Chronique de la quinzaine - 14 avril 1905

Chronique n° 1752
14 avril 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 avril.


Il y a quinze jours, l’empereur Guillaume était sur le point de débarquer à Tanger ; mais il ne l’avait pas fait encore, et ses projets ne nous étaient connus que par des articles de journaux. Depuis, l’Empereur a débarqué, il a parlé, il est parti, le tout avec une rapidité plus grande qu’on ne s’y était attendu, et non sans quelque déception pour les Marocains, qui avaient fait de grands préparatifs pour le recevoir et qui l’ont à peine entrevu. Nous ne disons pas cela pour diminuer l’importance du voyage ; elle reste trop grande, à notre gré ; mais enfin l’Empereur a passé plusieurs heures dans la rade de Tanger avant de gagner la terre, sans qu’on ait bien compris pourquoi. Le mauvais état de la mer n’est pas une explication suffisante, puisqu’un va-et-vient continuel s’est établi tout de suite entre le navire impérial et le rivage. Enfin, Guillaume a débarqué. Il s’est rendu aussitôt à la légation allemande, sans pénétrer dans le palais que les Marocains avaient préparé pour lui et où ils comptaient lui offrir l’hospitalité suivant leurs rites. Il ne s’est pas montré davantage dans la partie de la ville où devaient avoir lieu les fêtes. Il a causé un moment avec le représentant de la France et plus longuement avec celui du Sultan. Il a enfin prononcé un discours public et l’a adressé, comme il convenait, aux membres de la colonie allemande. Que leur a-t-il dit ? Le sens de ses paroles n’est pas douteux : toutefois, et il y a peut-être lieu d’en être surpris, le texte authentique n’en a pas été publié : plusieurs versions en ont circulé, sans qu’on ait pu savoir officiellement quelle était la bonne. L’Empereur n’est guère resté plus de deux heures sur le territoire marocain. Il s’est empressé de reprendre la mer, et s’est rendu à Gibraltar, puis à Port-Mahon, où il a été reçu par les autorités anglaises et espagnoles. Il était passé à Tanger comme un météore : l’incident était terminé.

Nous parlons de l’incident matériel ; l’incident politique est plus grave ; il ne fait peut-être que commencer et le monde entier en est occupé. On se demande ce que veut exactement l’empereur Guillaume. Sa démarche a causé une surprise qui est encore loin d’être dissipée. Sans doute il a habitué l’Europe à des manifestations inopinées et soudaines ; mais il n’avait encore rien fait, dans ce genre, d’aussi violemment caractérisé que son voyage à Tanger. Personne ne s’attendait à cet éclat, et comment aurait-on pu s’y attendre ? Si nous laissons de côté, — sauf à y revenir plus tard, — l’accusation adressée par la presse allemande à notre diplomatie d’avoir oublié l’Allemagne dans le règlement de la question marocaine, nous nous trouvons seulement en présence des allégations du chancelier de l’Empire devant le Reichstag. Fidèle, il faut le reconnaître, aux préoccupations qu’il avait manifestées dès le début, c’est-à-dire il y a un an, M. le comte de Bülow n’a entretenu le Reichstag que des intérêts commerciaux de son pays. C’est la sauvegarde de ces intérêts que l’Empereur et que son gouvernement veulent s’assurer. Rien de plus naturel, ni de plus légitime ; mais en quoi ces intérêts sont-ils plus menacés aujourd’hui qu’il y a six mois ou un an ? Or, il y a six mois et un an, on ne les considérait nullement comme menacés à Berlin. Nous en avons pour preuves les déclarations de M. le comte de Bülow lui-même, les articles des journaux qui sont les confidens habituels de sa pensée, enfin le ton des conversations diplomatiques qui ont eu lieu à Berlin et à Paris. Ces conversations ont été rares, il est vrai ; mais nous ne les avons jamais fuies, et il dépendait du gouvernement allemand de les rendre aussi fréquentes et aussi explicites qu’il l’aurait voulu. Nous nous serions certainement prêtés à tous ses désirs. Loin d’en exprimer aucun, il nous a entretenus, et on peut dire qu’il a entretenu l’Europe dans l’impression qu’il n’avait rien à demander de plus que ce qu’on lui avait dit, et qu’il en avait été pleinement satisfait. Les journaux allemands se plaignent aujourd’hui qu’on n’ait pas fait à leur gouvernement une notification officielle de l’accord franco-anglais. Il aurait été sans doute plus correct de la faire, et non pas seulement au gouvernement allemand, mais à tous les autres. C’est pousser toutefois bien loin le respect, ou plutôt la superstition des formes diplomatiques que d’avoir paru ignorer pendant toute une année un accord que tout le monde connaissait, si on avait à ce sujet quelque explication à demander. Nous vivons dans une atmosphère de publicité où tout est transparent. En ce qui concerne le Maroc en particulier, n’ayant rien à cacher, nous avons constamment parlé tout haut de nos projets, et si nous avons négligé d’en faire la confidence officielle aux puissances, c’est parce que nous nous en étions expliqués devant l’univers entier. On nous donne un peu tard une leçon de protocole que nous voulons bien accepter : elle gagnerait cependant à n’être pas poussée à outrance. Nous n’avons pas mis les puissances en demeure de nous communiquer leurs impressions sur nos arrangemens marocains, soit ; mais elles ont toutes été en mesure de le faire si bon leur semblait. Pourquoi l’Allemagne ne l’a-t-elle pas fait ? Pourquoi a-t-elle paru, pendant une année entière, indifférente ou satisfaite ? Pourquoi enfin est-elle sortie subitement et comme par irruption de cette attitude sur laquelle nous avions cru pouvoir faire fond ? Il nous serait difficile de le dire ; mais il paraît hors de doute que, pour un motif ou pour un autre, sa politique a subi un changement brusque. Un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages ne produit pas plus d’étonnement.

Il n’y a pas d’effet sans cause. Le phénomène politique auquel nous venons d’assister en a une à coup sûr, et peut-être même plusieurs : mais elles sont assez difficiles à démêler. Nous n’exclurons aucune de celles dont on a parlé, nous bornant à les ramener à leurs proportions véritables. Peut-être le gouvernement allemand a-t-il trouvé qu’on ne lui avait pas fait une part assez considérable dans le règlement de la question marocaine, et en a-t-il éprouvé de la mauvaise humeur. Peut-être aurait-il voulu que les puissances contractantes, et que la France en particulier, lui montrassent plus de confiance et d’abandon. Nous n’aurions vu, en ce qui nous concerne, aucun inconvénient à ce qu’il fût mis plus officiellement au courant de ce que nous faisions ou préparions. L’Allemagne est une trop grande puissance pour qu’on n’ait pas intérêt à se tenir en bons rapports constans avec elle : elle a pu être piquée qu’on ne l’ait pas fait suffisamment à son gré. Ce sentiment, de sa part, expliquerait mal, toutefois, le voyage de Tanger après un si long silence. Il y aurait une explication plus sérieuse dans le souci qu’elle prend de ses intérêts économiques ; mais nous étions prêts à lui donner à ce sujet les garanties les plus rassurantes, si elle les avait demandées. Elle a préféré ne pas le faire, et a annoncé l’intention de s’adresser directement au Sultan du Maroc : c’est pour cela que l’empereur Guillaume est allé à Tanger. Qu’il y ait eu là un procédé désobligeant pour nous, chacun en convient. La disproportion est telle entre les motifs avoués de cette démarche et la démarche elle-même, qu’il faut bien en chercher ailleurs l’explication : mais où la trouver ?

La politique allemande consistait, depuis d’assez longues années déjà, à regarder d’un œil bienveillant l’expansion de la France hors du continent européen, et à la favoriser, bien loin de la contrarier. Elle avait été inaugurée et poursuivie par le prince de Bismarck avec une grande fermeté de desseins : nous en avons eu la preuve en Tunisie, en Indo-Chine, au Maroc même. Le Temps a publié, en ce qui concerne le Maroc, quelques extraits de la correspondance diplomatique relative à la convention de Madrid de 1880. Il répondait à un journal allemand qui avait invoqué le précédent de cette convention, bien que ce précédent ne se rapportât ni de près ni de loin aux circonstances présentes. Les questions réglées par la convention de 1880 se rapportaient en effet, non pas aux affaires générales du Maroc, mais à la situation de quelques personnes protégées par les légations européennes, et elles n’avaient qu’une importance secondaire. Quoi qu’il en soit, notre diplomatie a trouvé à cette époque, — les extraits de la correspondance diplomatique en font foi, — le concours le plus empressé de la diplomatie allemande. La Gazette de Cologne a répondu au Temps, dans un article aux allures officieuses, que ce concours avait été la conséquence naturelle des excellens rapports qui existaient alors entre les deux gouvernemens, et elle a voulu indiquer par-là que ces rapports s’étaient altérés ; mais c’est précisément la cause de cette altération qui nous échappe, et, en tout cas, il reste acquis que la France trouvait habituellement autrefois le bon vouloir de l’Allemagne à l’égard de sa politique coloniale. Le prince de Bismarck attachait un très grand prix à nous donner l’impression que si, en Europe, un conflit sanglant avait eu lieu entre les deux pays et avait laissé des traces malheureusement durables, nous pouvions du moins compter sur lui pour favoriser notre expansion à travers les mers. Cette politique avait, dans cet esprit profond, une raison d’être qui ne l’était pas moins. Il s’agissait pour M. de Bismarck de nous laisser chercher et trouver des satisfactions dans d’autres continens, de nous y encourager et même de nous y aider discrètement, ce qui avait pour l’Allemagne un double avantage : le premier est que cette diversion nous occupait au loin ; le second est que notre politique coloniale nous mettait en opposition avec d’autres puissances, et nous empêchait de trouver parmi elles des alliances et des amitiés. Nous en avons trouvé une cependant, et elle nous reste toujours infiniment précieuse, celle de la Russie. La Russie et la France opèrent hors de l’Europe dans des champs d’action si éloignés l’un de l’autre, qu’elles ne peuvent se porter mutuellement ombrage. Mais la France rencontrait l’Angleterre en Egypte ; elle était obligée de prendre elle-même en Tunisie une place que l’Italie avait rêvé d’occuper ; et si plus tard elle devait songer au Maroc, elle risquait de s’y heurter à la rivalité de l’Angleterre et aux ambitions légitimes de l’Espagne. Notre politique coloniale ainsi comprise par l’Allemagne et ainsi pratiquée par nous avait des conséquences sur lesquelles il est inutile d’insister. Elle a rempli toute une phase de notre histoire avec des avantages et des inconvéniens également manifestes. Cette politique convenait à l’Allemagne pour les motifs que nous avons dits. Aujourd’hui elle lui convient moins : pourquoi ? Ne serait-ce point parce qu’en se lançant elle-même dans la politique coloniale, maritime, commerçante à travers les continens et les mers, l’Allemagne a rencontré des rivalités qui la préoccupent ? Ne serait-ce pas aussi parce que la France, instruite par l’expérience du passé, a essayé de désarmer les rivalités des autres avant de se lancer dans des entreprises nouvelles, et qu’elle y a réussi ?

Nous ne voulons pourtant pas admettre que ce soit pour ce seul motif que l’Allemagne a éprouvé tout d’un coup contre nous l’accès d’irritation auquel elle s’est abandonnée. S’il en était ainsi, ce sentiment ne l’aurait peut-être pas bien conseillée. Il semble, en effet, que la manifestation de l’empereur Guillaume, à supposer qu’elle ait produit sur le Maghzen marocain la vive impression qu’il en attendait, — et c’est ce que nous ne savons pas encore, — n’en ait du moins produit aucune sur les puissances méditerranéennes qui s’étaient déjà mises d’accord avec nous. Qu’on en juge par l’Angleterre. Ses journaux ont été unanimes. Ayant moins de ménagemens à observer que nous, ils ont parlé avec une grande crudité d’expressions : nous n’avons eu qu’à les laisser dire et à les écouter. C’est que l’Angleterre a parfaitement compris que la manifestation de l’empereur Guillaume était dirigée contre elle, autant, sinon plus que contre la France. La puissance maritime et commerciale tous les jours grandissante de l’Allemagne est un sujet d’inquiétude pour elle, et, si le mot d’inquiétude est trop fort, ce sont au moins des réflexions sérieuses que l’on fait à Londres en mesurant les progrès rapides et la hardiesse conquérante de l’expansion germanique. Quant à l’Allemagne, elle se sent jeune, vigoureuse, débordante de sève, et son ambition ne connaît pas de limites. Le discours de Brème, dont nous parlions il y a quinze jours, a été considéré comme pacifique, et il l’était dans les termes ; mais il était rempli et comme enflé de cette confiance sans bornes que l’Allemagne a en elle-même et qui a fait dire à son Empereur que l’Empire universel lui appartiendrait un jour, — pacifiquement bien entendu. N’a-t-il pas dit aussi, dans une autre circonstance, que l’avenir de son pays était sur les mers ? Malheureusement, sur les mers, il rencontre partout l’Angleterre, et il est sans doute inévitable que cette rencontre indéfiniment renouvelée amène un jour entre les deux pays des frottemens plus ou moins durs : hypothèse sans doute, et hypothèse à échéance assez lointaine pour que les élémens qui la constituent puissent se modifier sous l’action d’une diplomatie habile et conciliante, mais hypothèse trop vraisemblable pour qu’on n’en tienne pas compte à Londres et à Berlin. La sécurité de l’Allemagne tenait peut-être en partie à l’opposition d’intérêts et de souvenirs qui existait et qui se perpétuait en Egypte entre la France et l’Angleterre. De plus, si la première de ces deux puissances inaugurait un jour une politique plus active au Maroc, on pouvait prévoir que, là aussi, s’établirait une rivalité ardente. Cette question du Maroc semblait de nature à diviser toutes les puissances méditerranéennes. L’Italie devait craindre, si elle était réglée au profit d’une autre et sans compensations pour elle, que l’équilibre des forces ne fût changé à son détriment dans la Méditerranée. Quant à l’Espagne, son histoire lui constitue des droits au Maroc, et son imagination héroïque et chevaleresque se tourne volontiers de ce côté avec espérance : il était difficile de la contenter et imprudent de ne pas le faire. Les données du problème marocain étaient donc très complexes et les solutions très délicates.

Laissons de côté pour aujourd’hui, parce qu’elle n’aurait qu’un intérêt rétrospectif, la question de savoir si on a bien fait de le poser ; en tout cas, on l’a fait avec une adhésion explicite, bien qu’elle ait été tacite, du Parlement en France, et nous n’avons plus qu’à nous demander comment la solution en a été préparée. Eh bien ! cette question du Maroc, qui menaçait de nous brouiller avec tout le monde, a tourné d’une manière imprévue : elle nous a réconciliés avec les uns et intimement rapprochés des autres. L’Italie a oublié sa déception tunisienne, et tous nos malentendus méditerranéens ont été dissipés avec elle à l’occasion du Maroc. Du même coup, nous avons réussi à régler avec l’Angleterre, et l’une pour l’autre, la question marocaine et la question égyptienne, sans parler de quelques autres encore. Enfin nous avons fait avec l’Espagne un arrangement dont nous ne pouvons rien dire, puisqu’il est secret et que nous ne le connaissons pas, sinon qu’il a mis d’accord les deux gouvernemens. Il a certainement fallu faire des sacrifices pour atteindre ces résultats, et ils ont été quelquefois considérables ; peut-être même ne les connaissons-nous pas tous ; mais les effets immédiats ont été des plus appréciables. Nous nous sommes trouvés en meilleurs termes qu’auparavant avec l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre. Avec cette dernière en particulier, rapprochement a pris un caractère cordial dont, pour notre compte, nous nous sommes hautement félicité. Il n’y a qu’une ombre au tableau ; elle s’y est étendue tout d’un coup, épaisse et inquiétante. L’Allemagne, se plaignant d’avoir été négligée dans ces arrangemens, a prétendu les remettre en question. Nous ne savons pas ce qu’il en adviendra, mais un fait semble dès maintenant hors de doute : c’est que, si le rapprochement des quatre puissances a provoqué des susceptibilités de la part de l’Allemagne, la première manifestation de sa mauvaise humeur a consolidé le rapprochement au lieu de l’ébranler. Nous n’en tirons qu’une conclusion, à savoir que, dans les accords qui ont été faits, les intérêts de toutes les puissances contractantes ont été vraiment conciliés à la satisfaction des unes et des autres. — Soit, dira-t-on en Allemagne ; mais que nous importe ? Il s’agit de nos intérêts à nous : quelle garantie avons-nous qu’ils seront respectés ? N’en ayant pas dans les arrangemens qui ont été conclus sans nous, nous en chercherons ailleurs, et nous les trouverons dans une entente directe avec le Maroc. Nous n’avons d’ailleurs besoin de personne pour faire nos affaires, et nous les ferons directement. — Tel est le sens de toutes les déclarations et de toutes les manifestations allemandes, qu’elles viennent de la presse, du gouvernement ou de l’Empereur lui-même. Celui-ci, à Tanger, a mis toute l’importance de son discours dans un mot : il a dit que le gouvernement marocain était indépendant, ce qui signifiait qu’il n’admettait aucun intermédiaire entre le Sultan et lui. Ce qui résultera de cette déclaration est le secret de l’avenir. Les choses évolueront sans doute d’après le degré d’habileté et de fermeté que chacun y apportera, et aussi d’après les concours qu’il aura su obtenir parce qu’il aura su les mériter. Il s’agit en fin de compte de savoir qui inspirera le plus de confiance au Maghzen parmi ceux qui s’y appliquent. Une grande intrigue se poursuit : nous manquons de renseignemens pour en supputer les chances de succès, et il serait par conséquent prématuré d’en parler. Mais nous pouvons parler, et il est même indispensable de le faire pour dissiper toutes les appréhensions ou confusions, de la thèse adoptée par l’Allemagne à l’appui de sa politique. Cette thèse est que la France porterait atteinte au Maroc au principe de la porte ouverte, principe qui doit être également cher à toutes les puissances et dont l’Allemagne s’est faite le hardi champion. Il semble bien, d’après les dépêches arrivées d’Amérique, que le gouvernement allemand ait cherché à faire prévaloir sa thèse jusqu’à Washington. Si elle était fondée, il est bien sûr que le gouvernement des États-Unis et même la plupart des autres se rangeraient autour du fanion allemand. Toutes les puissances commerçantes ont intérêt au maintien du principe de la porte ouverte, au Maroc et ailleurs : mais en quoi se trouve-t-il compromis par nos arrangemens ? En vérité, il serait surprenant qu’ils le fussent, puisque le plus important de ces arrangemens, et celui que l’on connaît le mieux, a été conclu avec l’Angleterre, c’est-à-dire avec la plus grande puissance commerçante du monde, celle qui a toujours été, du moins jusqu’à ce jour, la plus libérale en matière économique. Quel que soit l’intérêt commercial que l’Allemagne puisse avoir un jour au Maroc, intérêt qui actuellement est encore très faible, il ne saurait primer celui de l’Angleterre, et il est à croire que celle-ci n’a pas sacrifié le sien. Dans notre arrangement avec elle, il est formellement stipulé que ce qu’on appelle le principe de la porte ouverte sera respecté au Maroc. Toutes les nations seront mises, commercialement parlant, sur le pied de l’égalité : il n’y aura pas de droits différentiels au profit des unes et au détriment des autres. Mais, nous l’avouons, la garantie que la France et l’Angleterre se sont donnée mutuellement a une limite dans la durée : elle ne dépasse pas trente ans. Après trente ans, la France n’aura plus d’engagement spécial à respecter, alors que le Maroc pourrait en avoir encore par le fait des capitulations et de ses traités. Trente ans ! Il a paru à Londres que c’était un laps de temps considérable et que, lorsqu’on avait étendu jusque-là sa prévision, on avait fait tout ce qui appartient à la sagesse humaine. Est-ce sur ce point que l’Allemagne entend faire porter ses objections et ses réserves ? Nous ne saurions le dire, car elle-même ne l’a pas dit : elle s’est contentée de proclamer le principe de la porte ouverte et de déclarer qu’elle n’y laisserait pas porter atteinte. L’Allemagne est encore une puissance coloniale trop jeune pour que nous sachions quel régime douanier elle établira définitivement dans ses colonies. Étroitement protectionniste en Europe, il est douteux qu’elle soit le contraire ailleurs. Hors de chez elle, elle défend la liberté, c’est fort bien : mais nous ne lui en avons pas donné le prétexte au Maroc, et il importe qu’on le sache partout, même en Amérique. Le principe de la porte ouverte est le nôtre au Maroc, dans des conditions qui peuvent rassurer tout le monde, puisqu’elles ont rassuré l’Angleterre. Avant trente ans, rien ne sera changé à la situation économique du pays, ou du moins un changement quelconque ne pourra s’y produire qu’avec l’adhésion des puissances, et les avantages qui seront accordés à l’une profiteront à toutes : que veut-on de plus ?

On veut peut-être que ces garanties soient entourées de formes nouvelles : les journaux ont même parlé d’une conférence internationale qui en discuterait sans doute et en fixerait la valeur. L’idée d’une conférence nous paraît être la moins pratique et la plus irréalisable qu’on puisse imaginer en ce moment. Parmi les puissances, — et le nombre, au total, n’en est pas bien considérable, — qui sont intéressées aux affaires du Maroc, il y en a quatre de satisfaites : elles estiment s’être mutuellement donné toutes les assurances dont elles pouvaient avoir besoin. Croit-on qu’elles accepteraient d’aller à une conférence où leurs intérêts pourraient être remis en question et d’où, en tout cas, ils ne sortiraient pas mieux garantis ? Et comprendrait-on que la conférence pût se réunir sans elles ? Cette conception est purement chimérique. L’Allemagne seule est mécontente. De quoi ? On n’en sait rien. Qu’elle le dise, ou qu’on le lui demande, on verra alors comment il est possible de lui donner satisfaction. Nous n’attachons, d’ailleurs, aucune importance à savoir qui fera la première démarche, pourvu qu’elle doive aboutir ; mais aboutira-t-elle ? Le langage des journaux allemands, à en juger par le dernier article de la Gazette de Cologne, est de nature à inspirer des craintes assez sérieuses à ce sujet. Si le gouvernement allemand se cantonne avec intransigeance dans l’attitude que l’Empereur a prise à Tanger et s’il ne veut avoir de conversation qu’avec l’empereur du Maroc, il est inutile d’en ouvrir une avec lui. Dans le cas contraire, nous sommes prêts : nous demandons même ce qu’on attend.

Il y a eu sur cette affaire des manifestations parlementaires qui, très sibyllines à Berlin, ont dû être très réservées à Paris. M. le comte de Bülow a dit au Reichstag que, les intérêts commerciaux de l’Allemagne ne lui paraissant pas suffisamment garantis, le gouvernement allemand s’adresserait — d’abord — au gouvernement chérifien pour leur assurer une sauvegarde efficace. D’abord ; mais après ? L’esprit reste en suspens devant l’adverbe employé par le chancelier de l’Empire. Quant à M. Delcassé, il a parlé à deux reprises différentes, une fois au Sénat et l’autre à la Chambre. Il répondait au Sénat à une question de M. Albert Decrais sur les motifs qui avaient amené en Allemagne une agitation des esprits dont la cause échappait ; et il s’efforçait, d’ailleurs avec succès, à la Chambre de faire ajourner par des explications préventives trois ou quatre interpellations venant des socialistes et des nationalistes, dont la plus importante était celle de M. Jaurès. M. Jaurès veut absolument que l’on cause avec l’Allemagne, et, en principe, il a raison. Au Sénat, M. le ministre des Affaires étrangères, sans faire une allusion directe à une puissance quelconque, a précisé une fois de plus le but de notre action au Maroc et a montré avec beaucoup de clarté et de force qu’aucune ne devait en prendre ombrage, puisque toutes étaient appelées à en bénéficier. A la Chambre, il est allé un peu plus loin. Voici la phrase la plus importante de ses brèves déclarations. Parlant des conseils et des explications qu’il adresse au Maghzen : « Ces explications, a-t-il dit, nous les donnerons doucement, en amis, patiemment aussi, comme il convient à des voisins qui n’ont nul besoin de rechercher une solution précipitée. Et nous continuerons notre tâche avec la tranquillité de gens qui ne lèsent en rien et ne méditent nullement de léser en rien les intérêts d’autrui ; qui, l’ayant dit à plusieurs reprises, n’éprouvent aucun embarras à le répéter, et qui sont prêts à dissiper tout malentendu si, en dépit de déclarations aussi formelles, il en pouvait subsister. » Qu’il en subsiste encore, on ne saurait en douter en présence des manifestations allemandes. S’ils ne sont d’aucun côté le résultat d’un parti pris, il sera facile de les dissiper. Néanmoins, un effort diplomatique est nécessaire pour cela : le langage parlementaire de M. Delcassé n’y suffit pas, quelque habile, mesuré et conciliant qu’il ait été. M. Jaurès a mis beaucoup d’emphase à déclarer qu’il donnait quelques jours de répit à M. le ministre des Affaires étrangères ; mais que, ce délai moral une fois écoulé, il reprendrait son interpellation s’il y avait lieu. Souhaitons qu’il n’y ait lieu de reprendre ni celle-là, ni aucune autre ; mais, dans l’état d’obscurité où sont les choses, nous ne pouvons qu’attendre les événemens.

On a apprécié en Europe, ou plutôt dans le monde entier, le sang-froid, la dignité, la réserve que la France a montrés dans cette circonstance. Pas un mot déplacé n’a été écrit dans les journaux, ni prononcé à la tribune, et peut-être avons-nous eu à cela quelque mérite, car la démarche de l’empereur Guillaume nous a surpris : nous étions très loin de nous y attendre, n’ayant rien fait pour la provoquer. Notre politique au Maroc se développait dans les conditions indiquées dès le début, avec l’adhésion formelle de quelques puissances et, — son silence nous permettait de le croire, — avec l’adhésion tacite de l’Allemagne. Aussi l’opinion générale, et non pas seulement celle des puissances avec lesquelles nous avons traité, mais celle aussi de la plupart des autres, nous est-elle favorable, et nous avons pour nous ces quantités impondérables dont a parlé Bismarck, qui, mises dans un des plateaux de la balance, le font quand même pencher de leur côté. Nous conserverons jusqu’au bout la même attitude, prêts à fournir toutes les explications et recherchant même l’occasion de les donner, si l’on veut bien s’y prêter ailleurs. Nous ne savons encore ni ce qu’on veut de nous, ni ce qu’on veut du Maroc, ni ce qu’on veut des autres puissances, à supposer qu’on ait, en effet, l’intention de les saisir, sous une forme quelconque, d’une affaire qui est réglée pour la plupart d’entre elles et qui intéresse médiocrement les autres. Quant à notre politique au Maroc, les déclarations de M. Delcassé à la Chambre montrent que nous ne voulons ni la modifier, ni l’accélérer. Nous comptons avec le temps et sur lui. Tout le monde s’apercevra à la longue que, si nous nous sommes inspirés de nos intérêts au Maroc, nous ne les avons pas distingués de l’intérêt général ; et, certes ! on ne peut pas demander à une nation plus qu’à un particulier de renoncer à ses intérêts ; on ne peut lui demander que de les bien placer. Nous l’avons fait. L’Allemagne bénéficiera de notre œuvre civilisatrice comme les autres et plus que beaucoup d’autres, parce qu’elle est, parmi toutes, celle qui grandit et se développe le plus en ce moment. Le Maroc peut devenir un champ d’action merveilleux pour l’activité commerciale de l’Europe et de l’Amérique. Il n’y manque qu’une chose, la sécurité : peut-on nous reprocher de vouloir l’y introduire ? Doit-on entraver nos efforts lorsqu’ils se proposent ce but ? Là est toute la question.

La discussion de la séparation de l’Église et de l’Étal se poursuit à la Chambre des députés souvent avec éloquence et toujours avec intérêt ; mais elle semble de plus en plus devoir conduire au terme fatal de la dénonciation du Concordat. Résumer cette discussion serait tomber inévitablement dans des redites, car le nombre des argumens en faveur d’une thèse ou de l’autre est limité, et les discours se différencient surtout les uns des autres par l’habileté des orateurs à grouper ces argumens, et par le talent de parole qu’ils mettent à les développer.

De tous ces orateurs, celui qui a produit la plus forte impression sur la Chambre et sur l’opinion est M. Ribot. Nous regrettons qu’il accepte le principe de la séparation, non pas que ce principe nous répugne en théorie ; il est appliqué dans certains pays, en Amérique, par exemple, sans que la liberté en souffre ; mais il est si peu conforme à nos mœurs, à nos habitudes d’esprit, à nos traditions invétérées, qu’il faudra de longues années pour qu’il puisse être introduit en France sans danger, à supposer même que ce temps arrive jamais. M. Ribot, et il n’est pas le seul, croit que nous marchons bon gré mal gré à la séparation, et qu’il faut par conséquent en prendre son parti. Il ne reste qu’à choisir le moment de la faire, et le moment ne lui parait pas venu. Il ne reste enfin qu’à la faire dans des conditions libérales, bienveillantes même, pour l’Église, et il ne les trouve pas plus que nous, ces conditions, dans le projet que la Chambre discute. La critique qu’il a faite de ce projet a été admirable de précision et de force : nous la retrouverons d’ailleurs au fur et à mesure qu’on discutera les amendemens déposés par les progressistes. Tout ce que nous pouvons dire pour aujourd’hui, c’est que jamais l’éloquence de M. Ribot n’avait eu plus d’ampleur et d’éclat. Une partie de son discours restera comme une page d’histoire : c’est celle qu’il a consacrée aux incidens politiques qui ont précédé la rupture entre Rome et Paris, et qui lui ont servi de prétexte. Que d’erreurs n’y avait-il pas là à réfuter ! Que de vérités à rétablir ! Nous avons vu se former sous nos yeux une véritable légende qui tend à attribuer au Saint-Siège la responsabilité de la rupture, alors que notre gouvernement l’a voulue et provoquée. Sans doute il y a eu des fautes commises à Rome ; mais la manière dont on les a aggravées et dont on en a profité à Paris, montre bien qu’à défaut de ces prétextes, on en aurait trouvé d’autres. Ceux qui ont le goût de la vérité historique délicatement dégagée et solidement établie liront avec une grande satisfaction d’esprit ce passage du discours de M. Ribot. A côté de lui, d’autres orateurs ont combattu éloquemment le bon combat, par exemple M. Denys Cochin, dont l’éloquence fine et spirituelle produit toujours tant d’effet sur la Chambre, et M. Raiberti, dont le talent sans cesse en progrès ne s’était jamais manifesté avec plus de force. M. Raiberti a plaidé la cause de l’État qu’on désarme en lui enlevant, sous prétexte de le séparer de l’Église, les moyens d’influence qu’il avait sur elle et que tous les gouvernemens antérieurs avaient conservés avec un soin jaloux. Il est probable que le régime nouveau sera mauvais pour l’Église ; il le sera certainement pour l’État. En face de pareils orateurs, qu’avons-nous vu et qu’a entendu la Chambre ? Les socialistes ont fait un grand succès au rapporteur, M. Briand, qui s’est contenté de paraphraser à la tribune le rapport dont nous avons parlé il y a quinze jours. Quant au gouvernement, il a été insuffisamment représenté par M. Bienvenu-Martin, ministre des Cultes, dont le discours est resté fort au-dessous de sa tâche. Comment M. le Président du Conseil n’a-t-il pas parlé lui-même dans une question d’une aussi haute importance, la plus grave sans doute de toutes celles sur lesquelles une Chambre ait eu à se prononcer depuis la Révolution ? On peut trouver des causes à ce silence, mais non pas une excuse.

Le croirait-on ? L’urgence a été prononcée. Il est si urgent que le projet soit voté que la majorité ne veut pas en accepter une seconde lecture, et qu’on a privé de cette précaution élémentaire, de cette précaution que le règlement assure d’ordinaire à toutes les autres lois, celle de toutes qui demanderait le plus long et le plus minutieux examen. C’est qu’on veut absolument que le vote ait lieu avant Pâques, et nous sommes à quelques jours de Pâques : aussi aura-t-on beaucoup de peine à réaliser ce désir, quelque effort qu’on fasse pour cela. Le passage à la discussion des articles a été voté à une majorité d’une centaine de voix : nous n’en sommes pas surpris, nous nous contentons d’en être affligé. Nous n’en sommes pas surpris parce que beaucoup de ceux qui font encore des réserves sur le projet, et qui déclarent même se réserver la liberté de voter contre, déclarent aussi ne pas vouloir s’opposer à ce que la discussion en soit poussée jusqu’au bout. Nous en sommes affligé parce que nous savons ce que valent ces distinctions subtiles. Le pays et la Chambre elle-même ne voient les choses qu’en gros, et c’est par de pareilles complaisances qu’on crée de prétendus courans pour y céder ensuite. On se dit alors, avec La Rochefoucauld, que « c’est une grande folie de vouloir être sage tout seul, » et on aime mieux être fou avec tout le monde.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.