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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1832

Chronique n° 17
14 décembre 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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Les nouvelles extérieures, sauf celles du théâtre de la guerre, ont offert peu d’intérêt durant cette quinzaine.

L’Angleterre a commencé ses élections, et l’Espagne ne tardera point à faire les siennes, car on s’y occupe sérieusement d’une prochaine convocation des Cortès.

Ces mesures décisives sont-elles prises à l’insu du roi ou contre son avis ? on ne sait. Sa santé paraît bien tout-à-fait rétablie : il sort chaque jour et se promène en voiture ; mais il ne tiempe nullement dans la révolution qui s’accomplit sous ses yeux ! il ne met pas le bout du doigt à cette pâte libérale. Il veut laisser à la reine la responsabilité du bonheur et de la liberté de l’Espagne, Le peuple de Madrid, dont on craignait quelque peu l’opposition aposloiiquc, ne se mêle pas non plus de sa régénération. Il regarde, spectateur indifférent. Il laisse faire. Il a seulement de l’esprit et des bons mois comme à son ordinaire. Il appelle maintenant le roi Ferdinand VIV, Ferdinand VIII por su resureccion, à cause de sa résurrection.

Quant à nous, nous avons décidément tiré l’épée du fourreau, et Dieu sait maintenant quand elle y rentrera.

Ce n’est pas un jeu cette fois. Ce n’est pas comme à la bataille du Pont-Royal. Vainement la Prusse a voulu retenir le bras de notre armée et garantir le roi de Hollande. Notre artillerie n’a tenu compte de cette velléité d’intervention et de dévouement, et voici que depuis huit jours elle bat sérieusement en brèche la citadelle d’Anvers, qui tiendra probablement moins long-temps contre nos bombes, que le persévérant monarque néerlandais contre les protocoles de la conférence. Nos batteries ne plaisantent point à vrai dire. Ce sont des plénipotentiaires qui visent droit au but, et jettent bas l’obstacle, au lieu de le tourner. Chacun de leurs coups porte. Nul de leurs boulets ne se perd ou ne s’évapore. Le ministère n’a pas commencé avec moins de bonheur le siège de la chambre et du budget.

Ayant ouvert la tranchée, le pistolet au poing, et formé par les bureaux sa ligne de circonvallation, la doctrine s’est logée d’abord dans l’adresse, et de ce chemin couvert elle a emporté déjà trois douzièmes provisoires et l’impôt direct. On assure d’ailleurs que les ministres assiégeans ont des intelligences dans la place, et qu’avant peu le surplus du budget leur sera livré, ou sera enlevé d’emblée par leurs alliés sur l’opposition.

Toutes ces grandes opérations stratégiques se sont poursuivies sans préjudice de nos distractions et de nos plaisirs habituels.

M. Eugène de Pradel, par exemple, nous a donné comme à l’ordinaire ses soirées d’improvisations.

M. Eugène de Pradel improvise généralement vers sept heures du soir, rue Chantereine, n° 19 bis. Il improvise des bouts rimés, des couplets et des chansons, plus des tragédies en vers français, si l’on veut, en trois ou cinq actes, comme on veut.

Les bureaux ouvrent à six heures, ainsi qu’à tous les théâtres. Vous prenez un billet, puis, avant d’entrer, vous mettez un sujet de tragédie dans un tronc sous le vestibule. C’est de même qu’à l’église. Pour les besoins de la tragédie, pour le culte de la tragédie, s’il vous plaît ; n’oubliez pas la tragédie, s’il vous plaît. J’aime ce tronc, je l’avoue. Ce tronc flatte mon amour-propre. Je dépose en passant mon sujet dans le tronc, comme je déposerais un gland dans la terre. Eh bien ! mon sujet va germer au fond de la tête de l’improvisateur français. Mon sujet deviendra une tragédie. J’aurai planté une tragédie. Mes arrière-neveux me devront cette tragédie. Cela me réjouit d’avance, moi.

Il serait cependant fort difficile que M. Eugène de Pradel improvisât en une séance toutes les tragédies dont le tronc contient les sujets. Il faut donc que l’un d’eux soit choisi et voté par les spectateurs à la majorité. Ce vote ne s’obtient point sans bruit et sans querelles. Chacun tient naturellement au sujet qu’il a porté. Chacun veut voir pousser sa tragédie. Mais, qu’on se batte et qu’on se déchire dans la salle, M. Eugène de Pradel s’en moque. Il ne se soucie pas plus du sujet de l’un que de celui de l’autre. Toute graine de tragédie lui est bonne. Il est sûr de son affaire. Il sait bien qu’il fera une tragédie, ni plus ni moins, une tragédie à l’ombre de laquelle s’endormiront, non-seulement celui qui l’aura semée, mais encore le reste de l’auditoire.

La troisième soirée d’improvisation de M. Eugène de Pradel nous a donc valu la tragédie d’Urbain Grandier.

Dès qu’il fut irrévocablement arrêté que nous aurions Urbain Grandier, M. Eugène de Pradel, qui est un fort bel homme, habillé de noir, comme il convient à un improvisateur, demanda cinq minutes pour se recueillir ; puis, les cinq minutes expirées, il reparut les cheveux en désordre, l’œil bagard, sans cravate ; ce qui voulait dire que le démon de l’inspiration était en lui.

De là Urbain Grandier, tragédie non pas en cinq actes, comme je le prétendais, mais en trois seulement, ainsi que me l’a juré sur l’Evangile l’illustre prestidigitateur, M. Comte, auprès duquel mon heureuse étoile m’avait ce soir-là placé.

Et vraiment, tout le temps que je veillai, mon plus grand divertissement fut d’observer M. Comte, et l’effet que produisait sur lui l’improvisation de M. Eugène de Pradel. C’était plaisir, tandis que l’improvisateur improvisait, de voir les mains intelligentes de M. Comte s’agiter, convulsivement impatientes, et en proie à une involontaire émulation. M. Comte se disait alors assurément : — C’est bien ; mais il n’y a pas là merveille. M. Eugène de Pradel escamote des rimes et des pensées; moi j’escamote de petits oiseaux, des demoiselles et des fleurs. Nous sommes des artistes de la même famille.

Quoiqu’il en soit, et toute jalousie de confrère à part, M. Comte était évidemment fort satisfait des tours de mots de M. Eugène de Pradel.

Après Urbain Grandier, il y a eu un morceau d’harmonie. Ce morceau d’harmonie se cachait modestement dans les coulisses. On ne le voyait pas, mais on l’entendait, je vous assure.

Les bouts rimes, les chansoas et les couplets sont venus enfin. Là, comme c’est le public qui propose lui-même les rimes, les mots et les refrains, il s’est vraiment bien vengé de la tragédie qu’on lui avait improvisée, et M. Eugène de Pradel ayant adouci son regard, peigné ses cheveux et remis sa cravate, a complètement repris son rôle d’homme de tact et d’esprit, car c’était alors parmi les spectateurs à qui lui jetterait le défi le plus absurde, et lui, parait toutes ces bottes brutales avec une grâce, une mesure et une habileté parfaites.

Il y eut cependant un gant qu’un décoré de juillet ne put parvenir jamais à lui faire même ramasser. Les deux mots que ce provocateur obstiné lançait incessamment à la tête de l’improvisateur, étaient ceux-ci : Liberté, poire. C’était son bout-rimé fixe, bout-rimé perfide et périlleux dans lequel il voulait empêtrer le pauvre poète ; car, comme la poire ne peut manger la liberté, pour remplir le bout-rimé du décoré de juillet, il eût fallu nécessairement que ce fût la liberté qui mangeât la poire, et il en serait résulté un bout-rimé républicain, séditieux, révolutionnaire, anarchique ; un bout-rimé justiciable de la cour d’assises. M. Eugène de Pradel ne mordit nullement à cette poire.

Je ne sais si M. Viennet improvise ses épitres, mais au moins elles ne lui coûtent guère ; car il ne nous en fait pas chommer. Le Constitutionnel a-t-il mis sous la remise quelque lieu-commun bien usé, qui a roulé tout un mois dans ses colonnes ; vite arrive M. Viennet, qui reprend la vieillerie en sous-œuvre, l’affuble de pauvres rimes et la transforme en épitre.

À qui M. Viennet n’a-t-il point adressé d’épitres, je vous le demande ? C’est tantôt à des chiffonniers qu’il écrit, tantôt à des mules, tantôt à M. Thiers. Aujourd’hui, c’est à un poète carliste qui avait engagé le poète philippiste à plaider en vers la cause de Henri V.

Cette seule requête me donne une haute idée de ce poète carliste. Homme plein de sens et de logique, il se sera dit : Si nous n’avons pu gagner encore le procès de la légitimité, c’est que M. de Châteaubriand et consorts ne l’ont jusqu’ici su plaider qu’en prose. Mais que M. Viennet le plaide en vers, et voilà notre Henri V restauré. Le succès de ce moyen de contre-révolution était infaillible, si M. Viennet n’eût pas été ce qu’il est, c’est-à-dire la finesse même. Or, voici le malin tour qu’a joué à notre poète carliste le spirituel auteur de la Philippide. Au lieu de plaider en vers pour Henri V, il a plaidé eu vers contre lui. Et c’est pourquoi, grâce aux vers de M. Viennet, l’enfant d’Holy-Rood est définitivement exilé de la France et du trône, et la révolution de juillet maintenue.

Oh ! M. Viennet est un excellent avocat ; c’est un avocat qui a bec et ongles. Il nous a défendus énergiquement, nous et nos libertés. M. Viennet n’entend pas que l’on nous retire cette parfiiite égalité dont nous jouissons. Elle est dans notre sang, s’écrie-t-il :

   Et, pour en triompher,
C’est trop peu de nous vaincre, il faut nous étouffer.


Bravo ! c’est cela. Les mortels sont égaux. Nous sommes égaux. La charte, Voltaire et M. Viennet l’ont dit. Nous serons égaux ou l’on nous étouffera. Mais si M. Viennet idolâtre l’égalité ; s’il veut l’égalité ou la mort ; s’il embrasse l’égalité jusqu’à étouffement, ne croyez pas, pour cela. qu’il soit le moins du monde partisan de la république. Oh bien oui ! la république n’a pas d’ennemi plus implacable etplus acharné que M. Viennet. Pauvre république ! Toute criblée qu’elle est des coups de cornes de la doctrine, voici venir M. Viennet qui lui donne son coup de pied. Après l’avoir écrasée sous l’amertume et l’ironie de ses sarcasmes, M. Viennet l’achève ainsi :

La république, enfin, est un vrais paradis,
Et tout, jusqu’aux journaux, s’y donnera gratis.

Admirez ici les effets de l’exaltation poétique. M. Viennet était si content et si fier d’avoir coulé cette excellente plaisanterie républicide dans le moule d’un vers de Boileau, qu’il en a craché au nez de la rime et l’a souffletée sur les deux joues.

Tel qu’il est, vous ne le croiriez point, M. Viennet a pourtant été républicain. Il vous le dit lui-même :

J’étais républicain, mais j’en suis revenu.

Ainsi, M. Viennet est revenu de la république. Il n’est plus républicain ; il n’est nullement carliste ; il n’est pas non plus doctrinaire, tant s’en faut. Serait-il donc de l’opposition, du compte-rendu ? Pas davantage. Qu’est-il donc ? Il est M. Viennet tout seul. Il est vienniste et il adore l’égalité.

Quels que soient les griefs de M. Viennet contre la branche aînée, il ne veut point oublier que c’est Louis XVIII qui nous a donné la première édition de notre charte. Quand elle parut, dit-il :

J’y trouvais à peu près ce que j’avais rêvé ;
A l’auteur du bienfait ma muse rendit grâce ;
Je ne lui demandai ni son nom, ni sa race.

Vous voyez que M. Viennet ne faisait aucune question à Louis XVIII. Eh bien ! Louis XVIII voulut pourtant lui parler absolument.

Je suis Bourbon, dit-il ; —
   — Sois ce que tu voudras,

répondit M. Viennet avec une rudesse toute militaire. Louis XVIII ne se découragea point ; il était eu train de causer. Il ajouta donc :

Le trône m’appartient : —
   — Prends-le, je n’en veux pas,

s’écria noblement alors M. Viennet.

Notez bien ceci, je vous prie. Ce dernier mot appartient à l’histoire ; c’est au refus de M. Viennet que Louis XVIII a pris le trône. M. Viennet eût été roi de France ou roi des Français, s’il eût voulu. Si M. Viennet eût voulu, nous eussions compté une dynastie de plus, une dynastie de Viennets. M. Viennet ne l’a pas voulu. Il s’est enivré seulement de gloire comme il le dit lui-même, et voilà tout. Avoir été capitaine, académicien et député, n’est-ce point en effet assez ? Que souhaiter encore, quand on a sur la tête cette triple couronne ? Que désirer surtout ; lorsque avec une épître en vers, on décide du sort des empires, on fonde ou l’on renverse une monarchie ?

Et c’était là le destin du poétique député de Beziers !

Le concert dramatique de M. Hector Berlioz n’a point trompé le curieux intérêt qu’il avait excité. Jamais musique si bizarrement originale et si étrangement neuve n’avait retenti dans la grande salle du Conservatoire.

La symphonie fantastique, dont le sujet est l’épisode de la vie d’un artiste, a semblé surtout une œuvre capitale et de haute portée. Disons-le pourtant, nous craignons que M. Hector Berlioz n’ait perdu beaucoup de temps et de forces à lutter contre des impossibilités. Ce drame instrumental, si poétique, si expressif et si passionné que l’ait fait le compositeur, serait-il donc bien intelligible sans son programme ; et, s’il en a nécessairement besoin, ne demeure-t-il point purement et simplement une symphonie avec programme ?

Quant au mélologue qui a continué la symphonie fantastique, et dans lequel M. Hector Berlioz a introduit un rôle parlé, c’est bien une sorte de drame, mais un drame incomplet et dépouillé des prestiges de la scène. Malgré toule sa verve et tout son talent. Bocage, qui récitait les monologues de l’artiste, n’a pu réussir a nous faire admettre la vraisemblance de ses visions et de ses rêveries. D’admirables morceaux de chant se trouvaient cependant encadrés entre ces soliloques, et l’on a vivement applaudi la fantaisie sur la tempête et le chœur des brigands. Le chœur des ombres a produit moins d’effet. Il est vrai que le personnel des ombres et leur tenue n’aidaient nullement à l’illusion scénique. D’abord, toutes ces ombres étaient assises, ce qui n’est point convenable. Une ombre qui sait vivre doit toujours se tenir droite et debout. Et puis ces ombres étaient habillées de toutes façons et de toutes couleurs. Il y avait des ombres frileuses avec des manteaux et des socques. Il y avait une grosse ombre rose, une petite ombre verte, et une grande ombre bleue. C’étaient de fort médiocres ombres, des ombres sans tact et sans goût. Les ombres comme il faut, les ombres élégantes, sont de taille moyenne. Elles mettent une robe blanche avec un voile blanc par-dessus, rien de plus.

En somme, et malgré nos objections, le triomphe de M. Hector Berlioz a été complet et mérité. On a bien senti tout ce qu’il y avait déjà de puissance dans ces premières et audacieuses tentatives du jeune compositeur, et tout ce qu’elles promettaient de génie à son avenir.

Le Roi s’amuse que M. Victor Hugo vient de publier, précédé d’une préface éloquemment énergique et modérée, se venge bien par le succès de lecture qu’il obtient de la mesure illégale et arbitraire qui l’a banni du théâtre le lendemain de sa première représentation.

Mais M. Victor Hugo ne s’en tient pas là. Si le public le dédommage ainsi, ce n’est pas assez. Il faut que justice soit faite à tous. Il faut que l’on sache s’il est permis à des ministres du commerce de confisquer un drame plus brutalement et avec moins de cérémonie qu’un inspecteur de police ne saisit un panier de fruits sur la voie publique. M. Victor Hugo soumet cette question aux tribunaux et plaidera lui-même son droit. Il compte, dit-il dans la préface de sa pièce sur le concours de tous, sur l’appui franc et cordial de la presse, sur la justice de l’opinion, sur l’équité des tribunaux. Nous, non plus qu’aucun de ces alliés qu’il invoque, nous ne lui ferons assurément pas défaut.

Y.