Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 avril 1897

Chronique n° 1560
14 avril 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Les Chambres se sont séparées pour six semaines, après trois mois de session qui n’ont pas été bien remplis. Si on fait le compte de ce qu’a produit le travail parlementaire pendant ce laps de temps, on aboutit à peu de chose. Le budget de l’année courante, qui aurait dû être voté avant le 31 décembre dernier, l’a été seulement à la fin de mars, après trois douzièmes provisoires, et il s’en est fallu de peu qu’on ne fût acculé à la nécessité d’en voter un quatrième. À qui faut-il attribuer la responsabilité du temps perdu ? M. le président du Conseil, à la dernière séance de la Chambre des députés, rappelait avec des chiffres indiscutables que le tiers de la session pour le moins avait été rempli par des interpellations. C’est en vain que la Chambre elle-même a essayé de mettre un frein à ce flot envahissant, et qu’elle a décidé de consacrer aux interpellations un jour par semaine, le samedi, afin de réserver les autres à l’œuvre législative ; les vieilles habitudes ont été les plus fortes. On a continué de voir comme autrefois, et plus encore peut-être, les discussions les plus importantes interrompues, coupées, hachées par des incidens sans cesse renouvelés.

C’est là un mal que tout le monde signale, mais dont personne encore n’a trouvé le remède. Il a été particulièrement sensible à propos de la loi sur l’organisation du haut commandement militaire. Le gouvernement la déclarait tout à fait urgente : à la fin d’une séance, M. le ministre de la guerre s’était montré sur le point de donner sa démission, parce que la Chambre avait refusé de la mettre ou de la maintenir entête de son ordre du jour du lendemain. La discussion a enfin commencé : il semblait qu’elle aurait dû être poursuivie, toute affaire cessante, jusqu’à son complet achèvement. S’il y a une question qui mérite en effet d’être traitée sans diversions ni distractions d’aucune sorte, c’est celle-là. Nous ne nous rappelons plus combien la Chambre lui a consacré de séances ; mais entre chacune d’elles il y a eu, en moyenne, huit jours d’intervalle. Des discours très intéressans, quelques-uns très éloquens, ont été prononcés. Les systèmes les plus divers ont été mis en présence et étudiés comparativement. M. de Tréveneuc, un des plus brillans officiers sortis de l’École supérieure de guerre, représentant des aspirations de la jeune armée, est venu soutenir que tout devait s’effacer devant un état major général fortement constitué et devant l’omnipotence du généralissime. M. Godefroy Cavaignac a prétendu au contraire que le conseil supérieur, tel qu’il existe et fonctionne aujourd’hui, est déjà une entrave excessive pour le ministre, dont il restreint l’initiative et diminue l’autorité, et auquel il veut donner un rôle prépondérant. M. de Montfort, rapporteur du projet de loi, a mis au premier rang des qualités militaires l’expérience même de la guerre et l’esprit particulier qui se développe dans les camps, ou, à défaut de camps, dans les casernes. M. de Tréveneuc a regardé ces qualités comme un peu vulgaires, et il a affirmé qu’elles ne servaient pas à grand’chose sans la science qu’on n’acquiert que dans les écoles. Quant au projet en lui-même, il a été défendu par les uns, attaqué par les autres, et coupé en deux par M. de Montebello, qui a conseillé à la Chambre d’en adopter la première partie et de repousser la seconde. Mais nous n’avons pas l’intention d’exposer ici le système de ce projet, ni d’en faire la critique : ce que nous en disons est pour montrer combien de problèmes il soulève, tous plus délicats les uns que les autres, et plus redoutables aussi, car ils ressemblent à ceux du sphinx : la nation qui ne les résout pas s’expose à périr. Eh bien ! entre le discours de M. de Tréveneuc et la réponse de M. de Montfort, s’est écoulée une semaine, et à peu près autant entre chacun des autres. C’est ce qu’on appelle jouer aux propos interrompus. Appliquée à des intérêts ordinaires, cette manière de discuter est pleine d’inconvéniens ; mais que dire lorsqu’on l’applique aux intérêts les plus graves d’un pays, à ceux auxquels tiennent ses destinées et peut-être son existence ? Sans cesse abandonnée et reprise, la discussion générale de la loi n’a pu être terminée ; aucun vote n’a été émis ; toutes les questions agitées sont restées en suspens, et par une ironie finale, la Chambre, en réglant son ordre du jour pour la rentrée, a donné le pas à la discussion de plusieurs autres projets, renvoyant à plus tard la reprise et la suite de celle-là.

La Chambre, à la vérité, a manqué de calme et de sang-froid depuis quelques semaines. Le revenant de Panama a jeté dans ses débats une perturbation analogue à ceUe qu’éprouvent les aiguilles aimantées lorsqu’un orage se forme dans l’atmosphère et qu’il est sur le point d’éclater. Les révélations d’Arton ont créé une situation nouvelle dont il est difficile de prévoir les suites ; mais elles seront longues, et nous ne sommes pas encore sur le point d’en distinguer le dénouement. On prête à M. le ministre de l’intérieur un mot qui résume le sentiment général au sujet de ces tristes affaires, à savoir qu’il faut « faire vite et tout ». C’est le vœu universel, mais il y a loin d’un vœu à sa réalisation. Faire vite, certes ! rien ne serait plus désirable ; mais comment faire vite alors qu’Arton paraît s’être proposé de faire lentement ; qu’il mesure ses dénonciations au compte-gouttes ; qu’il s’applique à les faire durer ; qu’il met des temps entre elles ; qu’il fournit sans cesse à l’instruction des pièces nouvelles ? Faire tout une bonne fois, vider l’affaire jusqu’à la sentine, ne reculer devant aucune considération pour opérer un nettoyage radical, qui ne le voudrait ou plutôt qui ne le veut ? Mais ici encore il est plus aisé de vouloir que de pouvoir. Quelle que soit l’ardeur des passions politiques, — et on suppose bien qu’elles ne sont pas absentes de cette affaire, — un honnête homme ne consentira jamais à regarder la seule parole d’Arton comme une preuve suffisante de la culpabilité de celui-ci ou de celui-là. Elle peut servir d’indication, voilà tout. Il faut ensuite trouver des preuves véritables, ou du moins des présomptions assez nombreuses et assez fortes pour faire naître la certitude. Or, ces présomptions et ces preuves ne sont pas faciles à établir : peut-être même les plus grands efforts pour les réunir et les fixer sont-ils destinés à rester impuissans. À supposer, ce qui parait probable, qu’un certain nombre de députés aient été corrompus, c’est compter beaucoup sur leur naïveté de croire qu’ils ont laissé derrière eux des traces matérielles de la corruption. Le hasard peut en faire découvrir quelques-unes, mais il y a lieu de craindre que ce hasard ne soit très rare. On aura d’un côté l’affirmation d’Arton, de l’autre la dénégation de sa victime : où est la vérité ? On peut même avoir une conviction personnelle, suivant qu’on se détermine par des vraisemblances plus ou moins grandes ; mais cela ne suffit pas devant les tribunaux ; il faut y apporter une démonstration d’un caractère juridique, et si cette démonstration peut être faite dans quelques cas particuliers, — ce que nous ignorons encore, — dans le plus grand nombre elle ne pourra pas l’être. L’œuvre entreprise, nécessairement incomplète, ne satisfera donc pas la conscience publique. On se bat contre l’insaisissable. Et voilà pourquoi les hommes les plus désireux d’en finir à tout prix, mais non pas cependant au prix de la justice dont les règles tutélaires doivent être appliquées à tous, sont émus et inquiets en songeant combien il sera difficile, sinon impossible, de faire vite et de faire tout. L’orage dont nous parlions risque de troubler profondément l’atmosphère sans la clarifier ni la purifier. On ne devra le reprocher à personne ; mais les violens qui se seront emparés de la question pour l’exploiter ne seront pas embarrassés de si peu : ils dénoncent déjà la responsabilité du gouvernement.

Celui-ci a pourtant adopté la seule attitude qu’il avait à prendre à avoir de ne se mêler en rien de l’instruction et de laisser au juge la ne peut pas être suspect aux radicaux puisqu’il a été, sous le ministère Bourgeois, nommé par M. Ricard à la place de M. Rempler, dans des conditions que nous n’avons pas à rappeler : on ne les a pas oubliées. Rien ne gêne ses investigations ; son indépendance est complète ; il use sans restrictions d’aucune sorte de cette toute-puissance que nos lois attribuent aux titulaires de sa fonction, et devant laquelle il arrive quelquefois à de très honnêtes gens de trembler. M. le garde des sceaux a poussé le scrupule jusqu’à refuser de recevoir M. Le Poittevin afin d’échapper au soupçon, ou du moins à l’accusation d’avoir exercé sur lui la moindre influence. Nous vivons, en effet, dans un temps où les démarches qui auraient été jugées autrefois les plus naturelles et les plus légitimes doivent être évitées par un ministre prudent. M. Le Poittevin peut donc faire tout ce qu’il veut. Il n’a jugé à propos jusqu’ici de demander la suspension de l’immunité parlementaire que pour quatre personnes : s’il lui en faut d’autres, il n’a qu’à le dire, on les lui livrera. Le gouvernement transmettra la demande aux Chambres, et la résolution de celles-ci n’est pas douteuse. Jamais la justice n’aura trouvé devant elles moins d’entraves. Si elle n’aboutit pas, ce ne sera la faute ni du gouvernement, ni du parlement, mais de la nature même des choses et des difficultés qui y sont inhérentes. M. le juge d’instruction prend son temps pour chercher des preuves, et peut-être les preuves qu’il trouvera n’arriveront-elles pas à le convaincre lui-même ; mais aucune volonté étrangère n’agira sur la sienne, et, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, il en aura seul la pleine et entière responsabilité.

La Chambre a même adopté une résolution qui serait de nature à soutenir et à activer son zèle, s’il pouvait se ralentir et se relâcher : elle a décidé de nommer au bout de trois mois une commission d’enquête qui évoquerait à son tour devant elle toute l’affaire de Panama. Le prétexte qu’on a donné pour justifier cette mesure est qu’en dehors des responsabilités purement judiciaires, il peut y avoir des responsabilités morales qui échappent à la répression pénale, mais que le parlement a le devoir de rechercher et de signaler. Assurément, ce prétexte est spécieux, et si le parlement se contente de faire en quelque sorte sa police intérieure, s’il n’émet pas la prétention de reviser tous les contrats passés entre particuliers, s’il ne se fait pas à la fois jury d’honneur, tribunal correctionnel et tribunal de commerce, enfin s’il reste dans son domaine propre et dans sa compétence, son œuvre aura peut-être quelque portée. Mais c’est beaucoup attendre de lui ! Quoi qu’il en soit, M. Le Poittevin sait dès aujourd’hui que l’instruction sera soumise à un contrôle, et quel contrôle ! le plus soupçonneux et le plus exigeant de tous. S’il était capable de quelque faiblesse ou de quelque complaisance, elle lui serait sévèrement reprochée. Toutes les pièces de l’affaire seront déposées sur les bureaux des Chambres. N’y a-t-il pas là, même pour les plus difficiles, une garantie propre à les rassurer ? Après M. Le Poittevin, MM. Rouanet, Millerand, Marcel Habert, le comte d’Hugues, et autres grands justiciers, auront leur tour ; ils tiendront en main tout le dossier de l’affaire, et ils seront libres d’en tirer telles conclusions qu’il leur plaira. Le croirait-on ? Cela même n’a pas paru suffisant à leur impatience, et à deux reprises différentes, à huit jours d’intervalle, ils ont mis la Chambre en demeure de constituer, non pas dans trois mois, mais tout de suite, cette commission d’enquête sur laquelle ils comptent pour faire toute la lumière. M. le président du Conseil s’y est opposé pour des motifs qui auraient dû convaincre tout le monde. Est-il admissible, est-il même possible que deux enquêtes soient poursuivies parallèlement sur la même affaire, l’une au Palais de justice, l’autre au Palais-Bourbon ? C’est alors qu’il y aurait entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir politique une confusion qui tournerait vraisemblablement contre le premier. M. Le Poittevin devrait renoncer à la liberté que le gouvernement lui a laissée avec tant de soin. La commission de la Chambre ferait toute la besogne à sa place ; elle lui désignerait les gens à poursuivre ou à ne pas poursuivre ; elle se prononcerait la première sur la qualité des preuves articulées contre eux ; elle disputerait au juge les témoins à sensation. Quant au secret qui doit toujours couvrir de pareilles enquêtes, au moins jusqu’à ce qu’elles soient terminées, on sait par avance comment il serait gardé : il le serait comme l’a été celui des communications faites par M. Le Poittevin à la commission des poursuites. On se demande donc comment l’idée d’ouvrir conjointement tme enquête parlementaire et une instruction judiciaire a pu venir à l’esprit d’un homme sensé. À défaut même de bon sens, il suffisait d’ailleurs de consulter l’expérience, car elle a été faite, et un membre de la droite royaliste, M. de Ramel, qui a fait partie de l’ancienne commission de Panama, a été le premier à signaler les inconvéniens qu’avait produits alors ce dualisme inconsidéré. C’est lui qui a fait décider par la Chambre que la future commission ne serait nommée que dans trois mois, et, certes, il n’est pas suspect de tendresse pour les panamistes. Eh bien ! le croirait-on ? au moment de se séparer, la Chambre, saisie de nouveau de la question, n’a repoussé la réunion immédiate d’une commission d’enquête qu’à dix-huit voix de majorité. Il aurait suffi de déplacer une dizaine de bulletins pour que la commission, nommée tout de suite, fût chargée de représenter la Chambre pendant les vacances et de lui préparer des surprises pour son retour. On a échappé à ce danger, mais de bien peu !

Quoi qu’il en soit, les amateurs de scandale ont de quoi se rassurer. S’il y avait à nos yeux des motifs supérieurs à tous autres pour ne pas élire dès à présent une commission d’enquête, nous avouons que la nommer après que la justice aura terminé son œuvre n’est pas en soi une perspective plus réjouissante. Cela s’appelle faire durer le plaisir, pour ceux du moins qui en trouvent à ce genre d’opérations. Si la commission d’enquête, qui sera aux prises avec les mêmes difficultés que M. le juge d’instruction, met le même temps que lui pour terminer sa tâche, nous en avons encore pour de longs mois. Et quand la commission aura fini, la Chambre à son tour commencera. Elle tiendra des séances auprès desquelles celles qui se sont déroulées jusqu’ici pourront passer pour calmes et tranquilles. En sortira-t-il du moins une lumière véritable ? En saurons-nous plus après qu’avant ? Serons-nous enfin fixés avec certitude sur la culpabilité de celui-ci ou de celui-là ? Nous voudrions le croire, mais il faudrait pour cela oublier complètement le passé. Les socialistes seuls peuvent gagner à cette agitation. Ils ont intérêt à convaincre le pays que l’immoralité et la corruption sont partout dans la société actuelle, car c’est la société actuelle, la société capitaliste, qu’ils rendent responsables de tout : ils se montrent volontiers démens pour les personnes, afin de faire retomber tout le poids de leur colère sur les institutions dont elles sont les victimes. Leur thèse est connue ; on s’apprête à leur fournir de nouveaux argumens ou de nouveaux exemples pour la soutenir. Et au dehors, croit-on qu’un pareil spectacle soit fait pour rehausser notre considération ? Il n’y a peut-être pas un pays au monde où le niveau de la moralité soit plus élevé qu’en France. Nous sommes un peuple honnête, laborieux, économe, doué des qualités privées les plus estimables et les plus solides ; mais nous nous calomnions nous-mêmes, et nous arrivons à faire croire à l’étranger que nous sommes profondément gangrenés et en proie à tous les vices. Il ne demande pas mieux que de le croire. Et pour nous épargner entre lui et nous des comparaisons où nous pourrions reprendre des avantages, si quelque scandale du genre des nôtres se découvre chez lui, il s’empresse de l’étouffer. C’est à peine si un murmure le signale ; le silence se fait aussitôt. Notre vertu est théâtrale et intransigeante ; celle des autres est prudente et toute politique. Laquelle vaut le mieux, nous ne le rechercherons pas. Chacun est ce qu’il est, et ne peut guère se changer. Au point où, chez nous, en sont venues les choses, il n’y a plus qu’à les laisser suivre leur cours et à attendre qu’il s’épuise. Nul ne pourrait s’y opposer, quand même il en aurait l’idée. Il faut donc se résigner à ce que la fin de la législature actuelle ressemble à la fin de la dernière : du temps perdu, de l’agitation, du bruit. Quant aux résultats utiles, ils seront peut-être l’apanage d’une Chambre plus heureuse, plus maîtresse d’elle-même, ou mieux dirigée.

La Chambre s’est séparée le 10 avril, et elle a décidé de revenir le 18 mai. M. Goblet aurait voulu qu’elle s’en allât plus tard et qu’elle revînt plus tôt, pour diverses raisons, dont la principale était tirée des affaires d’Orient et des préoccupations qu’elles doivent légitimement inspirer. À cela, M. Méline a répondu que le gouvernement, pendant les vacances, resterait scrupuleusement fidèle au programme qu’il a exposé aux Chambres et que celles-ci ont approuvé. Il a toutefois ajouté que, si les circonstances venaient à se modifier au point de rendre nécessaires des résolutions nouvelles, le parlement serait aussitôt convoqué. On ne ferait rien sans son adhésion et son concours. Ces promesses sont tout à fait correctes, mais il est peu probable que la nécessité de les remplir vienne à s’imposer. La situation de l’Orient, malgré les incidens qui se sont produits ces derniers jours sur la frontière de Macédoine, semble devoir se prolonger longtemps encore, sans qu’on aperçoive aucun dénouement. Puisqu’elle a duré jusqu’à l’heure où nous sommes sans amener les crises violentes qu’on pouvait craindre, il n’y a plus de raison pour qu’elle ne dure pas encore davantage. On se demandait au début comment, on se demande aujourd’hui quand tout cela prendra fin. Nous ne nous chargeons pas de dire à quoi les puissances emploient leur temps ; c’est sans doute à négocier ; mais avec qui et sur quoi ? Elles cherchent un expédient propre à satisfaire tout le monde, c’est-à-dire la Grèce et la Turquie : naturellement elles ne l’ont pas trouvé, et elles continuent leurs recherches avec une merveilleuse patience sans temps, les choses ne s’aggraveront pas. On ne peut pas dire, il est vrai qu’elles étaient, et la prolongation du statu quo est à coup sûr un des phénomènes les plus surprenans. Le blocus de la Crète n’a encore servi à rien du tout : c’est sans doute ce qui a découragé les puissances d’établir le long des côtes grecques un second blocus, qui ne serait peut-être pas plus efficace.

En Crète, les amiraux et les insurgés ne communiquent que par des coups de canon et de fusil : ils ne se font d’ailleurs aucun mal les uns aux autres. Ce qui étonne, c’est que, soit les amiraux, soit les consuls des puissances, ne paraissent avoir fait jusqu’à présent aucun effort vraiment sérieux pour se mettre en rapport avec les chefs des insurgés et pour leur faire comprendre ce que les intentions de l’Europe à leur égard ont de bienveillant et d’avantageux. Les insurgés sont laissés en tête à tête intime avec le colonel Vassos, qui leur explique les choses à sa manière. On vit de part et d’autre sur un malentendu, qu’il ne serait peut-être pas impossible de dissiper si on s’expliquait de plus près, et autrement qu’avec de la poudre. En revanche, on échange beaucoup d’explications avec la Grèce et avec la Porte, ce qui ne peut qu’encourager la première dans ses prétentions, et ce qui encouragerait la seconde dans ses résistances si elle n’avait pas renoncé à en faire. On espère sans doute que le temps, qui est galant homme, finira par tout arranger, grâce à la lassitude générale ; mais si c’est là-dessus que compte l’Europe, la Grèce fait de son côté le même calcul, et il est difficile de prévoir, de ces deux patiences obstinées, quelle est celle qui viendra à bout de l’autre. L’Europe, toutefois, a un avantage très appréciable : elle est riche et la Grèce est pauvre ; or, si l’argent est le nerf de la guerre, cela est vrai surtout de la guerre qu’on ne fait pas, et qui consiste seulement à dépenser de part et d’autre ses ressources sans coup férir, jusqu’à épuisement complet. Celui qui a les meilleures finances est toujours sûr de triompher et de réduire son partenaire à merci.

En Crète donc, on escarmouche. Sur la frontière de Thessalie et de Macédoine, on est resté pendant de longues semaines l’arme au pied, et c’est seulement ces derniers jours que quelques coups de fusil ont été tirés : encore l’ont-ils été par des irréguliers cosmopolites, mêlés de Grecs et d’Italiens. Les nouvelles venues à ce sujet de Constantinople et d’Athènes sont trop contradictoires pour qu’on puisse savoir exactement ce qui s’est passé. Suivant toutes les vraisemblances, et cette version est d’ailleurs conforme à la plupart des récits, les Grecs ont commencé. S’ils étaient au nombre de deux et même de trois mille, comme on l’assure, il est impossible d’admettre qu’il n’y ait eu là que des irréguliers ; mais c’est un point sur lequel nous ne voulons pas insister. L’action des ligues patriotiques, indépendantes du gouvernement et irresponsables, suffit pour expliquer la tentative qui vient de se produire. La situation de l’armée grecque sur la frontière est des plus paradoxales. Elle ne saurait se prolonger indéfiniment, pour le motif que nous avons déjà donné, à savoir que le maintien sur le pied de guerre de la petite armée hellénique coûte très cher. D’autre part, on ne voit pas ce que ce sacrifice pourra jamais rapporter. De deux choses l’une, en effet : ou les Grecs continueront à ne rien faire, et alors à quoi bon cette mise en scène guerrière ? où ils se battront, et alors, autant du moins que la prévision humaine peut s’appliquer aux choses militaires, ils expieront cruellement leur imprudence. Ce n’est pas leur courage qui est en cause ; ils en ont autant que personne ; mais le courage ne suffit pas contre une armée que nous persistons à croire mieux organisée et plus résistante que la leur et qui, dans tous les cas, a la supériorité du nombre dans des proportions écrasantes.

Nous plaignons les Grecs de s’être mis dans une situation pleine d’angoisses : ils ne peuvent pas plus y rester qu’en sortir avec avantage. Leur conduite serait inexplicable, aussi bien pohtiquement que miUtairement, s’ils n’avaient pas espéré que leur mouvement offensif du côté de la Macédoine en déterminerait d’autres du même genre de la part des Bulgares et des Serbes, sans parler des Monténégrins. Ils avaient compté par surcroit que l’Albanie, travaillée de vieille date par des fermens révolutionnaires, se soulèverait également, et que, pour faire front à tant de périls divers, l’armée ottomane serait obligée de se diviser. Malheureusement pour eux, aucune de ces prévisions, si judicieuses en apparence, ne s’est réalisée. Les petites puissances balkaniques, soit qu’elles aient obéi spontanément aux conseils de la sagesse, soit qu’elles les aient reçus du dehors et qu’elles les aient écoutés, ont conservé un sang-froid tout à fait exemplaire. Elles n’ont rien vu dans les allures de la Grèce qui se recommandât à leur imitation : loin de là ! à mesure que les Grecs se laissaient exalter et entraîner davantage, elles opposaient à leur bouillonnement patriotique le contraste d’une tenue toujours plus réservée et plus correcte. Pendant que le sud de la péninsule était livré à des agitations fiévreuses, on voyait au nord le roi de Serbie et le prince de Bulgarie se faire tranquillement des visites. Une intimité étroite s’est établie entre les deux gouvernemens, et semble même s’être étendue au Monténégro. C’est vraiment une ligue pacifique qui s’est formée. Nous ne rechercherons pas, de crainte de nous tromper, pourquoi la Serbie et la Bulgarie se sont déterminées à cette abstention complète. Ce n’est assurément pas indifférence, ni pur désintéressement de leur part : elles ont cru sans doute cette conduite plus habile et plus rémunératrice. Pendant que la Grèce s’est placée dans l’alternative d’achever de se ruiner ou de se faire battre, les puissances slaves des Balkans profitent d’une aussi favorable occasion pour réclamer à Constantinople le règlement de questions qui leur tiennent fortement à cœur : nous voulons parler des bérats ecclésiastiques qui, accordés à des évêques serbes ou bulgares, opèrent autant de démembremens dans l’Église grecque, et préparent ou facilitent la réalisation des espérances slaves dans un pays où la religion se confond avec la nationalité. La Porte s’est toujours montrée plus facile à accorder ces bérats lorsqu’elle avait à se plaindre de la Grèce, et elle a eu rarement à s’en plaindre plus qu’aujourd’hui. La Serbie et la Bulgarie, sans doute appuyées par l’Europe, tirent parti de ces circonstances, et elles sont dans leur droit. Elles songent à l’avenir et prennent en quelque sorte hypothèque sur lui, tandis que la Grèce, plus impatiente, a tout joué, a tout risqué dans le présent. Entre ces deux conduites, on verra plus tard laquelle aura été la plus sage et la plus politique. À moins d’une victoire des Grecs, et cette victoire serait un miracle, la conséquence de la crise actuelle sera de donner une force nouvelle à l’expansion slave en Macédoine, et de limiter, peut-être de refouler, l’expansion hellénique. On l’a parfaitement compris à Belgrade et à Sofia, et voilà pourquoi on s’y tient tranquille. De ce côté, toutes les espérances de la Grèce ont été déçues. Quant à l’Albanie, elle a été troublée sur quelques points. Des provocations se sont produites sans qu’on sache exactement à qui on doit en imputer l’initiative. Une mosquée a été profanée à Scutari, et on a pu craindre un moment des désordres très graves. Mais la fermeté du gouverneur a pourvu au danger immédiat : il paraît pour le moment écarté. En conséquence, les Grecs se trouvent seuls en face des Turcs, et on se demande s’ils ne sont pas à la veille de commettre une imprudence dernière.

M. le comte Mouravief a fait à l’Europe, qui l’a acceptée, une proposition pleine d’opportunité. Il a demandé qu’on notifiât aux Grecs et aux Turcs, par une note identique, la résolution des puissances de laisser à l’agresseur la responsabilité de son agression si elle était malheureuse, mais de le priver de ses avantages si elle était heureuse : en d’autres termes, les puissances ne permettraient pas à celui des deux adversaires qui attaquerait l’autre de profiter de la victoire qu’il pourrait remporter, ni d’en retirer le moindre profit territorial. Évidemment la notification de l’Europe ne s’adressait qu’aux Grecs ; mais les Turcs seuls y ont répondu jusqu’ici. C’est qu’ils n’étaient pas en peine pour le faire. Ils n’ont aucun désir de se battre ; ils savent bien, sans qu’on ait besoin de le leur dire, que, s’ils étaient vainqueurs, on ne leur permettrait pas de profiter de la victoire, et ils sont de trop parfaits réalistes pour sacrifier grand’chose à la pure satisfaction morale de se venger de leurs ennemis. Mais l’occasion leur a paru bonne de mettre en parallèle leur conduite et celle des Grecs depuis l’origine de la crise actuelle. Malgré toutes les provocations qui ont été dirigées contre eux, ils sont restés sur la défensive, sur l’expectative, sans qu’on puisse leur reprocher un seul acte qui n’aurait pas été conforme aux conseils et aux volontés des puissances. Ils se sont naturellement empressés d’accuser réception à l’Europe de sa note du 6 avril. Ils y ont vu avec la plus grande satisfaction qu’on ne permettrait en aucun cas à l’agresseur de tirer parti de son succès, et cette règle leur a paru si bien imaginée qu’ils ont voulu immédiatement l’étendre à tous les territoires aujourd’hui en cause, à la Crète aussi bien qu’à la Macédoine. Quel est l’agresseur en Crète, si ce n’est le Grec ? En présence d’une invasion aussi contraire au droit des gens que celle du colonel Vassos, la Porte a dû prendre des précautions que tout autre aurait prises à sa place. Elle a mobilisé son armée et l’a concentrée sur la frontière de Macédoine. Mais elle déclare être prête à la retirer aussitôt que les Grecs auront eux-mêmes retiré leurs troupes de la Thessalie et de la Crète. On ne peut pas reprocher à la Porte de n’avoir pas bien posé la question : par malheur, il ne suffit pas de la bien poser pour la résoudre.

Il est douteux que la Grèce ait conservé sur elle-même, après avoir déjà cédé à tant d’entraînemens, une maîtrise suffisante pour résister à ceux qui seraient finalement irrémédiables. L’heure dangereuse, annoncée depuis longtemps sans qu’on ait rien fait pour y pourvoir, est sur le point de sonner. Le printemps approche. Les neiges commencent à fondre sur le flanc des montagnes. En même temps, la fusillade éclate. Qui sait si, dans quelques jours, l’Europe ne s’apercevra pas une fois de plus qu’elle a laissé passer le moment précis où son action aurait pu se produire utilement ? Lorsqu’elle s’est décidée à mettre le blocus devant la Crète, il était déjà trop tard ; le colonel Vassos y avait débarqué ses soldats. Lorsqu’elle se décidera, si elle s’y décide jamais, à mettre le blocus devant la Grèce, il sera trop tard aussi. La Grèce a pu profiter de la liberté de la mer pour opérer sans la moindre gêne sa mobilisation sur la frontière. Le fait est maintenant accompli, et les conséquences commencent à se manifester. Rien n’aurait été plus simple au début que d’empêcher le colonel Vassos d’entrer en Crête ; rien aujourd’hui n’est plus compliqué que de l’en faire sortir. Et nous dirons de même que rien, il y a quelques semaines encore, n’était plu aisé que d’empêcher la Grèce de mobiliser son armée et de la concentrer sur la frontière septentrionale ; mais aujourd’hui la chose est faite et rien est plus difficile que d’obliger l’armée grecque à se morfondre sur place, alors que les esprits sont montés à un degré d’exaltation qui leur permet à peine de réfléchir, et que le temps, chaque jour plus doux exerce sur eux une tentation de plus en plus irrésistible. L’armée régulière n’a pas osé jusqu’ici risquer une aventure dont il est impossible que ses chefs ne prévoient pas le dénouement certain. Le dialogue se tient parfaitement tranquille. Mais son frère, le prince Georges qui était parti pour la Crète, ne l’a pas été moins que lui, ce qui n’a pas empêché le colonel Vassos, sans que son gouvernement ait pris la peine de faire à la Porte la moindre déclaration de guerre, d’entamer les hostilités contre les forces ottomanes. On se moque un peu de l’expression devenue courante de « blocus pacifique », et il est certain que les deux mots semblent contradictoires ; mais comment faudra-t-il appeler la guerre que la Grèce fait à la Turquie en Crète ? Il faudra sans doute la qualifier bientôt de « guerre pacifique » ! Nous sommes en pleine fantaisie, en plein caprice. Après s’y être livrés en Crète, il semble que les Grecs s’apprêtent à tenter, en Macédoine, une expérience du même genre. Personne ne mettra en doute que les bandes qui viennent de se former en Thessalie pour passer ensuite les armes à la main en Macédoine n’aient agi avec la connivence des autorités helléniques, soit civiles, soit militaires.

Le gouvernement grec voudrait bien faire la guerre sans en avoir la responsabilité. C’est d’ailleurs un procédé qu’il n’a pas inventé, et il ne serait pas nécessaire de remonter très haut dans l’histoire, ni de chercher très loin de nos propres frontières, pour rencontrer le souvenir d’aventures analogues à celles qu’il essaie de reproduire. Il est arrivé plus d’une fois déjà qu’un gouvernement désavouât officiellement de hardis flibustiers, tandis qu’il les encourageait sous main, prêt à leur donner un refuge en cas de défaite, et à profiter de leurs conquêtes en cas de succès. Mais les Grecs se tromperaient s’ils croyaient pouvoir, dans les circonstances présentes, renouveler ce genre d’exploits. En cas de victoire, l’Europe leur a fait savoir qu’ils ne bénéficieraient pas de leur bonne fortune, déclaration très propre à les refroidir. Au surplus, il faut le leur répéter sans cesse, ce n’est pas la victoire, c’est la défaite qui est à prévoir pour eux. Ils ne s’attaquent pas à un ennemi plus faible et déjà démoralisé par le sentiment de son impuissance. L’armée turque, au contraire, a pleine confiance dans sa supériorité. Nous avons dit les motifs pour lesquels le gouvernement ottoman ne désirait pas être mis dans l’obligation de se battre ; mais il ne redoute pas cette éventualité, et il y a longtemps qu’il l’a envisagée sans la moindre crainte. Les dépêches de Constantinople assurent que la Porte vient d’adresser une note à la Grèce pour lui déclarer qu’elle la tiendrait responsable des agressions qui seraient désormais dirigées contre son territoire par des bandes formées sur le territoire grec. Si un nouvel incident vient à se produire, Edhem-Pacha a reçu l’ordre de passer immédiatement la frontière. Personne en Europe ne pourrait s’opposer à l’exécution de cette menace, et, pour dire la vérité, de toutes les notifications qui ont été adressées à la Grèce dans ces derniers temps, c’est celle-là qui paraît de nature à faire sur elle l’effet le plus salutaire. L’armée turque a poussé la patience aussi loin qu’on pouvait le lui demander, et plus loin qu’on ne pouvait l’attendre d’elle : sa résolution nouvelle exercera peut-être sur celle de la Grèce une influence plus efficace que ne le ferait un nouveau blocus. Mais toutes les prévisions sont plus que jamais incertaines, et on ne peut s’empêcher d’éprouver une pénible anxiété en songeant que, d’un jour à l’autre, ce qu’il y a d’artificiel dans les précautions de la diplomatie européenne peut se manifester par des actes décisifs. Si la guerre éclate, nous espérons du moins que l’Europe, grâce à la ligue des États neutres des Balkans, réussira à la limiter entre les Turcs et les Grecs, et à la localiser dans la Macédoine. Mais nous aimons encore mieux espérer que la Grèce s’arrêtera elle-même au bord de l’abîme : tous ses amis véritables doivent le souhaiter.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

---