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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1842

Chronique n° 256
14 décembre 1842


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1842.


Le gouvernement espagnol se donne en spectacle à l’Europe. Il veut se montrer aussi barbare qu’incapable, et rien ne manque à la représentation. Un pouvoir qui se prétend régulier et qui a toujours à la bouche, dans son langage boursoufflé, les mots de loi, de justice, de constitution, d’humanité, de progrès, a traité une ville espagnole, la ville la plus riche, la plus industrieuse de l’Espagne, comme un général qui se respecte n’ose pas traiter une ville ennemie. Pour mettre à la raison des insurgés, il bombarde Barcelone ! Pendant treize heures, les soldats d’Espartero ont ravagé sans pitié cette ville florissante : rien n’a été respecté, ni les hospices ouverts à la souffrance, ni les édifices publics, ni la maison du consul français. Il fallait à tout prix venger l’invincible duc, dont les Barcelonais avaient troublé le superbe repos et dérangé les combinaisons diplomatiques. Bombarder une ville, l’accabler de projectiles incendiaires, la couvrir de ruines, c’est la vengeance la plus brutale qui puisse être exercée. Mieux vaudrait prendre une ville d’assaut on peut alors ne frapper que ceux qui résistent ; on n’enveloppe pas nécessairement dans le même désastre les innocens et les coupables, les hommes et les femmes, les vieillards, les enfans, les malades. Si du moins cette violente exécution eût été nécessaire ! Mais la ville ne demandait qu’à capituler. Le parti révolutionnaire était dissous ; les chefs s’étaient embarqués. Le pouvoir était remis en des mains qui, certes, ne songeaient pas à le garder. Un peu de capacité, un peu de dignité, auraient écarté jusqu’à la pensée de cette odieuse catastrophe.

Mais si le bombardement est chose horrible, il n’y a pas de mots pour qualifier les actes qui l’ont suivi. La lecture des bandi soulève le cœur. Quel mépris de la vie humaine ! quel dédain de toute justice ! Quiconque, dans les vingt-quatre heures, ne livrera pas les armes appartenant à la milice nationale ou extraites des magasins de l’état, sera fusillé. Quiconque commettra un vol ou tout autre crime contre l’ordre public sera puni de mort. Les dénonciateurs seront largement récompensés. Tout militaire, tout marin ou employé civil ayant prêté obéissance à la junte révolutionnaire sera jugé par une commission militaire. S’il ne se présente pas de lui-même, il sera passé par les armes. Tout maître de maison qui lui donnerait asile serait également fusillé. Et pour que le ridicule ne manque pas à ces incroyables ordonnances, on termine en prescrivant aux Espagnols, militaires et bourgeois, de jeter le voile de l’oubli sur les évènemens passés et de s’embrasser comme des frères ! C’est probablement pour sceller cette paix touchante que, ne pouvant pas saisir les chefs de l’émeute, on s’est jeté sur les miliciens qu’on a trouvés sous sa main, qu’on en a arrêté deux cents, et qu’on a commencé par en fusiller quelques-uns !

Les cortès n’avaient donc pas tort d’insister auprès du régent sur le respect de la légalité. Elles avaient le pressentiment des énormités qu’on allait commettre à Barcelone. Le régent, de son côté, s’empressait de proroger les cortès. Il ne se dissimulait pas que, si le bruit du bombardement eût retenti au sein de l’assemblée, il y aurait soulevé ce cri d’indignation qu’il a soulevé dans l’Europe entière ; il savait bien que les bandi de Van Halen auraient probablement provoqué de la part des cortès une réponse fort sévère. Au reste, il sera curieux de voir ce que l’Espagne va faire, en présence de ces excès. Si elle les approuve ou les souffre, nous en conclurons que don Carlos a seul bien jugé ses concitoyens, qu’il leur faut en effet un rey netto entouré d’inquisiteurs et de bourreaux.

Ce qu’on ne peut assez louer, c’est la conduite de notre consul et de notre marine à Barcelone. Sans se mêler aux querelles politiques de l’Espagne, ils ont rempli tous les devoirs de l’humanité, sans distinction de personnes, avec un dévouement, un courage, une intelligence, une persévérance admirables. Tandis que Van Halen pénétrait dans Barcelone comme dans une ville conquise, à travers les ruines qu’il avait faites et les incendies qu’il avait allumés, trois cents marins du Jemmapes, envoyés par M. Gatier, officier des plus distingués et qui commande la station, parvenaient à se rendre maîtres de ces feux que d’autres plus encore que nous auraient de s’empresser d’éteindre. M. Gatier, par son activité, sa prudence, sa fermeté, a pu arracher aux flammes les plus beaux quartiers de la ville, accorder un asile à la famille de Van Halen, soustraire les chefs de l’insurrection aux instigations tardives de leur parti et aux vengeances du vainqueur, et protéger en même temps de la manière la plus efficace la vie et les propriétés de nos nationaux. La flotte française a été pour tous un asile toujours ouvert et inviolable. Le drapeau tricolore a été le drapeau de l’humanité ; rien de plus, rien de moins. C’est là la véritable neutralité, honnête, franche, désintéressée, généreuse. Ce n’est pas ainsi que l’a entendue et pratiquée le consul d’Angleterre à Barcelone. Plaignons-le, et espérons, pour l’honneur de notre époque, qu’il ne sera pas approuvé par son gouvernement ; il ne le sera certes pas par son pays. Nous ne sommes plus en 1799, et on n’était pas dans la rade de Naples.

En attendant, les évènemens qui viennent de se passer ont dû dessiller bien des yeux de l’autre côté des Pyrénées. L’Espagne doit reconnaître qu’on ne gagne jamais rien à s’écarter de la politique naturelle, car la politique naturelle c’est le bon sens. Quoi qu’on en dise, nous avons pris le meilleur moyen pour éclairer sur ses vrais intérêts un peuple aussi ombrageux et aussi lent dans ses retours que l’est le peuple espagnol. Nous l’avons laissé à lui-même, à ses réflexions, comme nous avons laissé son gouvernement à ses intrigues et à ses misères. Le gouvernement est aux abois, car il ne peut plus vivre que de violences. Une action calme et régulière lui devient de plus en plus impossible. La nation, de son côté, se demandera ce qu’on a gagné à se brouiller avec la France et à se priver des conseils désintéressés d’une nation qui n’a rien à craindre de l’Espagne, comme elle n’a rien à lui faire craindre ni à lui imposer. C’est là un enseignement que le temps achèvera. Ne nous pressons pas. Imitons cette fois la lenteur espagnole ; quand elle n’est pas poussée à l’excès, qu’elle n’est appliquée qu’aux choses qui la comportent, et qu’elle est animée d’une grande pensée, au lieu d’être un défaut, elle est une qualité. C’est de l’inertie en apparence ; en réalité, c’est de l’action : c’est un moyen à l’usage de la bonne et grande politique.

Nous oublions quelquefois ces préceptes d’une école qui a eu cependant de si grands maîtres en France. Si la France doit beaucoup à son courage, à son esprit militaire, à ses instincts de nationalité et d’unité, elle ne doit pas moins au génie politique de ses hommes d’état. Par leur admirable sagacité et par une persévérance d’autant plus habile et efficace qu’elle se cachait sous les formes les plus mobiles et les plus variées, ils ont créé la plus belle, la plus forte, la plus compacte des unités nationales. S’il est des empires plus vastes, des pays plus peuplés, des nations plus riches, il n’est point d’état mieux assis, mieux organisé, plus un que la France. Elle est, sous ce rapport, un modèle qui n’a pas d’égal dans l’histoire.

Les grandes choses (pourquoi ne le dirions-nous pas ?) nous sont plus difficiles aujourd’hui. L’histoire prouve que la politique des classes moyennes a presque toujours manqué de deux qualités essentielles, les longues prévisions et l’inébranlable patience. Il y a une grande politique et une petite politique, comme il y a un grand commerce et un commerce de détail. L’un médite, combine, sait attendre et quelquefois hasarder ; l’autre achète aujourd’hui, vend demain ; il veut promptement réaliser ; il se croit seul positif, parce qu’il ne pense pas ; il s’estime seul prudent, parce qu’il n’ose rien risquer ; il tient pour inactifs tous ceux qui attendent patiemment le lendemain et qui ne se fatiguent pas tous les jours aux petites choses. La grande politique est nécessairement l’œuvre d’un petit nombre de personnes ; la petite politique est le fait de tout le monde. Voyez l’Angleterre ! Avec un parlement si nombreux, peu d’orateurs touchent à la politique extérieure, et cette politique ne forme pas la partie la plus détaillée et la plus longue de leurs débats parlementaires. Ils savent que l’éclat en pareille matière nuit d’ordinaire au succès, et qu’on s’expose à briser les ressorts d’une machine délicate, si on les étale souvent aux yeux du public.

Convenons-en, nous sommes moins réservés, moins prudens. Nous voulons tout dire, tout savoir, tout entendre. Les causeries politiques à la tribune, même les indiscrétions nous enchantent. Nous en sommes flattés comme si un ministre nous donnait à lire dans son cabinet des dépêches réservées. Au fond, nous voulons deux choses assez contradictoires : nous voulons que le gouvernement nous parle beaucoup de sa politique, et qu’il n’en fasse point. C’est là le problème qu’on a proposé à tous les cabinets. Parlez-nous de politique, car cela nous amuse et nous flatte, et nous serons bien aises de vous dire notre avis, de vous faire sentir que nous en savons plus que vous. Ne faites point de politique, ne vous mêlez de rien, car toute action pourrait troubler le cours de nos affaires, nous imposer quelque sacrifice, déranger notre bilan ; seulement, il est bien entendu que, pour l’honneur du pays et pour sauver les apparences, nous vous blâmerons, de temps à autre, de cette inaction que nous vous aurons imposée. Cela a bon air aux yeux de l’étranger.

C’est là l’histoire du projet de l’union franco-belge. Supposons que la Belgique ayant fait à notre gouvernement des propositions raisonnables, il les eût rudement repoussées, qu’il n’eût pas même voulu en entendre parler ; que serait-il arrivé ? Le cabinet aurait encouru le blâme le plus sévère, je ne dis pas seulement de la part de l’opposition, cela est tout naturel, d’autant plus naturel que l’opposition, une grande partie du moins, est sincèrement convaincue de l’utilité de la mesure ; mais le cabinet, n’en doutons pas, aurait été blâmé même par des conservateurs, peut-être par le plus grand nombre. On aurait trouvé là un moyen de popularité qui ne coûtait rien, et, ces moyens-là, on ne les laisse pas échapper.

Au lieu de le repousser, le cabinet a accueilli, ou du moins il a paru accueillir le projet avec quelque faveur. L’opposition, celle qui était persuadée des avantages de l’union, n’a point failli à ses convictions. Elle ne s’est pas faite ministérielle, mais elle n’a pas repoussé le projet par cela seul qu’il paraissait ne pas déplaire à un cabinet qu’elle n’aime pas. Elle a dit au ministère : Je ne vous tiens pas pour apte à conclure, c’est une trop forte tâche pour vous ; mais elle ne lui a pas dit : L’affaire que vous négociez n’est pas bonne. C’est surtout des rangs des conservateurs qu’est venue, énergique, violente, l’opposition sur le fond. Ce sont des conservateurs qui ont dit à la France, à son commerce, à son industrie : Voilà vos limites, vous n’irez pas plus loin ; car il nous convient à nous que vous ne dépassiez pas ces bornes ! Le marché français nous appartient ; il est notre chose. Bon gré mal gré, c’est de nous seuls que vous achèterez ; en conséquence, c’est à nous seuls que vous vendrez !

Ainsi, point de politique, pas même de politique commerciale, qui est certes de toutes les politiques la plus humble, la plus modeste. Non ; la France, grace aux puissans du jour, est devenue un pays de l’Orient. Sa devise doit être l’immobilité. La France, entendez-vous ? elle qui était le type vivant du génie européen, la France, si mobile, si progressive, si variée, la France, par décret de messieurs tels et tels, deviendra la Chine de l’Europe. Il est vrai que, par une sorte de compensation, on vient de briser les portes de la Chine asiatique.

Ce qui blesserait le plus dans cette affaire, ce serait d’entendre des hommes vous dire gravement, sans rougir : L’union franco-belge déplairait aux puissances. Eh ! messieurs, pourrait-on leur répondre, connaissez-vous quelque chose de vraiment utile à la France qui ne déplaise pas aux puissances ? si ce n’est à toutes, à quelques-unes d’entre elles ? La révolution de juillet a déplu ; le rétablissement de l’ordre a déplu ; la prospérité de la France déplaît ; les fortifications de Paris déplaisent on ne peut plus ; la séparation de la Belgique a déplu, et l’union franco-belge déplairait. Qu’est-ce à dire ? qu’on renoncera à tout ce qui pourrait être avantageux à notre pays, à sa prospérité, à sa grandeur, pour ne pas déplaire à l’étranger ! Ne faisons rien d’illégitime, rien d’injuste : donnons l’exemple, qu’on n’imite guère, de la modération et de l’équité, mais ne renonçons pas à nos droits les plus évidens, au sentiment de notre force et de notre dignité. L’opposition des puissances, si elle existait, ne serait qu’une misérable chicane. La Belgique pour être neutre n’est pas vassale. Et lorsqu’on a permis à la Prusse de briser la confédération germanique à l’aide de l’union commerciale, il serait plus qu’étrange qu’on trouvât à redire sur l’union franco-belge, et il serait plus étrange encore qu’une semblable chicane pût faire fortune en France !

Au surplus, nous ne serions pas étonnés d’apprendre un jour qu’il y a quelque chose de vrai dans ce qu’on raconte de l’opposition des puissances. Ce qui nous porte à le croire, c’est la conduite de ces puissances à l’égard des pays qui pourraient, par leur adhésion morale et leur organisation sociale, fortifier le système politique de la France. Les puissances du Nord n’aiment pas ces pays tels qu’ils sont aujourd’hui. Nous voulons parler de l’Espagne, de la Suisse, de la Belgique. On n’a pas osé les attaquer pour les ramener de force sous le joug, pour y tenter des restaurations. On s’est résigné de mauvaise grace au nouvel état des choses ; mais on a toujours conservé une arrière-pensée : on a l’espérance de les arracher un jour aux idées nouvelles, au système dont la France est le représentant le plus actif et le propagateur le plus assidu. Sans les attaquer, on fait tout ce qu’on peut pour les empêcher de s’organiser, de se consolider, de prendre une marche ferme et régulière. Ici on entretient l’esprit de parti, les divisions intestines, en ne reconnaissant pas le gouvernement nouveau ; là on suscite toute sorte de difficultés, d’embarras, on cherche à se mêler aux questions intérieures, et Dieu sait si c’est pour les arranger, pour en rendre du moins la solution plus facile !

Quant à la Belgique, on a fait tout ce qu’on a pu pour en retarder l’établissement définitif, pour qu’en tout cas cet établissement fût loin d’être parfait. Aujourd’hui le royaume des Belges est enfin constitué, son existence politique est reconnue ; par une pensée dont nous ne voulons pas discuter la valeur, on a imaginé de lui appliquer le principe de politique extérieure qui régit la Suisse, le principe de neutralité. Nous le voulons bien. Qu’une guerre venant à éclater on respecte le territoire belge, la France ne manquera pas de le respecter à son tour ; elle le respectera mieux que les ennemis de la France ne respectèrent le territoire de la Suisse en 1814. Voilà pour la politique.

Mais un état ne vit pas seulement de politique ; il doit aussi songer à ses conditions économiques, c’est-à-dire à sa vie de tous les jours, à sa vie matérielle. C’est là un tout autre ordre de faits et d’idées que ceux de la politique proprement dite. C’est ce que n’ignorent pas probablement ceux qui ont plus d’une fois sollicité la Suisse, la Suisse neutre, de s’associer avec eux sous le rapport des intérêts commerciaux et des douanes.

Or, les conditions économiques de la Belgique sont intolérables. On le sait bien, et c’est parce qu’on le sait qu’on désire, avant tout, que la Belgique demeure dans son état actuel. On se flatte que ces enfans d’une révolution seront ainsi ramenés à la raison par la famine ; on se flatte du moins de les voir toujours mécontens, inquiets, prêts à tout, comme gens qui étouffent et qui veulent à tout prix respirer. C’est comme pour la Suisse, comme pour l’Espagne. « Vous êtes malades, malheureux, nous le savons bien ; mais aussi pourquoi en faire à votre tête ? pourquoi vous écarter de notre ligne ? pourquoi repousser nos conseils ? N’exagérons rien. Ceux qui parlent de la sorte n’ont aucun but déterminé, aucun projet formé à l’égard de ces pays. Il y a plus : il se présenterait demain l’occasion de faire quelque chose, de tenter un grand coup, qu’ils ne la saisiraient pas, car la paix européenne est un besoin impérieux pour tout le monde ; elle est, comme on dit aujourd’hui, une nécessité de notre temps. Il ne faut jamais oublier que nous sommes loin d’être les seuls qui désirions la paix et qui en ayons besoin. La paix durera long temps encore, quoiqu’en pensent les gouvernemens, parce que les peuples la veulent, et qu’aujourd’hui on ne peut nulle part, pas même sous les gouvernemens absolus, entreprendre une grande guerre sans avoir pour soi l’opinion publique. Or, certes, l’opinion publique n’aurait que des anathèmes pour quiconque imaginerait de troubler la paix du monde par cela seul que la Belgique aurait, préféré le tarif français au tarif allemand, et qu’elle aurait signé une union purement commerciale avec nous.

Encore une fois cependant, s’il n’y a point de projet arrêté, point de but déterminé, à l’égard des pays que nous venons de mentionner, on aime du moins à les inquiéter, à les décourager, à les savoir malheureux. C’est toujours quelque chose ; on ne sait pas ce que cela peut amener un jour. Dès lors nous ne serions pas surpris d’apprendre qu’il y a quelque chose de vrai dans les représentations qu’on dit avoir été faites par telle ou telle puissance. C’est toujours le même système : essayer de troubler, d’inquiéter, d’arrêter. Mais que nous importe ? ces faits, fussent-ils réels, n’ont aucune portée sérieuse. C’est de l’humeur ; il faut la laisser passer sans colère comme sans crainte, et faire ses affaires. Restons dans les limites de la justice, du droit, et faisons peu d’attention au reste. Malheur à la France le jour où les grands seigneurs de la diplomatie seraient tous, du premier au dernier, enchantés d’elle, de sa conduite, de sa politique ! Elle serait alors bien humble, bien faible, bien à plaindre. Ce n’est qu’à ce prix que la France nouvelle pourrait également leur plaire à tous. Rappelons-nous le royaume des Belges, la prise d’Anvers, les fortifications de Paris, que sais-je ? Si la France ne savait pas, en se renfermant dans son droit, s’y maintenir, quels que soient d’ailleurs les désirs et les insinuations de l’étranger, aucun de ces faits n’honorerait son passé, et rien de bon, rien de grand, rien de glorieux ne serait possible pour elle dans l’avenir.

Le gouverneur-général d’Afrique vient d’entreprendre une nouvelle expédition. Il veut, dit-on, enlever au chef arabe son dernier refuge. Abd-el-Kader avait formé une sorte d’établissement dans les monts Ouenséris, qui sont une des parties les plus élevées du grand Atlas. Il y a là plusieurs tribus de Kabyles, plus sauvages et par cela même plus fanatiques peut-être que les babitans des parties moins inaccessibles de ces hautes montagnes. Jusqu’ici aucun fait d’armes n’est connu. L’ennemi, s’il nous attend, concentrera probablement ses efforts dans la portion la plus difficile du pays dont nous voulons l’expulser, Le temps favorisait l’expédition. Faisons des vœux pour que nos braves soldats échappent au seul ennemi que leur courage ne peut dompter, aux pluies africaines. Si Abd-el-Kader est chassé de ce dernier asile et que nous parvenions à former quelque liaison avec les populations, barbares sans doute, mais sédentaires, de ces montagnes, tout retard dans l’œuvre d’une grande et vigoureuse colonisation n’aura plus ni motif ni prétexte. La possession de l’Afrique doit amener un résultat, et ne peut se borner à n’être qu’un camp d’exercices, un moyen d’excursions militaires. Ce serait là donner des armes bien puissantes aux adversaires de l’occupation étendue et progressive. Il faut que le gouvernement s’explique une fois devant les chambres catégoriquement et définitivement, qu’il apporte ses projets, qu’il leur soumette ses travaux. Qu’est devenue une grande commission qui s’est, dit-on, pour mieux travailler, divisée, subdivisée, subdivisée encore en fractions ayant chacune sa mission, son rapporteur, ses explorateurs ? Est-ce pour cette commission que M. Laurence vient d’entreprendre un voyage en Algérie ? Si tous les pairs, députés, savans, fonctionnaires publics, qui ont eu ou qui se sont donné la mission de visiter l’Algérie, lui eussent apporté chacun un élément quelconque d’amélioration, elle serait à cette heure le pays le plus riche et le plus civilisé de notre hémisphère. M. le président du conseil, homme éminemment pratique, esprit positif, peut mieux que personne se tenir également en garde, au sujet de l’Algérie, et contre les romans des enthousiastes, et contre les dénigremens des hommes timides ou prévenus. Nous espérons que M. le maréchal Soult nous dira sous peu quelle est, selon ses idées, la solution que la France doit donner à ce problème si compliqué de l’Afrique, problème qui jusqu’ici nous a coûté des sommes énormes uniquement pour l’étudier.

Une ordonnance royale vient de supprimer les droits établis par l’art. 15 de la loi de février 1832, sur les marchandises étrangères expédiées en transit à travers le royaume. Ces droits étaient de 25 c. pour 100 kilogr. ou de 15 c. pour 100 fr. de valeur au choix du déclarant. Quelque peu sensibles que fussent ces droits, nous ne pouvons qu’applaudir à la mesure. L’industrie du transit est une des plus utiles au pays et mérite à tous égards d’être débarrassée des obstacles qui l’entravent. La suppression de tout droit est, sans doute, un encouragement au transit par la France ; mais ce qui effraie plus encore les expéditeurs et les détourne de nos frontières, ce sont les formalités auxquelles nous sommes contraints de les soumettre pour ne pas annihiler de fait notre système protecteur : c’est aussi l’imperfection et la cherté de nos voies de communication. C’est sur ces deux points que doivent maintenant se concentrer les sollicitudes du cabinet, s’il veut réellement assurer à la France une industrie aussi importante que celle du transit, une industrie que la situation géographique appelle tout naturellement sur le sol français.

L’exécution des chemins de fer paraît se développer, depuis quelque temps, avec plus d’activité et d’énergie. L’opinion aussi se montre plus favorable à ces entreprises. Les chemins d’Orléans et de Rouen exerceront une grande influence sur les esprits. Si, comme tout le donne à penser, ces deux lignes produisent des résultats positifs et satisfaisans, le courage reviendra aux spéculateurs et aux capitalistes qu’avaient effrayés les désastres de quelques compagnies. Nous aurons alors des chemins de fer qui ne serviront pas seulement aux promeneurs d’une grande ville. Il n’y a aucune conséquence générale à tirer des chemins de fer de la banlieue de Paris. Les profits comme les pertes de ces entreprises ne sont que des faits particuliers, exceptionnels. Un chemin de fer de Paris à Versailles était une entreprise dont la réussite était certaine ; il n’était pas moins certain qu’un second chemin de fer entre ces deux points était une folie, surtout s’il fallait, pour l’exécuter, surmonter d’immenses difficultés, entreprendre de grands ouvrages d’art, payer les terrains fort cher, bref dépenser douze ou quinze millions au lieu de cinq ou six millions. Encore une fois, ces faits et ces résultats, le bien comme le mal, étaient dus aux circonstances particulières à la ville de Paris, à son immense population, aux habitudes de cette population, à la configuration du sol et au prix élevé des terrains situés aux environs d’une grande capitale. Les chemins de fer d’Orléans et de Rouen seront des chemins de voyageurs et d’affaires. Ils pourront ainsi nous servir, dans une certaine mesure du moins, de règle pour connaître jusqu’à quel point se pourra développer chez nous ce moyen de locomotion. Il faudra sans doute tenir toujours compte du voisi­nage de Paris. Il sera toujours absurde de juger des autres chemins, d’en apprécier les résultats par une simple règle de trois. Mais en faisant les cor­rections nécessaires au calcul comparatif, on pourra, sans tomber dans des erreurs grossières, avoir un aperçu suffisant des probabilités qu’offrent chez nous les entreprises de cette nature.

La lutte continue en Syrie entre les Turcs d’un côté, les Druses et les Ma­ronites de l’autre ; cependant il paraît que les chrétiens et les Druses ont peine à s’entendre et à se concerter entre eux contre l’ennemi commun. Probable­ment l’hiver tout entier s’écoulera sans évènement décisif ; mais tant de causes de perturbation et de trouble s’accumulent en Orient, soit dans les parties intégrantes de l’empire, soit dans les provinces qui en dépendent par des liens plus ou moins étroits de vasselage, qu’il est difficile de croire que des évène­mens graves n’éclateront pas au printemps. Il est certain du moins que la di­plomatie aura devant elle une tâche compliquée et délicate, si réellement elle se propose de prévenir toute crise et d’arranger les affaires de l’Orient d’une manière satisfaisante et durable. Au fait, il, est juste de le reconnaître, tout arrangement définitif est impossible, car nul ne peut aujourd’hui faire vivre paix le Koran et l’Évangile, là où l’un ou l’autre se regarde comme le maître absolu du pays. Ce monstrueux accouplement n’est plus de notre temps ; le divorce est nécessaire. Il ne reste qu’une question, c’est la question de savoir si le nœud sera délié ou coupé.




REVUE LITTERAIRE.

Il n’y a pas en ce moment, dans les lettres, de ces mouvemens généreux qui emportent vers certaines régions de la pensée toutes les intelligences d’une époque. Comme ces fontaines des places publiques, dont l’eau coule éternellement avec un bruit monotone, le journalisme continue à verser sans intervalle, par ses mille tuyaux, la prose insipide et incolore du roman-feuil­leton. Cependant nous ne sommes pas en droit de nous livrer à un découra­gement trop complet : quelques esprits n’ont pas renoncé aux sérieux efforts et aux entreprises de bonne foi ; n’est-ce pas beaucoup ? Quand on songe à la faiblesse de leur créateur, les créations humaines inspirent un intérêt mêlé de tristesse et d’étonnement. Quoi ! depuis tant de siècles, Prométhée ne s’est point lassé !

On annonce pour la fin du mois prochain une nouvelle tentative d’une intelligence à la fois patiente et impétueuse, qui persévère dans ses luttes intrépides avec toutes les difficultés de la poésie. La jeunesse d’aujourd’hui, dont le caractère et le jugement ont été formés pendant douze années pacifiques par des hommes aux passions apaisées, n’est plus cette jeunesse qui puisait, dans l’atmosphère ardente d’une révolution près de déchaîner ses foudres, les émotions qu’elle laissait éclater en entendant Hernani. L’auteur des Odes et Ballades va subir une solennelle épreuve. Faisons des vœux pour qu’il en sorte vainqueur. En attendant cet instant de profonde curiosité et de sincères espérances pour tous ceux qui aiment vraiment l’art, nous pouvons constater déjà quelques faits qu’il serait injuste ou fâcheux de passer sous silence. C’est d’abord la comédie nouvelle de M. Scribe, le Fils de Cromwell. Ainsi que l’indique le titre, la pièce de M. Scribe est une pièce politique. Il y a des gens qui, avant même d’examiner si l’auteur avait été maladroit ou habile dans l’exécution de son œuvre, ont déclaré la comédie politique une chose absurde. Nous croyons, nous, que c’est la véritable comédie de notre époque.

Sous Louis XIV, il y aurait eu certainement de belles satires dramatiques à faire avec l’insolence des secrétaires-d’état, les prodigalités des maîtresses, l’ambition scandaleuse des bâtards ; mais est-il besoin de dire que, pour des œuvres composées de pareils élémens, il ne pouvait pas y avoir de théâtre ? La comédie politique de ce règne se fit en secret dans les mémoires de Saint-Simon ; Molière s’attaqua sur la scène aux ridicules de la société. Au XVIIIe siècle, malgré les licences effrénées de la conversation, il fallait respecter encore l’autorité du lieutenant de police. Quelle peine Figaro n’eut-il pas à se produire ! La maison de Beaumarchais était à quelques pas de la Bastille. Pendant les sanglantes années de la révolution, le rire de la moquerie était aussi impossible que les autres ; il ne parut que sur les lèvres de Camille Desmoulins, et l’on sait comment ces lèvres se fermèrent. S’il avait existé sous l’empire un Molière, et que Bonaparte eût voulu, quelque jour de gala aux Tuileries ou à Trianon, le prendre à part comme le grand roi prit, dit-on, l’auteur des Fâcheux pour lui désigner dans la foule des originaux à peindre, certes il y aurait eu matière à une comédie des plus piquantes. Malheureusement il n’y avait pas de Molière sous l’empire, et Bonaparte ne pouvait pas agir comme le grand roi. La société sur laquelle il régnait était sa création, et une création trop fragile pour qu’il songeât à lui faire subir l’épreuve de la plus légère attaque ; toute comédie fut impossible sous l’empire. A présent voici ce qui me fait croire que la satire politique est appelée à régner sur la scène. En dehors des vices éternels dont la peinture n’appartient qu’à quelques génies privilégiés, et ne suffit même pas à ces génies, quels sujets la comédie abordera-t-elle ? Elle frondera le gouvernementt et la société. Or, la société et le gouvernement de nos jours sont tellement confondus, qu’il est impossible d’en faire deux choses distinctes, dont l’une puisse être attaquée et l’autre respectée. Avec les doctrines constitutionnelles, tout le monde réclame sa part de royauté, comme tout le monde réclame sa part de divinité avec les doctrines du panthéisme. Quel est le public de théâtre où il n’y ait pas plus de deux cents personnes exerçant les droits souverains d’électeurs ? Dans quelle classe le poète comique prendra-t-il des personnages qui ne trempent point ou ne veulent point tremper dans les affaires du pays ? Ira-t-on maintenant s’amuser à persiffler M. Jourdain sur sa prétention à être né d’un père qui réunissait des étoffes par complaisance pour les distribuer à ses amis ? M. Jourdain s’est mis bien d’autres ambitions en tête. Il veut faire mieux qu’une épée de son aune ; il veut en faire un sceptre. Certes je n’entends point imiter ce critique allemand qui plaçait l’auteur de l’Ambitieux à côté de notre immortel Molière, mais, abstraction faite de toute question d’art dans l’ordre seul des idées, la comédie de Bertrand, et Raton n’est-elle pas la suite du Bourgeois Gentilhomme ?

Sans examiner, de quel succès ont été suivis les efforts de M. Scribe, on peut donc le louer tout d’abord d’avoir senti que les travers politiques étaient les vrais travers de notre temps. L’éternelle objection que l’on fait à ceux qui, pénétrés comme lui de cette conviction, croient ces travers destinés à être corrigés par le théâtre, c’est que la presse s’est déjà chargée de la mission satirique. On s’est demandé quel sel pouvait avoir le soir dans la bouche d’un acteur une plaisanterie faite à travers mille réticences sur des gens qui le matin étaient bafoués sous leurs vrais noms dans les colonnes des journaux. Que tout homme né dans les rangs élevés de la société s’interroge et dise ce qui lui paraît le plus sanglant, de l’épigramme savamment cachée dans une phrase d’une politesse perfide, ou de ces insultes grossières qu’on payait autrefois en coups de bâton et dont le mépris fait justice aujourd’hui. Mazarin eut de quoi composer une bibliothèque de tous les pamphlets où il fut injurié. Quelles attaques ont survécu au favori d’Anne d’Autriche ? Celles que dirigea contre lui dans ses mémoires l’élégant et spirituel Paul de Gondi. Ainsi nous ne voyons nul argument sérieux contre la comédie politique. Abordons maintenant l’œuvre de M. Scribe. M. Scribe a placé l’action de sa pièce en Angleterre, à la mort d’Olivier Cromwell. On s’est élevé quelque part contre le choix même de l’époque. Après un long tableau des meurtres qui ont ensanglanté le retour des Stuarts, on s’est demandé comment un poète comique pouvait songer à tirer parti d’un semblable temps. La muse de la comédie peut imiter ces fossoyeurs de Shakspeare qui jouent avec des crânes ; rien ne s’oppose à ce qu’elle cherche sous les spectacles les plus formidables des choses humaines ce qui appartient à la raillerie. Si la haute comédie n’est pas autre chose qu’une satire dramatique, pourquoi lui interdirait-on ce qu’on permet à la satire ? A-t-on jamais trouvé mauvais que Juvénal nous fît sourire aux dépens d’un siècle de crimes, et que Gilbert crayonnât l’échafaud de Lally dans le fond du tableau où il peint les coquettes de son temps ? Certainement, dans toutes les intrigues qui se croisent, dans tous les sentimens égoïstes qui se montrent, dans toutes les illusions qui se dissipent au moment où un gouvernement en remplace un autre, il y a un sujet de drame politique heureux et fécond. La pièce de M. Scribe a donné lieu à une grande exhibition de connaissances historiques. On nous a tracé des portraits de Cromwell, de Richard Cromwell et de Charles II ; il est certains lieux où l’on a fait intervenir Bossuet. Toutes les fois qu’un auteur dra­matique produit l’histoire sur la scène, l’histoire trouve mille chevaliers qui la prétendent outragée et se déclarent ses vengeurs. Pour obéir aux exigences d’une action scénique, avez-vous omis ou supprimé quelque fait, retranché ou ajouté quelque personnage ? vous êtes un profane, un sacrilège, vous ne respectez rien. Il s’élève contre vous un concert de reproches et d’attaques. Il semble que l’honneur de l’histoire ait été commis à la garde de ceux qui écrivent au bas des journaux. De tous côtés, ce n’est qu’un cri : « Ah ! par pitié, respectez l’histoire, ne touchez pas à l’histoire ! » Oui, il faut respecter l’his­toire ; mais la respecter ce n’est pas craindre d’altérer une de ses dates, c’est la faire servir à d’utiles leçons.

M. Scribe a voulu nous représenter un honnête homme qui prétend se passer des partis, en gouvernant par les seules lois du bon sens et de la pro­bité. C’est Richard Cromwell qu’il a choisi pour jouer ce rôle. Richard est un de ces personnages auxquels l’histoire consacre peu de lignes, mais des lignes qui font long-temps rêver. Tout ce qu’on sait des premières années de son existence, c’est qu’il se jeta aux genoux de son père pour obtenir la vie de Charles Ier. Une députation vint demander à Olivier Cromwell, peu d’instans avant qu’il rendit le dernier soupir, s’il lui plaisait d’avoir son fils pour suc­cesseur. Le protecteur était alors à ces terribles momens de l’agonie où l’ame, qu’une force inconnue entraîne hors de sa terrestre demeure, ne peut plus se communiquer qu’à grand’ peine au monde qu’elle abandonne. Il répondit à la demande des députés par un signe affirmatif. Les gens qui avaient arraché du front de Charles Stuart une couronne consacrée par des siècles s’étaient tellement habitués à trembler devant ce soldat, qu’ils acceptèrent comme une loi le dernier signe de sa tête mourante. Richard fut proclamé protecteur. Plus cavalier que puritain, il prit en aversion ces généraux prêcheurs, qui cachaient leurs crimes sous le manteau de l’hypocrisie. Un jour, il leur dit en face ce qu’il pensait de l’armée des saints. Après avoir rompu avec la puis­sance militaire, il ne lui restait plus qu’une seule, ressource, la puissance du parlement. Les assemblées délibérantes sont fortes et belles au commence­ment des révolutions, tant que ce sont les idées seules qui combattent. Une fois que la lutte est descendue de l’ordre moral dans l’ordre des faits, une fois que tous les systèmes de justice et de liberté se sont brisés dans le choc imprévu des évènemens, les assemblées perdent un empire dont les hommes d’action s’emparent. Quand elles arrivent à la fin de ces révolutions dont l’au­rore les avait trouvées si grandes, décimées par les proscriptions, corrom­pues par les intrigues, dégradées par une soumission forcée à des tyrannies successives et changeantes, elles sont tombées dans un état d’abjection et de faiblesse où elles ne peuvent plus rien pour la patrie. Richard trouva l’au­torité de l’armée injuste, et l’autorité du parlement dérisoire. Dans un moment de trouble, il se laissa arracher, par la cabale de l’hôtel Wallingford, c’est-­à-dire par le conseil des généraux, une ordonnance qui achevait d’anéantir la force législative, puis le dégoût le prit au cœur, et il se démit formellement du pouvoir que la ruine de Charles Ier avait fait tomber dans sa famille. Alors finit la vie politique du fils de Cromwell, l’histoire l’abandonne en disant seulement qu’il vécut paisible dans une petite métairie, seul bien qui lui fût resté de tout ce qu’avait possédé son père.

Quand la pièce commence, Olivier Cromwell vit encore. Richard, que ses goûts tiennent éloigné de Londres, fréquente sous un nom emprunté un vieux château du comté de Berks, où sont deux femmes, lady Régine Torringham et miss Hélène Newport, dont il est aimé également, mais dont une seule l’a touché. Lady Régine, celle qui aime sans être payée de retour, conspire pour les Stuarts contre le protecteur. Elle cherche à unir, dans l’intérêt de ses desseins, un vieux gentilhomme royaliste, lord Penruddock, qui représente la noblesse dévouée sans intelligence, et un puritain, Ephraïm Kilseen, qui représente la bourgeoisie intrigante, et vénale. Tout en conspirant, elle n’oublie pas son amour, et elle espère bien obtenir du gouvernement qu’elle aura rétabli d’insignes faveurs pour M. Clarke ; c’est le nom sous lequel elle connaît Richard Cromwell. Pendant qu’elle noue des intrigues, on apprend la mort du protecteur ; voilà qui va venir en aide aux partisans de la cause royale. Richard, avec son humeur farouche et débonnaire, ne doit pas être un souverain difficile à renverser. Peu s’en faut que le fils d’Olivier ne prévienne sur-le-champ, dès qu’on lui annonce le coup qui le prive de son père, les désirs de lady Torringham. S’il est aimé de miss Hélène Newport, dont il n’a pas encore reçu les aveux, il renoncera au rang paternel pour se livrer tout entier à son bonheur. Hélène va lui déclarer ses sentimens, quand arrive le général Lambert, qui apprend à miss Newport le nom véritable de M. Clarke, et obtient de sa générosité qu’elle cache sa passion pour que Richard conserve le trône. Richard, qui se croit dédaigné, se résigne à prendre la puissance qu’on lui décerne, et, sans se faire connaître, il quitte, pour aller régner à Londres, le château où il a failli être heureux. Les complots de Régine continuent. On fait des offres à Monk, qui se trouve à la tête d’une partie de l’armée. L’ancien compagnon de Cromwell se laisse ébranler ; une entrevue avec Charles II, qui débarque en Angleterre et vient demander l’hospitalité à lady Torringham, achève de le séduire. Hélène, dont nul ne se défie, apprend les dangers qui menacent Richard, et se décide à l’aller prévenir. Introduite auprès du protecteur, elle laisse deviner son amour à l’émotion qui s’empare d’elle. Ce secret connu, Richard se soucie fort peu de tous les autres secrets que vient lui révéler la jeune fille. Pendant le petit nombre de mois qu’il a passés au pouvoir, il n’est point de blessures qu’il n’ait reçues dans ses sentimens d’honnête homme. Puisque le bonheur lui vient, il n’a plus besoin du trône. Il quitte le palais où Cromwell errait la nuit, ayant à ses côtés l’ambition et la peur, pour aller vivre sous un toit que le sommeil ait l’habitude de hanter. Voilà la donnée du drame de M. Scribe ; comment a-t-il su tirer parti de cette donnée ?

Il faut le reconnaître, ce qui fait un tort réel à toute la pièce, c’est le rôle de lady Régine. M. Scribe avait l’occasion de créer un caractère qui suffirait à lui seul pour défrayer une comédie, et une comédie de l’ordre le plus élevé, le caractère d’une femme politique. Il existe une créature bien autrement perfide, dissimulée, désespérante, habile, altière, radieuse, invulnérable, que la Célimène qui se contente des salons et des boudoirs : c’est la Célimène qui se glisse au cabinet de l’homme d’état. Figurez-vous, sous un front blanc et lisse, un esprit aussi froid et aussi agile, aussi pénétrant et aussi caché que celui qui vivait sous le front ridé de M. de Talleyrand. Qui n’a point contemplé avec effroi les mystérieux abîmes d’égoïsme que renferme une ame de coquette ? Chez la Célimène politique, la frivole et inexplicable cruauté des femmes qui ne donnent jamais leur amour se complique de l’insensibilité systématique des hommes qui ne donnent jamais leur dévouement. Elle a des lèvres où joue le sourire, des yeux où la rêverie a l’air parfois de se glisser, et il n’y a sous son front qu’un casier rempli de notes et de chiffres ; elle n’a même point pour ses charmes le culte que se vouent certaines beautés : elle aime ses attraits comme des instrumens, voilà tout. Même devant son miroir, elle n’a jamais eu de secrets élans de tendresse. Le personnage de M. Scribe ne ressemble en rien à cette créature. Lady Torringham n’est ni une femme politique, ni une femme vraiment amoureuse ; au théâtre, où les caractères mixtes n’ont jamais réussi, elle ne pouvait point produire d’effet. On s’irrite de la maladresse avec laquelle lady Régine nuit elle-même à son amour. On voudrait qu’elle choisît entre les deux passions dont elle essaie de servir les intérêts à la fois, qu’elle fût franchement rouée ou franchement tendre, qu’elle suivît les conseils de son esprit et ne songeât qu’à l’ambition, ou qu’avec l’instinct du cœur elle comprît la situation de celui qu’elle aime, et vînt, en se débarrassant de toutes les toiles d’araignée de ses intrigues, se jeter dans ses bras. Le rôle du roi et celui de lord Penruddock auraient pu aussi être tracés avec plus de bonheur. Si frivole qu’ait été Charles II, nous aurions aimé à lui voir quelques-uns de ces mouvemens de dignité que le sang royal inspire aux souverains les plus dégénérés à certaines époques de la vie ; et, quant au vieux lord Penruddock, nous aurions voulu que les exagérations de sa fidélité fussent traitées par le poète comique avec cette ironie qui touche aux objets sans les froisser. Il y a un sourire qui vient sur la bouche en même temps que les yeux s’attendrissent, c’est celui-là que devaient exciter les erreurs d’un sentiment qui, en lui-même, est touchant et généreux. Des illusions et de la candeur sous un chef chenu ont quelque chose qui émeut et intéresse ; on se sent peiné de voir mêlés aux plus nobles affections de l’ame des ridicules vulgaires et des passions mesquines. Le personnage d’Éphraïm Kilseen vaut mieux que tous les personnages précédens. Kilseen est le type de ces intrigans de bas étage qui mettent au service du plus offrant la puissance qu’ils ont acquise par leur popularité de taverne. Membre de la chambre basse, il trafique de sa conscience et de vingt-deux autres sur lesquelles il est habitué à régner. Dans les péripéties du grand drame politique qui se joue en France depuis que le gouvernement constitutionnel est fondé, on a vu plus d’une fois une question importante décidée par les reviremens subits et inexpliqués de ces escadrons volans qui se forment au sein des assemblées parlementaires. Ceux qui crient à l’absurdité de la comédie politique peuvent se moquer de l’allusion, ceux qui croient les mœurs de nos gouvernans fort propres à être traduites sur le théâtre déclarent l’allusion de bonne guerre et désirent qu’elle soit profitable.

Les deux caractères les plus originaux de la pièce de M. Scribe, ce sont le caractère de Monk et celui de Lambert. Monk est l’homme d’état par excellence, l’homme qui soumet aux conseils de sa politique les intérêts les plus chers qu’il y ait en ce monde, les intérêts même de l’honneur. Monck signe la proclamation où il reconnaît Richard pour protecteur, en accordant une entrevue à Charles II. Il joue avec les sentimens les plus sacrés de la cause populaire, et ne puise ni dévouement ni enthousiasme dans les regards du roi. Lambert est un de ces soldats dont le langage, empreint d’une grossière franchise, cache une pensée égoïste et intéressée. Le cœur qui bat sous sa cuirasse n’a des nobles cœurs qui s’offrent d’ordinaire à la pointe des épées que le courage, il n’en a pas la loyauté et l’abnégation. Il y a entre Lambert et Richard une scène qui a produit un grand effet. Déçu dans toutes ses espérances, trompé dans toutes ses affections, le malheureux fils de Cromwell se retourne vers le vieux soldat qui a combattu autrefois avec son père, comme vers le seul ami sur lequel il puisse encore compter. Tout à coup il pousse un grand cri de désespoir ; dans un moment de brutale expansion, Lambert vient de lui avouer que, s’il le sert, c’est parce qu’il a besoin de lui pour opposer sa puissance à la puissance vengeresse du prétendant. Enfin, que dirons-nous de Richard ? Nous le répétons, Richard est un honnête homme, et c’est son honnêteté qui purifie l’œuvre dont il est le héros. Ou s’est beaucoup moqué de son humeur champêtre et de sa morale d’églogue. Nous ne pouvons point voir ce qu’il y a de ridicule et surtout de forcé dans l’amour qu’un homme élevé à la campagne conserve pour la vie des champs, au milieu des tracas de la vie politique. Nous trouvons aussi fort naturel que le fils d’un meurtrier désire quitter, même pour un lit de paysan, le lit où son père n’a point dormi. Dans l’histoire, la retraite du fils de Cromwell, au fond d’une métairie fait pénétrer comme une bouffée d’air pur au milieu de l’atmosphère chargée de sanglantes vapeurs dont on est environné ; c’est un de ces évènemens expiatoires qui rafraîchissent l’esprit en l’arrêtant sur des méditations salutaires. Je ne comprends point pourquoi ce fait perdrait dans le drame son enseignement.

Les acteurs n’ont point fait défaut à M. Scribe, tous ont rempli leurs rôles avec intelligence et talent. Mlle Plessis ressemblait à un de ces jolis portraits du siècle de Louis XIV qui sont à Versailles dans les petites galeries des combles ; vous auriez dit Mlle de Fontanges ou Mme de Montespan. L’imagination est si gaiement occupée de tous les rians détails de sa parure et de tous les charmans artifices de sa coquetterie, qu’on se sent porté à un excès d’indulgence pour la prose qu’elle débite. Il faut que ceux qui écrivent des rôles pour elle tâchent d’oublier les dispositions débonnaires où elle met le public. Quant à Beauvallet, il a tenu tout ce qu’on pouvait attendre de lui dans le rôle important qui lui était confié. Ce qui pouvait manquer de mélancolie et de profondeur au Richard Cromwell de M. Scribe, il le lui a donné par l’ex­pression de ses regards et l’accent de sa voix ; ce qu’il y avait dans ce carac­tère de confiance dédaigneuse et d’honnêteté irascible, il l’a parfaitement rendu et compris. Une des scènes de la pièce se passe entre Ephraïm Kilseen et le fils de Cromwell. L’homme aux vingt-deux voix vient offrir au protec­teur ses consciences à vendre. A ces offres honteuses, les yeux de Richard s’allument, le rouge de l’indignation monte à son visage ; il repousse loin de lui le puritain vénal, et déclare qu’il ne déshonorera son règne par aucun trafic. Beauvallet a rendu avec une mâle énergie ces sentimens droits et sim­ples dont le spectateur se sent tout content et tout ému.

Donc la pièce de M. Scribe est bien jouée et repose eu définitive sur des idées et des faits dont on ne peut nier la valeur. Maintenant il y a un parti que prend certaine critique, c’est d’exclure entièrement M. Scribe et ses œu­vres de ce qu’on appelle aujourd’hui le royaume de l’art. L’art est un mot dont on fait grand abus de nos jours, et c’est chose fâcheuse, car ce mot pour­rait désigner une croyance réelle de ce temps-ci. Si on ne le plaçait qu’à propos, pour caractériser toute sérieuse entreprise de la pensée, il mériterait d’être respecté, et il le serait. Mais, dans la bouche de quelques écrivains, l’art est une expression qui devient grotesque à force d’être prodiguée hors de saison. Il existe une classe de gens, maniant le pinceau et la plume, qui traitent le public de Turc à Maure, et, entre autres choses, cassent tous ses jugemens en invoquant ce nom, qu’ils semblent avoir pris à tâche de faire tomber en discrédit. Nous croyons à la foi sincère d’un grand nombre d’ames à notre époque dans une religion qu’on pourrait appeler en effet la religion de l’art, noble culte dont la gloire est de ne combattre aucune croyance chez ceux que n’a pas envahis le scepticisme, et de rendre un principe d’action à ceux dont le doute paralyse l’énergie. Plus nous fondons d’espérances sur cette religion, plus nous devons protester contre la conduite malavisée de ces sectaires qui la compromettent par des pruderies hypocrites. Si c’est un de­voir de se séparer hautement des écrivains qui cherchent la vogue pour la vogue, sans se soucier des moyens qui les poussent à leur but, c’est une in­justice et une maladresse de ne pas savoir faire quelques concessions à ceux qui essaient de tourner vers d’utiles idées l’attention d’un public qu’ils se sont conquis. M. Scribe est de ces derniers ; qu’on lui reproche la négligence de son style, la précipitation de ses travaux, l’éparpillement de son talent, enfin tout ce qui a fait la ruine de la littérature actuelle, je le conçois ; ce que je demande au nom de l’équité et du bon sens, c’est qu’on reconnaisse les qua­lités qui sont en lui, car de tout temps il y a eu en lui des qualités incontestables : il voit clair et rend nettement. Une époque nouvelle est venue pour M. Scribe ; après avoir sacrifié pendant de trop longues années aux désirs de célébrité et de fortune, il peut, maintenant qu’il doit être rassasié de vogue et d’argent, consacrer à des œuvres soigneusement mûries les loisirs d’une existence calmée. Les peintures de la vie politique conviennent à l’âge de l’expérience. Si M. Scribe entre franchement dans une voie où il a déjà fait quelques pas et où tout lui fait un devoir de persévérer, il ne restera plus aucun prétexte au dédain systématique qu’on voudrait jeter sur ses efforts. Je conçois le dédain qui porte sur une œuvre, je ne comprends pas celui qui s’attache indistinctement à toutes les tentatives d’un esprit.

Un homme qui a reçu comme M. Scribe des dons qu’il est impossible de nier, et qui semble prendre plaisir à les perdre dans la plus aventureuse des existences littéraires, vient de donner ces jours-ci une comédie appelée Ha­lifax, sur un des théâtres du boulevart. Peut-être M. Alexandre Dumas ne se souvient-il plus qu’on représente en ce moment une pièce de lui aux Variétés. Je ne sais point de théâtre à Paris, même parmi ceux qui sont perdus dans les quartiers populeux des écoles, où M. Alexandre Dumas craignît d’être joué. Peu lui importent les lieux où s’égarent les enfans de sa pensée. Il n’est pas de feuilles infimes, de journaux obscurs, où l’on ne trouve le nom dont Henri III avait fait un nom littéraire. Non-seulement M. Dumas écrit par­tout, mais, ce qui est chose plus mauvaise encore, il écrit tout ; ce qu’il a dit, ce qu’il a pensé, ce qu’il a mangé, et cela jour par jour, il ne nous cache rien. Il se raconte lui-même, comme M. de Dangeau a raconté Louis XIV. Rapprochées les unes des autres par cette indiscrète et continuelle publicité, ses pensées présentent de fâcheux contrastes. On n’a pas le droit de deman­der compte de son sourire à l’homme qui ne vous confie pas sa douleur ; on a le droit de s’étonner en voyant leste, pimpant, la plaisanterie sur les lèvres, celui qui la veille est venu mettre sous vos yeux les plus sanglantes plaies de son ame. Il y a un mois que M. Dumas faisait retentir de ses gémissemens les carrefours de la presse, et voici déjà plus d’une semaine que son nom est affiché à la porte des Variétés. J’insiste à regret sur ces idées, et cependant n’est-il pas utile de protester contre les blessantes et inopportunes révélations auxquelles nombre de ceux qui écrivent se laissent entraîner de ce temps-ci par leur intempérance de langage ? Hier on nous initiait aux secrets de la joie nuptiale, aujourd’hui on nous initie aux secrets d’une douleur d’ami ; hier on tirait les rideaux de l’alcôve, aujourd’hui l’on soulève un drap mor­tuaire. Où s’arrêtera cette profane, cette impudique exhibition de choses saintes et cachées ? Jetez pêle-mêle sur le papier, puisque vous ne voulez point vous donner la peine de les trier, tous les mots de notre langue ; mais choi­sissez les sentimens, sachez produire au jour ceux qui sont du domaine pu­blic et laissez dans le cœur ceux que la nature y a placés pour ne pas en sortir.

Si je m’étends sur M. Dumas, à propos d’Halifax, c’est que tout le mérite d’Halifax est d’être l’œuvre de M. Alexandre Dumas. Il y a quelques œuvres d’imagination qui ressemblent à certains fils de grands seigneurs : elles n’ont pour elles que leur origine ; c’est leur naissance qui les empêche de passer inaperçues. Halifax est de ce nombre ; si cette comédie eût été pré­sentée par quelque obscur jeune homme demandant à faire ses premières armes, je doute fort qu’elle eût été jouée ; en tout cas, elle n’eût excité qu’un fort médiocre intérêt. Ce n’est point que tous les élémens de gaieté manquent à cette pièce, c’est qu’elle est avortée. Je m’imagine qu’en chevauchant sur les grandes routes, M. Dumas aura songé à quelques-unes des charmantes bluettes de Molière, et, tout en se laissant aller aux capricieuses impressions de cet aimable souvenir, en pensant à ces petits drames tendres et moqueurs où l’on respire le même parfum que dans les contes de La Fontaine, il se sera joué à lui-même, dans son cerveau, quelque pièce où Scapin glissait un poulet à une jolie fille derrière les épaules d’un barbon. Si M. Dumas était un de ces sages et heureux poètes qui accueillent comme une aubaine, qu’ils ne sont pas obligés de faire partager aux autres, les douces rêveries que le ciel leur envoie ; qui se contentent de jouir, sans prendre note de leurs jouis­sances, des frais visages, des voix d’oiseaux et des pensées riantes dont tout voyage est égayé, il aurait oublié ces songeries avec mille autres à la pre­mière poste où il se serait arrêté. Mais M. Damas n’oublie rien : ce qu’il a rêvé, il l’a écrit ; et comme il n’est pas homme à écrire seulement pour son cœur, au lieu de l’expression ingénue d’une fantaisie, ce qui du moins aurait un certain charme, nous avons une fantaisie arrangée pour une fin productive. Halifax est écrit pour un théâtre de vaudevilles. Il y a deux élémens dans Halifax, un élément poétique et un élément industriel ; mal­heureusement c’est ce dernier qui domine. Un prologue vif et rapide où s’é­changent de gais propos et de hardis coups d’épée nous fait croire à une pièce aux allures nouvelles, et trois actes d’une prose banale trompent toutes nos espérances. Adieu l’esprit de Sganarelle et du Songe d’une nuit d’été ! nous retombons dans le répertoire d’Odry. M. Dumas ne se lassera-t-il point de compromettre, par un insatiable désir de lucre, les plus précieux trésors de son ame ? Qu’il voie où l’entraîne cette funeste habitude de faire tout servir à un seul but. Certes, nul ne songe à douter ni de son cœur, ni de son ima­gination. Eh bien ! dans Halifax, il déflore une rêverie, comme dans un écrit qu’il faut tâcher d’oublier, il profane une douleur.

Le dernier évènement dont le monde littéraire se soit ému, c’est la récep­tion de M. le baron Pasquier à l’Académie française. Le discours du récipien­daire et celui du directeur ont délivré la critique d’un grand embarras en posant franchement la question que le choix de l’Académie avait décidée. D’aucun côté, il n’y a eu hypocrisie. On a donné à cette solennité le caractère grave et instructif qui convient à toutes les solennités de l’époque actuelle, en recevant non point, pour parler le langage du XVIIIe siècle, un amant discret des Muses, mais un homme qu’un nom depuis long-temps illustré et de hautes fonctions acquises par des services bien connus plaçaient dans une des classes candidats où se recrute l’Académie. Il faut qu’on se le persuade bien, l’Aca­démie n’est pas une institution démocratique ; cela est si vrai, qu’elle dis­parut dans les jours où fut renversée la société ancienne. L’homme à qui nous devons le dénouement triomphant de la crise révolutionnaire la rétablit, comme il rétablissait tout ce qui, dans l’ordre antique, était compatible avec les justes conquêtes des nouvelles idées.

Dans un discours récent, M. le comte Molé prononçait un éloge qui certainement n’eût été mieux placé dans aucune autre bouche que la sienne, l’éloge de la politesse française. Les sentimens de toute nature, quand ils se montrent à propos et sont exprimés dans le langage qui leur est propre, ont le don de communiquer l’émotion. Et puis, c’est une tradition si nationale que celle de notre politesse, qu’un véritable tressaillement courait dans l’auditoire aux paroles de M. Molé. Si l’Académie veut, comme elle le doit, garder le dépôt de cette politesse, qui est une de nos gloires les plus anciennes et les plus chères, ne faut-il point qu’elle reçoive dans son sein ceux qui en sont les représentans naturels par le rang qu’ils occupent et ont de tout temps occupé ? M. Mignet l’a dit avec autant de finesse que d’élégance, il est bon que l’esprit avisé des hommes d’état tempère les aventureuses hardiesses des poètes ; n’est-il pas également utile que les mœurs des gens du monde polissent ce qu’il y a parfois d’un peu acerbe dans les mœurs littéraires ? Le seul regret que nous puissions exprimer, c’est qu’il y ait eu sur les rangs en même temps que M. Pasquier un écrivain dont le talent et le caractère ont droit à toutes les sympathies ; mais ce regret ne doit point nous rendre injustes pour un choix dirigé par des motifs différens de ceux qui appellent au fauteuil académique l’auteur de Cinq-Mars et de Stello.

Il y a deux races d’hommes dont s’est également servi l’empereur pour accomplir l’œuvre de reconstruction sociale qui s’est continuée après lui. L’une est la race des soldats ; c’est celle qui a pris la plus grande partie de la gloire et la popularité tout entière. On est indulgent pour les faiblesses qu’ont éprouvées devant certaines séductions de la vie ceux que la mort a toujours trouvés si braves sur les champs de batailles. L’autre est la race des politiques, c’est celle qui a supporté la plus pénible portion des travaux, et envers laquelle l’opinion s’est montrée le plus sévère. Le peuple, qui ignore les fatigues de l’esprit, ne sait pas en tenir compte à ceux qui les supportent ; il ne pardonne rien à ceux qui ont reçu des blessures d’où il ne voit point couler de sang. Faut-il se plaindre que les gens d’élite réparent cette injustice de la foule ?

Il est à regretter que M. Pasquier n’ait pas abordé dans son discours l’ordre d’idées auquel sa présence à l’Académie préparait tous ses auditeurs. On s’attendait à des considérations politiques ou à des révélations curieuses sur des époques et des hommes que le conseiller au parlement de Louis XVI, le préfet de police de l’empire, le ministre de la restauration, était certes à même d’apprécier. Il est dans les traditions de l’Académie un usage dont quelques esprits ingénieux ont déjà secoué la tyrannie aussi gênante que l’était autrefois celle du panégyrique forcé de Richelieu. C’est l’usage qui condamne le récipiendaire à tracer une biographie minutieuse de celui dont il vient remplir la place. M. Pasquier a pris trop an sérieux cette ancienne coutume. Historien zélé de M. Frayssinous, il a suivi l’évêque d’Hermopolis dans des régions où son auditoire n’était point disposé à pénétrer. Nous n’avons plus de ces curiosités théologiques dont se préoccupaient les esprits les plus mondains à l’époque où Mme de Sévigné savourait la lecture des Provinciales. La question de la fatalité et du libre arbitre, sur laquelle M. le chancelier s’est étendu, laisse assez calmes les intelligences. On épiait avec impatience dans la bouche de M. Pasquier chaque mot qui pouvait ra­mener sa pensée aux intérêts de cette terre, et l’on se résignait avec quelque peine en le voyant toujours revenir aux intérêts qui ne sont pas après tout ceux auxquels sa carrière fut consacrée.

M. Mignet a ramené l’éloquence académique dans des lieux plus familiers aux intelligences des auditeurs. Produisant au grand jour des titres que M. Pasquier avait trop laissés dans l’ombre, il a justifié le choix de l’Acadé­mie en lui racontant l’existence qu’elle couronnait. Son discours, constam­ment écouté avec faveur, a été fécond en aperçus politiques et en aperçus littéraires. On sait quelle vive et forte intelligence se montre toujours dans les jugemens littéraires de M. Mignet ; quant à ses vues politiques, elles ont été franchement celles dont son passé lui faisait une condition. C’est sans aucun sacrifice d’opinions que M. Mignet a caractérisé tour à tour chacune des époques traversées par la vie qu’il esquissait. Ceux qui ne sont pas en complète communion de pensées avec l’historien de la révolution française ont trouvé du moins un plaisir constant d’oreille et d’esprit dans le tour élé­gant de ses phrases et le choix harmonieux de ses mots.

Ne terminons point l’histoire de cette séance sans insister sur un des faits qu’on y a proclamés avec le plus d’applaudissemens. A la fin de son discours, M. Pasquier, se déterminant enfin à laisser de côté la théologie, a donné tout le secret de sa conduite politique dans un éloge de la modération, et il a prouvé, par un coup d’œil jeté avec une remarquable sûreté philosophique sur les temps actuels, que toute la puissance et la grandeur de la France à notre époque étaient dans cette vertu. Ces paroles pacifiques dans la bouche d’un homme qui est au premier rang dans les conseils de l’état ont fait une vive impression. Oui, ce sera une des gloires immortelles de la France, qui depuis tant de siècles est toujours entrée la première dans toutes les voies civilisatrices, d’avoir la première encore rayé la rigueur des moyens par les­quels elle prétend être gouvernée, et il faut se féliciter que les représentans de l’intelligence du pays témoignent leur gratitude à ceux qui, par leur con­duite et leurs actions, ont contribué à faire pénétrer de plus en plus dans notre esprit ces principes souverains de douceur.


G. DE MOLÈNES.

REVUE MUSICALE.




Entre tous les opéras de Rossini, il n’en est peut-être pas de plus intéressant que Tancredi, dont le Théâtre-Italien vient d’essayer la reprise ces jours derniers. Depuis, l’illustre maître a mieux fait, qui en doute ? Semiramide, Mosè, Guillaume Tell, sont des chefs-d’œuvre d’une portée bien autrement haute et sublime ; mais il y a, dans cette partition d’un musicien de dix-sept ans, dans cette tragédie lyrique avec ses récitatifs au piano, des qualités naïves, ingénues qui vous ravissent au milieu de tant d’inexpérience et vous attirent d’autant plus qu’on sait que chez Rossini elles ne survivront pas au premier âge. Quels que soient les fruits généreux et puissans que cette organisation splendide ait donnés dans sa maturité, nous n’hésitons pas à le dire : l’homme de génie nous apparaît dans Tancredi aussi bien, plus peut-être que dans Semiramide ou Guillaume Tell. Les combinaisons viendront plus tard ; la force dramatique et le style soutenu auront leur tour. En attendant, ce qu’il faut admirer au-dessus de toute chose, c’est la richesse des idées, cette veine mélodieuse qui déborde avec le sentiment. Défions-nous du grand art, il arrive plus d’une fois qu’on s’y trompe ; telles facultés qui s’acquièrent peuvent faire qu’un homme du second ordre usurpe dans la plénitude de son activité un rang qui ne lui appartenait pas. Pour bien juger des vocations, ne perdons jamais de vue le point de départ. Le talent sait finir, il n’y a que le génie qui prélude. On serait mal venu de vouloir demander à Tancredi les conditions d’un grand opéra de nos jours. La pompe musicale et dramatique, par exemple, y manque tout-à-fait ; comparé à l’instrumentation de Semiramide ou de Guillaume Tell, cet orchestre vous semblera bien vide et bien décoloré, et ces chœurs de chevaliers syracusains, chantant felicilà sur un rhythme de contredanse, auront parfois un air de bonhomie qui vous fera sourire. C’est l’œuvre d’un enfant, si l’on veut, mais d’un enfant de génie, dont l’ame s’ouvre pour la première fois à toutes les mélodies de la passion naïvement pressentie, et qui chante comme on sourit, comme on aime, comme on pleure. Essayez donc de vous rendre compte de ces divines larmes qu’on verse à quinze ans ; quoi d’étonnant alors que, parmi tant de mélodies, trésors d’une première ivresse du cœur, il y en ait dont l’ingénuité nous paraisse aujourd’hui puérile ? Je dirai plus, l’unité de la partition est dans cette négligence même qu’on lui reproche, dans cette désinvolture juvénile si aimable et si pleine de grace en son laisser-aller un peu lâche, et voilà pourquoi j’en veux tant à ces cavatines étrangères que les tenori et soprani ont la déplorable habitude d’importer dans cette œuvre d’un caractère si marqué, sottes illustrations dont il semble qu’on se plaise de tout temps à déparer le texte original.

Et puis, que de souvenirs se rattachent à cette musique ! souvenirs de la Pasta, de la Pisaroni, de la Sontag, de la Malibran, souvenirs de la Pasta surtout, la seule peut-être qui ait imprimé jamais au rôle de Tancredi son véritable caractère de grandeur héroïque et chevaleresque. La Malibran, avec tout son génie, y manquait d’ampleur ; la fougue indomptable de sa nature, la chaleur de son sang, qui partout ailleurs l’entraînaient à des effets irrésistibles, nuisaient ici, par moment, à la gravité de sa pantomime. L’art du comédien n’est pas si indépendant qu’on se l’imagine. Il y a des gens qui croient avoir tout dit lorsqu’ils se sont écriés à l’inspiration, au génie, au feu sacré. Certes, personne plus que nous n’admire ces dons du ciel, mais il n’en est pas moins vrai que l’inspiration, livrée à elle-même, ne sait aboutir qu’au désordre et à l’extravagance ; et c’était justement cette force modératrice, si je puis m’exprimer ainsi, ce souvenir antique de la dignité humaine au milieu du tumulte des passions, ce soin de la pose et du geste, en un mot, ce culte intelligent de la plasticité, qui faisaient de la Pasta, dans Tancredi, Semiramide, Otello, la tragédienne sans rivale, la cantatrice classique par excellence. Dans ce travestissement auquel l’emploi de contralto, la plupart du temps, oblige les femmes, la Pasta comprenait à merveille certaines nuances qu’on ne saurait dépasser sans encourir le ridicule. Il ne s’agit point, en effet, de se donner des airs masculins, de raccorder son geste et de faire sonner ses éperons. Qu’importe l’illusion du costume, si vous rendez la passion et l’accent dramatique du rôle ? En si périlleuse entreprise, il n’y a que par l’idéal qu’on se puisse sauver. Était-ce une femme, la Pasta chantant Di tanti palpiti, était-ce un homme ? Qui pensa jamais à s’en informer ? C’était Tancredi.

Dans ce rôle consacré par la tradition, Mme Pauline Viardot n’apporte aucun des souvenirs des illustres modèles qui l’ont précédée. C’est là, selon nous, un tort grave. Aux Italiens, comme au Théâtre-Francais, il est certaines créations devenues classiques, dont on ne saurait s’approcher avec trop de réserve et de scrupuleuse application. Que dirait-on d’une comédienne qui prétendrait improviser Célimène ? Il en est de même pour Tancredi, avec cette différence pourtant qu’ici l’art et l’étude ne suffisent plus. Or, puisque ces conditions naturelles, auxquelles rien ne supplée, manquaient à Mme Pauline Viardot, n’eût-il pas mieux valu s’abstenir ? Quelle nécessité d’aborder un rôle qu’on n’exécute qu’à force d’artifices et d’escamotages, et dont on ne vient à bout que par les arrangemens, les transpositions et les omissions ? Au temps de la Pisaroni et de la Pasta, il y avait au second acte de Tancredi une phrase admirable et que la salle entière attendait : Ah ! che scordar non so ; dans le rôle tel que le chante aujourd’hui la sœur de la Malibran, cette phrase a disparu. Il est vrai de dire que, si Mme Pauline Viardot supprime, en revanche les autres ajoutent : pour une phrase qu’on perd, combien n’en gagne-t-on pas ! L’air de M. Corelli, la cavatine de la Persiani, et çà et là des motifs intercalés, que sais-je ? toute une partition nouvelle dans l’ancien chef-d’œuvre de Rossini. Comme toutes les voix qu’une ambition excessive a perdues et qui se brisent avant l’âge pour n’avoir point su se modérer, la voix de Mme Pauline Viardot manque aujourd’hui tout-à-fait de médium. Quelques belles notes lui restent encore dans le bas, et les sons élevés sortent avec un certain éclat ; mais, quant aux registres intermédiaires, ils n’existent plus, et c’est justement dans cette région que les plus grands effets du rôle de Tancredi se développent. Pour peut qu’on se soit attaché à suivre le Théâtre-Italien dans ses différentes phases de splendeurs, on n’aura sans doute pas oublié l’entrée de la Pasta au premier acte, sa manière si large, et si simple de dire le récitatif, et cet accent tour à tour langoureux, tendre, passionné, qu’elle donnait à la cavatine ; il y avait surtout un moment où, la plénitude mâle de sa voix répondant à la grande expression de son ame, elle trouvait sur ces paroles : Ne’ tuoi bei rai mi pascero, un des plus beaux effets auxquels l’accent tragique puisse atteindre. Avec Mme Pauline Viardot, ce trait passe complètement inaperçu, et nous n’y voyons rien qui doive étonner, la modulation tombant sur le sol et le la bemol, notes du médium, qui, si tant est qu’elles aient jamais vibré, ont disparu désormais sans laisser aucune trace. Voilà pour l’adagio. Quant à la strette de l’air, à cette phrase si pleine de délire et d’entraînement, presque haletante

Deliri, sospiri,
Accenti, contenti,

qu’il faudrait emporter d’inspiration, l’effet en est bien médiocre si on le compare à l’enthousiasme que savait provoquer au même endroit la fougue poétique de la Malibran. Ici comme dans le Mori indegna di rossor du finale, comme dans l’andante du duo avec Argirio, le souffle manque, et vous cherchez en vain cette ampleur généreuse, cette étoffe de voix, pour parler à la manière des Italiens, qui permet aux cantatrices de la trempe des Pisaroni, des Pasta et des Malibran, de ne pas toujours compter avec elles-mêmes, et de demander en toute sécurité à leur riche et vaillante nature de ces efforts audacieux où les faibles succombent. Si nous avions le moins du monde envie de nous montrer sévères, nous reprocherions encore à la fille de Garcia les mille traits de soprano dont elle surcharge comme à plaisir la partie du contralto, étouffant ainsi sous des broderies, qui ne sont autre chose que de purs contre-sens musicaux, tout le côté sérieux et pathétique du rôle de Tancredi ; mais nous ne voulons point user de notre droit, et, d’ailleurs, nous craindrions de fournir à M. Viardot une occasion nouvelle de nous gourmander. On sait quelle protestation, au moins étrange, s’est élevée contre le jugement que nous avons porté sur Mme Pauline Garcia dans notre dernière Revue. Nos critiques, incommodes peut-être à l’oreille d’un mari, mais justes et ne dépassant jamais les bornes de la plus stricte modération, ont vivement ému M. Viardot, qui, dans une épître adressée au rédacteur du Siècle, a cru devoir en appeler au tribunal de la publicité. Peut-être pensera-t-on que M. Viardot était trop intéressé dans cette affaire pour pouvoir distinguer le plus ou moins de vérité de nos appréciations. Dans un procès où la voix de Mme Dorus-Gras serait mise en cause, M. Gras aurait mauvaise grace à prétendre donner son avis. Aussi, parfaitement rassurés sur les convenances de nos critiques qui, à défaut d’autre mérite, ont du moins celui d’avoir été écrites sous l’impression de tous les gens du monde qui fréquentent les Bouffes cet hiver, nous aurions volontiers laissé passer un peu de mauvaise humeur, qui s’explique de reste en pareilles circonstances, et, si nous revenons sur cette lettre de M. Viardot, accueillie avec un zèle tout édifiant par certains journaux quotidiens, c’est simplement pour relever un argument des plus singuliers qu’elle renferme. M. Viardot nous reproche amèrement de critiquer sa femme, que la Revue, dit-il, portait aux nues il y a trois ans. Et d’abord, que M. Viardot se remette en mémoire le nom dont fut signé l’article auquel il lui convient de faire allusion et les circonstances où il parut. La sœur de la Malibran, une virtuose de dix-sept ans, douée, publiait-on, de tous les instincts poétiques de sa race, Pauline Garcia, aborde le théâtre pour la première fois, et Mme Sand, amie passionnée de la jeune cantatrice, improvise à sa gloire future quelques pages pleines d’enthousiasme et de fantaisie. En bonne conscience, peut-on voir dans un pareil procédé autre chose que cet intérêt bien légitime qui s’attache au début de l’héritière d’un grand nom ? Le sang des Garcia ne demandait pas moins, et quand ce sentiment tout personnel, émis par Mme Sand, eût été à cette époque l’opinion de la Revue elle-même, oserait-on le lui reprocher aujourd’hui ? Et d’ailleurs, en trois ans une voix se transforme, elle gagne ou perd, grandit ou diminue, s’étend ou se décomplète. S’il est ici-bas une chose fragile, une chose fantasque, c’est la voix ; faut-il que nous l’apprenions à M. Viardot ? Au moindre vent qui passe, elle s’enroue, en deux jours la voilà défaite. Qui peut répondre que ce timbre sonore va résister six mois à l’épreuve du travail, surtout quand vous vous appliquez à l’exercer en dépit de toutes ses conditions naturelles. Si Shakspeare eût été le moins du monde maître de chapelle, il n’eût pas dit : capricieuse comme l’onde, mais comme la voix. — Fonder ses prévisions sur le gosier humain, autant vaudrait bâtir sur le sable ou dans les vapeurs de l’air ! Voyez M. Duprez ; comparez cet organe laborieux et pénible d’aujourd’hui avec l’émission robuste d’autrefois. De ce que vous aurez dit il y a trois ans que c’était là une voix magnifique et puissante, s’ensuivra-t-il qu’on vous conteste aujourd’hui le droit de remarquer le délabrement survenu ? Puisque Mme Pauline Viardot trouvait nos critiques injustes, elle avait un argument bien simple pour y répondre ; il s’agissait uniquement de prouver au public qu’elle était une Pasta. L’occasion s’offrait d’elle-même dans Tancredi. En a-t-elle su profiter ? Nous nous en remettons volontiers sur ce point à l’opinion générale. Les en­couragemens ne peuvent cependant pas durer toujours ; il vient un moment où le public et la critique prétendent voir se confirmer les promesses qu’ils saluaient aux premiers jours, et si les espérances, au lieu de tenir ce qu’elles annonçaient, disparaissent ; si la fleur, au lieu de s’épanouir, s’étiole, que dire ?

Le rôle d’Aménaïde n’ajoutera rien à la réputation de Mme Persiani : sa voix s’y montre agile et pure comme toujours ; mais peut-être souhaiterait-on plus de brillant, de jeunesse et d’éclat, peut-être aussi les souvenirs de la Sontag ont-ils rendu cette musique inabordable à toute cantatrice ? Est-ce pour éviter d’entrer en lutte ouverte avec ces souvenirs que Mme Persiani remplace l’air célèbre d’Aménaïde au second acte par une cavatine étran­gère à l’ouvrage, substitution des plus malencontreuses et que personne à coup sûr n’approuvera ? Cette singulière manie de bouleverser ainsi à tout propos l’ordre et l’économie des partitions des maîtres semblait pourtant, depuis quelques années, vouloir abandonner les chanteurs italiens ; d’où vient qu’elle s’est ravivée au sujet de Tancredi. La scène d’Aménaïde appartient à l’ouvrage, Rossini l’y a mise ; de quel droit, s’il vous plaît, l’en ôtez-vous ? Qui nous dit qu’un beau jour la fantaisie ne prendra point à l’une de ces dames de remplacer la romance du Saule, au troisième acte d’Otello, par quelque mélodieuse boutade de MM. Ricci ou Tacchinardi ? Somme toute, on fera bien de laisser là Tancredi. Trop de souvenirs se rattachent à cette partition, des jours trop glorieux se sont levés sur elle, pour qu’on puisse espérer la voir jamais se produire avec un digne éclat. Sans rappeler ici la grande époque de la Pasta, qui ne se souvient de ces temps héroïques du Théâtre-Italien où la Malibran chantait Tancredi et la Sontag Aménaïde ? qui n’a présentes à l’esprit ces luttes fabuleuses, ces combats à outrance que se livraient les deux nobles rivales aux applaudissemens de toute une salle en délire ? Il est surtout une circonstance que les vrais dilettantes n’oublieront jamais. Je veux parler de cette représentation de Tancredi qui fut donnée à l’Opéra au bénéfice des pauvres. Le vieux roi Charles X assistait avec sa famille à la solennité ; la salle, éblouissante de lumière, de diamans et de fleurs, avait un air de fête qu’on ne lui a peut-être pas revu depuis ; non, jamais la musique italienne, jamais l’art divin de la mélodie et du chant n’eut de plus splendide ovation. Quel feu sacré, quelle passion la Malibran déploya ce soir-là ! Et la Sontag, quelle voix ! les perles de son gosier vibrent encore à nos oreilles ; et ce trait merveilleux, dans l’air que Mme Persiani passe aujourd’hui, ce trait qui se terminait par une si magnifique tenue sur l’ut, comment fera-t-on pour l’oublier ? Les larmes étaient dans tous les yeux, les applaudissemens ne se contenaient pas, et de temps en temps, après chaque duo, les fleurs tombaient en pluie aux pieds des belles héroïnes, qui s’arrêtaient alors dans leur inspiration pour saluer l’assemblée et sourire à leur triomphe. Ce fut le chant du cygne. Peu de jours après, on se sépara : la Sontag devint comtesse à la diète de Francfort ; et tandis que sa blonde rivale se posait dans la vie avec un certain calme aristocratique, la Malihran, elle, toujours inquiète, toujours possédée par cette fièvre du génie dont elle était la proie, commença une course errante et vagabonde qui devait ne s’arrêter qu’à la mort. Le vieux roi, qui présidait cette fête en souriant, s’en alla, lui aussi, mourir loin de la France, et de tant de gloire et d’enthousiasme, de tant d’inspiration, de poésie et d’art, il ne reste plus aujourd’hui que des souvenirs, souvenirs doux et tristes pour le public des Italiens, nais redoutables surtout pour les virtuoses, et qu’on évoque à l’instant sitôt qu’on touche à Tancredi.

On annonce pour la fin de ce mois la partition nouvelle de M. Donizetti Don Pasquale. Cette fois, la verve comique de l’auteur de l’Elisir d’amore s’est exercée sur un de ces sujets fort connus de l’opéra napolitain, vieux thèmes toujours neufs que les maîtres aiment à prendre tout faits. Ce rôle écrit pour Lablache nous rendra l’admirable comédien du Matrimonio segretto et de Cenerentola, car tout nous porte à croire que ce don Pasquale sera un peu de la famille de Geronimo, de don Magnifico et de tous ces bons hommes sublimes que le vieux Lablache affectionne dans leurs robes de chambre à ramages et sous leurs perruques fantastiques. N’importe, nous félicitons d’avance volontiers M. Donizetti de s’être abstenu cette fois de toute imagination de nos vaudevilles et mélodrames, et d’avoir été puiser son sujet aux véritables sources du bouffe. Presque en même temps le théâtre Favart donnera le Farinelli de MM. Scribe et Auber. Pour peu que vous soyez versés dans les annales de l’ancien théâtre italien, voilà un titre fait pour piquer vivement votre curiosité. Mettre à la scène un de ces Abeilards volontaires de la musique qu’on appelait autrefois soprani, c’était là une tâche délicate, on en conviendra, et qui ne demandait pas moins que toute l’habileté de M. Scribe. C’est Mme Rossi qui doit jouer Farinelli à l’Opéra-Comique ; le rôle étant de soprano revenait de droit à la prima donna.


H. W.




Depuis bientôt douze ans qu’il enseigne à la Faculté des Lettres avec un goût persistant, avec une passion, on peut le dire, que le temps n’a fait qu’aiguiser, M. Saint-Marc Girardin est trop habitué au succès pour que l’empressement du public et ses bruyantes sympathies le surprennent. Jamais cependant le spirituel et caustique professeur n’a mieux réussi qu’à sa dernière leçon d’ouverture ; jamais il n’a avec plus de charme, avec une verve plus décidée, avec une parole plus entraînante, excité ou plutôt surpris les applaudissemens de son nombreux auditoire. Je dis surpris, car ce sont des jeunes gens qui écoutent M. Saint-Marc, et, assurément, M. Saint-Marc leur prodigue bien plutôt les conseils et les épigrammes que les madrigaux et les complimens. Aucun succès n’est plus légitime que celui-là. Dans un temps où personne ne se fait scrupule de flatter, pour réussir, les passions de la foule, et où les lettres sont devenues des vassales du caprice et de la mode, il faut assurément quelque courage, il faut sans aucun doute beaucoup de talent pour fustiger de la sorte, et devant le public, tous les mauvais penchans du public, pour fronder tous ses ridicules, pour railler sans pitié tous ses engouemens. D’autres ont introduit dans l’enseignement de la littérature l’esthétique ou l’érudition ; M. Saint-Marc y a introduit précisément ce qui manque le plus à la littérature de ce temps-ci, la morale. Dans l’ordre intellectuel, c’est un criterium qui en vaut un autre, et il se trouve même par là que, le beau n’étant guère distinct du vrai ni du bien, le goût et le bon sens ont à profiter de ces leçons tout comme la morale. Cette année, M. Saint-Marc Girardin a pris une donnée piquante, un cadre ingénieux, qui se trouve être en même temps le plan d’un livre qu’il prépare : ce sera double profit. Traiter des passions au théâtre depuis Corneille, c’est tout simplement faire l’histoire de la scène française et de ses destinées diverses ; c’est aussi retrouver, expliquées par les plus grands génies, toutes les questions qui intéressent la société et la famille ; c’est mettre enfin aux prises le passé et le présent, c’est embrasser dans son plus noble développement notre littérature nationale. Personne n’est plus fait que M. Saint-Marc Girardin pour une pareille tache, et le public qui lit confirmera bientôt, nous l’espérons, les jugemens du public qui écoute.


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Parmi les publications nouvelles, il faut remarquer les Petites Misères de la vie humaine, par Old-Nick et Grandville [1]. Old-Niek est le pseudonyme bien connu sous lequel se cache le nom d’un des critiques les plus distingués de la presse quotidienne ; quant à Grandville, voici bien long-temps déjà que sa verve défraie avec un continuel bonheur la caricature contemporaine. La plume incisive et le crayon moqueur se sont unis pour nous donner une œuvre étourdissante d’aperçus bouffons et de physiononies drolatiques. Chaque phrase est traduite par un dessin où l’artiste rend dans ses finesses les plus cachées la pensée de l’écrivain. Ainsi que l’indique le titre de leur ouvrage, les auteurs des Petites Misères de la vie humaine se sont proposé de nous faire passer en revue toute cette série de poignantes et mesquines infortunes dont se compose l’existence journalière. Je ne sais aucune tribulation qu’ils aient oubliée. L’humanité tout entière a dans ce livre l’histoire de ses grotesques douleurs. L’art des illustrations, poussé de nos jours à un si haut degré de perfection, n’a jamais rien produit de plus piquant que les gravures des Petites Misères de la vie humaine. Vous avez sous une forme sensible les pensées les plus extravagantes, les plus capricieuses fantaisies de l’imagination. C’est une cervelle d’artiste qui vous laisse pénétrer dans tous ses rêves. Le succès du livre d’Old-Nick,et de Grandville est assuré par l’heureuse alliance des deux talens que ces deux noms représentent. Ordinairement, quand deux arts concourent à une même œuvre, il en est un qui se sacrifie à l’autre. Le libretto s’efface devant la partition. Là y a complète égalité entre le mérite du texte et celui des vignettes. La phrase fait chercher le dessin, mais le dessin ne fait pas oublier la phrase. Depuis la première page jusqu’à la dernière, c’est entre l’artiste et l’écrivain une émulation de gaieté qui se traduit en plaisantes boutades de style et de coups de crayon.


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- La Duchesse de Mazarin [2] est une gracieuse et intéressante étude des mœurs du XVIIe siècle. Saint-Évremond, Mme de Sévigné et Saint-Simon ont inspiré à M. Alex. de Lavergne la pensée d’un roman écrit avec enjouement et élégance, qui est appelé, nous n’en doutons pas, à obtenir un légitime succès. Tout le monde se souvient de cette belle Hortense de Mancini, qui poussait contre son mari le cri de guerre dont les frondeurs poursuivirent si longtemps le successeur de Richelieu : Point de Mazarin ! point de Mazarin ! C’est la vie de cette impétueuse beauté que M. de Lavergne a entrepris d’écrire. Quoique je soupçonne un peu le romancier d’être favorable à la révolte de son héroïne contre les droits du mariage, il a mis tant de bonne grace et d’aimable discrétion dans son livre, qu’il a tout-à-fait esquivé le reproche d’immoralité. D’ailleurs ce duc de Mazarin, qui, suivant Saint-Simon, voulait faire casser les dents de sa fille pour la soustraire aux périls d’une beauté trop accomplie, ce duc de Mazarin était, pour me servir d’une expression de Molière, un mari loup-garou. Il est donc de bonnes et valables excuses à la guerre que lui fit sa femme. Enfin, juste ou non, cette guerre est des plus piquantes. Le caractère d’Hortense de Mancini, pétulant, capricieux, irréfléchi, mais d’une grace conquérante, forme un contraste du meilleur effet avec le caractère morose, faible, jaloux et repoussant du duc de Mazarin. A côté de ces deux personnages, M. de Lavergne a trouvé moyen d’en dessiner un troisième qui joue un rôle fort important dans son livre. M. le maréchal-de-camp de Saint-Évremond nous a laissé lui-même avec beaucoup de complaisance des documens fort abondans sur sa personne. M. de Lavergne a su puiser avec discernement, dans les volumes de vers et de prose qu’écrivit ce courtisan lettré, tout ce qui pouvait lui servir à composer une physionomie vivante. Les œuvres de Saint-Évremond paraissent un peu longues à des gens qui n’ont plus dans leurs bibliothèques les romans de Mlle de Scudéry ; mais cependant on y rencontre maintes fois des pensées fines et des saillies heureuses. Voltaire n’a point dédaigné de citer en matière littéraire l’opinion de cet esprit galant et cultivé. Nous sommes donc persuadés qu’on prendra plaisir au portrait tracé par M. de Lavergne d’un écrivain que les dimensions extravagantes de ses canons n’empêchèrent point de raisonner juste. En résumé, la Duchesse de Mazarin peut satisfaire et les gens qui lisent les romans avec des préoccupations littéraires, et les gens qui lisent sans autre désir que celui de s’amuser. C’est un divertissement instructif et de bon goût.


— Un écrivain distingué, M. A. Renée, vient d’entreprendre une publication intéressante, celle des lettres de lord Chesterfield[3]. Le nom de lord Chesterfield est un de ces noms qui rappellent les noms les plus célèbres du XVIIIe siècle, Frédéric, Voltaire, Horace Valpole. Tous ceux sur lesquels l’esprit étincelant de cette époque exerce encore quelque prestige, liront avec curiosité et bonheur les élégantes épîtres du gentilhomme anglais. C’est au XVIIIe siècle que la société se mit à être vraiment cosmopolite. Paris, Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg renfermèrent un même monde. À la cour de la reine Anne comme à celle de Catherine, à la cour de Catherine comme à celle de Louis XV, vous retrouvez toujours des personnages qui vous sont connus et un langage qui vous est familier. Lord Chesterfield se met donc tout de suite en communication avec vous. Il n’a de l’excentricité anglaise que ce qui est nécessaire à un homme de goût pour se composer une physionomie distincte et non pas tranchée au milieu des physionomies d’un salon. On sent qu’il a soupé avec la bonne compagnie de tous les pays. Ses lettres ont le charme infini qu’offre la correspondance de Mme du Deffant. C’est une de ces lectures qui peuplent votre solitude. Au fur et à mesure que vous parcourez chacune de ces gracieuses pages, vous voyez un cercle d’aimables causeurs se former autour de vous. Et n’allez point croire que l’attrait de la politesse et de l’esprit mondain soit le seul qui recommande ce livre : lord Chesterfield écrit à son fils, à un fils qu’il aime comme Mme de Sévigné aimait sa fille, d’une affection dont la sublime candeur forme le plus intéressant de tous les contrastes avec ses habitudes d’élégante rouerie. Ce sentiment paternel, dont la vivacité est encore augmentée chez lui par les instincts aristocratiques, est exprimé dans toutes ses lettres avec une grace forte et touchante qui émeut profondément le cœur. Au reste, dans une notice placée en tête de cette publication, le caractère du comte de Chesterfield est apprécié avec une extrême délicatesse d’intelligence. M. Renée, en nous racontant la vie de cet écrivain de qualité, nous indique chez le noble lord, avec un coup d’ceil plein de sûreté et de finesse, tout ce qu’un homme qui entreprend de se peindre laisse toujours à dessein dans l’ombre, quelle que soit sa sincérité. La notice complette les lettres et montre avec quelle heureuse facilité le traducteur s’est inspiré des agrémens de son original.



  1. Chez Fournier, rue Saint-Benoît, 7
  2. Deux volumes, in 8°, chez Dumont, Palais-Royal.
  3. Deux volumes, chez Jules Labitte, quai Voltaire.