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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1907

Chronique n° 1816
14 décembre 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La discussion du budget à la Chambre des députés a servi d’occasion et de prétexte à désorganiser encore un peu plus notre armée. Il s’agissait des périodes d’instruction militaire, vulgairement connues sous les noms des 28 et des 13 jours, que font nos soldats réservistes et territoriaux. A mesure qu’on a réduit la durée du service, on aurait dû multiplier les périodes d’exercice : il y avait du moins une raison de plus pour les maintenir énergique ment dans les conditions actuelles, et c’est bien d’ailleurs ce qu’on a promis de faire, toutes les fois qu’on a raccourci le service actif. Mais nous assistons toujours à la répétition du même phénomène. Lorsqu’on affaiblit l’armée sur un point, on prend grand soin d’assurer qu’on la fortifie sur un autre, ce qui fait compensation. Le malheur est qu’après avoir obtenu le premier résultat, on ne tarde pas à supprimer les garanties qu’on avait prétendu garder ou même augmenter pour réaliser le second ; et rien n’est plus naturel ; ces concessions successives provenant toutes, en effet, du même principe, la recherche de la popularité, il n’y a pas plus de raison pour conserver les 28 et les 13 jours que les 5 ans ou les 3 ans de service actif, car, s’ils sont moins lourds, ils sont aussi gênans ; peut-être même le sont-ils davantage ; et l’expérience a suffisamment prouvé qu’une Chambre élue tous les quatre ans ne résiste pas à la tendance fatale qui la pousse à sacrifier les intérêts permanens du pays, même les plus sacrés, à celui de sa réélection. Le pays est sacrifié aux exigences incessantes de tous les égoïsmes individuels.

Donc, les 28 et les 13 jours sont une gêne, et depuis longtemps déjà la promesse de les diminuer, ou même de les supprimer, est tombée dans le domaine des surenchères électorales. Peut-on, en effet, en alléger la charge ? La question mérite d’être examinée, et personne ne s’oppose à ce qu’elle le soit ; mais elle est pendante devant la commission de l’armée du Sénat, et, à défaut de toute autre considération, il serait de la plus élémentaire convenance de laisser à cette commission le loisir de l’étudier, sans qu’aucune impatience du dehors vienne en précipiter et en brusquer la solution. La Chambre ne l’entend pas ainsi. Elle a pris la détestable habitude, lorsqu’une question traîne trop longtemps à son gré, de la résoudre, comme on dit, par voie budgétaire. Toutes nos institutions publiques, qu’elles soient civiles ou militaires, ne peuvent vivre que si elles sont alimentées par le budget, et dans la mesure où elles le sont : on peut donc les modifier ou même les supprimer en modifiant ou en supprimant les crédits qui leur permettent de fonctionner. S’il y a des lois qui font obstacle, on les change du même coup. C’est ainsi qu’un grand nombre de « réformes » ont été faites, et nous n’avons pas besoin de dire qu’elles l’ont été généralement très mal ; mais beaucoup de députés sont convaincus qu’on ne peut pas les faire aboutir autrement. On n’en finit plus, disent-ils, quand on regarde les choses de trop près et qu’on les étudie minutieusement dans tous leurs détails, comme les commissions qui se respectent tiennent à honneur de le faire ! Le procédé budgétaire est beaucoup plus expéditif. Les Chambres en usent souvent, et nous avons vu des budgets qui, à la façon d’immenses remorqueurs, entraînaient avec eux des quantités de réformes que des mains habiles y avaient accrochées. Il est bien rare que cette manière de procéder n’ait pas d’inconvéniens ; mais on peut s’y résigner dans les cas ordinaires. En est-il de même lorsqu’une de nos institutions fondamentales est en cause, surtout une de nos institutions militaires, surtout la loi du recrutement ? Non certes ; mais la Chambre n’y a pas regardé de si près ! Une autre préoccupation hante son esprit. Elle se sent impopulaire depuis qu’elle a élevé à 15 000 francs les indemnités de ses membres ; elle a donc cherché à la hâte un moyen de reconquérir la faveur populaire, et par un vote qui a réuni une écrasante majorité, elle a réduit d’une semaine les 28 et les 13 jours. Le gouvernement a essayé de la retenir, mais en vain. Il l’a fait d’ailleurs avec tant de faiblesse et de mollesse qu’il a mérité d’être battu dans un premier scrutin, après quoi, de crainte de l’être encore dans les suivans, il s’est abstenu d’y prendre part. Une voix avait pourtant demandé avec insistance à M. le ministre de la Guerre de dire nettement si la question importait à la défense nationale. — Je l’ai dit trois fois, a-t-il répondu d’une voix blanche et sans accent. — Il l’a dit trois fois, mais le gouvernement n’a voté qu’une ; puis il a battu en retraite, laissant bravement la défense nationale se tirer d’affaire comme elle pourrait.

Une pareille désertion est inqualifiable. S’il y avait une circonstance où le gouvernement aurait dû jouer son existence, à coup sûr c’était celle-là. Mais il avait fait prudemment ses pointages, et il avait reconnu que, même en jetant ses portefeuilles dans la balance parlementaire, il ne la ferait peut-être pas pencher du bon côté. Dès lors, son parti a été pris ; il ne veut pas mourir encore ; il a laissé la Chambre voter comme elle voudrait. S’il ne l’a pas fait cette fois, on se demande quand il pourra bien poser la question de confiance. Il le fera lorsque, après avoir achevé ses calculs de prévision, il sera sûr d’avance d’avoir la majorité. On annonce, par exemple, qu’il prendra la plus ferme attitude au Sénat à l’occasion du rachat du chemin de fer de l’Ouest. Voilà, en effet, une affaire qui en vaut la peine, et où on s’explique qu’il s’expose à mourir sur la brèche plutôt que de céder ! La question est au niveau de son courage. Le pays ne la comprend même pas. C’est essentiellement une querelle entre politiciens, et on peut être sûr que, quelle qu’en soit la solution, le paysan, au fond de nos campagnes, y restera indifférent. Les résultats ne s’apercevront que plus tard, à l’épreuve. Aussi le gouvernement ne s’attend-il à rencontrer au Sénat qu’une faible résistance, et s’apprête-t-il à faire, pour la vaincre, un merveilleux étalage de résolution, de volonté, d’autorité. On le reconnaît bien là ! Nous aurions préféré qu’il n’accumulât pas de si grandes réserves de vaillance, et qu’il en dépensât quelque peu pour la défense de notre armée.

M. le ministre de la Guerre a d’ailleurs singulièrement affaibli sa thèse par la manière dont il l’a posée et soutenue. Il éprouvait quelque embarras au souvenir d’articles de journaux qu’il a écrits pendant l’interruption de sa carrière militaire, articles dans lesquels il acceptait la diminution de durée des périodes d’instruction pour le moment où, là loi nouvelle ayant produit tous ses effets, chaque homme aurait passé deux ans sous les drapeaux. M. le général Picquart n’en est pas encore arrivé à la désinvolture de M. Clemenceau, qui n’hésite pas à dire : — Eh bien ! quoi ? j’étais dans l’opposition, je suis au gouvernement ; j’étais d’un côté de la barricade, je suis maintenant de l’autre : est-ce que vous vous attendriez par hasard à trouver en moi le même homme ? — M. le général Picquart se tient pour un peu plus lié par son passé. Après le vote de la Chambre, désireux de faire des concessions à la volonté parlementaire, il a élaboré un projet de loi en vertu duquel, en attendant que la loi nouvelle batte son plein, comme on dit, les hommes qui n’ont fait qu’un an de service continueront défaire 28 et 13 jours, tandis que ceux qui ont fait deux ans, ou plus, bénéficieront de la réduction des périodes. C’est là à nos yeux du pur empirisme, destiné à masquer la retraite du gouvernement. Si, d’après l’ancienne loi, un certain nombre d’hommes ne faisaient qu’un an, la majorité en faisait trois. Dorénavant, tout le monde en fera deux ; on gagnera un peu d’un côté, mais on perdra davantage de l’autre ; la force générale de l’armée en sera diminuée. Il n’y a donc là aucun bon motif de réduire la durée des périodes d’exercice Mais passons : le projet du gouvernement n’est pas encore bien coi nu, et peut-être n’est-il pas définitif ? Tout ce que nous demandons, c’est qu’il ne reste pas incorporé au budget, et que le Sénat prononce la disjonction qui a été rejetée par la Chambre. La disjonction a pour objet de maintenir la réforme hors du budget, ce qui permet de l’étudier en elle-même et pour elle-même. Elle aurait pour conséquence de ne pas donner la consécration sénatoriale à la mauvaise méthode adoptée par la Chambre. Elle serait un arrêt, au moins momentané, dans la voie de la capitulation.

Au cours de ses explications, M. le ministre de la Guerre a laissé échapper un aveu bien étrange : la Chambre en a paru surprise et émue, bien que les membres de sa majorité sussent mieux que personne ce qu’il fallait en penser. Peut-être a-t-elle été plus embarrassée que scandalisée. M. le ministre a dit qu’il n’en serait certainement plus de même à l’avenir, mais que, dans le passé, un bon tiers des réservistes et des territoriaux avaient trouvé le moyen d’échapper aux périodes d’instruction. Que devient donc l’égalité devant la loi ? On se doutait bien qu’elle n’existait plus, mais on n’en avait pas jusqu’ici une reconnaissance officielle et gouvernementale. Devant cette vérité si franchement dévoilée, la Chambre s’est troublée. Elle a reconnu son œuvre dans les faveurs si nombreuses dont jouissent ceux qui votent bien, à l’exclusion de ceux qui votent mal. M. Clemenceau aurait sans doute voulu pouvoir retenir sur les lèvres du général Picquart la parole qui en était imprudemment tombée, mais il était trop tard. Mors il a senti le besoin d’une diversion et, se tournant d’un air irrité du côté de la droite : — Ce sont vos curés, s’est-il écrié, qui obtiennent toutes les exemptions qu’ils veulent pour leurs amis ! — Mais personne ne l’a cru. Les curés ont-ils été autrefois aussi puissans qu’il l’a dit ? Nous n’en savons rien, nous ne le croyons pas : en tout cas, ce temps est bien passé. Ce sont maintenant d’autres influences qui agissent sur les autorités militaires par l’intermédiaire obligatoire et impérieux des préfets : ce sont celles des délégués administratifs. Le pouvoir leur appartient : M. Clemenceau ne l’ignore pas, car il n’a fait aucun effort pour modifier cet état de choses, et c’est tout au plus s’il s’affiche avec moins d’indécence qu’autrefois. Il faut être peu au fait de nos mœurs politiques pour ignorer qu’aujourd’hui une faveur quelconque, surtout lorsqu’elle constitue une illégalité aussi notoire qu’une exemption des 28 ou des 13 jours, est le paiement d’un service électoral. Tout, dans ce pays, est devenu monnaie électorale ; l’administration en tient bureau ouvert ; et l’armée n’échappe pas plus que le reste à l’effritement continuel qui en résulte pour toutes nos institutions. Peut-être faut-il remercier M. le général Picquart, bien qu’il ne l’ait probablement pas fait exprès, d’en avoir donné une preuve de plus, et si frappante. On saura désormais, à n’en pouvoir douter, qu’un tiers des réservistes et des territoriaux n’ont pas fait leurs périodes d’instruction sous les prédécesseurs de M. le général Picquart, et M. Clemenceau restera seul à croire que c’est la faute des curés.

Quel vent d’imprudence et de folie souffle donc sur nous ? La situation générale du monde, bien qu’elle ne soit de nature à causer aucune inquiétude immédiate, ne saurait cependant être qualifiée de rassurante. Nous avons été déjà secoués par des alertes assez chaudes, et rien ne prouve que ce qui est arrivé hier ne se reproduira pas demain. Néanmoins, nous touchons sans cesse à notre armée, et nous y toujours pour l’affaiblir. Si cela n’arriverait qu’une fois par hasard, par accident, nous pourrions, tout en dénonçant le mal, ne pas trop nous en tourmenter ; mais nous procédons contre l’armée par des atteintes continuelles, comme si nous obéissions à une de ces lois de l’instinct contre lesquelles rien ne peut prévaloir. En est-il de même au dehors ? S’il en était ainsi, nous conserverions du moins notre force proportionnelle ; mais à l’étranger, l’effort militaire des grandes puissances va toujours en augmentant, soit sur terre, soit sur mer, tandis qu’en France il va toujours en diminuant. Où cela nous conduira-t-il ? La Chambre des députés n’est pas sans avoir quelque conscience obscure du danger auquel elle expose le pays, mais elle passe outre pour les motifs que nous avons indiqués plus haut. Il lui faudrait de l’héroïsme pour résister à de certains entraînemens, et elle n’en a pas. Le gouvernement, on l’a vu, n’en a pas davantage, en quoi sa responsabilité est plus grave, parce que ses lumières sont plus abondantes et ses devoirs plus précis. Après le vote qui réduisait les 28 et les 13 jours, personne n’était bien fier à la Chambre, ni la majorité qui avait subi une pression extérieure, ni le gouvernement qui avait commis une lâcheté ; mais on comptait sur le Sénat pour réparer le mal qui venait d’être fait. Le mode électoral du Sénat lui donne plus d’indépendance qu’à la Chambre, et il a un souci plus constant des grands intérêts du pays. La Chambre se croit obligée de faire des manifestations : elle laisse à d’autres le soin d’en arrêter les suites. Mais le jeu est périlleux pour deux motifs principaux. Le premier est que la force de résistance du Sénat est limitée et qu’il n’est pas sans inconvéniens de la mettre trop souvent à l’épreuve ; le second est que les manifestations de la Chambre, à force de se renouveler, habituent le pays à croire possible ce qui ne l’est pas, le font vivre dans des espérances chimériques et, finalement, le démoralisent. Alors viennent les exigences et les impatiences qu’il est impossible de retenir après les avoir déchaînées, et qui malheureusement trouvent toujours des majorités et des gouvernemens pour les satisfaire. Il nous importe assez peu, malgré les arguties de M. le ministre de la Guerre, que les périodes militaires soient réduites dès cette année, ou seulement l’année prochaine. Nous voudrions qu’elles ne le fussent pas, ou qu’elles ne le fussent qu’à bon escient ; mais nous ne conservons à cet égard aucune espérance. Il aurait fallu défendre la place, au lieu de parlementer et de ruser autour de la porte. Après avoir diminué la durée du service actif, les Chambres entament maintenant la durée du service dans la réserve. Le premier pas est fait, ce ne sera pas le dernier.

Des incidens se sont produits sur la frontière de l’Algérie et du Maroc : hâtons-nous de dire que la presse en a exagéré l’importance. Les incidens de frontière peuvent être plus ou moins sérieux, ils ne sont jamais bien inquiétans. Il s’en est produit souvent depuis le traité de 1845 ; nous en avons l’habitude, on peut même dire la pratique, et nos officiers sont habitués à les régler. En pareil cas, il faut faire le nécessaire, mais rien de plus. Le danger ne commencerait que le jour où on voudrait profiter d’un incident de frontière pour amorcer toute une politique d’action : nous sommes convaincus que rien de pareil n’est à redouter aujourd’hui.

Les journaux ont reproché au gouvernement, non pas d’être trop actif, mais de ne pas l’avoir été assez. Nous ne nous associerons pas à cette critique, qui ne nous paraît pas fondée : le gouvernement en mérite une autre, que nous lui ferons dans un moment, mais non pas celle-là. Au mois d’août dernier, M. le gouverneur général de l’Algérie, dont on ne saurait trop louer la vigilance, a signalé à Paris les mouvemens plus que suspects des Beni-Snassen, et il a conseillé avec quelque insistance l’occupation provisoire de Cherraà, petit poste situé à l’ouest d’Oudjda, mesure qui devait suffire pour tenir la tribu en respect. Ce résultat aurait peut-être été atteint en effet, mais cela n’est pas certain : le gouvernement a pu se dire qu’après avoir occupé un point pour couvrir Oudjda, il faudrait en occuper un second pour couvrir le premier, et que cela risquerait de conduire un peu loin. M. le gouverneur général de l’Algérie était d’accord avec le général Lyautey. Ils étaient dans leur rôle et ils remplissaient leur devoir l’un et l’autre ; mais le gouvernement, qui considérait la situation dans son ensemble, avait aussi d’autres préoccupations.

A ce moment, nous n’étions pas rassurés sur la manière dont évolueraient d’autres incidens, avec lesquels nous étions aux prises, et on estimait à Paris qu’il était prudent de stopper sur la frontière terrestre jusqu’à ce que l’horizon se fût éclairci du côté de Casablanca. « La situation de l’empire chérifien, écrivait M. Clemenceau à M. Jonnart, nous impose l’ajournement de toute mesure qui pourrait donner à croire au Sultan, aux populations et aux puissances étrangères que nous cherchons à profiter des troubles intérieurs, des compétitions dynastiques et de la faiblesse du Maghzen pour avancer nos établissemens dans la région frontière. Bien que vos suggestions aient, dans votre pensée, un autre caractère, il serait à craindre que leur exécution ne provoquât des rapports inexacts et des exagérations populaires. Je vous prie donc de donner les instructions nécessaires pour que les autorités militaires d’Oudjda continuent d’observer la réserve que nous commandent les circonstances et se conforment strictement aux ordres qu’elles ont précédemment reçus. Lorsque les complications d’ordre militaire et politique que nous devons nous attacher en ce moment à résoudre auront été écartées, nous reprendrons l’examen des mesures qu’appelle l’état de la région frontière, pour le choix desquelles le gouvernement prendra votre avis. » Malgré ce qui s’est passé depuis, cette lettre était fort sensée au moment où elle a été écrite. Après avoir fait envers nous un simulacre de soumission, les Beni-Snassen nous ont attaqués ; il n’y a pas là de quoi nous émouvoir beaucoup ; nous avons déjà repoussé leur agression et nous serons bientôt à même de leur infliger en retour une de ces leçons dont on se souvient. Personne aujourd’hui ne peut nous contester le droit et même le devoir de le faire. D’autre part, nous avons inspiré confiance au Sultan, nous lui avons rendu des services, ses affaires se sont améliorées, la situation à Casablanca et dans les environs s’est détendue et peut-être même définitivement pacifiée, aucune puissance étrangère ne peut douter de la loyauté avec laquelle nous tiendrons tous nos engagemens : le moment d’agir est donc venu, mais nous avons bien fait de l’attendre, et il ne nous reste plus qu’à en profiter avec énergie. Si nous nous étions bornés à occuper, il y a quatre mois, le poste de Cherraâ, nous serions peut-être restés longtemps à l’état de conflit diffus avec les Beni-Snassen. L’agression est venue de leur part ; ils ne nous ont pas donné la peine d’aller à eux, puisqu’ils sont venus à nous ; nous pouvons maintenant vider l’abcès d’un seul coup.

Quelle est donc la critique qu’à notre sens le gouvernement a mérité ? C’est d’avoir divisé le commandement sur la frontière, disposition qui semble témoigner de quelque défiance à l’égard de l’autorité militaire. Mais, quel qu’en soit le motif, le principe en est toujours mauvais, et les conséquences en sont généralement encore pires. Il faut avoir des agens, soit civils, soit militaires, dans lesquels on ait confiance, remettre entre leurs mains la totalité des pouvoirs et des moyens d’action nécessaires au but qu’on se propose, et leur laisser une grande liberté de mouvemens pour l’atteindre. Ce n’est pas ce qu’on a fait sur la frontière algérienne. Les troupes d’Oudjda échappaient au commandement direct du général Lyautey ; elles avaient été mises à la disposition d’un commissaire civil relevant du ministère des Affaires étrangères. Les hommes sont ici hors de cause ; nous sommes convaincus qu’il n’y a rien que de favorable à penser et à dire sur leur compte et qu’ils ont tous fait pour le mieux ; mais l’organisation était vicieuse ; les pièces de notre mécanisme n’agissaient pas avec ensemble conformément à une pensée unique, et il en est résulté que nous avons eu l’air de nous laisser surprendre. Quand la nouvelle des premiers incidens de frontière est arrivée à Paris, l’émotion a été au premier moment assez vive. Une question a été posée à M. le ministre des Affaires étrangères par M. Ribot, très justement préoccupé de la pensée que le commandement avait été divisé entre plusieurs mains, qu’il l’était peut-être encore, et que les limites dans lesquelles l’autorité militaire pouvait se mouvoir étaient peut-être trop étroitement limitées par les ordres venus de Paris. Sur tous ces points, M. le ministre des Affaires étrangères a donné à la Chambre des explications satisfaisantes, sinon pour le passé, au moins pour le présent et pour l’avenir. Toutes les forces militaires ont été placées sous les ordres du général Lyautey, avec une latitude assez grande pour qu’il puisse en disposer efficacement. Il ne nous reste plus qu’à attendre les événemens. Les opérations militaires ont été ralenties au début par la nécessité où on s’est trouvé de réunir des forces capables de frapper un coup décisif, et ce retard s’explique par le fait qu’on avait un peu désarmé l’Algérie, notamment la province d’Oran, pour renforcer le corps expéditionnaire de Casablanca. Il faut bien avouer que tout cela n’indique pas une grande prévoyance : heureusement on s’est ravisé lorsqu’il en était encore temps.


Quand il s’agit du Maroc, nous sommes obligés de nous retourner quelquefois du côté de l’Europe et de constater les dispositions des puissances. Ce n’est pas que nous reconnaissions à aucune d’elles un droit de contrôle sur notre action, surtout lorsqu’elle s’exerce conformément à des droits incontestables et d’ailleurs incontestés ; mais enfin nous ne sommes pas seuls au monde ; ce n’est pas seulement au Maroc que nous avons rencontré des difficultés marocaines, et l’expérience nous a appris qu’en tout état de cause il est bon de surveiller le firmament politique pour s’assurer qu’il ne s’y forme pas de nouveaux nuages, ou que les anciens n’y reparaissent plus. La récente rentrée en session du Reichstag allemand nous a permis d’autant mieux de pourvoir à cette préoccupation que jamais le chancelier impérial n’avait été plus abondant en discours, plus alerte d’esprit, plus disposé à fournir des explications à qui lui en demandait, et, comme il parlait de tout, il devait naturellement parler du Maroc. Aussi n’a-t-il pas manqué de le faire.

La presse française a constaté généralement que son langage avait été correct, et nous le constatons à notre tour très volontiers. Ce langage n’est pourtant pas sans quelques réticences dont le caractère reste à nos yeux un peu indéterminé. M. le prince de Bülow reconnaît avec une netteté parfaite que des ouvriers français, et d’autres qui travaillaient avec eux à une œuvre commune, ayant été massacrés à Casablanca, nous étions en droit de nous faire rendre justice nous-mêmes : nous ne pouvions en effet compter pour cela, ni sur les autorités de Casablanca qui étaient malveillantes, ni sur le Maghzen qui était impuissant. « Il était naturel, a-t-il dit, que cette action s’accomplît sous la seule responsabilité des puissances intéressées, et comme elle n’appartenait pas au cadre de l’Acte d’Algésiras, elle n’entraînait pas non plus la responsabilité des autres puissances. » Evidemment, les autres puissances n’ont ici aucune responsabilité, mais on ne voit pas non plus celle que nous aurions pu encourir nous-mêmes en accomplissant un acte dont la légitimité est universellement proclamée. Cependant, M. de Bülow ajoute en termes de plus en plus obscurs, — et volontairement obscurs, on peut le croire, car il n’y a pas d’esprit plus clair ni de parole plus lucide que les siens : — « Il s’ensuit pour nous un devoir de stricte réserve que je veux aussi observer, en ce sens que je ne m’exprimerai pas ici sur les détails de l’affaire de Casablanca. » On se demande ce qu’il aurait eu à dire, s’il s’était expliqué. Quoi qu’il en soit, M. de Bülow se borne à exprimer le regret que la police n’ait pas été organisée plus tôt dans les ports de mer. « Il est possible, dit-il, que ces tristes événemens ne fussent pas arrivés si les troupes de police prévues par l’Acte d’Algésiras avaient été déjà à l’œuvre. » Cela, effectivement, est possible ; mais le Livre jaune a prouvé avec évidence que les retards qui ont eu lieu ne provenaient pas de la négligence de la France et de l’Espagne, mais bien de la mauvaise volonté entêtée du Maghzen, à un moment où nous ne disposions d’aucun moyen de la vaincre : le Maghzen croyait, en effet, avoir les meilleures raisons de penser qu’il ne s’exposait à aucun danger en s’y livrant. Depuis, nous avons, toujours de concert avec l’Espagne, fait part aux puissances de l’intention éventuelle où nous étions d’organiser provisoirement la police par des moyens différens de ceux qui avaient été prévus à Algésiras. « Nous avons, dit à son tour M. de Bülow, précisé dans un memorandum notre point de vue à cet égard. » Le memorandum allemand contient, en même temps qu’une adhésion à notre proposition, un conseil de ne l’exécuter qu’avec prudence et avec des forces assez imposantes pour prévenir tout accident nouveau. Nous attendons le moment d’agir. On ne peut pas nous reprocher d’avoir laissé, en l’attendant, la situation s’aggraver, soit à Casablanca, soit ailleurs : elle s’est incontestablement améliorée.

Mais le passage du discours de M. de Bülow qui nous a le plus frappé est celui où le chancelier de l’Empire repousse l’affirmation qui avait été émise nous ne savons où, au procès Harden peut-être, que l’Allemagne avait été à deux reprises différentes, dans ces derniers temps, à la veille de la guerre : une fois, au moment le plus aigu des affaires marocaines, une autre, au moment du voyage de M. Loubet à Rome et à Naples. Laissons de côté ce dernier point qui n’intéresse que l’histoire, et dont sans doute elle s’occupera peu. Sur le premier, M. de Bülow s’est exprimé en ces ternies : « Nous aurions aussi peu fait une guerre pour le Maroc que nous ne l’aurions faite en 1870 à cause de la candidature au trône d’Espagne du prince de Hohenzollern. Mais, comme autrefois le second, le premier de ces faits pourrait nous amener à défendre notre honneur, notre prestige et notre situation dans le monde. » Voilà qui est on ne peut plus rassurant ! Il semble, en vérité, que M. de Bülow n’ait pas encore lu les aveux, dépouillés cette fois de tout pharisaïsme, faits par M. de Bismarck sur les circonstances qui ont amené les événemens de 1870. On sait pourtant aujourd’hui par qui la guerre a été froidement provoquée. Mais à quoi bon insister ? Nous constatons seulement que, si le langage de M. de Bülow est correct, ses intentions restent douteuses, et qu’elles ne sont pas de nature à nous endormir dans une fausse sécurité.

Est-ce bien là le but que l’Allemagne se propose ? Il semble qu’elle veuille nous maintenir dans l’incertitude, au risque de nous tenir toujours en haleine. Nous devons en prendre notre parti, répondre à sa correction de forme par une correction égale, ne jamais dépasser la limite de nos droits certains, mais ne pas craindre de la remplir. Au surplus, si nous avons nos préoccupations, le gouvernement allemand a les siennes qui ne sont pas moindres, soit à l’extérieur, soit à l’intérieur. La place nous manque aujourd’hui pour raconter les étranges événemens qui se sont passés ces derniers jours à Berlin. M. le prince de Bülow a menacé le Reichstag, ou, pour mieux dire, sa majorité au Reichstag, cette majorité qu’il a faite de pièces et de morceaux aux élections dernières, de donner sa démission si, après avoir fait mine d’indépendance, elle ne s’inclinait pas devant lui. Elle s’y est inclinée très profondément. Le bloc, — car il y en a un aujourd’hui à Berlin, comme il y en avait un hier à Paris, — le bloc s’est reformé, dès que M. de Bülow a parlé de se retirer, et en effet, s’il se retirait, le bloc ne serait plus viable : il faudrait faire tout de suite de nouvelles élections. La majorité a reculé épouvantée et s’est reformée docilement devant cette perspective. Il n’en reste pas moins vrai que le bloc allemand est trop paradoxal pour n’être pas quelque peu fragile. Le nôtre avait au moins l’avantage d’être formé d’élémens politiques voisins les uns des autres et qui se touchaient sans discontinuité. Celui de Berlin comprend à la fois les conservateurs et les radicaux, en passant par les nationaux-libéraux. C’est un prodige d’équilibre qui durera ce qu’il pourra, mais ce n’est assurément pas une construction naturelle. Il s’est formé, on s’en souvient, sur une base purement nationaliste, et c’est dire qu’il votera toutes les augmentations militaires et navales qui lui seront proposées. Il votera aussi la loi sur les expropriations polonaises dont nous aurons à parler un jour. Il votera enfin la loi sur les réunions et les associations dont la discussion est déjà commencée : elle a pour objet d’interdire l’accès des réunions aux jeunes gens au-dessous de dix-huit ans et d’obliger tous les orateurs à parler en langue allemande. Cette dernière disposition soulève une opposition si véhémente que peut-être sera-t-elle retirée ou modifiée. Mais toutes ces lois passeront : pour le reste, c’est à la grâce de Dieu.

Oscar II, roi de Suède, vient de mourir : nous ne pouvons pas laisser disparaître cette sympathique figure sans lui rendre l’hommage qui lui est dû. Oscar II est monté sur le trône en 1872 : il a donc régné trente-six ans, et son règne aurait été constamment heureux s’il n’avait pas été attristé, il y a deux ans, par la séparation de la Norvège. L’événement se préparait depuis de longues années déjà ; il a été la préoccupation de tout le règne. Le Roi avait fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, mais il était inévitable ; il y avait entre les deux pays des prétentions inconciliables et une évidente incompatibilité d’humeur. Quand la rupture s’est produite, on se demandait, non sans anxiété, ce que la Suède allait faire. Elle éprouvait une vive irritation, elle était probablement la plus forte, elle se serait rangée tout entière derrière son Roi, si celui-ci avait décidé la guerre. Oscar II n’a pas voulu charger ses dernières années d’une responsabilité sanglante, et il a rendu à la paix un service supérieur à ceux qu’ont pu jusqu’ici lui rendre tous nos pacifistes réunis. Il l’a fait avec une simplicité et une dignité que le monde entier a reconnues : il a mérité que sa tombe fût entourée de reconnaissance et de respect.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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