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Chronique de la quinzaine - 14 février 1849

Chronique n° 404
14 février 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1849.

La reconnaissance est une des plus douces vertus qui soient de mise dans la vie privée. Elle se plaît à rappeler les services rendus, même quand il n’y a plus à supposer qu’on en recevra d’autres ; elle ressent à peine le mal que peuvent faire ceux qu’elle honore, tant elle est pénétrée du bien qu’ils ont fait. Cette précieuse et conciliante vertu n’a pourtant point de place dans le rude engrenage de la vie politique ; il est permis de s’en affliger, il n’est pas permis de l’ignorer. Les gens restent là sur leurs pieds tant qu’ils sont bons à quelque chose. Une fois leurs mérites épuisés et leur temps accompli, il n’y a pas de pudeur qui tienne, on leur insinue, on leur démontre, on leur crie qu’ils sont de trop. Veulent-ils par hasard chicaner sur la semonce et ne se rendre qu’à condition ? l’assaut redouble, on les prend à tic, toute leur gloire n’est plus que litière sur laquelle on trépigne, ou fumée sur laquelle on souffle.

Si notre constituante de 1848 eût écouté jusqu’au bout certains conseillers, elle aurait décidément oublié cette éternelle loi de toute existence publique. Elle les a même assez long-temps écoutés, pour n’avoir pas su se retirer de bonne grace et céder à propos. De ce qu’elle a été très utile, elle concluait imperturbablement qu’il était abominable de ne plus la croire essentielle ; et quoi qu’on pensât de ses homélies d’aujourd’hui, elle entendait que l’on continuât de le admirer par égard pour ses homélies d’autrefois. C’était là du moins l’argument des cœurs naïfs qui ne souffrent pas qu’on laisse refroidir d’anciennes tendresses, et qui finissent par devenir odieux à force de vouloir qu’on les aime toujours. Nous avouons d’ailleurs qu’il ne manquait pas, dans la circonstance, d’argumens plus positifs : tout le monde ne se blesse point au même endroit. S’il est d’excellentes ames qui se désolaient qu’on ne leur eût plus assez de gré des œuvres de leur patriotisme, il est des esprits calculateurs qui savaient estimer comme il faut le prix quotidien dont on paie leur labeur représentatif, et qui n’étaient nullement pressés de renoncer pour leur part à cet honorable salaire. Loin de nous l’intention d’offenser en rien la majesté du parlement que nous a produit le suffrage universel, — dans un jour surtout où, en abdiquant, il vient de donner à l’opinion le gage de sa condescendance ; mais il est évident qu’il n’eût pas répondu aux exigences démocratiques de la situation antérieure et aux vœux de ceux qui s’étaient spécialement chargés de le convoquer, s’il ne l’eût emporté sur les chambres du privilège par un nombre beaucoup plus grand de médecins sans malades, d’avocats sans cause, de gens de lettres et de journalistes. Ce n’est point nous qui voudrions médire de ces professions aussi respectables que pas une ; comment néanmoins se dissimuler qu’une des causes du respect qu’elles inspirent, c’est l’abnégation quelles imposent, res angusta domi ? Or, si habitué qu’on soit à la maison étroite, il est bien difficile de ne pas prendre plaisir à la voir élargie, et peut-être est-il plus difficile encore de se résoudre à la resserrer après ce peu d’aise. Le mandat national dont le député est investi pousse sans doute à l’héroïsme ; mais les inspirations héroïques ne pouvaient point ne pas s’amollir au contact de l’indemnité nationale. L’indemnité est un don du peuple, et l’on découvrait tant de raisons de s’y attacher ! Ceux qui auraient été capables de s’y attacher, par cette raison simple qu’elle est en beaux écus comptans, n’avaient-ils pas, pour couvrir leur infirmité, la haute raison des fortes têtes politiques ? Selon cette raison supérieure, l’indemnité ne devait-elle pas demeurer long-temps encore aux mains qui la palpaient, parce que ces mains-là seules étaient faites pour sauver l’institution républicaine ? Le bel éloge de la république !

C’est cependant cette persuasion qui animait une partie considérable de l’assemblée, c’est au nom de cette suprême nécessité du salut général qu’on essayait de rallier les groupes flottans, de former les gros bataillons, d’enlever une majorité avec laquelle on pût résister de front au vœu manifeste du pays. Le pays n’est pas assez mûr pour nos idées, Continuons quand même son éducation ; les jambes lui manquent pour marcher de conserve avec nous, ne lui lâchons pas nos lisières : voilà tout le fond de la doctrine, là où la doctrine était autre chose que le vêtement hypocrite d’intérêts moins stoïques. Quant à nous, soyons sincères, nous avons le goût et le droit de l’être. Ce n’est point notre mission la plus directe de défendre la république pour elle-même, puisque nous n’avons jamais prétendu de part à son enfantement ; nous y tenons comme les honnêtes gens qui ne conspirent pas tiennent aux pouvoirs établis qui ne sont point de leur fait. Nous ne disons pas que ces pouvoirs nous charment ou nous rassurent beaucoup, nous disons seulement que nous leur souhaitons de s’améliorer plutôt que de se détruire De ce point de vue, à coup sûr fort impartial, nous félicitons l’assemblée constituante d’avoir enfin aujourd’hui voté sa dernière heure ; nous prétendons qu’elle aura par là servi la cause de la république autant qu’elle la gâtait en s’obstinant à prolonger sa tutelle. Les longs parlemens n’ont jamais porté bonheur au drapeau dont ils se proclamaient les gardiens exclusifs, nous posons de bonne foi cette unique question aux ardens zélateurs qui tâchaient, par tous les moyens, de retarder l’avènement de la législative : — Quel est, en conscience le titre le plus efficace qui ait recommandé la constituante à l’amour du pays, au temps même de sa plus grande popularité ? Est-ce la constitution promulguée en décembre, ou d’avoir été jusqu’en décembre le seul rempart qui nous ait à peu près protégés contre l’anarchie ? N’est-ce pas la lutte soutenue contre l’anarchie matérielle qui, malgré plus d’une défaillance, a fait pardonner tout ce que les auteurs de la charte républicaine avaient laissé d’anarchie morale dans leur œuvre ? Cette œuvre a-t-elle un moment soulevé ces transports publics dans lesquels on ferme les yeux sur les défauts d’une’institution pour se mieux livrer à la joie de l’avoir conquise ? où sont les enthousiastes qui n’en aient pas aperçu dès l’abord les contradictions et les inconséquences, qui n’en aient pas d’avance deviné les côtés faibles qui n’aient pas su de science certaine par où tout l’édifice pouvait péricliter ? Mais la constitution, en somme, c’est la république, et lorsque la constituante s’en allait provoquer de gaieté de cœur ces périls que tout le monde voyait en l’air au-dessus de son monument, lorsqu’elle se heurtait à l’étourdie aux endroits qui sonnent creux, lorsqu’elle se pressait d’éprouver la solidité de sa construction en choisissant tout de suite les ressorts les plus fragiles pour les fatiguer davantage, qu’est-ce que la république pouvait gagner à tout cela ?

Songez un peu ! La constitution dit que le président de la république n’est pas nommé par l’assemblée des représentans du pays, mais par le pays lui-même, et la constitution dit cependant aussi que le président de la république ne peut pas dissoudre l’assemblée des représentans. Les deux grandes autorités qui dominent tout l’état républicain n’ont donc pas prise l’une sur l’autre, elles ne s’engrènent pas, et si le malheur veut qu’elles ne fonctionnent pas d’accord par une sorte d’harmonie préétablie, la machine s’arrête aussitôt, parce qu’aucune de ses deux roues ne peut remettre l’autre en branle. N’est-ce pas là vraiment un inconvénient capital, et la situation, telle qu’on s’appliquait à la tendre jusqu’à cette dernière bataille qui vient de la résoudre, n’était-elle pas éminemment propre à placer l’inconvénient en pleine lumière ? Dans la situation donnée, l’assemblée datant du 4 mai et le président du 10 décembre, le président et son conseil étaient d’avis que cette différence de dates en un temps où l’on passe si vite impliquait une différence d’idées et d’humeur incompatible avec la pratique régulière et normale de la constitution. La constituante n’avait pas été nommée pour faire un président, tout au plus même pour faire la république ; la constitution, au contraire, veut une assemblée qui s’accommode à la fois et d’une république et d’un président : c’est bien le moins qu’on la choisisse exprès, et la meilleure manière de mettre la constitution en vigueur, ce n’est point d’entasser sur elle les lois organiques, comme Pélion sur Ossa, c’est d’obtenir de la constituante qu’elle appelle la législative. La constituante n’a qu’à se comporter comme le philosophe devant qui l’on niait le mouvement : il se leva et marcha. On ne croit qu’à moitié à la constitution ; il y faudra bien croire tout-à-fait dès l’heure où elle manœuvrera tout entière : la constituante n’est que la révolution en permanence ; la législative est la constitution en exercice. L’assemblée, résignée maintenant à subir un destin qui n’a rien après tout que d’ordinaire, a peut-être attendu trop tard pour se rendre aux raisonnemens de sens commun qui la serraient de si près, et la sommaient logiquement d’ouvrir la porte à l’avenir. Si l’on n’a plus une absolue confiance dans ce nouvel avenir constitutionnel, à qui la faute ? n’est-ce pas aux constituans qui s’acharnaient à le reculer, et qui, dans leur aveuglement, en ont marqué toutes les difficultés à force de se buter contre chacune d’elles ?

L’assemblée s’en ira-t-elle ou ne s’en ira-t-elle pas ? Telle était la question et la question certainement était assez délicate pour qu’on n’aimât pas à se l’adresser soi-même ; on était encore moins ravi de se l’entendre adresser par d’autres. Le ministère, que la simplicité brutale du mécanisme républicain obligeait à la poser sans intermédiaire devant une assemblée ombrageuse, ne pouvait pas se dissimuler qu’il n’y avait pas de quoi lui gagner les coeurs. Allez-vous-en ou même, lui répondaient les échos de l’assemblée sur tous les tons du diapason parlementaires et c’était assurément très naturel. Ce qui l’est moins, c’est que l’intrigue des coureurs de portefeuilles se soit démenée de plus belle à travers cette grande émotion, et que, par-dessous les masses agitées de cette assemblée qui ne voulait point partir, il y ait toujours eu les ministres en expectative qui voulaient arriver. Nous suivons avec une patience résignée cette chaude compétition, probablement tranchée par le scrutin d’aujourd’hui ; nous ne nous lassons pas de la raconter, malgré quelque dégoût, parce que nous jugeons utile de faire valoir ainsi les efforts plus ou moins platoniques de ces bons serviteurs qui espéraient s’atteler quand même à nos affaires.

M. Billault cependant, c’est une justice à lui rendre, n’a pas reparu de tous ces jours-ci. Il a déposé son rapport sur la loi électorale, dont la première lecture n’a donné lieu à aucun incident, et il est rentré dans sa tente, laissant au demeurant sa place bien gardée. La lutte s’engageait d’ailleurs sur un terrain qui ne va point précisément aux habitudes de sa polémique parlementaire : M. Billault ne plaide qu’avec des dossiers en forme, et c’est un avocat trop habile pour s’engager de sa personne dans les récriminations nuageuses des enquêtes. Le vent était aux poursuites criminelles : M. Billault ne veut pas mort d’homme. Ces haines vigoureuses ne sont pas à la portée de tout le monde ; il faut, pour les ressentir à fond, des ames intrépides comme celles de l’ancien rédacteur du National et de l’éternel directeur du Siècle. Il n’a pas tenu à M. Armand Marrast et à M. Perrée que le ministère ne fût atteint et convaincu de toute sorte de crimes dont l’assemblée n’aurait plus eu qu’à tirer vengeance.

On se rappelle peut-être que la montagne avait lancé coup sur coup, contre le ministère, une double proposition de mise en accusation et d’enquête parlementaire. Le ministère était décrété de suspicion pour avoir empêché jusqu’au moindre tumulte le 29 janvier ; il était mis en accusation pour avoir entrepris de fermer les clubs quelques jours avant celui où les clubs se préparaient à renouveler leurs exploits de l’année dernière. La mise en accusation n’a eu qu’un très pauvre succès, nonobstant les airs convaincus de M. Ledru-Rollin : 200 voix de majorité l’ont écartée des bureaux, où certaines personnes qui, pour n’être pas radicales, n’en sont pas moins complaisantes, en auraient sans doute laissé faire quelque chose. Portée au comité de la justice, cette singulière proposition y a été bel et bien enterrée, quoique le terrible citoyen Saint-Gaudens ait protesté qu’il n’avait pas voulu signer l’acte d’accusation, tant il le trouvait incomplet. Il eût été malheureux pour le patriotisme éclairé de la montagne que l’enquête réclamée par ses cinquante voix n’eût pas de plus éclatante destinée. M. Marrast s’est employé de son mieux à lui épargner ce déboire. M. Marrast, qui à été aujourd’hui même installé de nouveau dans le fauteuil de la présidence, s’est cependant, petit à petit, habitué à présider pour ses amis et non pas pour tout le monde. Il parait du reste qu’il a une majorité qui ne trouve point désagréable de conduire en famille les délibérations de l’assemblée, car elle a pris récemment encore tous les secrétaires dans une même nuance. M. Marrast se fait chaque jour davantage de cette nuance-là, et les oscillations de sa carrière le reportent maintenant assez près de ses origines, qu’il avait de temps en temps négligées. Est ce remords ou désespoir ? nous craignons à présent qu’il ne leur sacrifie trop, et, durant ces dernières épreuves, son attitude a plus été d’un homme de parti que d’un sage. Il s’est donc avisé, lors de la proposition d’enquête, de la renvoyer de son chef dans les bureaux, au lieu de consulter d’abord l’assemblée ; il ne se montrait pas ainsi très scrupuleux observateur du règlement ; mais, étant de la minorité qui avait inutilement voté le même renvoi pour la mise en accusation, il était conséquent avec lui-même en imposant cette fois sa manière de voir à l’assemblée, sans attendre qu’elle l’approuvât. Les bureaux cependant, mal dispos par ce procédé, sentant ce qu’il y avait de regrettable, au milieu des circonstances actuelles, dans l’acharnement avec lequel on incriminait des mesures d’ordre public, les bureaux ne se prêtèrent pas à la machination en jeu aussi docilement que le désiraient les meneurs : la commission qu’ils nommèrent conclut, à 8 voix contre 7, qu’il n’y avait pas lieu à demander l’urgence de l’enquête. La question d’urgence emportait évidemment la question de fond.

M. Woirhaye, dont il faut, en cette occasion, honorer la loyauté, soumit à l’assemblée les conclusions de la commission, qui l’avait choisi pour rapporteur, avec une impartialité que nous souhaitons à tous ses amis les républicains de la veille : certains républicains du lendemain pourraient également profiter de l’exemple ; il nuirait à M. Perrée moins qu’à personne. Le débat ouvert était de savoir s’il y avait urgence à s’enquérir au sein de l’assemblée des causes de l’armement du 29 janvier. M. Perrée est un grand tacticien : l’assemblée n’avait pas l’air de prendre goût à cette façon ingénieuse de diminuer le pouvoir ; M. Perrée lui présenta une autre amorce pour l’entraîner à sa suite. L’enquête était réclamée par des gens qui ne se cachaient pas de dire que, s’il y avait eu complot le 29 janvier, c’était le ministère qui complotait. La république était sortie victorieuse d’un 18 brumaire ; les patriotes avaient eu le génie de ne pas se battre quand on leur offrait la bataille ; restait à punir ceux qui l’avaient traîtreusement offerte. — On parle comme cela sur la montagne. Une assemblée cependant ne donne guère en masse dans ces énormités ; encore faut-il qu’on les lui déguise. M. Perrée, glissant à côté du rapport de M. Woirhaye, qui rejetait purement et simplement l’urgence, est allé déterrer une certaine correspondance politique fabriquée pour la province à Paris, et dont le ministère était l’abonné, sans autre participation à l’entreprise. Sur quoi, comme cette correspondance avait le bon sens de ne point servir la république à la guise de M. Perrée, mais par contre le tort de ne point parler aussi respectueusement que lui de l’assemblée dont il est membre, M. Perrée imputait tous ces méfaits au ministère, comme des signes secrets de la trahison dont il était hautement accusé par les montagnards ; seulement, par une habile pudeur, il consentait à n’appeler cela qu’une mauvaise tendance, en la faisant, il est vrai, déclarer dangereuse pour la république, et, sous le bénéfice de cette insinuation solennelle, il passait à l’ordre du jour. La raison, l’équité, commandaient de passer à l’ordre du jour sans tous ces ambages étrangers à la question. Après les explications du cabinet, après les fermes et honnêtes paroles de M. Chambolle, qui ne se souciait pas d’endosser les œuvres de M. Perrée, il semblait qu’il n’en pût être différemment ; il ne s’en est pas moins trouvé 80 voix pour repousser l’ordre du jour et simple. La gauche a crié là-dessus vive la république ! et M. Perrée s’est endormi, le soir, en rêvant qu’il couchait dans le lit de M. d’Argout.

L’assemblée de ce pas avait été bien loin, plus loin qu’il n’est dans son tempérament d’aller. Notre constituante ne peut guère prendre toujours son mal en patience, et si le ministère est, par position et par force, régulièrement obligé de lui déplaire, elle ne saurait de bonne foi trouver l’obligation charmante. Il n’est donc pas étonnant qu’elle boude et gronde par accès ; mais jusqu’ici l’on a vu que les accès se dissipaient assez vite, et le patriotisme aidant, peut-être aussi quelque chose d’autre, elle s’est constamment arrêtée à temps avant de rien mettre au pire. Le ministère s’était d’ailleurs ici empressé, pour sa part, de désavouer, de blâmer les expressions offensantes dont M. Perrée voulait le rendre responsable vis-à-vis de l’assemblée ; il avait prouvé qu’il n’était pour rien dans la direction de cette feuille par trop vive, où il n’avait jamais vu qu’une industrie particulière et non point une communication officielle ; il avait de plus énuméré, preuves en main, tous les élémens de trouble dont l’explosion s’apprêtait dans la journée du 29 janvier. Le général Oudinot s’est alors, à son tour, élevé contre M. Perrée en proposant un ordre du jour qui tenait compte des faits et des paroles apportés à la tribune par le ministère, et conciliait tout sans offenser personne. L’esprit de conciliation a vaincu ; 100 voix de majorité ont écarté l’ordre du jour de M. Perrée, pour adopter celui du général Oudinot. M. Perrée ne gouverne point encore la Banque ; il a du moins de quoi se consoler dans le suffrage de M. Marrast, qui a donné sa voix contre le ministère, après avoir vainement essayé d’appeler à son aide la commission de constitution contre le président de la république. Par une nouvelle note insérée au Moniteur, pour faire face à l’orage de M. Perrée, le ministère annonçait que M. le président de la république lui maintiendrait sa confiance ; il ne s’agissait point précisément de braver l’assemblée, il fallait, avant tout et quand même, rassurer le pays contre l’éventualité d’une crise ministérielle en un moment quasi-révolutionnaire. M. Marrast, qui, pour l’instant, joue serré, n’eût pas été fâché de se faire dire par la commission de constitution que le président était lié constitutionnellement avec l’assemblée dans des rapports tels qu’il n’avait plus qu’à baisser la tête devant la dictature de M. Marrast et de M. Perrée. C’était la guerre. La commission n’a pas voulu que M. Marrast brûlât ainsi ses vaisseaux ; elle n’aura probablement pas pu se persuader que cette violence fût naturelle, et elle lui aura résisté dans la conviction qu’un jour ou l’autre il lui saurait gré de sa résistance. A tout péché miséricorde M. Marrast est de ceux dont on ne doit jamais désespérer, parce qu’ils ne renoncent jamais à bien espérer d’eux-mêmes.

L’autre affaire de la quinzaine, c’était cette inextricable proposition de M. Rateau, qui vient enfin d’aboutir à son dernier terme, et qui, métamorphosée, du consentement de l’auteur, par M. Lanjuinais, n’en a pas moins amené la dissolution prochaine de l’assemblée constituante. M. Grévy n’avait pu empêcher la première lecture ; mais la faible majorité qui repoussait son amendement trop radical n’était point une garantie bien sûre que la proposition même échappât à des adversaires plus mitigés, si elle se représentait sans adoucissement à la seconde lecture. Un amendement de M. Lanjuinais l’a transformée de manière à la rendre moins rude pour les susceptibilités d’une assemblée à laquelle, après tout, l’on ne demandait rien moins que son suicide. M. Lanjuinais, au lieu de fixer l’heure précise de cette abdication, qui, pour plus d’égards, doit toujours paraître volontaire, la marquait en évitant de la dire, sauf à la laisser calculer d’après le temps nécessaire pour la discussion de la loi électorale et la confection des listes. Dans cet intervalle, qui pourrait bien se prolonger jusqu’au commencement de mai, la constituante, selon M. Lanjuinais, ne devait faire en sus d’autres lois organiques que la loi sur le conseil d’état et la loi sur la responsabilité du président et des ministres.

L’amendement de M. Lanjuinais a fini par être adopté à la seconde lecture de la proposition Rateau, mais non, comme on va voir, sans une modification assez grave ; il a en outre été surchargé pour la troisième des amendemens moins concilians de M. Duplan, de M. Péan et de M. Senard. On voulait absolument se rattraper aux branches. L’assemblée, pressée de partir, reconnaissait elle-même, par une majorité malheureusement un peu précaire, qu’il n’y avait plus moyen de différer, et pourtant elle s’est résolue de si mauvaise grace, elle est revenue si souvent sur ses pas, elle a ergoté sur ses propres décisions avec une humeur si maussade, qu’en ce jour où elle s’est enfin élevée tout de bon à l’héroïsme du sacrifice, elle sera peut-être seule à s’admirer, elle cherchera peut-être en vain cet assentiment sympathique qui donne de la force aux individus comme aux corps dans les grandes occasions. Les péripéties de la seconde lecture avaient offert un intérêt assez piquant aux amateurs d’évolutions parlementaires et d’exercices oratoires ; nous n’en attendions pas moins impatiemment la troisième : c’est d’aujourd’hui seulement qu’on peut envisager la fin de ce provisoire dont nous aurons joui bientôt tout un an. D’aujourd’hui va commencer une nouvelle impulsion électorale.

Devant l’amendement de M. Lanjuinais, M. Rateau a d’abord modestement retiré sa proposition ; M. Pagnerre et M. Barthélemy Saint-Hilaire l’ont imité. Il est vrai que leur éloquence n’a pas été aussi discrète ; elle n’y eût pourtant pas perdu. La place ainsi libre, ç’a été le tour de la grande faconde, le tour des hommes forts. M. Pyat a parlé, M. Sarrans a parlé. M. Sarrans, né simple classique de province, a lutté de romantisme avec la verve mélodramatique et charivaresque de M. Pyat. M. Pyat avait appelé M. Lanjuinais un Rateau modéré ; M. Sarrans, pour la peine, a presque tutoyé Lamartine ; il nous l’a montré prenant la république dans sa main et soufflant dessus en lui disant : Va tomber où tu pourras ! C’était du Michel-Ange. « Le beau morceau de littérature ! » s’écriait sans plus de férocité le général Changarnier, tout en complimentant M. Pyat, dont il parait aimer le voisinage sur les bancs de l’assemblée. M. de Lamartine a fait mieux encore avec M. Sarrans ; il lui a répondu tout au long. Son discours est certainement un grand discours, avec du mouvement, de l’imprévu, des images, avec toutes les qualités et toutes les richesses de son talent. Il conclut dans notre sens, et nous en sommes charmés ; mais nous n’en sommes pas plus disposés à nous fier désormais aux inspirations de M. de Lamartine. De son propre aveu, le hasard y prend toujours trop de place, et cet insatiable besoin d’aventures qu’il ne peut s’empêcher d’exprimer en toute rencontre ne passera plus jamais pour une règle de conduite politique. Qui sait cependant où cet étrange besoin d’une ame sans patrie ne pousserait pas un jour le parrain de notre république ? Il n’a pas craint de dire à cette assemblée qu’il a lui-même convoquée au nom de la république proclamée par lui : « S’il était vrai que la France ne fût pas républicaine, avec quoi la contraindriez-vous à l’être ? Le doute nous semble précieux en une pareille bouche, il est seulement un peu tardif ; mais, tout tardif qu’il est, il mérite récompense. La meilleure récompense d’une franche confession, c’est un bon conseil ; voici le notre. M. de Lamartine sous adresse, comme à tout le monde, un prospectus commercial pour nous recommander son établissement de librairie ; dans l’intérêt de sa gloire, nous le supplions de renoncer à cette exploitation désespérée de son génie.

Après M. de Lamartine, M. Senard ! Il est vrai que c’était le lendemain, et qu’on avait dormi par-dessus le dithyrambe ; ce n’en était pas moins rudement tomber que de tomber aux avocats : M. Dupont (de Bussac), M. Jules Favre, les machinistes de toutes les comédies jouées depuis le 10 décembre, et enfin M. Senard lui-même, que nous sommes fâchés de rencontrer en cette compagnie passablement suspecte. Que veut-il donc chercher dans cette galère, où il met et remet le pied depuis quelque temps ? M. Senard, s’il est sage, n’a plus rien de mieux à faire, dans toute sa vie, qu’à se reposer sur ses justes lauriers de juin. M. Lanjuinais et M. Dufaure ont clos et enlevé le débat par la simplicité même des bonnes raisons sur lesquelles ils s’appuyaient. L’amendement coulait sans encombre, lorsqu’est venue s’y glisser une disposition particulière de l’invention de MM. Pascal Duprat et Dezeimeris réunis. M. Dezeimeris éprouve depuis quelque temps l’envie de se faire craindre, et nous en sommes à nous demander pourquoi son républicanisme, d’ailleurs assez jeune, est devenu tout d’un coup si ombrageux. M. Dezeimeris tremble que le budget de 1849 ne soit livré aux dilapidations de la future législative ; il a donc voulu le réserver à la sagesse de la constituante, qui a nommé dans ses bureaux, pour l’examiner ou l’établir, cette fameuse commission de l’autre jour. Or, il n’est bruit si bizarre qui ne coure sur les chefs-d’œuvre auxquels se livrent les financiers de cette commission dans le mystère de leur huis-clos. Il parait que peu s’en est fallu qu’on ne supprimât d’abord, pour en finir, tous les impôts dont on vivait sous la tyrannie ; on ne se serait ravisé que faute d’en avoir de nouveaux qu’on pût mettre à la place des anciens. M. Dezeimeris n’en a pas moins obtenu que le règlement du budget fut inscrit à l’ordre du jour de la constituante avec les trois lois organiques de M. Lanjuinais. La majorité de M. Dezeimeris avait, à ce qu’il semble, quelque sujet de croire qu’elle n’était pas précisément anti-ministérielle. Le ministre des finances n’avait pas, en effet, dissimulé dans les bureaux qu’il ne lui déplairait point d’avoir à discuter dès à présent son budget. M. Passy veut positivement être agréable à l’assemblée, agréable par excellence : dans un cabinet qui a tant de peine à se faire seulement supporter, c’est un effort méritoire, mais un peu compromettant, parce qu’il est trop individuel. M. Passy croit ensuite trop volontiers qu’il gagnera les plus rebelles à l’évidence de ses calculs ; M. de Lamartine s’imaginait aussi fasciner les gens par sa poésie. Fiez-vous donc aux fascinations de l’arithmétique ! Bref, le budget sera discuté par la constituante, mais quand ? voilà la question après la séance d’aujourd’hui, dans laquelle les amendemens de M. Péan et de M. Senard, qui proposaient des termes obligatoires ont été successivement rejetés. Nous avouons que nous ne serions pas très tourmentés de voir remettre aux soins de la législative une discussion financière pour laquelle elle apporterait les inspirations toutes fraîches de ses électeurs. Notre avenir est donc ainsi décidément fixé dans les conditions de la proposition Lanjuinais : 424 voix contre 387 ont donné tort à la tactique de M. Senard, qui tentait d’éluder encore ces conditions désormais sacramentelles.

Au milieu des alternatives de ce conflit plus ou moins imminent entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, le gouvernement s’efforce d’être à la fois ferme et réservé. Le langage de M. Barrot dans la discussion de la loi sur l’organisation judiciaire allait bien de pair avec cette verte éloquence que M. Dupin retrouve comme à point nommé toutes les fois que sa robe de magistrat est en cause. Grace à M. Barrot et à M. Dupin, cette nouvelle institution qu’on veut donner à la magistrature n’aura presque plus rien du caractère révolutionnaire qu’elle avait pris dans le projet primitif de M. Crémieux, qu’elle gardait encore un peu dans le projet, maintenant réformé, de M. Marie. Vous souvient-il de M. Crémieux déclarant l’inamovibilité des magistrats incompatible avec le gouvernement républicain, et de cela pourtant il n’y a pas encore une année ? M. Barrot a été mis à une épreuve plus difficile. Le maréchal Bugeaud dit toujours d’excellentes choses, mais il les dit souvent comme elles lui viennent ; puis, il est de ces gens qui vont droit au but, il passe tranquillement au trot de son cheval sur ces bagatelles de la porte qu’on appelle les convenances parlementaires ; puis enfin, vivant avec nous dans un temps où la stricte légalité n’est le plus cher souci de personne, il en prend aussi à son aise ; il parle juste et fort, sans s’inquiéter si c’est à lui de parler. Que voulez-vous ? la force est la force ; ce n’est pas nous qui avons créé la nécessité de ce régime-là. M. Coralli a donc demandé compte à M. Barrot des conversations tenues par le maréchal, soit à Bourges, soit à Lyon, conversations, du reste, assez peu authentiques. Le président du conseil a su ménager toutes les situations avec beaucoup de tact ; il n’a couvert que ce qu’il devait couvrir, et il s’est associé aux vigoureuses protestations du maréchal Bugeaud contre un retour quelconque de l’anarchie. L’ordre du jour irritant déposé par le patriotisme insidieux de M. Coralli a été repoussé ; la gauche en est encore pour ses frais de désunion. Nous félicitons M. Barrot de sa courageuse attitude en face du désordre ; le voilà maintenant qui se défend comme d’une injure d’avoir fait retirer les troupes au 24 février. Nous le remercions de redresser ainsi nos souvenirs, qui étaient sans doute brouillés, et nous apprécions le sens énergique de cette déclaration officielle. Quant à M. Faucher, il casse les maires et révoque les préfets en faute avec une certaine âpreté de commandement qui n’a malheureusement rien d’excessif à une époque où il faut, avant tout, rapprendre l’obéissance.

Le radicalisme, en effet, n’est pas près de se corriger. On aura beau poursuivre la polémique incendiaire de M. Proudhon et livrer M. Proudhon lui-même aux tribunaux, il le disait aujourd’hui à l’assemblée qui le condamnait : « Je suis de ceux qu’on tue ou qu’on réfute, mais qu’on ne punit pas. Le fond du radicalisme, c’est cet orgueil idolâtre avec lequel le monstre se caresse. Lisez la grande querelle de M. Considérant et de M. Proudhon, vous aurez la mesure de ces féroces vanités ; ce sont des dieux aux prises, mais non pas les dieux d’Homère, rien que des dieux boxeurs. Le bas et le grotesque le disputent à l’atroce, dans ce pugilat philosophique, et le plus beau de toute l’histoire, c’est que sous la philosophie il n’y a dans le fond qu’une rivalité de boutique. M. Proudhon vient d’organiser cette illustre banque où l’on trafiquera des bons de fourniture à peu près comme certains indigens trafiquent des bons de viande et de pain. La banque proudhonnienne n’est pas une concurrence médiocre pour la rente phalanstérienne : indé irœ ! nous reconnaissons cependant que toutes les colères de la montagne ne sont pas aussi terrestres. Un des grands objets de son courroux, c’est, pour le moment, la condamnation des assassins du général Bréa ; les feuilles rouges les plus respectables parlent des juges comme en parlait cet enfant barbare et maniaque qui leur renvoyait le nom d’assassins. Les représentans de la montagne ne tarderont pas sans doute à s’émouvoir en faveur de ces intéressantes victimes ; en attendant, ils déposent pétitions sur pétitions sous prétexte que les paysans songent à réclamer le milliard des émigrés, comme leurs journaux voudraient nous persuader qu’il est en France de petits bourgeois et de grands bourgeois. Laissez-les faire : ils nous rendraient bientôt le moyen-âge pour première étape, sauf à nous ramener pour la seconde dans un Eldorado digne des Caraïbes.

L’Angleterre assiste de haut à ce spectacle que nous lui donnons et que nous payons. Le parlement anglais s’est ouvert, l’adresse s’est discutée selon l’imperturbable régularité de ces belles formes constitutionnelles que nos voisins sont si justement fiers de posséder intactes. Le principal effort de l’opposition a été dirigé contre lord Palmerston, qui s’en est tiré avec le sans-gêne de sa manière ironique et agressive. Sa politique extérieure lui a valu plus d’une critique qui néanmoins aurait porté plus juste, si la paix, au bout du compte, n’avait pas été maintenue même à travers les plus difficiles circonstances. Lord Palmerston, signalé durant toute sa carrière comme un brouillon belliqueux, s’est présenté cette fois, aux yeux de son pays, comme un pacificateur en travail d’une triple médiation : médiation danoise, médiation piémontaise, médiation sicilienne.

Quant à celle-ci en particulier, nos dernières nouvelles de Naples annoncent qu’elle suit activement son cours. On espère que l’intervention commune de la France et de l’Angleterre finira par amener une conclusion raisonnable. Le résultat le plus à désirer serait un arrangement qui reliât de nouveau la Sicile à Naples, mais sous la garantie des deux puissances médiatrices. La France doit désirer pour elle-même que la Sicile ne soit point placée par une vaine indépendance dans une situation faible et précaire qui la forcerait bientôt de demander à l’Angleterre un protectorat dont les conditions sont bien connues. L’union seule de la Sicile à Naples peut prévenir ce danger. Cette union, d’autre part, ne saurait durer qu’en assurant à la Sicile les libertés civiles et les améliorations administratives auxquelles elle a droit. Une conquête violente, comme l’eut été celle qui s’est interrompue l’année dernière devant la résolution de l’amiral Baudin, eût aliéné à tout jamais les esprits des Siciliens. Il est à souhaiter que ces esprits se calment. Encore aigris par le souvenir des maux passés, exaltés par le vertige des premiers succès de la révolution, les Siciliens ne peuvent revenir tout de suite à une appréciation plus saine de leurs intérêts. Les choses marchent néanmoins dans une voie plus favorable ; il ne parait pas que le roi Ferdinand se décide à recommencer les hostilités, et l’action de lord Palmerston, que l’on a toujours lieu de ne pas supposer très conciliante dans une affaire où il y a tant à gagner pour l’Angleterre, l’action secrète du Foreign Office serait à présent très contrariée par le mouvement de l’opinion publique, qui prend enfin, de l’autre côté du détroit une pente plus honorable. C’est le moment où jamais d’une pression française sur toute la question sicilienne et cependant combien d’autres questions à vider dans cette malheureuse Italie, qui se videront bien moins encore sans l’intervention de l’étranger ! Les républicains de Rome et de Florence imaginent-ils peut-être que le pape restera toujours à Gaëte, et le grand-duc à l’île d’Elbe ? L’anarchie qui a chassé les souverains provoque incessamment l’invasion qui les ramènera.


— Les récentes perturbations et la profonde incertitude auxquelles sont livrées depuis un an les destinées de l’Italie donneraient au livre de M. de Custine, Romuald ou la Vocation[1], un degré d’intérêt très vif, si, en dehors même des éventualités douloureuses de la politique, cet ouvrage ne méritait d’attirer l’attention et de faire naître la controverse. Louons d’abord le grand respect de l’écrivain pour lui-même, pour le public et pour l’avenir, vertu rare dans une époque où les livres qui se disent sérieux ne manquent pas, mais où les livres écrits sérieusement se laissent désirer. À toutes les pages de Romuald, vous reconnaissez le soin curieux de l’artiste ; il y a là des années d’étude et de pensive élaboration. Peut-être même la trace des années qui se sont écoulées pendant le travail y est-elle trop visible. Le livre coule bas sous une charge excessive de philosophie, de drame et d’idées, comme le disait un Genevois de beaucoup d’esprit, M. Simon, à propos de certaines œuvres du commencement de ce siècle. En pénétrant plus avant que la forme, on aperçoit clairement un but philosophique très contestable, bien que d’une grande profondeur. Le christianisme arboré comme drapeau, Rome appelée à devenir une seconde fois la maîtresse spirituelle du monde renaissant, voilà le but. Un Hamlet moderne, Romuald, nature germanique et rêveuse, échauffée et illuminée par la foi, voilà le personnage créé pour réaliser cette pensée dans la sphère humaine. Une passion violente et éveillée par un être démoniaque, une femme née princesse, essayant tout pour échapper au marasme de cette civilisation excessive dont elle est à type, le produit et le modèle, voilà le ressort du drame. Enfin, l’œuvre a pour dénoûment la conversion du Hamlet protestant, qui devient, à travers les orages, les vices, les angoisses et les épreuves, l’un des athlètes de la foi romaine le plus fervens. On voit par combien de côtés le plan de cet ouvrage original dépasse les conditions ordinaires d’un récit d’imagination ou d’un écrit de controverse ; il y a de l’un et de l’autre et, plus encore, des peintures très satiriques et très aiguisées de la mauvaise compagnie d’en bas et de la mauvaise compagnie d’en haut. Le livre, d’une nature rare, distinguée et exquise, n’échappe pas aux malheurs de sa distinction même, de sa fécondité, de sa multiplicité ; mais il a le charme et la puissance que ces mérites entraînent. Nous sommes loin d’accepter le parti anti-septentrional et ultra-méridional de l’auteur ; nous aurions bien des choses à dire sur ses jugemens et ses théories ; mais la tradition de l’ancienne société, l’intuition du monde moral, la seconde vue du monde mystiques mêlées et confondues dans une œuvre singulière et neuve, offrent un objet d’études des plus intéressans. De cette triple subtilité, souvent éloquente et passionnée, souvent spirituelle et caustique, résulte un livre dont le souvenir restera, et qui nous semble le titre le plus notable et le plus caractéristique de l’auteur.

  1. 4 volumes in-8°, chez Amyot, rue de la Paix.