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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1911

Chronique n° 1912
14 décembre 1911


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Quelque confiance que veuille bien mettre en moi l’indulgente amitié de M. Francis Charmes, je ne me dissimule point combien sont grandes les difficultés de la tâche qu’il me laisse, pour un très court intérim, dans des circonstances où j’ai profondément à cœur d’exprimer son opinion autant que la mienne. Cette opinion sur les grandes affaires qui en ce moment tiennent le monde attentif et presque anxieux, je la connais par de longues conversations, je suis certain de ne pas la trahir, j’espère ne pas la déformer, et il ne me reste qu’à prier le lecteur, à l’ancienne mode, d’excuser, faute d’expérience et d’habitude de ma part, les défaillances probables ou possibles de l’auteur.


A la veille du jour, lundi 27 novembre, où sir Edward Grey, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, allait exposer, devant la Chambre des Communes, les principes, les actes et les intentions de la politique britannique, la curiosité s’était faite plus vive ; il s’y était mêlé en Allemagne beaucoup de colère, en France un peu d’émotion, en Angleterre même un soupçon d’inquiétude. Outre-Rhin, il n’eût pas fallu solliciter longtemps tous les journalistes de l’Empire pour leur faire dire que le sort de l’Europe dépendrait des paroles que prononcerait à Londres le ministre du roi George. Malgré sa franchise si apparente que, sur plus d’un point, elle pouvait sembler affectée ou outrée, — à cause, peut-être, de sa crudité même, — le petit récit d’histoire contemporaine que M. de Kiderlen-Waechter avait pris soin de faire courir, le 24, sur les fils faussement confidentiels de l’agence Wolff n’avait pas endormi les vieilles rancunes : il avait éveillé de nouveaux mécontentemens, et la révélation ajoutait au mystère plutôt qu’elle ne le dissipait. D’abord, pourquoi cette révélation elle-même ? Une quinzaine auparavant, le 10 novembre, le chancelier en personne, M. de Bethmann-Hollweg, avait nettement assuré que, dans tout ce qui s’était passé cet été entre Londres et Berlin, l’honneur de l’Empire n’avait été ni engagé ni compromis, et, d’un bout à l’autre de l’Allemagne, les gens raisonnables avaient été très heureux de l’en croire. Que voulait dire maintenant M. de Kiderlen-Waechter ? Il y avait donc eu quelque chose ? Qu’est-ce donc qu’il y avait eu ? Après que M. de Bethmann-Hollweg s’était tu, et depuis le 10 novembre, que s’était-il produit pour qu’il fit ou laissât parler, par l’intermédiaire d’une agence, M ; de Kiderlen-Waechter, qui, dans un pareil cas, s’il eût parlé sans l’agrément de son chef, aurait manqué gravement à son devoir, à sa fonction et à son chef ? Le sens allemand, ou plus exactement prussien, de la hiérarchie se refusait à admettre une faute aussi grossière ; mais tout cela n’était guère apaisant.

C’est là-dessus qu’à l’heure annoncée, et au milieu d’un solennel silence, très pâle parmi les visages colorés où la Chambre des Communes s’honore de peindre la belle santé britannique, très calme sous les yeux qui l’écoutaient en quelque sorte autant que les oreilles, sir Edward Grey s’est levé. On peut dire de son discours qu’il fut en plusieurs points, mais en deux parties. Dans la première, sir Edward Grey rétablit en détail la chronologie de ses conversations avec le comte Wolff-Metternich, ambassadeur de l’Empire allemand à Londres ; chronologie à laquelle M. de Kiderlen-Waechter avait, par négligence, fait de légers accrocs. Ainsi M. de Kiderlen-Waechter avait avancé que, prévenu le 1er juillet de l’arrivée de la Panther à Agadir, le gouvernement de Sa Majesté britannique, jusqu’au 21, jusqu’au discours de M. Lloyd George, n’avait formulé aucune observation. Sir Edward Grey a rectifié, en précisant : « Le lundi 3 juillet, je priai l’ambassadeur d’Allemagne de me venir voir. Je lui déclarai que, le premier ministre et moi, nous avions considéré la situation comme si grave qu’elle devait être examinée par le Cabinet. Ne pouvant en dire plus long, en attendant la décision du Cabinet, je tenais néanmoins à faire savoir immédiatement au gouvernement allemand qu’à notre avis la situation était sérieuse et importante. » Si ce n’était pas là une observation, il devient difficile de savoir ce que les mots signifient. Dès le 3 juillet, le gouvernement de M. Asquith se saisit de la question marocaine, ou du moins de la question de l’envoi d’un navire allemand dans le port d’Agadir, comme d’une « question de Cabinet. » Le lendemain, mardi i juillet, second entretien de sir Edward Grey et du comte Wolff-Metternich. « Je dis, le Cabinet ayant délibéré (c’est le ministre anglais qui parle), que nous ne pouvions nous désintéresser du Maroc, ni de nos intérêts dans ce pays et de nos obligations envers la France. Une situation nouvelle, ajoutais-je, lui a été créée, — au gouvernement britannique, — par l’envoi du navire allemand à Agadir. Ses développemens futurs pourront affecter les intérêts anglais plus directement que par le passé. Nous ne pouvons reconnaître des arrangemens nouveaux conclus en dehors de nous. A partir de ce moment, s’ouvre une période de silence. »

Pour le rappeler en passant, cette « période de silence » est assez bien dans les traditions ou dans les usages de la Wilhelmstrasse. C’est un vestige de la manière bismarckienne : tonner très fort, puis se taire pour écouter rouler les échos et jouir de l’effet. Un silence pareil avait coupé, par exemple, en juin 1904, trois longues semaines durant, la crise franco-allemande préalablement portée à son point aigu. Mais ici, voici quelle est, entre l’Allemagne et l’Angleterre, au matin du 21 juillet, la situation diplomatique. Sir Edward Grey a, depuis dix-sept jours, averti le comte Wolff-Metternich, qui a dû en faire part à son gouvernement : 1° que le Cabinet anglais a délibéré de l’affaire ; 2° qu’il ne saurait se désintéresser du Maroc ; 3° qu’il a et conserve dans ce pays des intérêts ; 4° qu’il entend tenir ses obligations envers la France ; 5°qu’il n’acceptera pas, pour l’avenir, qu’on s’arrange à part et en dehors de lui. Toutes distinctions faites et toutes nuances gardées, c’est la situation de 1904 retournée, par un chassé-croisé où l’Angleterre a pris la place de l’Allemagne et l’Allemagne la place de l’Angleterre. La crise de mai et juin 1904 avait été en effet provoquée par le fait, ou elle avait éclaté sous le prétexte, que l’Allemagne avait été mise à l’écart de l’accord anglo-français du 8 avril sur le Maroc. Procédé qu’elle avait jugé aussi cavalier dans la forme que dommageable en ses conséquences. A présent, venant d’elle, de l’Allemagne, par un retour des choses qui n’était pas plus juste, l’Angleterre ne le trouvait pas plus galant. Et elle allait le dire tout haut, mais non sans prévenir. Le 21 juillet, sir Edward Grey convoqua une deuxième ou troisième fois M. de Wolff-Metternich. « Hier, lui dit-il, une cession du Congo français a été demandée, cession qui est impossible. Les négociations continuent, nous en souhaitons le succès. Si elles échouent, la situation sera tout à l’ait embarrassante… Si les conversations avec la France n’aboutissent pas, nous aurons à protéger nos intérêts, à devenir partie dans la discussion. De toute manière, sir Edward Grey avertissait l’ambassadeur d’Allemagne qu’il ne conclue pas, de ce que le gouvernement anglais se taisait, que l’Angleterre se désintéressait absolument et du Maroc et de ce qui, au sujet du Maroc, se préparait entre l’Allemagne et la France. » A ce langage mesuré, mais ferme et clair, le comte Wolff-Metternich ne répliqua rien, ou peu de chose. Or, ce même jour, 21 juillet, M. Lloyd George avait promis d’assister à un grand banquet à Mansion-House. Quand un ministre assiste à un de ces banquets, ce n’est pas généralement, ou du moins ce n’est pas seulement pour dîner. « Il me consulta, poursuit sir Edward Grey, il me consulta ainsi que M. Asquith sur ce qu’il devait dire. Tous les trois nous convînmes que l’opinion publique serait égarée si un ministre du tout premier rang ne faisait aucune allusion aux affaires étrangères dans un pareil moment. Le chancelier de l’Échiquier s’exprima en termes très généraux ; son discours ne contint aucune menace, il n’y eut pas de « Bas les mains ! » Il ne dit pas que l’Allemagne réclamait des satisfactions incompatibles avec les intérêts anglais ; il dit simplement que, si les intérêts anglais étaient affectés, nous ne pouvions pas être traités comme ne comptant pas dans le monde. »

Cette fois, il tonnait à Londres, et ce n’étaient plus les échos du tonnerre allemand qui revenaient à Berlin. Le 24, l’ambassadeur d’Allemagne, sortant de sa retraite spontanément, je veux dire « d’ordre de son gouvernement, » qui sortait enfin de son silence, se rendit, sans y être appelé, chez sir Edward Grey. Qu’était-ce que ce bruit ? Et quel malentendu ! « Pas un homme, jura-t-il, n’a été débarqué à Agadir. Jamais l’Allemagne n’a eu l’intention d’établir là une base navale. C’était pure hallucination, et le gouvernement allemand regrettait que ses desseins eussent été de la sorte travestis par ses ennemis. » — « Bien, riposta, ou à peu près, sir Edward Grey. On va me demander au Parlement ce qui se passe à Agadir. Puis-je dire, d’après le gouvernement allemand, que nul homme n’a débarqué ? » L’ambassadeur pria sir Edward Grey de ne faire de sa communication aucun usage public jusqu’à ce qu’il eût pris l’avis de son gouvernement. Cet avis ne tarda guère. Dès le lendemain, 25 juillet, le comte Wolff-Metternich le porta au Foreign-Office. C’était un « non » catégorique. Et le commentaire dont il était accompagné, le style dans lequel ce commentaire était écrit, le ton sur lequel il fut lu étaient plus catégoriques encore. Il serait trop faible de dire que le gouvernement allemand n’avait pas été content du discours de M. Lloyd George, ou même qu’il en avait été mécontent. Mais, lorsqu’il est plus que mécontent, le gouvernement allemand le laisse aisément deviner. Son ambassadeur fut chargé de le faire voir au ministre britannique des Affaires étrangères, et il s’acquitta de cette tâche de telle façon que, bien que très maître de lui, à l’ordinaire, et réputé pour un homme qui se possède admirablement, sir Edward Grey eut à son tour un sursaut de vivacité. « Le ton de ce document était excessivement rude, et je jugeai nécessaire de déclarer que le discours du chancelier de l’Échiquier ne me paraissait donner motif à aucune plainte, que la surprise suscitée par sa publication en Allemagne prouvait combien il était opportun. Sans un semblable avertissement, on aurait pu croire, en effet, que nous consentions à rester à l’écart des négociations. » Ici, le choc. « Le gouvernement allemand a dit continua sir Edward Grey, qu’après le discours du chancelier de l’Échiquier, sa dignité ne lui permettait plus de s’expliquer sur ce qui se passait à Agadir. Le ton de la communication qui m’est faite rend incompatible avec ma dignité de m’expliquer sur le discours du chancelier. » Il n’est, comme on dit, que de « causer ! » L’effet de ce dialogue bref, mais franc, fut salutaire, et quand le 27, ayant sans nul doute, dans l’intervalle, transmis à Berlin une « phonographie » de l’entrevue aussi fidèle que sait l’enregistrer la mémoire spéciale d’un diplomate, le comte Wolff-Metternich reprit le chemin du Foreign-Office, son humeur était toute radoucie. L’Allemagne espérait que sir Edward Grey était pleinement rassuré, qu’il tenait pour certain que les pourparlers avec la France n’affectaient point les intérêts britanniques, et que, dans sa loyauté reconnue, il le déclarerait au Parlement, « sans rien dire toutefois de notre communication confidentielle. » En revanche, qu’il veuille bien déclarer publiquement son grand désir d’une entente franco-allemande. Une pareille affirmation aiderait beaucoup à obtenir un résultat favorable. « Si les vœux de l’Angleterre vont à la paix, qu’elle exerce une influence calmante sur l’opinion française qui, grâce à la révélation de demi-vérités, a été portée à un état d’excitation considérable. » Peut-être M. de Wolff-Metternich a-t-il cru que, dans ces phrases pourtant transparentes, il enfouissait profondément sous les mots la pensée allemande, et que le jeu était invisible. L’opinion française, voilà la menace : quant à l’Allemagne, que voulait-elle ? Non point, évidemment, « ambitionner des rapports intimes avec la France ; mais faire disparaître les points de conflit, d’abord dans la sphère coloniale, particulièrement en Afrique, et là supprimer au moins un sujet de querelle chronique. » Toujours parfaitement courtois, sir Edward Grey se fit un plaisir de charmer l’ambassadeur allemand par son empressement à l’en croire : « La Chambre remarquera combien le ton de cette communication était amical, non seulement pour nous, mais pour la France. Je marquai aussitôt que je l’appréciais. » Après quoi, il y eut bien encore quelques récriminations de la part du comte Wolff-Metternich, et quelques reparties du secrétaire d’Etat, mais officieuses et pour ainsi dire amicales. L’ambassadeur, qu’inquiétait « l’excitation » de l’opinion française, déplora, par surcroît, l’« égarement » de l’opinion anglaise. — Mais qu’est allée faire la Panther à Agadir, port fermé, et la meilleure base navale du Maroc sur l’Atlantique ? Le geste a été violent ! « L’opinion publique anglaise a fort naturellement mobilisé. » Et puis, pourquoi l’Allemagne, du 4 au 24, pendant vingt mortelles journées, est-elle subitement devenue muette ? Pourquoi, lorsqu’elle a recouvré l’usage de la parole, a-t-elle obstinément exigé que l’Angleterre eût l’air d’être devenue sourde ? Au surplus, tout est bien qui finit bien. Finissons-en. Et finissez le plus tôt possible avec la France. De même que M. Lloyd George avait eu justement à parler le 21, il se trouva que M. Asquith eut à parler dans l’après-midi du 27, et que, comme il avait fourni sa matière et réglé son diapason au chancelier de l’Échiquier, l’ambassadeur d’Allemagne le fournit encore, ou le régla au premier ministre. C’est là-dessus que sir Edward Grey arrêta devant les Communes la première partie de son discours ; mais, parce qu’il faut à tout récit, conte ou histoire, une moralité, il leur proposa celle-ci : « Le secrétaire d’État allemand a dit au Reichstag que jamais l’idée de s’établir au Maroc n’avait existé en Allemagne : — Je l’ai dit, a-t-il ajouté, à un pangermaniste connu ; malheureusement, il ne m’a pas cru ! — Après notre déclaration du 4 juillet, si ces vues du gouvernement allemand nous avaient été communiquées sous une forme aussi nette, bien des malentendus auraient été évités. »

Sir Edward Grey en est ensuite venu à des considérations de politique générale, qui Font conduit à déterminer la position de l’Angleterre, et c’a été la deuxième partie de son exposé. On ne l’attendait pas avec moins de curiosité que la précédente : elle n’a ni déçu ni dépassé ce qu’on en pouvait attendre. L’attitude de l’Angleterre entre la France et l’Allemagne est commandée, conditionnée par cette simple raison, mais par ce double fait, qu’il y a la France et qu’il y a l’Allemagne. Il y a même, plus loin, la Russie. Envers la France : « Le gouvernement précédent a changé les difficiles relations que nous avions avec la France en relations d’amitié cordiale. Nous avons conservé intacte l’amitié qui a été ainsi conclue. Lord Lansdowne désirait étendre cette réconciliation à la Russie ; nous avons été dans la direction ainsi marquée. Des relations difficiles, une fois de plus, ont été changées en des relations d’amitié. Notre entente avec la France et avec la Russie est en elle-même une garantie que ni l’une ni l’autre de ces nations ne se laissera aller à une politique agressive contre l’Allemagne, leur voisine comme la nôtre. » La Double-Entente subsiste donc, et même elle s’est développée en Triple-Entente. Elle est de direction pacifique. Tout de suite il importe d’écarter les malentendus, ou, si l’on le veut, de décourager les illusions : c’est pour ce type de l’honnête homme qu’est sir Edward Grey un devoir impérieux d’honnêteté. D’une main aussi ferme que celle dont il en maintient le principe et en consacre la durée, il trace les limites de l’entente cordiale. « Le concours que nous pouvons donner à la France et à la Russie, à une heure difficile, dépend entièrement du sentiment du Parlement et de l’opinion publique à ce moment. La France et la Russie savent que l’opinion publique anglaise ne les soutiendrait pas dans une guerre d’agression contre l’Allemagne. » C’est révéler suffisamment que l’entente cordiale n’est qu’une entente cordiale, dont la permanence est faite de la permanence des sentimens réciproques, sans engagemens formels, sans stipulations ni obligations positives qui vaillent pour toutes les circonstances et quelle que soit en tout moment l’inclination, la disposition de l’opinion publique ; qui soit aussi solide malgré elle ou contre elle qu’avec elle et par elle. Mais cette révélation n’en est pas une. Elle n’en serait une que pour ceux qui auraient été capables de s’imaginer que, parce qu’il y a, aux yeux de l’Angleterre, une France et une Russie, il pourrait ne plus y avoir premièrement, préalablement, principalement, perpétuellement, et souverainement, l’Angleterre.

A l’égard de l’Allemagne, « sa force lui garantit qu’elle sera respectée et lui est un légitime sujet de fierté. Mais l’opinion publique allemande doit penser qu’il y a un revers à la médaille. Si la nation qui a la plus grande armée de l’univers veut acquérir par surprise une forte marine (une autre traduction dit tout bonnement, et je regrette de n’avoir pas sous la main le texte même : une nation qui possède la plus grande armée du monde et une très bonne marine), cotte nation-là « doit tout faire pour dissiper les soupçons qui, dans chaque pays, ne peuvent manquer de s’éveiller. L’Allemagne bâtit une puissante flotte : elle ne doit pas s’étonner de certaines inquiétudes (l’autre traduction dit : il est naturel que la croissance continue de cette force fasse naître la crainte que l’Empire allemand nourrisse des desseins agressifs contre d’autres nations). Je ne crois pas à l’existence de ces desseins agressifs. Mais il est naturel que ses actes soient surveillés par les autres pays (la seconde traduction porte ici : tout ce que désire l’Angleterre et les autres nations voisines de l’Allemagne, c’est de vivre avec elle sur un pied d’égalité). »

La politique de l’Angleterre, au jugement de sir Edward Grey, ne doit être ni offensive, ni associée à une politique offensive, mais elle ne peut davantage être enchaînée à la formule : En aucune circonstance, quelle que soit la provocation à laquelle soit sujet un de nos amis, nous ne devons lui prêter d’assistance. Encore une fois, si ce n’est pas une politique d’alliances, c’est une politique d’amitiés. Et cela suffit pour que ce ne soit plus la politique du « splendide isolement, » ce qu’elle ne peut plus être, parce que s’isoler aujourd’hui, si splendidement que ce soit, dans l’Europe telle qu’elle est faite, serait liguer tous les autres contre soi. Se poser, dans cette Europe contemporaine, en face des autres nations et en marge de tous leurs groupemens ou de tous leurs systèmes, serait se constituer de soi-même à l’état de danger public. C’est alors qu’il faudrait « construire des cuirassés, non plus pour faire équilibre à une coalition de deux puissances, mais pour faire équilibre à toutes les marines de l’Europe unies contre nous. » Par conséquent, des amitiés et, par conséquent, fidélité aux amitiés éprouvées. S’isoler, se retirer dans son île, derrière son « canal, » ne gagnerait même pas à l’Angleterre l’amitié de l’Allemagne. Ce n’est pas en désertant les vieilles amitiés que l’on peut acquérir de nouvelles amitiés, tout au moins de nouvelles amitiés dignes de ce nom. Concluons-en donc de nouvelles, mais non aux dépens des anciennes. « Je désire tout faire, prononce lentement sir Edward Grey, pour améliorer nos relations avec l’Allemagne, mais les amitiés dont nous jouissons aujourd’hui durent depuis quelques années, et la condition essentielle de toute amélioration dans les relations anglo-allemandes est que nous n’ayons pas à sacrifier une de ces amitiés déjà anciennes. »

Au surplus, pour l’Angleterre même, ses ambitions coloniales ont à peu près touché leurs bornes. C’est du moins l’avis de sir Edward Grey. « La sagesse recommande à ce pays désormais de s’étendre aussi peu que possible, surtout en Afrique. » Des rectifications de frontières, à l’occasion, oui, sans doute, mais pas, mais plus de politique d’expansion. Si de grands changemens territoriaux viennent à se produire dans les parages où l’Angleterre est établie, elle ne s’interdit, cela va de soi, ni toute acquisition, ni tout échange ; mais si d’autres gros changemens territoriaux (n’est-ce pas la réponse à un passage assez énigmatique, et troublant par l’énigme même, — à moins, ce qui s’est vu, que l’énigme ne fût rien du tout, — du discours de M. Caillaux à Saint-Calais ? ), si d’autres grands changemens se produisent en Afrique, et s’ils peuvent s’opérer à l’amiable par des négociations, nous ne serons pas de la partie. Si l’Allemagne, particulièrement, en concluant des arrangemens amicaux avec d’autres pays, peut s’étendre en Afrique, nous ne nous mettrons pas en travers de son chemin. » Le chien britannique ne se couchera pas dans la mangeoire du cheval allemand pour l’empêcher de manger son avoine ; — c’est le seul trait d’humour de ce long exposé d’un ton si constamment soutenu, et il n’arrive qu’à la fin, lorsque sir Edward Grey, les sourcils détendus, n’a plus à distribuer que des sourires. L’Allemagne a tenu à obtenir l’accès au Congo et à l’Oubanghi : très bien ! l’Angleterre n’y fait point obstacle. Le chancelier de l’Empire allemand laisse entendre que son pays veut être puissant, mais ne veut pas être agressif : parfait ! si c’est vraiment l’esprit de la politique allemande, sir Edward Grey espère que « d’ici deux ou trois ans, toutes les craintes de guerre européenne se seront évanouies, non seulement entre l’Allemagne et l’Angleterre, mais entre ces deux pays et leurs amis respectifs. » La querelle marocaine va désormais être rayée des préoccupations de la diplomatie, et les relations anglo-allemandes vont en prendre une meilleure tournure, c’est le chancelier de l’Empire qui l’annonce : à merveille ! « Je salue sa déclaration, car elle s’applique à la France aussi bien qu’à l’Angleterre. » Avec les difficultés marocaines, disparaît, pour l’Allemagne et pour le Royaume-Uni, la nécessité d’être dans des camps opposés. Restent quelques arrangemens à intervenir entre la France et l’Espagne, où l’Angleterre est témoin, ou garant, sinon partie. Mais, depuis 1904, l’accord franco-anglais a été observé, à l’avantage des deux gouvernemens et des deux peuples, dans son esprit et dans sa lettre. « J’ai confiance que le fait que nous avons, durant sept ans, en compagnie de la France, traversé un grand nombre de tempêtes suffira pour perpétuer entre la France et nous les relations de confiance mutuelle et de bonne volonté. »

C’est tout le discours de sir Edward Grey, dont on me pardonnera d’avoir refait si longuement l’analyse, mais ce n’est pas tout à fait tout. Pour le placer tout à fait dans son jour, pour le mettre au point, si l’on ose le dire, mathématiquement, quelque précis qu’il ait été par lui-même, il faudrait en rapprocher non seulement la déclaration complémentaire de M. Asquith à la même Chambre des Communes, mais les déclarations de lord Morley et surtout de lord Lansdowne à la Chambre des Lords. M. Asquith a souligné : « Je tiens à dire que, durant les négociations franco-allemandes, nous n’avons eu en vue que deux objets : sauvegarder au besoin les intérêts britanniques et nous conformer aux obligations de nos traités… Tant que des intérêts britanniques n’étaient pas en jeu, — et nous n’avons jamais douté que ce n’était pas le cas, — nous avons souhaité une issue rapide et heureuse des négociations. » Cela pour hier, et ceci pour aujourd’hui ou pour demain : « Nous nous sommes inspirés et nous nous inspirerons de la nécessité de maintenir en toute circonstance et dans toute leur force les amitiés que nous avons ; mais ces amitiés n’ont pas un caractère exclusif et jaloux. Nous ne prenons sa part de soleil à personne. » Même note chez lord Morley, avec un rapide retour en arrière : « Il est absurde d’affirmer que l’arrangement de 1904 est dirigé contre l’Allemagne. » L’Angleterre avait en 1904 conclu un marché avec la France : Maroc contre Egypte, etc. Elle avait touché, elle paye. « L’honneur est une chose qui a sa valeur dans les relations internationales. » De même encore lord Lansdowne : « L’arrangement de 1904 n’a jamais été une coalition de deux puissances contre une troisième, et, comme on l’a prétendu, il n’a jamais tendu à diviser l’Europe en deux camps… On a prétendu aussi que les articles secrets de l’accord nous entraînaient à donner à la France beaucoup plus que notre appui diplomatique. La publication des articles secrets a fait justice de ces assertions. » Assurément il n’est pas impossible que l’appui diplomatique entraîne, selon les cas, « un appui plus étendu. » Mais selon les cas, et ce sont autant de questions d’espèces. L’amitié politique n’est ni folle ni aveugle. « Si votre ami se lance dans une affaire stupide, il est bien naturel qu’on le laisse à ses difficultés ; mais si des difficultés proviennent de ce qu’il a respecté loyalement les termes de la convention, on peut bien espérer qu’on ne le laissera pas livré à ses seuls moyens. » Ce texte est assez clair pour se passer de glose, et venant de qui il vient, d’un des initiateurs de l’entente cordiale, il est décisif et définitif. Nous ne l’illustrerons que d’un souvenir. Ainsi parlait, — sauf la seconde hypothèse de l’alternative, qui, il est vrai, a bien son prix, — ainsi parlait à Florence, en 1870, le ministre du roi Victor-Emmanuel : « Si mon ami veut se jeter par la fenêtre, répondait-il aux instances françaises, j’essaie de l’en dissuader. Si, malgré mes conseils, il s’échappe et il l’ouvre, j’essaie de le retenir. Mais si, m’échappant, il se précipite, je ne me crois pas forcé de le suivre. » L’apologue a du moins cette qualité qu’il n’est pas obscur, et que, pour l’avoir compris, il suffit de l’avoir entendu.


Le chancelier de l’Empire, M. de Bethmann-Hollweg, n’a pas voulu, soit au point de vue purement allemand, soit à un point de vue plus général, que l’esprit restât sous l’impression des paroles de sir Edward Grey. Dans la séance que le Reichstag a tenue le matin du 5 décembre, il s’est, doit-on dire : défendu, en attaquant un peu, et c’est, comme le ministre d’Etat anglais l’avait noté, une chose jusqu’ici insolite, que ces manières de polémiques entre hommes d’État. Ce que M. de Bethmann-Hollweg repousse par-dessus tout, c’est l’apparence même d’avoir cédé, en juillet, aux représentations, aux objurgations anglaises. Non, l’Allemagne n’a pas cédé, si elle a cru devoir observer les formes ; mais la main de fer était bien, le chancelier ne permet pas qu’on s’y méprenne, sous le gant de velours, d’ailleurs percé au bout des doigts. « Si nous avions répondu publiquement à l’Angleterre, si nous avions révélé au monde la protestation que nous fîmes parvenir au Cabinet de Londres, nous n’aurions pas rendu notre chemin vers le but plus court ou plus aisé. » Puis, reprenant le mot de sir Edward Grey : — S’il venait un jour où un ministre anglais ne pourrait parler comme le fit M. Lloyd George, ce jour-là l’Angleterre aurait cessé d’exister comme grande nation, — M. de Bethmann-Hollweg s’écrie : « Je réclame le même droit pour l’Allemagne ! » Et non sans amertume : « Le premier faux pas eut lieu en 1904, quand l’Angleterre et la France disposèrent du Maroc sans tenir compte des intérêts de l’Allemagne. » De ce faux pas, et de tous les faux pas qui l’ont suivi, quelles auraient pu être les conséquences ? Quelle aurait pu en être la conséquence extrême ? Avons-nous ou n’avons-nous pas été, l’été dernier, tout près de la guerre ? Question devenue heureusement oiseuse. Prenons garde plutôt aux deux ou trois ans que demande encore sir Edward Grey pour proclamer la paix de l’Europe sûre et consolidée. Prenons garde aux péripéties qui peuvent, dans son âge tendre, traverser la formation et nouer la croissance d’une amitié nouvelle, en engageant ou mettant à l’épreuve les anciennes amitiés. « Les relations entre les deux pays, entre l’Allemagne et l’Angleterre, conclut M. de Bethmann-Hollweg, ne pourront être en accord avec ce désir (le désir de vivre en paix) que dans la mesure où le gouvernement anglais sera prêt à exposer d’une manière positive dans sa politique ce besoin de meilleures relations. » — Messieurs les Anglais, ne tirez pas les premiers ! — « Pour le peuple allemand, au cours d’une crise grave et dangereuse, il a eu confiance. Il ne doit pas être abattu, il ne doit pas être provocant. Souhaitons que ce peuple reconnaisse aujourd’hui ce qu’il se doit à lui-même. » Par cette phrase, dont j’ai légèrement interverti l’ordre, le chancelier allemand nous rappelle qu’il va bientôt y avoir des élections au Reichstag ; peut-être, dès le lendemain du « coup d’Agadir, » ne nous en sommes-nous pas toujours assez souvenus.


En somme, puisque les Communes anglaises et le Reichstag allemand ont déjà parlé, et que, comme de juste, sir Edward Grey a parlé en anglais, et M. de Bethmann-Hollweg en allemand, il nous reste à parler dans les Chambres françaises, et à y parler en français. Peu s’en est fallu qu’on n’y parlât pas du tout. Un député, M. Lucien Hubert, dans des vues certainement excellentes, a proposé que l’on votât à la muette cet accord franco-allemand négocié pendant trois mois à la sourdine. L’idée, qui d’abord avait séduit, a paru, à la réflexion, impraticable. On parlera donc, en tâchant seulement de ne point mêler à la discussion un tas de choses qui y seraient par trop grossièrement cousues. Ce sont de bonnes dispositions, et dont on ne peut que se féliciter. La Commission des affaires extérieures, à qui quelques-uns ont reproché sa curiosité, au demeurant insatisfaite, a montré la voie. Son rapport est un chef-d’œuvre de circonspection. Mais les annexes en seront très commodes, et il contient deux cartes bien lisibles du Maroc et du Congo.

Me plaindrai-je de la Providence qui, si elle fait des quinzaines vides, a fait celle-ci toute pleine ? Tripoli, les Dardanelles, la Perse, la Chine nous sollicitaient à l’envi. Mais, réduits à choisir, nous avons choisi au plus près ce qui nous touche de tout près. Et voici que le débat à la Chambre va s’ouvrir, et qu’en présence de l’Angleterre, la conversation franco-espagnole est ouverte.


'CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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