Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1857

Chronique n° 616
14 décembre 1857


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1857.

L’hiver, qui s’avance à pas lents et comme à regret, va-t-il faire renaître dans la vie des peuples et dans les relations des gouvernemens une certaine activité propre à la saison ? Verra-t-il se dénouer les questions pendantes devant l’opinion européenne, ou surgir des conflits imprévus ? Il semble, au moment où nous sommes, que les affaires de la diplomatie s’effacent un peu. C’est à peine si l’on remarque que lord Stratford de Redcliffe quitte pour quelques mois Constantinople, parce que l’absence du hautain ministre britannique n’a plus aujourd’hui la signification et la portée qu’elle aurait pu avoir en d’autres instans. Les discussions relatives aux principautés dorment et ne se réveilleront que dans le congrès. La diète de Francfort retient sous sa lente et méthodique juridiction les querelles de l’Allemagne et du Danemark au sujet des duchés. En compensation, les questions intérieures passent au premier rang, et quelques-unes s’engagent ou se débattent avec feu là où la lutte des opinions est l’essence même du régime politique. Les parlemens, les corps législatifs s’ouvrent ou vont s’ouvrir. Le Piémont, remis de sa récente agitation électorale, voit en ce moment même se réunir les chambres où va se dessiner avec plus de netteté l’attitude respective du gouvernement et des partis. La Belgique était hier encore dans une crise semblable, et le nouveau ministère est à la veille de se présenter aux chambres affermi par ce scrutin qui recompose une majorité libérale. En Suisse, l’assemblée fédérale se réunissait tout récemment. On sait d’un autre côté que le corps législatif de France a eu, il y a quelques jours, une courte session pour vérifier les pouvoirs des députés nommés dans les dernières élections. Le seul incident particulier de cette opération est le refus de serment de deux des élus de Paris. Les autres députés considérés comme appartenant aux opinions démocratiques ont prêté leur serment et ont pris séance. En Angleterre enfin, dans ce pays des grands débats publics, la session vient de s’ouvrir, et elle a été inaugurée par un discours de la reine traçant le programme de la politique du gouvernement. Ce n’est pas toutefois, il faut le remarquer, qu’une session préliminaire ou extraordinaire, ayant principalement pour objet la solution de diverses questions du moment, et réservant les questions plus contestées à l’occasion desquelles peuvent s’engager les grandes batailles parlementaires.

Tel est au premier aspect, et sauf l’imprévu, le caractère de la session actuelle des chambres anglaises. C’est ce qui donne peut-être aux discussions qui ont eu lieu jusqu’ici une certaine apparence d’escarmouches encore plus que de luttes sérieuses. Par le fait, deux questions d’un intérêt exceptionnel et immédiat, la suspension de la charte de la Banque et les affaires des Indes, étaient l’objet d’une mention spéciale dans le discours de la reine, et c’est sur ces deux questions que les conversations se sont engagées, dans le parlement sans que l’opposition ait paru vouloir ouvrir une attaque décisive contre le ministère. Les chefs de l’opposition, lord Derby dans la chambre des pairs et M. Disraeli dans la chambre des communes, n’ont point ménagé sans doute les censures à lord Palmerston : ils ont pris ce qu’on peut appeler leur position de combat ; mais il n’y a point de bataille, et lord Palmerston supporte philosophiquement les critiques railleuses de M. Disraeli. Il s’agissait d’abord de la suspension de la charte de la Banque. Le ministère, comme on sait, a autorisé la Banque d’Angleterre à augmenter l’émission de ses billets au-delà de ce que permettaient ses statuts. Cette mesure une fois adoptée, sous le coup de circonstances impérieuses, pour faire face à la crise commerciale, il restait à demander au parlement un bill d’indemnité. Seulement l’opposition, allant au fond de la question, a demandé à son tour quelle était la valeur d’une charte qu’on est obligé de suspendre toutes les fois que les circonstances s’aggravent, et qui a été effectivement l’objet de plusieurs mesures de ce genre depuis qu’elle existe, c’est-à-dire depuis 1844. Le principe même de la charte s’est trouvé dès lors mis en cause, et c’est dans ce sens que M. Disraeli a présenté une motion, tandis que le chancelier de l’échiquier, en réclamant son bill d’indemnité, s’est borné à demander la nomination d’un comité d’enquête chargé d’examiner si les statuts de la Banque ne pourraient pas être modifiés de façon à laisser au gouvernement le droit de suspendre temporairement la charte de 1844, sans avoir à recourir à une sanction rétrospective du parlement. La proposition du chancelier de l’échiquier a été votée, et le bill d’indemnité a été accordé. Régulariser cette situation, c’était là peut-être dans la pensée du ministère le premier et unique motif de la réunion actuelle des chambres.

Mais, le parlement une fois réuni, comment éviter cette terrible question des Indes, qui depuis six mois se dresse devant l’esprit de tout Anglais ? Le gouvernement n’a pas cherché à l’éviter, comme aussi il ne fait rien pour aller au-devant d’un débat qui pourrait n’être point sans dangers, et, chose à observer, l’opposition anglaise semble tenir la même conduite. Ce n’est pas que l’opposition n’ait bien des prétextes de faciles attaques : elle n’aurait point à chercher longtemps pour trouver les parties faibles et vulnérables dans l’administration de la compagnie des Indes, comme dans les actes du gouvernement lui-même, et cependant il est visible qu’elle n’est pas pressée de provoquer cette grande enquête, qui s’ouvrira quelque jour. Aussi voit-on les discussions s’engager sur des points relativement secondaires, sur des détails, sur l’utilité qu’il y aurait eu à employer la navigation à vapeur, au lieu de la navigation à voiles, pour le transport des forces militaires, sur la question de savoir si on n’aurait pas dû profiter des offres faites, par l’empereur Napoléon et par le sultan, de laisser passer des troupes par la France et par l’Égypte, ou même sur le percement de l’isthme de Suez. Les adversaires du cabinet tournent autour de la question principale. C’est là, on pourrait le dire, un des côtés les plus curieux de la session actuelle. L’affaire des Indes est dans toutes les préoccupations, et on recule devant elle, peut-être parce qu’on en sent la gravité, et sans doute aussi parce qu’en Angleterre l’esprit patriotique l’emporte sur tout. C’est qu’en effet l’examen de tout ce qui a été fait dans les possessions anglaises, les torts et les vices des administrations précédentes, des systèmes politiques qui ont été suivis, la substitution du gouvernement direct de la reine au gouvernement de la compagnie, toutes ces questions se subordonnent aujourd’hui à une considération première, celle de la guerre, de la soumission, de la pacification de l’empire indien. Là est le point important. Le véritable intérêt n’est pas dans les discours : il est dans le camp de sir Colin Campbell, que les plus récentes nouvelles représentent comme ayant passé le Gange avec cinq mille hommes, et marchant sur Lucknow ; il est surtout dans le camp d’Havelock, cet homme intrépide à qui le parlement anglais vient de décerner une pension de 1,000 livres sterling (25,000 fr.). La guerre des Indes compte plus d’un héros ; il n’en est peut-être pas de plus saisissant que ce chef énergique qui fait face au péril depuis la première heure, qui a livré vingt combats, trouvant moyen de se tirer des plus inextricables situations, et qui est encore serré de près à Lucknow, attendant l’arrivée du général en chef marchant à son secours. Certes il reste encore plus d’un point sombre dans les affaires de l’Inde, et les succès mêmes sont parfois chèrement payés, comme on le voit par les derniers engagemens qui ont eu lieu avec les insurgés de Dinapore. Au fond cependant, on peut remarquer que l’insurrection tombe d’elle-même sur divers points où elle sévissait, et tend à se concentrer dans le royaume d’Oude, à Lucknow. C’est là que semblent se grouper les principales masses insurgées, et c’est là aussi que se dirigent les forces anglaises, accrues désormais de jour en jour par l’arrivée de nouveaux soldats. Lorsque cette situation, déjà singulièrement améliorée, sera plus complètement éclaircie, l’heure sera plus favorable pour un débat parlementaire, et c’est ce qui explique cette sorte d’accord tacite de tous les partis dans les chambres pour ajourner les discussions approfondies sur l’Inde à la session qui s’ouvrira au mois de février.

Chose curieuse à remarquer : il semble depuis quelque temps que les plus grands états de l’Europe soient principalement occupés de questions de prépondérance ou d’antagonismes diplomatiques, et que les luttes d’opinions, d’idées politiques, se réfugient pour ainsi dire dans quelques petits pays, en Belgique, dans le Piémont, en Suisse même. Après les élections piémontaises, les élections belges viennent de s’accomplir, et aucun désordre extérieur n’a troublé cette manifestation de l’opinion publique. La lutte a été vive, passionnée pourtant, et elle a eu peut-être de ces excès devenus malheureusement trop fréquens dans les polémiques belges depuis que les hommes violens, exclusifs et intolérans ont entrepris de dominer les esprits sensés et modérés. De toute cette agitation, que reste-t-il aujourd’hui ? Le scrutin a parlé, et il a donné une majorité considérable au ministère récemment appelé au pouvoir par le roi Léopold. Par le fait, les rapports des partis dans la chambre des représentans se trouvent soudainement intervertis. Jusqu’à la dernière dissolution, le parti catholique comptait une majorité de vingt voix environ ; maintenant, par suite des élections qui viennent d’avoir lieu, cette majorité est déplacée au profit des libéraux, qui ont même gagné quelques voix de plus, et qui sont au nombre de soixante-dix à peu près, tandis que leurs adversaires ne comptent plus que trente-huit voix. Gand, qui avait jusqu’ici une représentation entièrement catholique, n’a élu cette fois que des députés appartenant à l’opinion libérale. À Anvers, deux catholiques qui avaient été nommés dans les précédentes élections ont été évincés. Parmi les personnages politiques qui sont restés sur le champ de bataille électoral, on compte l’ancien président de la chambre des représentans, M. Delehaye, l’orateur du parti catholique, M. Dechamps, et plusieurs membres du dernier cabinet, M. Dumon, M. Mercier, M. Alphonse Nothomb. C’est là le résultat sommaire et général. Le ministère de M. Rogier peut s’appuyer désormais sur une majorité suffisamment compacte.

En observant de plus près ces élections, en les décomposant en quelque sorte, on verrait se dégager un fait lumineux, qui montrerait sous des formes diverses combien le bruit factice des polémiques excessives et des passions extrêmes représente peu l’opinion vraie du pays. Parmi les ministres qui étaient au pouvoir il y a quelque temps, quels sont ceux qui ont été le plus abandonnés et même le plus décriés par les journaux catholiques extrêmes ? Ce sont sans contredit M. de Decker et le comte Vilain XIIII, et ce sont justement les deux membres du dernier cabinet qui seuls ont été réélus sans nulle opposition, tandis que M. Nothomb, M. Mercier, qui passaient pour représenter une politique plus exclusive, ont échoué. Et d’un autre côté que voit-on dans l’opinion libérale ? Les mêmes tendances se manifestent ; on peut remarquer parmi les électeurs de cette opinion un certain penchant à choisir de préférence les plus modérés de leurs candidats. M. de Perceval, qui professe un libéralisme assez exagéré, n’a point été réélu à Malines, et à Bruxelles même M. Verhaegen, qui d’habitude était nommé le premier, s’est vu relégué presque au dernier rang par le scrutin, tandis que le premier élu a été le bourgmestre de Bruxelles, M. Ch. de Brouckère, qui avait donné sa démission de représentant à la suite d’un dissentiment avec son parti sur la loi même de la bienfaisance. Que peut-on conclure de ces faits ? C’est que le pays, non celui des journaux et des polémiques violentes, mais le pays vrai, répugne instinctivement aux partis extrêmes, et a le goût des opinions sensées et modérées. Il veut voir concilier dans la politique le respect de ses croyances religieuses et le maintien de ses libertés. Si c’est là une lumière pour les partis, c’est aussi une lumière pour le gouvernement belge. Dans la chaleur de la dernière lutte électorale, le ministère, on le pense bien, n’a point été à l’abri des attaques de toute sorte ; quelques-unes même se sont fait jour par voie de supposition. On l’a accusé de vouloir abroger des lois qui se lient au maintien des bonnes relations de la Belgique avec la France, de préméditer des mesures agressives contre l’église, de projeter l’établissement de nouveaux impôts ou des réformes propres à jeter le trouble dans la situation économique du pays. Le ministère a démenti ces assertions avec autant de netteté que d’énergie, et ne l’eût-il point fait, il y aurait un motif bien simple pour qu’on ne crût pas un mot de ces imputations : c’est que ce n’est point évidemment l’intérêt du cabinet de Bruxelles de réveiller ou de créer des difficultés qui n’existent pas. Une crise des plus graves a pesé sur la Belgique pendant plusieurs mois ; elle vient de se dénouer régulièrement par des élections qui créent une situation nouvelle. Le ministère n’a pu songer assurément à compromettre encore une fois cette situation, en faisant naître des crises d’un autre genre, pour le simple avantage de donner satisfaction aux fantaisies déréglées des libéraux exagérés. La véritable habileté est dans la modération, car seule la modération concilie toutes ces croyances, tous ces instincts divers qui se réunissent dans l’âme d’un pays et qui font sa force.

Quant à la Suisse, l’assemblée fédérale vient de se réunira Berne, et son premier acte a été de procéder à la reconstitution du conseil fédéral exécutif. Les principaux membres qui le composaient précédemment ont été nommés de nouveau. M. Furrer a été élu président de la confédération helvétique. Ce qui donnait une certaine importance à cette réunion de l’assemblée fédérale, c’est que le conseil national, qui est représentation essentiellement populaire, se trouve entièrement renouvelé par une élection générale qui a eu lieu il y a deux mois. Politiquement, trois partis principaux sont en présence dans le conseil national. Il y a les libéraux modérés, qui veulent pratiquer dans un esprit conservateur les institutions réformées en 1848, — les radicaux, qui tendent sans cesse à pousser la Suisse dans la voie révolutionnaire, et le parti catholique, qui cherche aujourd’hui à regagner une influence perdue depuis près de dix ans. Longtemps les catholiques ont subi en Suisse les dures conséquences de la défaite du Sonderbund. Peu à peu néanmoins ils ont travaillé à se guérir de leurs blessures, à secouer le joug que le radicalisme triomphant avait fait peser sur eux, et ils ont fini même, non sans de longues et patientes luttes, par regagner quelque ascendant dans plusieurs cantons, notamment à Fribourg, où ils sont aujourd’hui au pouvoir. Dans les dernières élections du conseil national, ils ont obtenu un certain nombre de nominations. Les catholiques, en un mot, sont parvenus à compter de nouveau en Suisse, et c’est là un des élémens de la situation de la république helvétique. Jusqu’à quel point cependant les questions essentiellement politiques occuperont-elles l’assemblée fédérale ? C’est ce qu’on ne peut préciser ? En Suisse, la politique se complique d’une multitude de considérations d’intérêt local et matériel. Les questions de chemins de fer ont joué un grand rôle dans les dernières élections, et l’assemblée fédérale va sans doute avoir à s’occuper avant tout du conflit qui s’est élevé entre les autorités centrales de la confédération et le canton de Vaud au sujet du tracé du chemin de fer de Lausanne a Berne. Catholiques et radicaux s’effacent ici, et il n’y a plus que les partisans des divers tracés en présence.

Que les questions matérielles tiennent aujourd’hui une grande place dans la vie universelle, c’est ce que tous les signes du temps attestent assez, et de plus ces questions d’industrie, de crédit, de finances, créent, autant que les intérêts moraux et politiques, une solidarité telle que tous les pays subissent à la fois les mêmes influences, les mêmes ébranlemens. On vient de le voir dans cette crise commerciale et financière qui a éclaté récemment, qui est venue du Nouveau-Monde, s’est étendue à presque toutes les contrées de l’Europe, et est encore loin d’être dissipée. Si l’on observe aujourd’hui où en est cette crise, les États-Unis continuent hardiment une liquidation générale de leurs affaires. L’Angleterre, après un moment de secousse, lutte avec fermeté contre ces complications du crédit et du travail, dont le plus désastreux résultat est d’accroître la misère d’une multitude d’ouvriers. La France a souffert sans doute ; on pourrait dire cependant qu’elle traverse cette épreuve avec plus de succès ou avec moins de dommages que tout autre pays, et peut-être le doit-elle à sa situation particulière, à la constitution spéciale de son crédit. D’un autre côté, la crise est allée éclater dans les places de l’Allemagne, et notamment à Hambourg, avec l’intensité d’un véritable fléau. Les maisons les plus considérables sont atteintes, les faillites se succèdent, et, qu’on le remarque bien, ce n’est pas seulement dans sa fortune matérielle que la ville de Hambourg se sent frappée, c’est dans sa bonne renommée, dans son crédit, jusqu’ici intact. Hambourg est comme un honnête commerçant qui ne peut se consoler lorsqu’il tombe en de mauvaises affaires. Le sénat s’est rassemblé, il a fait appel à la bourgeoisie pour arriver à combiner les mesures les plus propres à pallier ses désastres financiers. Malheureusement les pouvoirs publics sont impuissans en des circonstances semblables. Quelle que soit la gravité de ces perturbations du crédit, il y a une chose plus grave encore peut-être : c’est la façon dont certains pays semblent mener de telles affaires. Il se forme aux États-Unis des mœurs étranges et d’étranges doctrines, il faut le dire : les Américains traitent le commerce et le crédit à peu près comme ils traitent la navigation à vapeur ; un bateau à vapeur fait explosion, on ensevelit les victimes, et on recommence. Les faillites sont les explosions périodiques du commerce. Ce sont des malheurs qui n’empêchent nullement de se remettre à l’œuvre. Qu’en résulte-t-il en définitive ? Ce ne sont pas les Américains qui perdront, puisqu’ils doivent et qu’ils ne paient pas : ce sont les Anglais qui souffriront de l’insolvabilité des Américains, et qui ne seront pas moins obligés d’aller acheter le coton en Amérique, s’ils ne veulent suspendre le travail dans leurs manufactures. Tout est donc pour le mieux. Ainsi raisonnent les honnêtes Yankees. Il est à désirer que ces mœurs et ces théories ne fassent point de progrès en Europe, où la probité commerciale et le respect des engagemens ont été considérés jusqu’ici comme des conditions de succès dans les grandes affaires et comme les ressorts moraux du crédit.

Il est pour les œuvres de l’esprit, comme pour toutes les œuvres de l’homme, une épreuve suprême et infaillible, celle du temps. Ce n’est pas tout pour une littérature d’avoir brillé dans son premier essor. Les œuvres qui réussissent doivent souvent le succès moins à leur mérite qu’à la nouveauté, une nouveauté éphémère. Elles flattent le goût du jour, elles naissent d’un souffle qui les soutient, et tant que ce souffle dure, elles ont le succès. Que quelques années s’écoulent, et tout est changé. Beaucoup de ces œuvres qui étaient neuves la veille ne le sont plus le lendemain ; elles ont disparu, ou si elles reparaissent, c’est bien pis encore : elles ressemblent à des spectres errans du passé, elles portent la marque irrécusable de l’époque où elles sont nées. Elles ne sont plus au goût du jour, et elles ne sont pas au goût de tous les temps. Lorsque le drame de M. Alfred de Vigny, Chatterton, reparaissait récemment sur la scène, on se trouvait involontairement ramené par la pensée vers une époque pleine de toutes les luttes de l’esprit, et où la représentation d’un drame, la publication d’un livre, étaient des batailles ardentes, des batailles alternativement perdues et gagnées, et qui en définitive ne sont pas toutes restées des Marengo. Reparaître après vingt-deux années, c’était une épreuve sérieuse, dangereuse peut-être. Chatterton a réussi, et il a été plus heureux en cela que bien des ouvrages littéraires ses contemporains. La première raison de ce succès nouveau n’est point difficile à découvrir : elle est dans la forme savante et fine dont le poète revêt sa pensée, et qui donne à son œuvre une couleur littéraire sur laquelle le temps a passé sans la ternir. Chatterton réussit par le style, et il réussit encore par ce qu’il y a d’humain, de pathétique et d’émouvant dans un cadre des plus simples. Qu’est-ce après tout que Chatterton ? C’est l’histoire d’un homme qui meurt de vanité et d’une femme qui meurt d’amour. N’est-ce point dire ce qui touche et ce qui laisse froid, ce qui cesse d’intéresser ? Ce qui émeut dans Chatterton, c’est ce souffle mystérieux de passion qui circule partout et qui est insaisissable, ce sont deux âmes timides et exaltées qui s’évitent, se recherchent, et ne finissent par se rencontrer que pour se briser et s’exhaler. Là est la poésie de ce drame, et elle se résume dans cette création charmante de Kitty Bell, le vrai personnage humain de la pièce. Le quaker, avec ce mélange d’austérité et d’onction qui paraît sur son visage et qui est dans toutes ses paroles, le quaker lui-même a de l’intérêt, bien qu’il ait parfois la gaucherie des hommes de peu d’expérience qui aident justement aux choses qu’ils voudraient empêcher, et attisent de leur mieux les flammes qu’ils voudraient éteindre. Le même intérêt s’attache-t-il à Chatterton ? M. de Vigny, on le sait, a eu l’idée de mettre en relief les souffrances de l’âme délicate et austère qui porte en elle-même la blessure sacrée, l’antagonisme du génie solitaire et de l’homme d’action, cette sorte d’exil ou de supplice permanent infligé au poète au sein d’une société indifférente ou ennemie. Par malheur, il n’est pas toujours aisé de distinguer le génie de la vanité, et les luttes de la vanité n’ont rien d’intéressant, outre que la société mise en cause pourrait faire de trop faciles réponses. Si M. Alfred de Vigny le remarquait bien, il verrait que son drame a réussi dès le premier jour, et qu’il réussit encore malgré son idée et à cause des beautés d’un autre ordre qui en font une des œuvres éminentes de la littérature contemporaine. On oublie Chatterton, son opium et ses discours, et on ne se souvient que de Kitty Bell, cette femme ardente et dévouée, qui marche bravement aux combats de la vie, sans oser s’interroger, en mettant la main sur son cœur, comme pour l’empêcher de battre, et sans abdiquer la pureté de son âme.

S’il est un pays à qui les déceptions de la vie pratique n’aient point été épargnées, et qui trouve naturellement dans la vie de l’intelligence un refuge, une force, une dignité, c’est l’Italie. Depuis longtemps, en mettant à part le Piémont, l’Italie n’a point eu des chances heureuses dans ses tentatives pour reprendre possession d’elle-même ou pour se réorganiser politiquement ; ses efforts et ses espérances ont été trompés. Lorsqu’elle a paru près de réussir, elle a échoué, et le lendemain elle s’est retrouvée telle qu’elle était la veille, avec quelque aggravation seulement. Il n’en reste pas moins une race ingénieuse et vive qui a l’amour du beau, une langue consacrée par la poésie, un passé plein de prestige, et qui, à travers ses tristes aventures, nourrit encore l’instinct secret et immortel d’un meilleur avenir. Or comment interrompre sans cesse la prescription de la mauvaise fortune et préparer cet avenir plus favorable ? C’est par la supériorité de tous les dons de l’imagination et de l’esprit que l’Italie a brillé dans le monde, prenant une sorte de revanche de la réalité, et c’est aussi par l’esprit qu’elle peut garder, même dans ses défaites et dans ses divisions, cette unité idéale qui est le signe des nationalités obstinées à survivre. « Accumuler la science et l’étude à tel point que le civis romanus sum résonne sur la lèvre des esclaves comme un souvenir légitime et comme une gloire présente, c’est appeler sur le visage de celui qui opprime une de ces rougeurs qui, plus qu’une bataille perdue, condamnent les puissans à douter de leur force… » Ainsi parlait, il y a quelques mois à peine, un poète, M. Prati, dans un morceau éloquent sur l’état présent des lettres italiennes. Malheureusement les dernières révolutions n’ont point été infructueuses pour l’Italie dans l’ordre seul des reconstitutions politiques ; on dirait qu’elles ont eu encore pour effet de troubler ou d’altérer la vie intellectuelle, et c’est là justement ce que M. Prati avait en vue. Il ne rappelait les esprits à un idéal plus sévère que parce qu’il croyait les voir s’en éloigner de plus en plus ; il signalait les plaies vives de la littérature italienne actuelle, l’abandon de toute étude sérieuse, le goût des imitations faciles, l’absence d’originalité et de sève, la contagion de la frivolité ou de la déclamation ; il montrait enfin comment en Italie aussi le faste des mots peut couvrir le vide des sentimens et des pensées. Le jugement est rigoureux peut-être et ne tient pas assez compte de plus d’un effort généreux. S’il était vrai cependant que la littérature italienne fût réellement atteinte du mal que décrit M. Prati, ce n’est point à coup sûr M. Guerrazzi qui la guérirait par des œuvres comme celle qu’il vient d’achever sous le titre fantasque et bizarre de l’Asino.

Le livre de M. Guerrazzi, il faut le dire, a eu plus de succès avant la publication qu’il n’en a eu depuis. On ne connaissait pas l’œuvre, mais on connaissait l’auteur, qui a été un des personnages marquans de l’Italie contemporaine. M. Guerrazzi a été pendant longtemps avocat à Livourne ; il a écrit des romans, la Bataille de Bénévent, le Siège de Florence, où il s’est montré inventeur acre et violent ; puis, la révolution aidant, il est devenu un jour une sorte de dictateur de l’éphémère république florentine, et on pouvait être curieux de savoir ce que le spectacle de son temps allait inspirer à un tel esprit, qui ne manque ni de vigueur ni d’une certaine puissance d’ironie. Il s’est trouvé que l’ancien dictateur de Florence n’avait à dérouler qu’un songe grimaçant, une vision lugubre, dont tout l’artifice consiste à faire passer le monde entier comme une vaste représentation devant un âne. L’âne, cet honnête et paisible serviteur, ce fidèle ami de Sancho, a été de tout temps l’animal de prédilection des satiriques qui veulent tourner les hommes en dérision. Sur quoi repose cette fiction nouvelle de l’Asino ? Pendant une des mille et une nuits qu’il a passées dans les prisons, M. Guerrazzi est visité par un songe, et c’est à coup sûr un songe de prison. On est à la fin du monde. Entre tous ces hommes qui se relèvent de la nécropole terrestre pour se rendre au dernier jugement, c’est à qui retrouvera ses membres dispersés pour se recomposer le mieux possible. Au milieu de cette confusion, où les bêtes figurent avec avantage, l’âne, comme le plus éloquent sans doute, est chargé de se constituer l’orateur de sa race pour rendre témoignage contre la race humaine, et de fait il remplit sa mission à la visible satisfaction de ses commettans. L’âne de M. Guerrazzi, on n’en peut disconvenir, est un animal fort savant, qui a de beaux traits d’érudition, et qui a étudié l’histoire à la bonne école. Une fois engagé dans son discours, il ne s’arrête pas ; il cède quelquefois la parole à M. Guerrazzi par pure complaisance, puis il la reprend avec sa supériorité naturelle, et l’un et l’autre ils s’en vont parlant de tout sans compter le reste ; ils parlent de Dieu et des patriarches, des rois et des juges, de l’expédition de Rome et de la campagne de Crimée, des jésuites et des modérés italiens ; ils élucident à fond la question des religions.

Encore si l’Asino était une fantaisie lancée en quelques pages dans une heure passagère d’humeur sombre ! Mais imaginez une facétie lugubre qui paraît tous les mois sous une couverture rose pendant une année, et considérez ce qu’il doit y avoir de gaieté dans cette tension d’un rire sardonique et amer faisant merveille dans la décomposition des choses ! Quel est le sens du songe de M. Guerrazzi ? On ne peut trop le savoir. Ce qui trouve grâce devant l’auteur, il serait difficile de le dire ; ce n’est point la France, ni Paris à coup sûr. M. Guerrazzi raconte, — ce n’est point l’âne cette fois, — que la Jactance et l’Erreur se rencontrèrent un jour dans un coin de l’antique Lutèce ; elles se donnèrent un baiser frénétique, et de cet étrange accouplement féminin naquirent deux jumeaux, le Paris moderne et l’Absurde, lesquels sont venus au jour en se tenant par les pieds. Ce conte n’est-il pas d’une souveraine gaieté ? Hélas ! la Jactance et l’Erreur ont eu l’occasion de se rencontrer plus d’une fois ; elles ont engendré bien ailleurs qu’à Paris, elles ont jeté dans le monde d’autres jumeaux que nous connaissons, par exemple l’esprit de démagogie et l’absurde. Ceux-ci sont inséparables, et ils se tiennent encore plus par la cervelle que par les pieds. Quand ils ont visité un pays, ils laissent partout la marque de leur passage. L’Italie le sait pour l’avoir éprouvé, pour en ressentir encore les effets dans sa vie politique et dans sa vie intellectuelle. Lorsque M. Guerrazzi traçait plus récemment dans un recueil les devoirs de l’écrivain italien, il n’entendait pas sans doute proposer l’Asino pour modèle soit dans le fond, soit dans la forme.

Heureusement la littérature italienne a d’autres sources d’inspiration. Il y aurait pour les écrivains qui vivent aujourd’hui au-delà des Alpes un moyen bien simple d’éveiller l’intérêt : ils n’auraient qu’à peindre l’Italie elle-même dans sa vérité, à observer les mœurs, à décrire tout ce travail contemporain de la vie sociale italienne en évitant à la fois la déclamation et la frivolité. Ce serait principalement l’œuvre du roman. Il y a quelques mois, il paraissait à Venise un récit qui a passé un peu obscurément, et qui n’a pas moins cette saveur des œuvres originales écrites avec ce qu’on a vu, avec ce qu’on a senti : c’est un livre qui a pour titre le Memorie d’un Contadino ; l’auteur est Mme Luigia Codemo-Gerstenbrandt. Un roman qui paraît à Venise, c’est déjà un attrait ; l’œuvre elle-même d’ailleurs laisse voir un talent ferme et gracieux, qui conduit avec aisance une fiction aux mille détours. « Tout est vrai, » dit l’auteur en commençant, et en effet il y a de la vérité dans ce récit, qui a pour premier mérite de n’être point la simple traduction ou l’imitation d’un roman français. C’est un contadin qui raconte sa propre histoire. Il s’appelle Domenico Narcisi, il est né dans un petit village au milieu des montagnes du pays de Trévise. C’est là qu’il passe ses premières années, lorsque tout à coup il est conduit à Venise et voit son horizon s’élargir. De nouvelles idées entrent dans son esprit. De Venise il va à Florence, et sa destinée grandit encore. L’amour fait de lui l’époux d’une fille de la noblesse italienne, d’Éléonore, duchesse de Taviano. Ce n’est pas tout cependant, et les aventures du contadin ne sont pas finies. Domenico supporte mal son élévation ; il lui prend des vertiges qui le précipitent dans des excès dont l’amour lui-même ne le préserve pas. Par bonheur, il s’arrête à temps et il revient au foyer un peu meurtri, corrigé et reconnaissant envers sa destinée. Domenico Narcisi est une imagination ardente qui raconte d’une vive façon des aventures très compliquées. Ce contadin serait presque en son genre un Gil Blas vénitien. Il a de la gaieté, des ressources dans l’esprit, de la hardiesse, une extrême curiosité de la vie, le goût des arts et du luxe, un bon naturel au fond, s’il n’était gâté par le ciel et par la fortune. La dépravation l’effleure à peine. Cette histoire du montagnard trévisan jeté au milieu de tous les hasards de la vie n’est ni sans originalité, ni sans intérêt sous plus d’un rapport.

Il y a deux parties dans le Memorie d’un Contadino. L’une est la peinture de ce qu’il y a de local dans la vie italienne. On suit le héros de son petit village du pays de Trévise jusqu’à Naples, où le conduisent ses aventures. On a sous les yeux toutes ces figures animées et originales qui se succèdent, les rustiques parens de Domenico, le vieux curé du village, ces types de la société vénitienne, l’abbé Ornetti de Florence, le vieil oncle de la duchesse de Taviano, la belle et douce Éléonore, le Romain et le Napolitain, qu’on rencontre en route, et qui se peignent eux-mêmes d’un trait. On voit surtout merveilleusement quel grand rôle joue l’oisiveté dans cette vie. C’est là le côté local du récit de Mme Codemo-Gerstenbrandt ; mais en même temps ne voit-on pas dans ce roman ce qui appartient à la vie humaine, à la vie sociale de tous les pays ? C’est encore l’histoire des luttes de l’amour et des inégalités sociales. Que deux âmes, jusque-là séparées par toutes les différences de rang et de position, s’enflamment soudainement et se confondent dans un même élan de jeunesse et d’amour, vainement vous leur direz qu’il y a entre elles un abîme ; elles vous diront que c’est un préjugé du monde, que l’amour triomphe de tout. Il triomphe en effet de tout ce qui est fiction et convention, parce qu’il est lui-même une grande réalité ; mais il ne triomphe pas toujours de ce qui est réel comme lui. Que Domenico Narcisi et la duchesse de Taviano s’unissent, la première heure sera remplie d’enivrement. Bientôt cependant le contadin se trouvera dépaysé dans ce monde où il entre à peine ; il voudra être grand seigneur, et il ne saura pas l’être. Il verra des motifs de soupçon dans le soin avec lequel sa femme garde des secrets de famille. Si ses parens du Trévisan viennent le voir dans son palais à Florence, il rougira presque de leur rusticité. En un mot, à mesure que l’amour s’apaisera, mille incompatibilités se révéleront, et l’âme aigrie du contadin s’ouvrira aux suggestions mauvaises. Si un domestique, à l’entrée d’un salon, lui demande son titre, il s’emportera contre ceux qui ont des titres. Si un soir il trouve derrière la Fenice, à Venise, quelque femme perdue, portant sur ses bras un enfant qui a dans les veines un peu du sang égaré de quelque noble, il s’élèvera contre l’aristocratie, il s’attendrira sur le peuple et sur ses misères, il prêchera. Le léger Domenico est vraiment tout près de devenir démagogue ; il le deviendrait peut-être, si une voix meilleure conseillère ne venait à propos le ramener à la raison, en lui montrant que, comme bien d’autres, il ne cache sous de grands mots qu’un mauvais sentiment. Il y a un chapitre où Mme Codemo se trouve conduite à remuer en passant ces questions, et quoiqu’elle n’y touche qu’avec réserve, c’est déjà un fait à observer dans un tel roman. L’auteur des Memorie d’un Contadino en dit plus en quelques mots que M. Guerrazzi avec ses dissertations humoristiques. Il s’agit en Italie de réunir, non de diviser ; il faut aimer le peuple, non semer les haines, et c’est ainsi que tout au-delà des Alpes ramène à la politique, tout, même un roman publié à Venise, sous la domination de l’Autriche.

La politique, pour l’Espagne, se résume aujourd’hui dans un seul événement : c’est la naissance du prince des Asturies. Depuis cet événement, les questions ministérielles se sont momentanément effacées. Tout a été fête à Madrid. Le jeune prince a reçu le baptême, et il a eu pour parrain le souverain pontife, représenté par le nonce, Mgr Barili, qui vient d’arriver en Espagne. Les partis extrêmes sont les seuls qui aient pu voir avec un certain déplaisir cette récente faveur accordée à la monarchie actuelle. Les carlistes surtout n’avaient cessé de nourrir l’espoir de négocier un mariage entre un des infans de la famille de don Carlos et la jeune princesse jusqu’ici héritière de la couronne. Ils sont obligés aujourd’hui de renoncer à ce projet chimérique. La royauté constitutionnelle a un héritier mâle. La succession est donc assurée sous ce rapport ; elle ne pourrait être désormais compromise que par ceux-là mêmes qui ont la mission de la garantir, par les fautes des partis constitutionnels, et c’est là sans doute ce qu’on ne fera pas.

Si l’Espagne est en fête depuis quelques jours, il n’en est point malheureusement ainsi du Portugal, et ceci par un motif qui n’a rien de politique. La politique est entièrement stagnante depuis quelque temps à Lisbonne. Les chambres viennent de se réunir, mais elles se sont montrées peu pressées de se mettre activement à l’œuvre. C’est que tout se résume dans une préoccupation unique, celle d’un fléau terrible qui sévit à Lisbonne et éclaircit inexorablement les rangs de la population. Voici déjà plusieurs mois, en effet, que la fièvre jaune s’est déclarée dans la malheureuse capitale de ce petit pays, et elle n’a cessé, depuis sa première apparition, de faire les plus cruels ravages dans les classes les plus élevées aussi bien que dans les classes les plus pauvres. Toutes les parties de la population ont eu leurs victimes. Il semble aujourd’hui seulement que le fléau tende à diminuer. On a vu des pays où les gouvernemens commençaient par se mettre à l’abri en temps d’épidémie. Le jeune souverain de Portugal a donné le premier l’exemple de la fermeté virile. Bien loin de s’éloigner, il a tenu à rester à Lisbonne, paraissant partout, visitant les hôpitaux, rassurant les esprits, relevant les courages trop prompts à se laisser abattre. Le jeune roi dom Pedro était populaire dès son avènement, il l’est bien plus encore aujourd’hui ; il a gagné cette popularité de l’affection reconnaissante d’un peuple, et ce souvenir restera indissolublement lié comme un heureux augure à ses premières années de règne.

Si dans l’échelle de la civilisation, dans le développement contemporain des sociétés, on cherche quelle place doit être faite aux États-Unis, la question ne laisse point d’être grave et difficile. Ne consulte-t-on en effet que la puissance de la race, l’énergie du caractère individuel, l’aptitude industrielle et commerciale, l’accroissement rapide, certes les États-Unis ont droit à l’un des premiers rangs. Se demande-t-on au contraire comment cette énergie est employée, sous quelles formes se produit cette exubérance d’activité et de force, alors, en dehors même de cette crise financière et commerciale dont les États-Unis ont donné le signal, on se trouve en présence de toute sorte d’incidens qui montrent sous un jour singulier cette vie américaine. Ici ce sont les mormons qui tiennent en échec l’autorité publique. Les mormons, on le sait, sont allés s’établir dans la vallée d’Utah, où ils vivent à peu près indépendans. Le gouvernement fédéral a voulu essayer de les réduire ; il a envoyé une petite expédition qui s’est péniblement dirigée vers ces contrées reculées où le mormonisme a fondé son empire ; mais le pontife mormon, le prophète Brigham-Young, s’est mis en résistance ouverte, sommant le chef des forces fédérales de déposer les armes, et comme la petite expédition, déjà insuffisante par elle-même, se trouve aventurée au milieu de ces régions inexplorées dans la plus rude saison, l’avantage reste jusqu’ici aux mormons et à Brigham-Young, qui font fleurir les mœurs libres près du Lac-Salé. Dans le Kansas, la question de l’esclavage met aux prises toutes les passions ; elle est à chaque instant sur le point d’être débattue par les armes. Vainement le cabinet de Washington a envoyé, il y a quelques mois, un gouverneur ferme et éclairé pour maintenir la sincérité des élections qui devaient décider si le Kansas appartiendrait à l’esclavage ou au travail libre. Ces élections ont eu lieu à l’abri de toute contrainte, et elles ont produit une majorité favorable à la liberté du travail. Tout semblait donc décidé ; mais une convention précédemment élue, et qui avait reçu la mission de faire une constitution, a reparu sur la scène : elle s’est réunie à Lecompton, et elle s’est proposé la tâche singulière d’arriver à ses fins malgré les libres manifestations de l’opinion, en obtenant par la ruse une victoire qu’elle n’a pu s’assurer encore par la force. En apparence, elle défère la question au peuple, en lui soumettant la constitution qu’elle a préparée ; en réalité, quel que soit le vote populaire, l’esclavage ne restera pas moins dans la constitution et dans les lois, de telle sorte que le conflit que le gouvernement de Washington croyait avoir apaisé se réveille plus ardent, plus dangereux que jamais. La lutte est toujours entre les partisans de l’esclavage et les partisans du travail libre, et cette lutte peut devenir sanglante, comme elle l’a été déjà. C’est la force seule sans doute qui décidera ce que deviendra le territoire du Kansas, théâtre restreint d’un antagonisme qui divise l’Union tout entière.

Un des épisodes les plus curieux peut-être de l’histoire actuelle des États-Unis est ce qui arrive aujourd’hui au sujet de l’aventurier Walker, l’ancien conquérant du Nicaragua. Walker, on s’en souvient, avait été expulsé de l’Amérique centrale après une guerre d’un an, soutenue principalement par Costa-Rica, et il s’était trouvé trop heureux un jour de sauver sa vie en capitulant entre les mains d’un officier de la marine des États-Unis. Depuis ce temps, il avait disparu ; il était rentré à la Nouvelle-Orléans, revendiquant toujours, il est vrai, son titre de président légal du Nicaragua, mais ne sachant comment le faire valoir. Walker n’était point homme à disparaître pour toujours ; il ne tardait pas à organiser aux États-Unis une expédition nouvelle pour rentrer en maître dans l’Amérique centrale. Le gouvernement de Washington, non sans montrer quelque embarras, cherchait d’abord à empêcher le départ des flibustiers enrôlés dans l’expédition nouvelle. Walker lui-même était arrêté un moment, mais bientôt la liberté lui était rendue, et il a pu partir avec ses compagnons d’aventure pour le Nicaragua, où il ne paraît pas être arrivé encore. Ce qu’il y a de plus singulier en cette confusion, c’est que pendant ce temps le cabinet de Washington négociait avec le représentant régulier du Nicaragua, M. Irisarri, un traité relatif à la liberté du transit par l’isthme. On a pu croire au premier instant que par ce traité le gouvernement de l’Union s’engageait à garantir le Nicaragua contre toute invasion de Walker ; mais il n’en est rien véritablement. Walker, peut librement continuer le cours de ses conquêtes. On voit comment se poursuit ce travail d’extension et de développement désordonné de la démocratie américaine. C’est la force transportée dans les relations internationales. L’essentiel est de réussir. Si les entreprises manquent une première fois, on recommencera. Il y a, on en conviendra, une singulière parenté entre ce genre de droit nouveau et les doctrines préconisées par certains organes de la presse américaine en matière de commerce. Le premier échec de Walker a été une faillite, cela n’empêche pas l’aventurier de rentrer dans les affaires, et si l’Amérique centrale est encore ravagée par la guerre, ce n’est point l’Union américaine qui en souffrira.

ch. de mazade.


REVUE PHILOSOPHIQUE.
Les Ennéades de Plotin, traduites en français pour la première fois par M. Bouillet[1].

Qu’est-ce que les Ennéades ? Ce sont des neuvaines (en grec ἐννεάδες), les neuvaines d’un philosophe néoplatonicien, c’est-à-dire des traités de métaphysique, divisés par séries de neuf livres chacune, en l’honneur du nombre neuf, nombre mystérieux et sacré. Et que nous veulent, dira-t-on, ces Ennéades, à nous, hommes du xixe siècle, qui ne croyons pas aux nombres sacrés et qui nous soucions assez peu de la métaphysique d’un ancien rêveur d’Alexandrie ? Je n’ose pas encore répondre qu’il y a dans ces bizarres et obscures Ennéades une foule de pensées sublimes et d’éclairs de génie, notamment un livre entier sur le beau, digne du divin Platon ; mais, afin de m’enhardir par degrés, je commencerai par dire une chose incontestable, c’est que les Ennéades ont joué un grand rôle dans le monde des idées à partir des premiers siècles du christianisme, et qu’on y trouve la clé de toutes sortes d’énigmes curieuses de l’histoire philosophique et religieuse de l’esprit humain.

On sait que l’auteur des Ennéades, Plotin, est le chef de cette illustre école d’Alexandrie qui, pendant plus de quatre siècles, tint en échec le christianisme partout victorieux. Ce fut l’asile où la philosophie, les arts, la religion, la poésie de la belle antiquité vinrent se réfugier, comme on voit se retirer peu à peu des extrémités vers le cœur la chaleur et la vie d’un corps expirant. La gloire d’avoir été le premier fondateur de l’école appartient à Ammonius Saccas, portefaix d’Alexandrie, ignorant de génie, qui trouva des savans pour disciples, Hérennius, Origène, Longin et bien d’autres ; mais, si le véritable chef d’une grande secte est l’homme qui lui donne un corps de doctrines organisé, cet homme n’est autre que Plotin. Lui seul peut-être à Alexandrie a eu des idées originales ; je citerai au premier rang cette étrange et profonde conception d’un dieu triple et un, divisé en trois hypostases, dont la première, qui est l’Unité, enfante la seconde, qui est l’Intelligence ou le Logos, verbe éternel de Dieu, consubstantiel à son père, principe fécond à son tour et tirant éternellement de soi-même la troisième hypostase, qui est l’Âme, c’est-à-dire cet Esprit universel qui contient les germes de tous les êtres. Voilà la Trinité alexandrine, qu’on croirait d’abord toute semblable à la Trinité chrétienne, mais qui en paraît si différente, quand on y voit à la place d’un Dieu libre et parfait je ne sais quelle unité obscure, soumise à la loi fatale de l’émanation et condamnée à se répandre au dehors comme un fleuve qui s’écoule par une pente irrésistible. C’est dans les Ennéades que l’on trouve pour la première fois la Trinité panthéiste d’Alexandrie, non plus à l’état de germe indécis ou de tradition incertaine, mais sous la forme d’une doctrine profondément méditée et revêtue d’une forme scientifique. De même vous rencontrerez partout avant Plotin des semences de mysticisme. Le monde romain était alors envahi par les idées venues de la Perse, de l’Inde, de la Syrie, de l’Égypte, de la Judée. C’était de tous côtés un souffle mystique dont la vieille société s’enivrait. Plotin goûta le charme de cette ivresse, et dans son génie méditatif, le mysticisme s’organisa en doctrine. Il fit de l’extase une théorie, l’extase, nom nouveau, inconnu à Platon, et qui annonce pour le genre humain une ère nouvelle, où l’enthousiasme va prendre le pas sur la froide raison.

Né en Égypte, à Lycopolis (aujourd’hui Syout), Plotin se sent entraîné vers l’Orient ; il parcourt l’Asie à la suite de l’empereur Gordien, et vient se fixer à Rome, où bientôt il est entouré d’une foule de disciples : Porphyre, le célèbre adversaire des chrétiens, Eustochius d’Alexandrie, Amélius, et d’autres personnages autrefois illustres, aujourd’hui oubliés. Porphyre, génie critique, écrivain facile et ingénieux, très propre à la controverse, se sert de la doctrine de Plotin comme d’une machine de guerre pour battre en brèche les dogmes naissans du christianisme. La lutte s’envenime et s’agrandit. Toutes les puissances du siècle s’y engagent ouvertement. Le christianisme triomphe avec Constantin. Un élève d’Alexandrie, l’empereur Julien, donne au paganisme une revanche brillante, mais éphémère, suivie d’une chute profonde et irrévocable. Le monde est aux chrétiens, et alors la philosophie, chassée d’Alexandrie, de Rome, de Constantinople, revient vers sa cité natale, à Athènes, où un dernier enfant du beau génie de la Grèce, le poète et philosophe Proclus, jette encore un reflet de gloire sur ses derniers jours.

Toutes ces doctrines, toutes ces luttes passionnées, toute cette suite d’esprits éminens, tout cela forme une chaîne dont les Ennéades de Plotin sont le premier anneau ; mais il ne faut pas croire que ce grand monument ne soit utile qu’à l’histoire du monde ancien : peut-être sert-il plus encore à faire comprendre les origines intellectuelles du monde nouveau. Si en effet Alexandrie a fini par devenir l’adversaire le plus redoutable de la religion chrétienne, elle avait commencé par être son émule en spiritualisme et son alliée. C’est là un fait des plus considérables. À son origine, au temps de Plotin, l’école néo-platonicienne ne songeait nullement à combattre le christianisme. On a cru que Plotin avait déclaré la guerre aux chrétiens dans son livre contre les gnostiques ; point du tout : Plotin est ici l’allié de saint Irénée. Il combat dans les gnostiques ce mysticisme effréné qui faisait du monde matériel l’empire du mal, abandonné par la Providence divine, et qui n’arrachait l’âme à la souillure des choses terrestres que par les illusions et les extravagances de la théurgie.

Pour beaucoup de pères de l’église, Plotin n’est autre chose qu’un disciple fidèle de Platon, de ce philosophe extraordinaire et privilégié qui, par un effort du génie ou par le bienfait d’une tradition mystérieuse, avait pressenti les dogmes du Christ. Il ne faut point répudier de tels philosophes ; il faut plutôt faire alliance avec eux ; il faut parer la religion nouvelle de l’éclat de leur génie, il faut se servir de ce prestige pour attirer les savans et les lettrés- au dogme nouveau. Aussi voyons-nous saint Basile, dans son Oraison sur le Saint-Esprit, insérer un morceau étendu des Ennéades, en se bornant à remplacer le nom païen d’Ame du monde par celui de Saint-Esprit. Et ce ne sont pas seulement quelques pensées que les pères empruntent aux platoniciens ; il y a eu pendant quatre siècles un travail, tantôt visible et tantôt caché, pour incorporer au dogme chrétien la métaphysique grecque. L’histoire des conciles en témoigne ouvertement à qui sait la comprendre. Au Ve siècle, nous voyons l’œuvre consommée dans les livres de saint Augustin.

Rien n’est plus curieux que cette infusion des idées alexandrines dans le christianisme, et rien n’est plus grave. Lisez les plus beaux écrits de l’évêque d’Hippone. Ne sachant pas le grec, ne connaissant le Timée et les Ennéades que par des traductions, il prend Plotin pour Platon, il confond la pure doctrine du divin disciple de Socrate avec les téméraires conjectures de son interprète alexandrin.

Cette méprise a duré pendant des siècles, et elle dure encore. Ainsi, au moyen âge, les idées alexandrines se sont fait jour au sein même de l’orthodoxie sous la protection du nom de Platon et à l’ombre de l’autorité de saint Augustin. On voit un disciple de Proclus, que l’ignorance du temps avait transformé en sénateur de l’aréopage, converti par saint Paul, on le voit, dis-je, cité comme une autorité des plus imposantes. Vous lisez le Monologium de saint Anselme, et vous y admirez la belle harmonie du sentiment évangélique et de l’idéalisme platonicien. Tout d’un coup un accent étrange, une note douteuse vient frapper votre oreille et troubler le charme du concert. Ce sera, par exemple, quelque pensée subtile et excessive sur l’unité absolue de l’Être divin, unité qui ne laisse place à aucune différence et absorbe l’un dans l’autre les attributs de la divinité. (Voyez le Monologium, chap. 17.) D’où vient cette idée ? Elle ne vient pas de saint Anselme, qui invente peu ; elle n’est pas proprement chrétienne, ni purement platonique. D’où vient-elle donc ? C’est une idée alexandrine infiltrée dans la tradition, soit par Denys l’Aréopagite, soit par Scot Érigène, soit le plus souvent par saint Augustin, qui, dupe de l’apparente analogie de Plotin avec Platon, a trompé ses disciples et toute la postérité.

Je donne cet unique exemple ; mais combien pourrai-je citer dans les mystiques du moyen âge, dans saint Bernard et saint Bonaventure, dans Hugues et Richard de Saint-Victor, et à plus forte raison dans les mystiques irréguliers, tels que maître Eckart, Tauler et Ruysbroeck, combien, dis-je, de pensées, de formules, de théories qui viennent en droite ligne de l’école de Plotin ! J’en montrerais dans l’Imitation de Jésus-Christ, j’en citerais dans saint Thomas lui-même, tout péripatéticien qu’il soit, et comme tel, fort éloigné, j’en conviens, de l’idéalisme et du mysticisme. C’est que saint Thomas, s’il prend ses formules dans Aristote, ne peut pas ne pas prendre ses idées dans le dogme et dans les pères. Enfin, il n’est pas jusqu’aux modernes où cette infiltration des idées alexandrines ne se montre à leur insu ; je trouve des théories plotiniennes dans le traité de Bossuet, De la Connaissance de Dieu et de soi-même ; j’en trouve plus encore dans l’ouvrage de Fénelon sur l’Existence de Dieu, et nul théologien ne me contredira quand je dirai que toute la polémique des deux illustres évêques se rapporte à des idées mystiques qui ont leur racine dans les Ennéades de Plotin.

Voilà déjà certes de suffisantes raisons pour remercier M. Bouillet de son consciencieux travail. Rien que donner une version exacte de Plotin, c’était une grande et courageuse entreprise, car il n’y a rien dans l’antiquité de plus difficile que les Alexandrins. Ils sont les derniers venus ; leur langue est une langue de décadence, subtile, compliquée, raffinée, belle encore, mais d’une beauté qui se ternit et se corrompt. Plotin sait Platon par cœur, mais il n’est guère moins pénétré d’Aristote, et il mêle tous les styles, comme il voudrait fondre toutes les idées.

M. Bouillet, en face du texte de Frédéric Creuzer, n’avait d’autre secours que la version latine, admirable il est vrai, de Marsile Ficin, et les essais de traduction donnés en Angleterre par Taylor, et en France par l’habile et infatigable interprète d’Aristote, M. Barthélémy Saint-Hilaire ; mais à mesure qu’il traduisait les Ennéades, M. Bouillet n’a pas tardé à s’apercevoir qu’en dépit de tous ses efforts, son français, si clair et si correct qu’il pût être, risquait de paraître aussi obscur que le grec de Plotin. Il a donc ajouté des notes toujours exactes, toujours nettes, sobres et instructives, et quand il a vu que plusieurs de ces notes, par leur indispensable développement, rompaient le tissu de la composition, il les a placées à part, à la fin du volume, où elles forment une série d’éclaircissemens historiques et critiques du plus grand prix. Des sommaires, composés avec un soin scrupuleux, selon une méthode déjà suivie par M. Bouillet dans son édition de Bacon, justement estimée en France et en Angleterre, complètent ce vaste travail d’interprétation savante. Mais ce ne serait pas rendre bonne et complète justice à M. Bouillet que de ne voir en lui qu’un traducteur exact et un habile commentateur : M. Bouillet est aussi un excellent critique. Sans élever très haut son ambition, sans prétendre à l’originalité, il excelle à choisir avec justesse et à disposer avec méthode les résultats les plus certains de la science contemporaine. C’est ainsi qu’il a su parfaitement mettre à profit les travaux de la docte Allemagne, ceux de Daniel Wyttenbach et de Creuzer, les recherches nouvelles de M. Steinhart, de M. Fr. Dübner, de M. Kirchhof, et puiser aussi dans plusieurs publications récentes qui ont honoré l’érudition française : l’ingénieuse Histoire de l’École d’Alexandrie, de M. Jules Simon, qui est entré le premier dans la carrière ; le grand travail de M. Vacherot, œuvre de large et haute critique, vainement signalée aux anathèmes de l’orthodoxie par une plume tranchante, superficielle et passionnée ; enfin les aperçus lumineux et profonds répandus par M. Ravaisson dans un beau livre dont les amis de la science attendent l’achèvement et la conclusion.

Si maintenant on nous demandait quelle est, en somme, l’impression qui résulte de la lecture des premières Ennéades de Plotin (car M. Bouillet n’en a encore donné que deux, et il en reste quatre à publier), nous dirions hautement qu’on y sent toujours un esprit supérieur, et quelquefois un penseur et un écrivain de génie.

Au point de vue métaphysique, rien n’est plus original que l’idée que Plotin s’est formée du principe divin. Suivant lui, la première démarche d’une âme philosophique, le premier moyen qu’elle possède de se représenter Dieu, c’est d’étendre à l’infini les perfections dont elle porte l’empreinte en elle-même. Ainsi l’âme est une force active, mais cette activité est circonscrite dans des limites étroites par l’espace et le temps. Dieu au contraire est une activité qui remplît tous les espaces et tous les siècles. Ce Dieu, conçu comme un idéal parfait dans l’âme humaine, est une imparfaite ébauche ; cette âme infinie et universelle, c’est le degré le plus prochain, la forme la plus accessible de la divinité ; c’est la troisième hypostase de la Trinité alexandrine. Dieu est là sans doute, mais non pas Dieu tout entier. Ce Dieu en effet, si élevé au-dessus de la nature et de l’humanité, participe encore de leur essence. Il agit, il se développe, il se meut. Au-dessus de lui, c’est-à-dire au-dessus d’une activité qui réalise la variété innombrable des êtres, Plotin conçoit un principe supérieur, savoir l’Intelligence, la Raison en soi, embrassant dans son unité les types éternels des choses. Cette intelligence parfaite, c’est Dieu encore, c’est le second degré du divin, c’est la seconde hypostase de la Trinité. Enfin Plotin n’est pas satisfait encore d’une conception si épurée. Ce Dieu, qui est l’Intelligence, qui, à ce titre, exerce la pensée et trouve dans cette action éternelle une éternelle félicité, ce Dieu lui semble trop près de nous. Penser, avoir conscience, jouir de la pensée, c’est se rattacher par un dernier lien au monde du mouvement et de l’individualité. Pour concevoir Dieu dans toute la vérité de son essence, il faut le placer au-dessus de la pensée, au-dessus même de l’être. Voilà le Dieu suprême, le plus haut degré du divin, celui qui enveloppe, précède et domine tous les autres : c’est la première hypostase de la Trinité. Plotin convient que ce Dieu est trop élevé pour être saisi par la raison ; il est incompréhensible, ineffable ; il ne peut être adoré que par le silence, il ne peut être saisi que par l’extase dans un élan de l’âme, dans un muet embrassement de l’amour.

Eh bien ! je dis que cette théorie est profondément originale, quoiqu’elle en rappelle beaucoup d’autres. Ainsi la troisième hypostase de Plotin répond parfaitement, je l’avoue, au Dieu-nature de l’école stoïcienne, à cette activité toujours tendue et toujours vivante qui circule à travers les membres de l’univers ; je reconnais également que la seconde hypostase rappelle trait pour trait le Dieu d’Aristote, cette pensée éternelle et immobile, ramassée en soi et jouissant solitairement de la contemplation d’elle-même. Enfin c’est un point manifeste que Plotin a trouvé dans certains dialogues de Platon le germe de cette unité suprême, supérieure à la pensée et à l’être, qui achève et accomplit son Dieu triple et un. Ainsi donc Plotin emprunte tour à tour à Platon, à Aristote, à Zénon, cela est avéré ; mais c’est justement ce don de choisir librement parmi les trois plus grandes conceptions de la philosophie ancienne, sans s’attacher servilement à aucune, c’est cette puissance d’associer des idées rebelles et de les forcer de servir d’élémens organiques à un corps de système nouveau, c’est cela qui est original, c’est cela qui est le témoignage d’un vigoureux esprit, c’est cela qui forme un des chapitres les plus curieux de l’histoire des systèmes philosophiques.

Qu’on y songe d’ailleurs : il y a au sein même de cet éclectisme ingénieux et profond une idée entièrement nouvelle, c’est l’idée mystique. Les degrés de l’Être divin répondent chez Plotin aux trois degrés de perfection de l’âme humaine : au degré le plus humble, la vertu, qui consiste essentiellement dans une activité raisonnable. À ce titre, la vertu est l’imitation de la divinité, mais de la divinité sous sa forme la moins pure et la plus rapprochée de notre faiblesse. — De la vertu, quelques âmes d’élite, excitées et soutenues par la grâce d’en haut, s’élèvent jusqu’à la contemplation ; au sein d’une inaction apparente, ces âmes cultivent en elles-mêmes les vertus les plus rares et les plus difficiles, le renoncement, la prière, la pureté sans tache. Elles se rapprochent aussi de Dieu, non plus du Dieu agissant et créateur, mais de ce qu’il y a en Dieu même de supérieur à l’action, c’est-à-dire de la pensée recueillie en soi. Enfin il peut arriver, dès ce monde, à quelques contemplatifs supérieurs, d’être ravis au-dessus de la contemplation elle-même, et : de goûter dans l’éclair de l’extase l’ineffable délice de la communion avec Dieu. Voilà cette fameuse unification, cette ἕνωσις (henôsis) que vous retrouverez chez tous les docteurs spirituels avec les trois degrés de l’imitation de Dieu et tous les degrés intermédiaires imaginés par leur féconde subtilité.

Plotin est donc un grand maître de la vie mystique ; mais, hélas ! si c’est là un grand titre d’honneur, il en paie chèrement la rançon par plus d’un défaut, notamment par l’imperfection de son style. Plotin est obscur, et il faut bien s’y résigner, car comment un mystique serait-il clair ? La clarté vient de l’évidence qui accompagne les idées de la raison. Or, pour les mystiques, la raison est une faculté inférieure, subordonnée, sujette à l’erreur. Leur maîtresse faculté, c’est l’extase ; l’extase mystérieuse qui ne se donne à ses élus que dans le silence et le demi-jour de la contemplation. Demander à un mystique d’être tout à fait clair, c’est donc lui demander de renier son principe. Qui sait mieux cela que M. Bouillet, lui qui, à chaque page de sa traduction, a eu ce problème à résoudre : Être assez clair pour faire lire Plotin, ne pas l’être au point de substituer au Plotin véritable un Plotin de fantaisie, éclairci, mais dénaturé ? La difficulté était d’autant plus grande que M. Bouillet s’est conformé à l’ordre des éditions, qui est l’ordre de Porphyre. Je ne dis pas qu’il ait eu tort, mais en vérité, c’est une chose regrettable que Porphyre ait arrangé les écrits de Plotin dans un ordre arbitraire et faussement systématique. L’ordre vrai, c’est l’ordre chronologique ; c’est celui qui reproduit le mieux le développement naturel d’un esprit supérieur toujours agissant et toujours en progrès. Comprendriez-vous Platon commençant par le Timée et finissant par le Lysis ? Que diriez-vous d’un éditeur de Descartes qui placerait les Principes en tête de son premier volume et réserverait le Discours de la Méthode pour le dernier ? L’ordre de Porphyre, de M. Creuzer et de M. Bouillet, est un ordre tellement faux que le premier livre de la première Ennéade se trouve être une des dernières productions de Plotin, une des plus faibles et des plus confuses. C’est au point que le savant traducteur s’est cru obligé de composer une note qui à elle seule est tout un mémoire, rien que pour faciliter au lecteur l’intelligence des premières pages de Plotin. J’ai lu la note de M. Bouillet avec infiniment de plaisir et de fruit, j’ai admiré l’exactitude et l’étendue de son érudition, mais je regrette pour Plotin que cette savante note ait été nécessaire. Je crains que la première Ennéade ne fasse tort aux autres, qu’elle ne rebute et ne décourage beaucoup de lecteurs.

Ils auront tort, car, s’ils pouvaient surmonter cette première impression et aller jusqu’au bout, je leur promettrais d’être récompensés de leur courage par de grandes beautés de pensée et de style. Quoi de plus ingénieux, de plus animé et de plus brillant que ce livre sur la Beauté, le premier que Plotin ait écrit et qui eût formé pour le reste de l’édifice un péristyle si noble et si majestueux !

Plotin prélude en séparant les beautés qui frappent nos sens, comme un beau paysage ou un concert mélodieux, des beautés invisibles et supérieures, telles que la sagesse et la vertu. D’où vient cette pale et imparfaite beauté qui se rencontre dans certaines choses matérielles ? Ce n’est pas de la matière, qui par elle-même est inerte et sans vie. Serait-ce de la symétrie ou de la proportion des parties ? Mais alors l’ensemble seul serait beau, et les parties n’auraient aucune beauté. Les couleurs, qui pourtant sont belles, comme la lumière du soleil, mais qui sont simples et qui n’empruntent pas leur éclat à la proportion, seraient exclues du rang des belles choses. « Comment l’or serait-il beau ? Comment l’éclair brillant dans la nuit, comment les astres seraient-ils beaux à contempler ? » Selon Plotin, les choses sensibles ne sont belles qu’à la condition d’exprimer une idée. Les idées sont la source même de la vie. C’est l’idée qui, répandue dans l’objet matériel, en façonne et en proportionne toutes les parties et lui imprime le cachet de l’unité. Ainsi, point de beauté là où ne se rencontrent pas la vie, l’unité, l’expression, et c’est l’idée qui fait l’expression, l’unité et la vie.

Le beau, étant quelque chose d’essentiellement idéal, ne s’adresse pas aux sens, mais à l’âme. Et ce n’est pas hors d’elle que l’âme saisit et contemple la beauté, c’est en elle-même : « Quand les sens, dit Plotin, aperçoivent dans un objet la forme, l’idée qui enchaîne, unit et maîtrise une substance, quand ils voient une figure qui se distingue des autres par son élégance, alors l’âme, réunissant ces élémens multiples, les rapproche, les compare à la forme indivisible qu’elle porte en elle-même, et prononce leur accord, leur affinité et leur sympathie avec ce type intérieur. C’est ainsi que l’homme de bien, apercevant dans un jeune homme le caractère de la vertu, en est agréablement frappé, parce qu’il le trouve en harmonie avec le vrai type de la vertu qu’il porte en lui. » Cette théorie explique la beauté des couleurs et celle des sons. La beauté des couleurs vient de ce qu’elles expriment le triomphe de la lumière, image de l’intelligence, sur ce qu’il y a dans la matière de ténébreux. Les harmonies extérieures des sons réveillent dans l’âme des harmonies cachées dont elle aime à retrouver l’écho affaibli au dehors.

Mais laissons là les choses matérielles pour nous élever à la contemplation de ces beautés d’un ordre supérieur que l’âme voit sans le secours des organes. De même que l’aveugle ne peut juger des couleurs, l’âme ne peut saisir les beautés intellectuelles, la beauté des vertus, la beauté des sciences, que si elle les possède au dedans d’elle-même. En quoi consiste cette beauté intérieure de l’âme que l’âme ne peut connaître qu’à condition de la posséder ? Appliquons ici la méthode des contraires. Ce qui fait la laideur de l’âme, ce sont les vices, et les vices ont pour effet de répandre l’âme dans les choses corporelles, de lui faire perdre son indépendance, sa pureté, sa vie et son essence propres. Écoutons Plotin : « L’âme tombée dans cet état d’impureté, emportée par un penchant irrésistible vers les choses sensibles, absorbée dans son commerce avec le corps, enfoncée dans la matière, l’ayant même reçue en elle a changé de forme par son mélange avec une nature inférieure. Tel un homme tombé dans un bourbier fangeux ne laisserait plus découvrir à l’œil sa beauté primitive, et ne présenterait plus que l’empreinte de la fange qui l’a souillé ; sa laideur vient de l’addition d’une chose étrangère. Veut-il recouvrer sa beauté première, il faut qu’il lave ses souillures, qu’en se purifiant il redevienne ce qu’il était. » L’antiquité a donc raison de dire que toute vertu est une purification. L’or, mêlé à la terre, ne resplendit qu’après avoir été séparé de tout alliage. L’âme, purifiée par les vertus, devient une idée, une lumière sans tache, toute pleine du divin, d’où s’épanche toute beauté. Alors elle est vraiment une âme ; alors elle est semblable à Dieu.

Ainsi donc, le beau est identique au bien, comme le laid au mal. Du bien émane l’intelligence, immédiatement belle. Par l’intelligence, l’âme participe à ce qui est beau, et c’est elle qui donne la beauté à tout le reste, d’abord aux belles actions, puis aux belles connaissances, puis aux beaux corps, car c’est elle qui rend beau tout ce qu’elle touche, c’est elle qui donne le charme et l’attrait, qui se fait aimer de qui peut la comprendre, et sait rendre ses amans aimables et beaux.

Et maintenant que faire pour jouir de la beauté à tous ses degrés et pour remonter cette échelle divine qui, partant des beaux corps, monte vers les belles âmes, et de là jusqu’à la beauté ineffable, cachée au fond du sanctuaire, interdite au regard des profanes ? « Qu’il s’avance, s’écrie Plotin, qu’il s’avance dans ce sanctuaire, qu’il y pénètre, celui qui en a la force, en fermant les yeux au spectacle des choses terrestres, et sans jeter un regard en arrière sur les corps dont les grâces le charmaient jadis. S’il aperçoit encore des beautés corporelles, il ne doit plus courir vers elles, mais, sachant qu’elles ne sont que des images, des vestiges et des ombres d’un principe supérieur, il les fuira pour celui dont elles ne sont que le reflet. Quiconque se laisserait égarer à la poursuite de ces vains fantômes, les prenant pour la réalité, n’aurait qu’une image aussi fugitive que la forme mobile reflétée par les eaux, et ressemblerait à cet insensé qui, voulant saisir cette image, disparut lui-même, dit la fable, entraîné dans le courant. De même celui qui voudra embrasser les beautés corporelles et ne pas s’en détacher précipitera non point son corps, mais son âme, dans les abîmes ténébreux, abhorrés de l’intelligence ; il sera condamné à une cécité complète ; et, sur cette terre comme dans l’enfer, il ne verra que des ombres mensongères. C’est ici seulement qu’on peut dire avec vérité : Fuyons dans notre chère patrie. Mais comment fuir ? comment s’échapper d’ici ? se demande Ulysse dans cette allégorie qui nous le représente essayant de se dérober à l’empire magique de Circé ou de Calypso, sans que le plaisir des yeux ni que le spectacle des beautés corporelles qui l’entourent puissent le retenir dans ces lieux enchantés. Notre patrie, c’est la région d’où nous sommes descendus ici-bas ; c’est là qu’habite notre père. Mais comment y revenir ? quel moyen employer pour nous y transporter ? Ce ne sont pas nos pieds, — ils ne sauraient que nous porter d’un coin de la terre à un autre, — ce n’est pas non plus un char ou un navire qu’il nous faut préparer. Il faut laisser de côté tous ces vains secours… Rentre en toi-même, et examine-toi. Si tu n’y trouves pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue, jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu’à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté… »

Voilà de ces passages qui ravissaient d’admiration les plus illustres pères de l’église, et qui font comprendre que saint Basile et saint Augustin aient vu dans Plotin un second Platon et un allié naturel du christianisme. Cette doctrine est bien en effet celle du Phèdre et du Banquet ; ce style est tout parfumé du plus doux arôme platonicien. Il a la précision et la sévérité de la science, et tout ensemble le mouvement libre, ondoyant et hardi de l’inspiration poétique. Si un peu d’exaltation ne menaçait pas quelquefois d’égarer l’enthousiasme, si je ne sais quel excès d’abondance ne faisait pas regretter la sobriété attique et cette grâce exquise, amie de la raison et de la mesure, ces pages compteraient parmi les médailles les plus brillantes et les plus pures de la belle antiquité, et telles qu’elles sont, il faut remercier l’habile interprète qui nous les fait lire ; il faut les citer, aujourd’hui plus que jamais, aux poètes, aux artistes, aux critiques, à tous ceux qui veulent lutter contre l’invasion du réel, et sauver, parmi tant de choses qui tombent, la religion du vrai beau et de l’idéal.

émile saisset.

V. de Mars.


  1. 1 vol. in-8°, chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 14.