaux, l’interdiction ministérielle et la censure du conseil d’état ne sont qu’une marque d’improbation donnée par le gouvernement et une petite vexation exercée contre les évêques. — Mais, dit-on, la loi existe, et il faut bien faire respecter les lois ! — C’est bien là un de nos travers : nous ne savons pas nous décider en France à laisser mourir les lois de leur belle mort, la désuétude. Les lois meurent cependant, il s’y faut résigner ; elles meurent quand leurs dispositions ne produisent plus les effets pour lesquels elles avaient été conçues, quand elles sont devenues incompatibles avec les mœurs, quand elles sont en contradiction avec l’esprit d’institutions politiques plus récentes. Nous aurons fait un grand pas vers la liberté lorsque nous aurons laissé périr une multitude de lois qui n’auraient jamais dû survivre aux régimes qui les avaient promulguées. Quant à l’incident des lettres de M ?’Chigi, il est vraiment inexplicable. On ne comprend pas qu’un envoyé de la cour de Rome se soit ainsi laissé prendre en faute contre une des règles les plus élémentaires du code diplomatique ; on ne s’explique pas qu’il ait oublié d’inscrire la formule particulière en tête des félicitations qu’il adressait à nos prélats ; on est surpris de ce défaut de modestie et de réserve qu’ont trahi des évêques en faisant imprimer dans les journaux les complimens qu’ils avaient reçus. Mgr Chigi a été durement morigéné. Sera-t-il rappelé ? La belle question ! Il sera peut-être moins malheureux qu’on ne pense. S’il perd la nonciature, il aura plus tôt le chapeau.

Après l’affaire romaine, la question sur laquelle le public attend avec le plus d’impatience les lumières du discours impérial et la manifestation de l’opinion des chambres est la question du Mexique et des rapports de la politique française avec les États-Unis. Y a-t-il quelque apparence que notre corps expéditionnaire puisse être bientôt ramené en France ? Voilà le point intéressant. On se rend encore difficilement compte parmi nous des progrès qu’a pu faire jusqu’à présent le régime établi au Mexique par l’empereur Maximilien. On a vu, ce qui avait été prédit par ceux qui étaient au courant de l’état des choses au Mexique, que le nouvel empereur, voulant établir un gouvernement de civilisation, a été obligé de rompre avec le clergé et de s’appuyer sur des hommes qui appartiennent au parti contre lequel nous avions dirigé notre intervention. L’empereur Maximilien, au risque de rompre avec le clergé et de se brouiller avec Rome, a été obligé de maintenir la sécularisation des propriétés ecclésiastiques. Ses finances ont sans doute grand besoin d’être alimentées par le crédit, et Paris doit s’attendre à l’émission prochaine d’un nouvel emprunt mexicain. Les ressources financières ainsi obtenues aideront sans doute beaucoup l’empereur Maximilien dans l’accomplissement de son œuvre. Les capitaux européens, français et anglais, se portent vers le Mexique : on parle de la fondation d’une banque ; on construit des chemins de fer. Tout cela est à merveille, et nous applaudirons de très grand cœur aux débuts heureux du nouvel empire, le jour surtout où le dernier de nos soldats aura été rembarqué.

Ce qui préoccupe en effet le public, c’est l’influence que notre position au Mexique pourrait avoir sur nos rapports avec les États-Unis. Il est hors de doute que de bonnes relations avec les États-Unis sont d’un intérêt bien autrement considérable pour la France que les occupations que nous sommes allés si chèrement chercher au Mexique. — Si par aventure nous étions allés nous créer des difficultés et des démêlés à deux mille lieues de chez nous avec la république américaine, jamais entreprise n’aurait été plus contraire aux intérêts de la France et plus déplorable que notre expédition mexicaine. Nous croyons que la façon la plus sûre d’éviter un si malencontreux accident, c’est de rester au Mexique le moins longtemps possible. Ce n’est point que nous nous laissions émouvoir par les rodomontades de certains journaux américains, que nous attachions même une grande importance à cette boutade du sénat de Washington, qui, en fixant l’état des agens diplomatiques de l’Union, a voulu que la légation américaine fût accréditée auprès de la république du Mexique. Les Yankees sont très légers et très emportés quand il ne s’agit que de paroles ; mais le gouvernement de M. Lincoln a fait preuve dans sa politique extérieure d’une très prudente et très habile patience : nous sommes sûrs que M. Seward ne s’avisera point d’imiter le sénat et de traiter le Mexique de république. Ce qui nous inquiète davantage, c’est qu’au fond, en allant au Mexique, nous avons froissé un préjugé américain qui pourrait se réveiller le jour où l’union serait rétablie. Nous ne redoutons point que les États-Unis se laissent emporter à des hostilités contre nous présens dans l’empire mexicain ; mais ne serait-il pas déplorable de nous être suscité et d’entretenir, sans compensation pour nous, une cause de froideur, de mésintelligence, de tracasseries dans le voisinage de cette grande république ?

Aussi bien, à mesure que les événemens marchent de l’autre côté de l’Atlantique, il importe que la politique de la France vis-à-vis des États-Unis soit nettement établie sur ses bases naturelles, soit ramenée dans ses traditions, en un mot soit définitivement rectifiée. Depuis que la guerre civile a éclaté aux États-Unis, la politique française, dans ses rapports avec l’Amérique, a commis plus d’une faute grave ; on a cru que les sympathies du gouvernement français penchaient pour les confédérés ; on a su que la France avait, à plusieurs reprises, proposé à l’Angleterre d’intervenir dans cette guerre civile ; on a pu lire dans les débats de la chambre des communes les indiscrétions de M. Roebuck racontant son voyage et ses entretiens de Paris ; on a vu la France, que l’Angleterre et la Russie refusaient de suivre, s’avancer seule vers les États-Unis et leur proposer ses bons offices pour la négociation d’un armistice avec des ennemis que les États-Unis considéraient comme des rebelles. Nous ne parlons point de l’expédition du Mexique. Il y a eu là une série de procédés que le gouvernement de Washington n’a pas pu considérer comme inspirés par le dessein de lui être agréable, des appréciations dont les événemens ultérieurs ont montré l’inexactitude, pour tout dire, des fautes politiques dont nous voudrions pouvoir effacer le souvenir. Quand on interroge des Américains du Nord hostiles au parti qui est au pouvoir, des démocrates, des copperheads, ils disent que le gouvernement français s’est trompé, s’il a cru que la rébellion mènerait à une séparation finale, qu’il eût abrégé la lutte et dissipé l’illusion des séparatistes, si dès le principe il avait manifesté à la cause du nord ses sympathies morales. À l’origine, lorsque, s’emparant de toutes les ressources militaires de l’Union, les meneurs du sud formèrent la ligue des états confédérés, ils n’avaient point en vue une scission réelle, ils espéraient jeter le désarroi dans le parti républicain, reprendre à la faveur du concours du parti démocrate l’ascendant sur les républicains, renverser par la révolution le gouvernement de M. Lincoln et reconstruire l’Union au profit de leurs intérêts. Trompés dans ce premier dessein, les meneurs confédérés ont été trompés encore par les sympathies que leur manifestaient la presse anglaise et, croyaient-ils, le gouvernement français ; ils espéraient qu’ils seraient reconnus un jour par la France et par l’Angleterre, et, victimes de cette illusion, ils s’acharnèrent à la lutte avec cette énergie désespérée qui n’est point encore entièrement lassée. Il eût été plus humain, tout en admirant leur bravoure et leurs rares qualités politiques, de les prévenir dès l’origine que leur cause, liée au maintien de l’esclavage et aboutissant à la dissolution anarchique d’un des plus grands états du monde, ne pouvait avoir les vœux des peuples libéraux de l’Europe occidentale.

On voit la trace évidente des impressions fâcheuses que la politique du gouvernement français a laissées parmi les Américains du Nord dans la crédulité inconcevable avec laquelle ils accueillent les bruits les plus absurdes répandus sur nos desseins. Nous signalions, il y a quelque temps, la nouvelle qui avait circulé à Washington, annonçant que la France ne reconnaîtrait M. Lincoln que comme président des états qui ont contribué à sa récente élection, ce qui équivaudrait à une reconnaissance implicite et indirecte et la confédération du sud. Le dernier courrier d’Amérique mentionne une autre alerte dont le prétexte serait encore une évolution bizarre attribuée à la politique française. Le roman brodé par les politiques de Washington était celui-ci. La France devait recevoir en gage de l’empereur Maximilien les provinces septentrionales du Mexique ; en acceptant cette cession, la France aurait reconnu le président Davis. Lee, en devenant généralissime des armées du sud, se proposerait d’armer et d’affranchir deux cent mille noirs, et cette émancipation rendrait encore plus certaine la reconnaissance du sud par la France ! Voilà les mauvais rêves que, nous autres Français, nous inspirons sans le savoir aux Américains. Ces cauchemars ridicules seront dissipés, nous l’espérons, par le démenti très net que le Moniteur vient de donner au bruit de la cession de la Sonora. Nous souhaitons que l’attitude mieux définie de notre politique tire enfin les Américains de préoccupations si étranges. — Quelque intérêt qu’aient porté chez nous certaines personnes à la cause des confédérés, la masse du public a été hautement favorable à la cause du nord : la démocratie et le libéralisme français n’ont point manqué à ces nobles souvenirs qui associent dans l’histoire de la fondation des États-Unis le nom de Lafayette au nom de Washington. Aucun homme politique ayant étudié avec intelligence la carte d’Amérique n’a cru chez nous que la guerre pût finir autrement que par le rétablissement de l’Union. Quant au gouvernement français, nous le croyons disposé à maintenir loyalement la neutralité entre les belligérans. L’enquête qu’il fait poursuivre sur l’affaire de l’Olinde prouve aux Américains que, bien loin de penser à reconnaître le gouvernement confédéré, il n’entend pas permettre que des spéculateurs français vendent à ce gouvernement des navires et les arment pour son compte,
e. forcade.


LE PETIT ROMAN.

Le roman, le vrai roman, il faut bien l’avouer, devient un fruit rare. Si vous osez vous aventurer dans ce jardin aux médiocres enchantemens et qui n’a plus guère même, pour en défendre les abords, le vigilant dragon de la critique, prenez bien garde, vous risquez fort d’aller de déception en déception ; pour une invention offrant à l’esprit l’attrait de la force ou de la grâce, de la nouveauté et de l’art, que d’histoires saugrenues, recherchées, licencieuses ou vulgaires ! Que de fables équivoques ! que de pauvreté d’imagination sous une apparence de luxe, et que de fleurs banales de la fantaisie ou du réalisme ! En avons-nous vu naître, tourbillonner et mourir de ces futilités ou de ces grossièretés d’une saison, de ces œuvres qui avaient la prétention de procéder de la plus pure fantaisie, de ces récits qui se donnaient ambitieusement comme une expression fidèle de la réalité humaine, parce qu’ils allaient s’attaquer aux côtés les plus insignifians ou les plus choquans de nos mœurs et de notre vie de tous les jours ! Le roman n’a point précisément gagné dans toutes ces aventures ; il n’est devenu ni plus vrai, ni plus humain, ni plus émouvant, ni plus amusant ; il est devenu un moyen de satisfaire des goûts passagers, souvent assez malsains, de tenir en haleine des curiosités vulgaires, quelquefois de servir à souhait certains appétits de choses scandaleuses. Il s’est amoindri ; dans cette production quotidienne qui se renouvelle incessamment, il a donné de notables marques d’indigence, et à côté du vrai, du sérieux roman, qui apparaît encore de temps à autre, il s’est formé tout un genre qui pourrait s’appeler le petit roman. Il y avait dans l’Olympe les dieux inférieurs ; il y a aussi des dieux inférieurs dans la poésie et encore plus dans le domaine de l’imagination appliquée au roman. C’est là surtout qu’ils se multiplient et qu’ils menacent de devenir innombrables.

Cela veut-il dire que la sève soit épuisée, et que, même dans cette production devenue la moisson quotidienne, le talent soit tout à fait absent ? Nullement. C’est une puérilité de prendre si vite le deuil et de se figurer que tout est perdu parce que le génie ne court pas les rues. S’il ne s’agit que du talent, on pourrait bien plutôt dire de lui qu’il court les rues, qu’il abonde, qu’il se manifeste en détail, par éclairs, de mille façons fragmentaires et décousues. Il se dépense tous les jours un talent infini, cela n’est point douteux ; ce talent se dépense pour peu de chose, cela n’est pas moins certain malheureusement ; mais on s’accoutumerait difficilement à penser qu’il ne dût rien sortir à la fin de cette fermentation universelle, que l’heure où tout est en progrès, où tout suit un mouvement ascendant, fût justement l’heure d’un ramollissement général du cerveau pour nos contemporains, de l’appauvrissement des facultés créatrices de l’esprit. C’est le thème usé des prophètes de malheur de tous les temps, employant leur éloquence à crier que tout s’en va. Si le talent existe, est-ce donc le sujet qui manque à l’inspiration littéraire, et l’imagination, dans sa dévorante activité, a-t-elle à ce point parcouru tous les domaines qu’il ne lui reste plus rien à explorer, qu’elle ne trouve plus rien à saisir et à mettre en œuvre ? Pour cela, vous n’avez qu’à regarder devant vous, autour de vous. S’il ne faut que le mouvement de la vie, il se déroule tout-puissant dans sa confusion. Vous n’avez qu’à ouvrir les yeux pour voir les caractères, les mœurs, les types, les vices de toute une époque. Les passions, les chocs, les métamorphoses d’une société en travail, sont là qui attirent, qui frappent l’observation. Les élémens affluent ; ils ont été explorés sans doute, ils sont loin d’être épuisés, et après tout ce qui a été fait, il reste encore plus à faire. Est-ce enfin le public qui se détourne affairé et distrait, qui se montre rebelle et refuse de suivre les inventeurs ? Le public s’est prodigieusement étendu, il grossit tous les jours, et on ne peut certes point lui reprocher d’être difficile : il est prêt à dévorer tout ce qu’on lui donne : il a de surprenantes avidités de jeune géant que les plus actives machines de production ne satisfont pas ou ne lassent pas tout au moins.

Ainsi rien ne manque en apparence, et cependant on ne peut pas dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes littéraires. II est vrai, le public existe, immense et avide ; mais ce public n’est plus ce qu’on appelait autrefois de ce nom. Il est trop mêlé pour que le goût soit sa qualité prédominante. Il va droit à ce qui flatte ou irrite ses curiosités grossières, les vices, les faiblesses, les instincts subalternes, les besoins superficiels de lecture. Dès qu’on le prend par certains côtés, il ne résiste pas. Si on l’étonné en le promenant à travers toute sorte d’inepties, il s’émerveille devant un tel effort d’imagination ; si on lui montre des vulgarités passablement arrangées, il trouve que c’est le dernier mot de l’art ; il s’extasie devant ce naturel qui n’est le plus souvent qu’une grossièreté. Il fait irruption dans la vie intellectuelle avec toutes ses préoccupations équivoques, au lieu de s’élever graduellement à la conception des choses de l’art. Il aurait besoin d’une direction, il ne la trouve pas, il ne la sent pas, et il se jette indifféremment sur tout ce qui s’offre à lui ; il ne fait qu’une bouchée des plus détestables niaiseries qui arrivent à de fabuleux succès d’un jour. Le talent existe aussi, il est vrai ; mais le talent, trouvant le public disposé d’une certaine façon, s’occupe fort peu de le diriger, et le sert comme il veut être servi. De cette société qui s’offre à son observation, à son inspiration, il ne prend que les petits côtés, les choses grossières, les impudences, les hontes inavouées : il fait des tableaux de mœurs ! il emporte un succès ! Entre le public et un certain ordre d’écrivains, il y a ainsi un bizarre échange d’influences allant aboutir à quelque chose qui est tout juste à la vraie littérature ce que telle chanteuse équivoque est à Mme Malibran ou à Mme Patti. C’est la petite littérature, c’est le petit roman, fort en vogue aujourd’hui, et qui n’en vaut pas mieux. Et ce qui est un signe du temps, c’est qu’il n’est pas sans exemple que des gens du bel air n’aident à cette vogue en se délectant de ces merveilles, sauf à cacher le livre, si par hasard quelqu’un survient.

Ce qui n’est pas moins curieux, c’est que les étrangers, nous prenant au mot sur le bruit que nous faisons ou que nous laissons faire autour de ces beaux produits de l’imagination contemporaine, sur ces succès venus on ne sait d’où, finissent par y voir la littérature de la France telle qu’elle est aujourd’hui. Ces braves étrangers du nord et du midi, qui ne sont pas sans avoir quelques-unes de nos maladies, qui ont de plus celle de vouloir nous ressembler dans ce que nous avons de moins bon, surtout dans nos légèretés, tiennent à se mettre d’esprit et d’habillement à la dernière mode de Paris, et ils font leur éducation dans des livres que nous ne connaissons même pas toujours. Ne leur dites pas qu’il y a en France une société laborieuse et honnête, qu’il y a aussi une littérature sérieuse^ qu’il y a des esprits sensés et éloquens en histoire, en philosophie, en critique : ils sont mieux renseignés que cela ; ils savent bien que le vrai monde c’est le demi-monde, que la vraie littérature c’est le récit graveleux du jour. Ils sont venus à Paris et ils sont allés au café-concert. Ils ont lu les mémoires de je ne sais qui, ils attendent les mémoires de Mlle Trois-Étoiles, et ils se jetteront sur ce riche butin pour s’instruire à fond sur la société française ! Il n’est pas de petit roman auquel ils ne fassent fête en voyage et même quand ils sont rentrés chez eux. Un point curieux à établir serait la part des étrangers dans le succès de livres qui n’ont pas de nom dans notre langue littéraire, dans la vogue insaisissable et pourtant réelle de toutes ces histoires malpropres qui courent le monde, faisant les délices des femmes de chambre sensibles, des princesses délaissées, des jeunes bourgeoises en train de se former, et des touristes qui, en revenant dans leur pays, tiennent à montrer qu’ils connaissent le plus fin de nos mœurs et de notre société. Cette part, j’ose le dire, serait considérable, et peut-être même, sans ces complices inattendus qui viennent grossir le budget de la petite littérature, ces livres n’existeraient-ils pas : ce qui tendrait à introduire une variante dans l’axiome d’après lequel la littérature est l’expression de la société. Il faudrait dire ici que cette littérature est, au moins jusqu’à un certain point, l’expression de la société de ceux qui achètent de tels ouvrages. Et cela pourrait être plus vrai qu’on ne pense, cela pourrait ouvrir de nouveaux jours sur l’ensemble du monde européen. Voyez donc où peut conduire une simple question de littérature !

Donc le petit roman est en pleine floraison ; il a ses écrivains qui sont à l’œuvre et qui produisent au moins une histoire par jour ; il a son public, parmi nous d’abord, je le veux bien, mais aussi et en grande partie au dehors ; il a enfin ses libraires qui fonctionnent et font le commerce de cette douteuse marchandise. Tout cela est fort bien. Il n’y a guère, il faut l’avouer, que le bon goût qui en souffre, sans compter la morale. Je ne parle pas, bien entendu, de la morale ordinaire, de la petite morale, parce qu’on m’opposerait la grande, celle des esprits supérieurs ; je parle du tempérament moral d’une société pour qui il ne serait pas indifférent, après tout, de se nourrir plus qu’il ne faut de billevesées licencieuses ou vulgaires. C’est là malheureusement le caractère assez uniforme du petit roman. Il y a cela de particulier dans tout ce qui peut être rangé sous ce nom que la vulgarité n’exclut pas la licence, et que la licence n’exclut pas la vulgarité. J’ajouterai que vulgarité et licence n’excluent pas toujours la prétention philosophique, sociale ou littéraire, ce qui compose un mélange des moins intéressans ou même quelquefois des plus répugnans.

Je ne dis pas tout ceci précisément ou uniquement pour les romans de MM. Edmond et Jules de Concourt, bien que l’un d’eux, le dernier, Germinie Lacerteux, puisse se rattacher avantageusement au genre ; les autres, Sœur Philomène et Renée Mauperin, ne se rattachent à cette branche de littérature que par un mauvais style malheureusement fort obstiné et par un certain goût de peinture réaliste qui arrive assez souvent jusqu’à l’effet d’une photographie mal réussie. Quant au sujet de ces deux romans, qui ont précédé celui que les auteurs considèrent, à ce qu’il paraît, comme leur coup de maître, il est évidemment mieux choisi ; quant aux caractères, ils sont certainement mieux observés et mieux saisis ; il y aurait même parfois de l’intérêt, si ce n’étaient les détails où abondent et surabondent les péchés d’imagination, sans parler des péchés contre la langue, qui ne se comptent pas.

MM. Edmond et Jules de Concourt ne sont pas d’ailleurs tout à fait les premiers venus. Ils inspireraient facilement cet intérêt qu’éveillent deux frères jumeaux en littérature, deux esprits liés plus que par les affinités intellectuelles, qui mettent fraternellement en commun leurs études, leurs pensées, tous leurs efforts, et qui, après avoir eu, par le privilége de la nature, un même passé, veulent se faire un même avenir. Quelle est la part de l’un, quelle est la part de l’autre ? Il serait difficile de le dire. Ils ont aspiré ensemble à créer ou à perfectionner un genre qu’on pourrait appeler l’histoire anecdotique des mœurs. Ils ont écrit des livres sur la société française pendant le xviiie siècle, pendant la révolution, sous le directoire. Ils ont écrit aussi une Histoire de Marie-Antoinette qui est le meilleur de leurs ouvrages, et qui aurait plus d’intérêt, s’il ne s’y mêlait incessamment un papillotage par trop fatigant et une préoccupation trop visible d’entrer dans tous les détails. La vérité est que dans leurs livres MM. Edmond et Jules de Concourt étudient moins la société française que la femme. Pour la femme, ils la mettent en scène dans toutes les attitudes ; ils l’habillent, la déshabillent, lui posent des mouches, la décollettent par en haut et par en bas, selon l’époque, et comme une fois qu’on est entré dans cette voie on risque de n’y pas entrer à demi, les auteurs dans cette description abusent visiblement de leur érudition. De là vient qu’avec des connaissances réelles, faute de rester maîtres de leur sujet, de se rappeler qu’ils parlent de la société française, MM. de Concourt s’exposent à tomber dans ce qui pourrait bien s’appeler une littérature de chiffons. Je ne nie pas que la mode ne soit une grande chose, qu’elle n’ait une souveraine importance à toutes les époques, et qu’on ne puisse refaire l’histoire d’une société avec les variations de cette capricieuse reine, avec la forme d’un bavolet ou d’une guimpe ; mais enfin il ne faudrait pas en abuser et trop promener l’histoire dans les boudoirs. Ce que je veux dire, c’est que MM. Edmond et Jules de Concourt se laissent trop obséder par cette préoccupation de mettre partout les femmes et l’amour, — l’amour tel qu’on le comprenait et le pratiquait au xviii" siècle et sous le directoire. Rien n’est plus difficile que de s’arracher à ces influences ; l’esprit en reste imprégné, et même quand il se tourne vers d’autres époques, quand il aborde d’autres sujets, il ne peut se défaire du pli qu’il a contracté en vivant dans une certaine atmosphère, en remuant certaines choses. MM. Edmond et Jules de Concourt en font l’expérience dans les romans qu’ils publient de temps à autre, et où ils essaient de ressaisir quelques côtés de la vie contemporaine. Ils passent d’un coup du xviiie siècle musqué aux extrémités les plus crues du réalisme moderne, ils vont jusqu’à la peinture des salles d’hôpital ou de la débauche de bas étage, et néanmoins ils restent des raffinés qui, jusque dans les scènes le plus audacieusement et le plus délibérément triviales, gardent l’habitude du musc et du papillotage du dernier siècle ; ils flottent entre les afféteries et les crudités réalistes, ou, pour mieux dire, ils mêlent les tons, ce qui n’ajoute pas à l’agrément. Une chose fait défaut à ces ingénieux et trop abondans érudits dans leurs récits romanesques : ils ont des connaissances d’une certaine nature ; ils ont de l’habileté quelquefois, de la vivacité toujours ; il leur manque la sûreté du goût, le sens exact de la limite entre l’art véritable et ce qui n’est plus qu’une composition de hasard. Ils écrivent beaucoup, et il n’est pas bien avéré qu’ils soient des écrivains. Écrire et n’être point des écrivains, direz-vous, quelle contradiction ! C’est pourtant ce qu’il y a de plus simple au monde. Si tous ceux qui écrivent aujourd’hui sur un sujet ou sur l’autre, parce que cela les sert dans leurs affaires, ou parce que cela donne tout de suite un maintien et peut conduire à une académie quelconque, si tous ceux-là étaient des écrivains, la France serait vraiment trop riche. Heureusement il faut plus que cela pour être un écrivain. MM. Edmond et Jules de Concourt se rapprochent par instans du but plus que d’autres sans doute, et ils ont surtout une bonne volonté littéraire plus désintéressée ; ils n’ont pas, je le répète, une notion claire des conditions de l’art. Et voici ce qui leur arrive nécessairement : ils ont par momens des bonheurs d’invention ou d’expression, puis aussitôt ils tombent dans de prétentieuses vulgarités, et ils ont des procédés de style qui infligent à la langue les plus cruelles tortures. Parfois il ne faudrait vraiment pas beaucoup d’art pour donner de l’intérêt à un fragment, même à un roman comme Sœur Philomène ou Renée Mauperin, et ce peu qui serait nécessaire, ils ne le trouvent pas, ils passent à côté. Une scène est tout près de devenir piquante ou émouvante, elle se perd soudain dans un fatras, ou bien, pour arriver à une partie qui commence à intéresser, il faut passer à travers des détails qui font que la curiosité la plus déterminée peut fort bien s’arrêter en chemin, quelquefois dès le premier pas. Par exemple, voici un des romans de MM. Edmond et Jules de Concourt, Renée Mauperin : comment s’ouvre-t-il ? On a certes imaginé bien des manières de commencer un roman. Les auteurs de Renée Mauperin ont tenu à n’imiter personne, à se montrer originaux, et ils ont incontestablement réussi sous ce rapport.

Figurez-vous donc une jeune fille et un jeune homme faisant de compagnie une partie de natation dans un bras de la Seine entre La Briche et l’île Saint-Denis. La jeune fille, c’est Mlle Renée Mauperin ; le jeune homme, c’est M. Reverchon, récemment présenté, non sans intention, dans la maison Mauperin. L’un et l’autre nagent ou se balancent aux flancs d’un gros bateau amarré à la rive, et le roman ajoute avec une candeur véritable qu’un « instinct de pudeur faisait fuir à tout moment le corps de la jeune fille devant le corps du jeune homme, chassé contre elle par le courant. » Pendant ce temps, les deux nageurs engagent une conversation animée, et Mlle Renée s’abandonne aux excentricités de langage propres à une jeune personne qui a en horreur le convenable, qui se révolte parce qu’on ne la conduit pas aux représentations du Palais-Royal, parce qu’elle est obligée de se cacher pour se former l’esprit à la lecture des Saltimbanques, et parce qu’on lui retire les journaux où se trouve le récit de certains crimes. C’est bien la peine de lui interdire tout cela pour lui permettre les parties de natation avec les jeunes gens ! Notez que M. Reverchon, avec qui elle se balance ainsi dans l’eau et fait la conversation, est destiné, dans la pensée de ses parens, à devenir son mari. Elle veut reconduire, et elle y réussit tout à fait. Le mariage reste dans l’eau ; La scène est neuve, j’en conviens ; d’autre part, Mlle Mauperin, nous dit-on, est une enfant gâtée. Il se pourrait cependant que la scène fût plus neuve et plus originale qu’heureusement trouvée. En fait de peintures de mœurs, on pourrait peut-être imaginer mieux, car enfin, si libres que soient nos mœurs, il n’est pas ordinaire, je suppose, que jeunes filles et jeunes gens de haute ou basse bourgeoisie fassent connaissance et nouent ou dénouent leur mariage en nageant ensemble, même avec un costume de bain. Et c’est pourtant dommage que ce roman s’ouvre d’une façon ridicule. Je n’ai pas, on le comprend, l’intention de le raconter ; mais en se déroulant il finit par prendre de l’intérêt. il y a dans ce monde décrit par les auteurs des caractères vivans et vrais. Ce n’est pas un caractère dénué de vérité que le frère de Renée, Henri Mauperin, type du jeune homme d’aujourd’hui, tel qu’il apparaît dans certaines sphères, prématurément grave, positif et sans flamme, calculant tout, faisant servir ses plaisirs à ses intérêts, écrivant des articles d’économie sociale, rêvant déjà d’être député ou d’entrer à l’Académie des Sciences morales, ayant tout juste assez de vanité pour s’anoblir à demi et se faire un blason en se mariant, puis un jour, à la veille du succès, tombant dans un duel sous la balle de ce rustre de noble dont il a pris le nom. Et Bourjot, n’avez-vous jamais rencontré sur votre chemin M. Bourjot, l’ancien commerçant, le libéral de 1820, qui est devenu conservateur depuis qu’il est millionnaire, qui ne comprend plus rien à l’ambition du menu peuple, qui fredonne encore, il est vrai, un refrain de Béranger contre les prêtres, mais qui est d’avis que tout irait bien mieux, si les ouvriers allaient à la messe ? Renée Mauperin, elle aussi, une fois dépouillée de son accoutrement de baigneuse, devient une personne d’une aimable spontanéité, qui finit par être émouvante lorsqu’elle meurt parce qu’elle a été l’instrument involontaire de la fatalité qui a frappé son frère. Il y a, au demeurant, quelques bons élémens dans Renée Mauperin, et s’il fallait choisir, je préférerais encore ce récit à Sœur Philomène, bien que les auteurs, en prenant la donnée la plus délicate, en racontant l’histoire d’une jeune sœur de charité qui se laisse aller tout bas à aimer un interne, aient su éviter l’écueil principal d’un tel sujet.

L’histoire de cette sœur Philomène vise à être une étude intime, morne et inexorable, encadrée dans sa description minutieuse de la vie d’hôpital. Le malheur de ce petit roman est de tomber dans un réalisme outré. Et si on me dit que tout cela est vrai, que les salles d’hôpital ont cet aspect, qu’il s’en exhale cette odeur écœurante, que la clinique n’est point autrement, je répondrai qu’il y a bien d’autres choses qui sont vraies dans l’échelle du monde visible, animé ou inanimé, que bien d’autres phénomènes existent réellement, et que ce n’est pas une raison pour que l’art aille tout reproduire, par ce motif bien simple que l’art est dans le choix, dans l’interprétation des élémens qui lui sont offerts, nullement dans la copié littérale de tel ou tel détail indifférent ou repoussant. Je reprendrai ce que dit cette pétulante Mlle Mauperin : « ... J’en ai assez, mon Dieu ! peut-on s’amuser à faire laid,... plus laid que nature ! quelle drôle d’idée ! d’abord, en art, en livres, en tout, je suis pour le beau, et pas pour ce qui est vilain... Et puis c’est que je ne trouve pas ça amusant du tout... » M"* Renée parle fort lestement. Si les auteurs l’eussent un peu écoutée, ils eussent à coup sûr évité leur plus gros péché, le plus récent, cette Germinie Lacerteux, dont je ne sais plus que dire, parce qu’ici on n’est ni à l’hôpital, ni à une partie de natation, mais dans l’atmosphère de la plus basse, de la plus matérielle corruption. Imaginez une jeune fille sortant de son village pour servir à Paris, violée dans une arrière-boutique par un vieux garçon de café, puis (emportée par les exigences de son tempérament à tous les excès et finissant par descendre dans la rue pour aller mourir h l’hôpital. Le beau et savoureux poème ! Pendant tout un volume, les auteurs vous promènent au milieu de ces rebutantes grossièretés, à travers ces aventures d’une servante hystérique qui est amoureuse de tout le monde, même de son confesseur quand elle en est encore à se confesser. Voilà ce que les auteurs appellent de l’art vrai, humain, élargi aux proportions de la démocratie moderne, et ce qu’on peut plus justement appeler une prodigieuse erreur de goût. Je n’ai jamais lu que vingt pages de la Paysanne pervertie de Rétif de La Bretonne, et j’en ai eu assez et même trop : Herminie Lacerteux produit, ce me semble, exactement le même effet par le genre d’invention et par le style. MM. Edmond et Jules de Concourt peuvent bien nous assurer dans leur préface qu’ils ont entendu faire œuvre pie et morale, qu’ils sont de la religion de l’humanité, que leur roman « est sévère et pur, » qu’ils ont fait « la clinique de l’amour, « chose très différente des polissonneries érotiques, et qu’ils ont sans doute mérité le prix Monthyon pour avoir osé peindre les misères des petits et des humbles. Tout ceci est bon pour une préface. C’est une illusion assez commune chez ceux qui ne reculent pas devant de tels tableaux, audacieusement vulgaires, de se figurer qu’ils font œuvre morale et bienfaisante. Il faut être un bienfaiteur de l’humanité terriblement cuirassé pour oser pénétrer dans cette atmosphère et pour se donner de telles licences. Les auteurs ne corrigeront pas les Germinie Lacerteux de la rue ; ils offrent peu d’agrément au lecteur, qui, faute d’être prévenu, se hasarde à les suivre, et ils ont compromis ce qu’ils ont de talent dans une singulière aventure. Avec l’intention de faire du nouveau, ils se sont trompés, dangereusement trompés. Si c’était là une œuvre littéraire, il faudrait jeter un voile sur l’image de l’art. Par quelques scènes de Renée Mauperin, MM. Edmond et Jules de Concourt étaient sur la voie de l’intérêt et de l’émotion, du vrai roman ; par ce livre de Germinie Lacerteux, ils retombent dans le petit roman, et j’oserais leur conseiller, avant de se remettre à l’œuvre, de commencer par oublier une invention mal venue, aussi vulgaire de style que d’inspiration, sans parler du reste. À s’attarder dans cette voie, on perd le peu qu’on a, et le petit succès qu’on peut rencontrer par hasard, si tant est qu’on le rencontre, ne vaudra jamais ce qu’on s’expose à perdre.

f. de lagenevais.


ESSAIS ET NOTICES.
La Toile d’Araignée, par M. Aylic Langlé.

La littérature d’imagination semble traverser une période de trouble et d’affaissement. La poésie ne produit guère que des œuvres de fantaisie étroite et personnelle ; le roman ne projette plus que de loin en loin une poussée verte et originale. Ce dernier genre littéraire serait-il usé ? Non, ce qui en fait aujourd’hui la médiocrité, ce n’est pas tant la pauvreté des idées que l’insigne négligence avec laquelle certains romanciers composent et écrivent, surtout quand un succès à la scène semble avoir donné à leurs défauts une sorte de bill d’indemnité. La plupart n’ont pas même souci d’agencer, selon les lois élémentaires de l’art et du bon sens, les diverses parties de l’œuvre qu’ils donnent au public. Prenons comme exemple un roman dû à la plume d’un homme qui s’est essayé dans ces derniers temps au théâtre, la Toile d’araignée, de M. Aylic Langlé. Le titre est gros de promesses, mais ce n’est qu’un appât fallacieux, car cette toile d’araignée tapisse les pages de tous les romans, — et il n’en manque pas, — où une Dalila expérimentée tente de séparer à son profit deux amans naïfs et imprudens.

La Dalila de M. Langlé, qui s’appelle Reine de Cauzières, est une de ces femmes rassasiées de jouissances, qui, au déclin de leur jeunesse et de leur beauté, s’efforcent encore d’une main fiévreuse de retenir la coupe enchantée. Certes ce n’est pas là un type nouveau, et il eût été bon qu’une forme neuve le rajeunît ; malheureusement M. Langlé n’a guère commis ici d’autre nouveauté que d’appeler du nom bizarre d’amour curiosite l’effervescence inquiète et sénile de sa Dalila. Quant à la victime de ce minotaure femelle, Manuel de Kerhalet, c’est un de ces gentilshommes un peu rudes et naïfs que les romanciers tirent comme ils veulent du sol breton, qui n’en peut mais. Peut-être y avait-il là, pour un esprit sobre et maître de lui, matière à un récit court et intéressant ; mais M. Langlé a voulu sans doute à tout prix élargir son cadre dramatique. Au lieu de poser nettement ses personnages et d’engager tout de suite ensemble les roueries de l’un et la passion de l’autre, il entasse histoires sur histoires, préliminaires sur préliminaires, et l’action se trouve surchargée, comme de dépôts alluvions, d’une foule de chapitres préparatoires.

Les romanciers qui ont débuté par le théâtre portent volontiers dans le roman les mêmes défauts qu’à la scène. M. Langlé aime à se parer d’une multitude d’ajustemens ; il a peur de sacrifier une masse de détails parasites qui sont comme la poussière et les scories d’une œuvre d’esprit. Que de personnages et que d’incidens inutiles dans ce roman de la Toile d’araignée ! Qu’est-ce, par exemple, que cette princesse Alida, qui vient tout d’abord pleurer un requiem sur ses amours peu licites et remplir le premier chapitre de l’emphase solennelle de ses sentimens et de ses paroles ? « Nous ne la reverrons plus, » ajoute l’auteur à la fin de ce premier chapitre. Alors pourquoi nous la montrer ? Le but de M. Langlé, en mettant en scène cette femme énigmatique, n’a donc été que de ménager à Reine de Cauzières une correspondante à qui elle pût écrire ensuite l’histoire de ses amours, et qui fut en quelque façon comme un récepteur à l’extrémité d’un fil électrique ? On voit quels sont les procédés tâtonnans de M. Langlé. Son livre s’ouvre par une sorte de prologue déclamatoire pour se continuer par de simples lettres ; puis, quand l’intrigue est enfin nouée, et que le -lecteur s’imagine marcher sans encombre, voici qu’il survient de nouveaux heurts, des retours en arrière, et comme des reprises en sous-œuvre du récit et des personnages. À coup sûr, M. Langlé a écrit son roman sans s’être fait un plan lucide et définitif ; sa plume l’a conduit capricieusement, et les épisodes se sont amoncelés presque à son insu les uns sur les autres. Quant au style, il est loin de relever par sa grâce et sa précision les vulgarités de la donnée dramatique. Le dialogue est plein de longueurs, et l’auteur, en peignant la figure de ses personnages, les noie sous un flot de couleurs vagues et hétéroclites : il dit par exemple de M""‘ de Cauzières, cette sœur trop germaine de la Cléopâtre de M. Houssaye, qu’elle « a des yeux verts avec des points bruns qui se dilatent quand le trouble monte à la surface. » M. Langlé s’est placé, par un tel livre, dans le triste courant où est aujourd’hui la littérature d’imagination. Il n’en sortira qu’à la condition de rompre avec les erremens qui l’ont dépravée et de se montrer plus sévère sur ses conceptions et sur la manière de les traduire.
jules gourdault.

V. de Mars.

---