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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1894

Chronique n° 1488
14 avril 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.


Il y a quinze jours, Paris était en plein vaudeville : on ne s’occupait que de la question de savoir où coucherait M. le préfet de la Seine. Chassé du pavillon de Flore par le nouveau ministre des Colonies, qui tenait naturellement à établir son domicile au bord d’un fleuve, M. Poubelle était repoussé de l’Hôtel de Ville par le Conseil municipal. On avait beau dire qu’au moment de la reconstruction de l’immeuble, des appartemens avaient été réservés au préfet de la Seine, décorés, installés et meublés spécialement pour lui, le Conseil municipal refusait à M. Poubelle le droit d’en prendre possession. Depuis de longues années déjà, ces appartemens attendent un locataire ; on les ouvre certains jours de fête, on les montre aux étrangers ; mais ils restent vides. Pourquoi ? C’est parce que le Conseil municipal les réserve avec un soin jaloux au futur maire de Paris, personnage hypothétique et symbolique qui plaît à son imagination et embellit ses rêves, qui est dans le perpétuel devenir, qui peut-être ne se réalisera jamais, ce qui n’empêche pas de lui conserver intacts et vierges une chambre à coucher, un salon, un fumoir, enfin tout ce qui peut entretenir la pensée de sa venue prochaine et faire croire en lui. Ce tabernacle, qui semble désert, enferme une espérance, peut-être seulement une illusion, mais avec de la bonne volonté on peut prendre assez longtemps l’une pour l’autre, et le Conseil municipal en mettait beaucoup à faire durer cette confusion. EUe se dissipe bon gré mal gré au contact de M. Poubelle, qui prend la place. Inde iræ ! Le président du Conseil municipal a sonné le tocsin d’alarme, et on a pu croire un moment que ses collègues et lui défendraient par la force l’entrée de l’édifice municipal. Le spectacle aurait été curieux. Toutefois M. Champoudry n’a pas mis longtemps à s’apercevoir que ses colères étaient incomprises, et qu’au lieu de soulever l’émotion qu’il en attendait, elles faisaient naître, jusque dans les faubourgs, cette ironie narquoise qui est propre à la population parisienne, et dont la pointe d’aiguille soutire l’électricité des orages les plus menaçans. Le Conseil municipal en voulant faire peur n’a réussi qu’à faire rire. Et il ne s’occupait déjà plus qu’à battre en retraite le plus convenablement possible, lorsque la bombe du restaurant Foyot a couvert Paris du bruit strident de sa détonation. Alors, on n’a plus songé à M. Poubelle, ni au Conseil municipal. Le vaudeville s’est changé en drame, et les esprits qui étaient lancés dans la voie de la gaîté ont été brusquement rappelés à des réalités attristantes.

Matériellement, les bombes qui ont éclaté sur divers points de Paris n’ont pas fait jusqu’à ce jour beaucoup de dégâts ; le nombre des victimes est restreint ; encore faut-il y compter un anarchiste. Mais la multiplicité et la répétition de ces crimes révèlent une maladie morale d’un caractère grave. Est-ce une épidémie qui passera comme tant d’autres, après avoir épuisé ses germes malfaisans ? Des précédens assez nombreux permettent de le croire. Sans remonter bien haut dans l’histoire, n’avons-nous pas vu, il y a quelques années, la Russie en proie au nihilisme ? Et, certes, le choix des victimes, la précision et l’odieux succès des attentats, rendaient le nihilisme plus redoutable encore que ne l’est notre anarchisme. La crise, pourtant, paraît être passée. Sans doute passera-t-elle de même chez nous. L’anarchisme subsistera en tant que doctrine, mais le nombre de ceux qui mettent la théorie en pratique sous une forme violente est toujours restreint ; la disparition des uns, la lassitude des autres, l’inutilité d’efforts aussi périlleux, l’horreur générale qu’ils inspirent, finiront par produire le découragement et l’abstention. L’épidémie passera, à la condition d’être sérieusement combattue, mais elle ne manquera pas de se reproduire si les causes qui l’ont engendrée subsistent et continuent d’agir comme autrefois.

Il faudrait faire une longue et patiente analyse des conditions dans lesquelles se meut la société actuelle pour déterminer chacune de ces causes. Qu’il y ait des défauts dans cette société, et surtout qu’il y ait des misères et des douleurs, nul ne le conteste ; mais il en a été ainsi dans tous les temps, et, malgré le progrès presque ininterrompu qui atténue ces défauts et ces misères, la douleur ressentie reste toujours sensiblement égale à elle-même. A mesure que nous avons mieux, nous voulons mieux encore, et les besoins satisfaits en font naître de nouveaux. Gardons-nous de nous en plaindre : il n’y aurait plus de progrès s’il en était autrement. Ceux qui cherchent toujours à améliorer le sort de l’humanité ont toujours raison ; mais où ils commencent à avoir tort, c’est lorsqu’ils méconnaissent le bien pour faire mieux ressortir le mal ; c’est lorsqu’ils appuient cruellement sur ce dernier pour en rendre la sensation plus aiguë et pour arracher à ceux qui souffrent un cri de désespoir ou de fureur ; c’est lorsqu’ils représentent la société actuelle comme la simple juxtaposition d’exploiteurs et d’exploités, et qu’ils empruntent des expressions au romantisme le plus farouche pour nous faire croire que nous vivons dans un bagne, où presque tous travaillent pour un tout petit nombre sans pouvoir retirer eux-mêmes de leurs peines aucun avantage appréciable. Ils ont tort enfin lorsqu’ils déclarent que cet état de société ne subsiste que grâce à la volonté toute-puissante de la minorité qui en profite, et qu’il suffirait d’un effort énergique de la part du peuple, ou d’un élan généreux de la part du gouvernement, pour changer cet enfer en Eldorado.

Il faut bien dire pourtant que les propagateurs de ces dangereuses doctrines n’opèrent pas sans ménagemens ni sans adresse. L’ardeur de leurs convictions ne les empêche pas de les exprimer avec une certaine diplomatie. Ils sont opportunistes à leur manière et, si leur pensée est fixe, leur langage est varié. Ils ne tiennent pas le même à Paris et en province ; ils déclarent fort bien l’adapter à leur auditoire. Tantôt, par exemple, ils disent hautement que les préoccupations de réforme sociale passent chez eux avant celles des intérêts nationaux, et l’idée de patrie ne tient qu’une place négligeable dans leurs discours, si même elle n’y est pas traitée comme un préjugé du vieux temps. Mais, s’ils s’aperçoivent qu’une aussi grande indépendance d’esprit n’est pas partagée par tout le monde, et qu’elle choque même quelques-uns de leurs adeptes, ils ne manquent pas de se donner aussitôt pour les meilleurs patriotes de France. Internationalistes à Paris, ils sont chauvins à Fleurance, petite ville du Gers, qui doit être charmante si on en juge par son joli nom, et où le socialisme vient de tenir ses assises. M. Jaurès s’y est rendu avec M. Guesde et il y a protesté avec véhémence contre le titre de « sans-patrie » que l’on applique volontiers aux socialistes. Les socialistes vibrent à l’unisson de l’âme nationale : M. Jaurès l’a prouvé en vibrant. Il a fait mieux. A Paris, dans les journaux, à la tribune même de la Chambre, il professe le collectivisme le plus pur. Si chacun, jusqu’à nouvel ordre, est admis à posséder les fruits, il est impitoyablement dépossédé des instrumens de son travail, et, de tous ces instrumens, le premier sans contredit est la terre. Plus de propriétaire terrien ! Le sol doit rentrer dans la collectivité. Mais à Fleurance, devant les paysans du Midi, dont beaucoup sont déjà propriétaires et qui tous aspirent à le devenir, c’est une autre affaire. M. Jaurès abandonne la thèse de la « nationalisation du sol » pour développer celle du « morcellement de la propriété ». Il ne s’agit plus de supprimer les propriétaires, mais de les multiplier à l’infini. A vrai dire, il s’agit toujours, ici et là, par des moyens différens et des promesses contradictoires, de se faire une clientèle. C’est à ce but que tout est sacrifié. Trop peu nombreux à la Chambre pour y jouer un rôle important, les socialistes n’ont qu’une préoccupation, qui est d’y revenir en force aux élections prochaines. S’ils font de la doctrine dans leurs livres et dans quelques discours auxquels ils attachent de l’importance, partout ailleurs ils font de la tactique électorale, et tout leur est bon en vue du succès.

En dehors des journaux, des livres et des conférences des socialistes, le gouvernement n’a-t-il aucune responsabilité dans la situation actuelle ? Il en a une, à coup sûr. Nous ne parlons pas du ministère actuel, mais du gouvernement pris dans l’ensemble de sa conduite depuis un certain nombre d’années. Trop souvent il a favorisé des espérances, sachant parfaitement bien qu’elles n’étaient pas réalisables. Il renvoyait à l’avenir les difficultés qui devaient se produire le jour où les déceptions inévitables rempliraient les cœurs d’amertume. En attendant, il fallait vivre, et, pour vivre, réunir autour de soi le parti républicain tout entier. On avait besoin de tous les élémens de ce parti, depuis le centre jusqu’à l’extrême gauche, où l’on voyait figurer déjà M. Basly en veston élégant et M. Thivrier en grosse blouse bleue. Le socialisme, moins difficile à vivre qu’aujourd’hui, parce qu’il n’avait pas encore rallié des hommes de talent comme M. Jaurès et M. Millerand, commençait pourtant à étaler son programme. Lui répondait-on que ce programme était chimérique, et qu’un gouvernement honnête devait le déclarer au pays ? Point du tout ! On lui disait d’attendre, de patienter, de ne pas aller trop vite : chaque chose viendrait à son heure, il fallait préparer les voies avant de s’y engager. Si l’on ne promettait rien, on laissait tout espérer. Rendons justice au ministère actuel : il paraît, sur ce point encore, être animé d’un esprit différent de celui de ses devanciers. M. le ministre de la Justice, que ses origines rattachent pourtant à des opinions assez avancées, a prononcé il y a peu de jours à Grenoble un discours digne d’une pleine approbation. Plusieurs de nos ministres ont parlé pendant ces vacances, et ils ont dit généralement de bonnes choses : aucun n’en a dit de meilleures que M. Antonin Dubost. C’est à propos de l’inauguration d’un asile de vieillards qu’il a traité de ce qu’on appelait autrefois la question sociale. L’occasion importe peu. Les pauvres vieillards destinés à écouler le reste de leurs jours dans l’asile qu’on vient de leur ouvrir auront un médiocre profit à tirer des paroles qu’ils ont entendues, mais elles ne s’adressaient pas seulement à eux. M. le ministre de la Justice a affirmé sans ambages que ceux qui promettent aux hommes « l’entrée prochaine d’une sorte d’Éden terrestre, » et qui leur font croire qu’il dépend du gouvernement de les y introduire, les trompent ou se trompent sur la nature immuable des choses et sur les moyens d’action des pouvoirs publics. « Il n’y a pas, a-t-il dit, d’autre moyen pour les hommes d’améliorer leur sort que de subordonner leurs efforts et leurs initiatives aux conditions mêmes de la vie sociale. Mais ils sont assurés ainsi, si leur action s’exerce avec une suffisante énergie, d’une amélioration incessante et continue. » Quant au gouvernement, que peut-il et que doit-il ? Il ne lui appartient pas de se substituer à l’initiative, à l’activité, à la prévoyance individuelles. Il doit assurer à tous la liberté de discuter et de défendre leurs intérêts. D. doit concourir à la création et au développement de toutes les institutions destinées à protéger les hommes contre la faiblesse de l’âge, les maladies, les accidens, les risques de la vie ; il doit enfin répandre, autant qu’il dépend de lui, l’instruction et la morale, « de manière à fournir à chacun le moyen de mettre en œuvre les facultés naturelles qui lui ont été départies. » Mais à cela se réduit sa tâche : encore son action a-t-elle pour « limite nécessaire les facultés contributives du pays, qui, dans l’intérêt même du développement général, doivent être soigneusement ménagées. » « Demander davantage aux gouvernemens, conclut M. Dubost, promettre davantage en leur nom, c’est, gratuitement, leur attribuer un pouvoir qu’ils n’ont pas, c’est préparer d’amères déceptions qui peuvent être pour le pays l’occasion de désordres et de troubles aussi contraires au progrès et à l’amélioration de la situation de ceux qui soutirent, que dangereux pour la patrie elle-même. » Ce langage tranche heureusement avec celui que nous avions l’habitude d’entendre, et si le gouvernement avait toujours parlé ainsi, nous n’aurions pas vu se produire quelques-uns des désordres et des troubles qui ont attristé ces derniers mois. Il y a eu un désaccord évident entre ce qu’on a laissé ou même fait attendre et ce qu’on a pu réaliser. De là le trouble qui s’est produit dans un certain nombre d’esprits et les attentats qui en ont été la conséquence. Sommes-nous à la fin, ou près de la fin de la crise ? Nul ne peut le dire. Mais le gouvernement paraît résolu à défendre la société contre les actes criminels par une répression énergique, et contre les doctrines fausses par une contradiction sans complaisance : c’est là un esprit nouveau.

Si nous rappelons ce mot, c’est qu’il a fait fortune : il alimente les conversations, et on ne peut pas ouvrir un journal de quelque opinion que ce soit sans l’y retrouver, tantôt applaudi, tantôt condamné ou honni. Il a réveillé l’esprit public. M. Spuller, qui en est le père, ne parait d’ailleurs pas disposé à se désintéresser de son sort, et tout récemment, à Versailles, à l’inauguration d’un lycée de jeunes filles, il en a fourni un commentaire éloquent. C’était l’occasion de parler du rôle de la femme dans la société. On raconte qu’autrefois, — il y a déjà longtemps, — Gambetta a exprimé le regret que la république manquât de femmes. Nous souhaitons que les lycées de jeunes filles lui en amènent beaucoup, mais nous souhaitons encore bien plus qu’elles restent vraiment femmes au sortir de ce mode d’enseignement. M. Spuller l’espère, et le fait n’est pas impossible. Toutefois son ambition est encore plus haute : « Il faut, dit-il, que les femmes viennent toutes à la république, à la démocratie ; il faut les y appeler par la tolérance. » Voilà une excellente parole, et ce n’est pas la seule à relever dans le discours de M. Spuller. Le but qu’il se propose, « c’est l’apaisement, la concorde entre tous les Français, pour la grandeur de la France et la liberté de l’esprit. » Ce but, il dépend du parti républicain de l’atteindre, parce que, étant vainqueur, il peut être généreux et chercher ses inspirations non plus dans les nécessités d’une lutte qui a pris fin, mais dans l’intelligence des intérêts permanens de ce grand et noble pays, « agent de justice et de progrès, » dit M. le ministre de l’instruction publique, qui connaît son histoire. Il déclare que « la pensée, la religion de la France l’obsède, » et il termine son allocution en demandant à son auditoire, « comme un apôtre, » de s’associer à lui. Il y a, en effet, de l’apôtre dans M. Spuller. Sa foi profonde jaillit en flammes subites et même imprévues. Ajoutons que, chez lui, cette foi est ancienne et n’a jamais varié. Elle ne s’est pourtant pas toujours exprimée avec le même abandon. Pourquoi ? C’est que les circonstances étaient autres : on ne pouvait guère parler de pacification alors qu’on était en plein combat. Mais aujourd’hui : — « Il y a un esprit nouveau qui souffle sur la France ! » — assure M. Spuller, et cet esprit souffle évidemment par sa bouche. Puisse-t-il souffler assez fort et assez constamment pour dissiper tous les nuages ! Nous avons bien constaté jusqu’ici quelques manifestations de l’esprit nouveau ; mais peut-être sont-elles un peu isolées, accidentelles, trop indépendantes les unes des autres. Pour devenir une vérité, l’esprit nouveau doit être un système de gouvernement et une méthode d’administration. Personne ne demande que l’on touche à certaines lois dont le parti républicain s’est particulièrement entiché et qu’il considère, à tort ou à raison, comme étant pour lui ce que le palladium était pour Troie, ou le zaïmph de Salammbô pour Carthage. Le gouvernement a déclaré à maintes reprises qu’il maintiendrait intégralement ces lois, et M. le ministre du commerce le répétait l’autre jour encore à Carcassonne avec l’énergie d’accent qui est particulière au Midi, ce qui a fait beaucoup de plaisir aux radicaux. Mais, tout en respectant les lois, on peut utilement modifier les mœurs politiques et administratives. Si M. Spuller veut ramener toutes les femmes à la république, il y a encore des progrès à faire dans cet esprit-là. Peut-être quelques conseils généraux en gémiront-ils. Une dizaine d’entre eux, pendant leur courte session de Pâques, ont manifesté de véritables alarmes sur les entraînemens auxquels le ministère paraissait obéir. Mais on ne peut pas contenter tout le monde, et ceux qui poursuivent ce but s’exposent à ne satisfaire personne. Le gouvernement ne doit songer qu’au pays.

La mort et les funérailles de Kossuth ont produit, dans toute la Hongrie, une impression profonde. Lorsque la nouvelle est arrivée à Buda-Pesth que le vieux tribun avait cessé de vivre, la ville a été troublée pendant quelques heures, et l’on s’est même demandé, un moment, si ces désordres ne prendraient pas des proportions plus grandes. Il n’en a rien été, heureusement. Kossuth appartient à une période de l’histoire de la Hongrie qui est désormais close. Il était devenu de son vivant un personnage historique, à moitié légendaire, qu’on n’avait pas vu depuis bien longtemps, que les générations nouvelles ne connaissaient pas, et qui, par le recul du temps et de l’espace, avait pris dans l’imagination des contemporains des proportions presque épiques : Major e longinquo reverentia. Au reste, il méritait à beaucoup d’égards les hommages dont il a été l’objet. Kossuth n’a peut-être pas été un esprit politique de premier ordre, mais il a été une grande âme, et il a mis dans sa politique un désintéressement personnel absolu. Sa vie a été longue, son action politique a été courte : il a passé quarante-cinq ans dans l’exil, et, après avoir quitté le sol natal en proscrit, il n’a jamais consenti à y rentrer en amnistié. Il lui aurait fallu pour cela reconnaître l’ordre de choses qui s’était établi en son absence, et c’est à quoi il n’a jamais voulu consentir. Il a préféré s’immobiliser, et, faut-il le dire ? s’inutiliser dans une attitude de protestation irréconciliable, attendant des événemens qui ne se sont pas produits, essayant parfois de les provoquer sans y réussir, et voyant peu à peu le courant des choses s’éloigner de lui au point de n’en plus espérer aucun retour. Épave solitaire des révolutions d’un autre âge, il est mort loin de la Hongrie qu’il aimait et dont il était aimé ardemment, — on vient de le voir, — bien qu’ils eussent cessé de vivre de la même vie.

Que représentait Kossuth ? Il a été le dernier champion de la lutte séculaire de la Hongrie contre l’Autriche, et il l’a poussée hardiment jusqu’à la guerre pour l’indépendance et à la déchéance de la maison de Habsbourg. Tout porte à croire que lui-même, à l’origine, n’avait ni prévu, ni voulu les dernières conséquences de sa politique ; mais, après y être arrivé, il s’y est cantonné avec une obstination intransigeante, et il n’a plus cherché que des raisons ou des prétextes de les justifier. Sa défaite n’a pourtant pas été un malheur pour la Hongrie. Que serait celle-ci séparée de l’Autriche ? Une de ces petites principautés, un de ces petits royaumes comme il y en a plusieurs entre les grands États de l’Europe chrétienne et l’Empire ottoman. Kossuth a voulu en faire une république, ce qui aurait été pour elle une cause de plus d’isolement et d’impuissance. Seule de sa race, il est probable qu’un jour ou l’autre tous ses voisins se seraient ligués contre elle et l’auraient écrasée. La conception politique de Kossuth était chimérique et fausse ; pourtant il suffit de son nom pour provoquer l’enthousiasme de ses compatriotes. L’imagination populaire s’attache de préférence aux hommes de lutte qui font des gestes héroïques sur la scène du monde et dont la vie ressemble à un roman ; mais on doit aussi de l’estime à ceux qui terminent les révolutions par les transactions nécessaires, et, à ce titre, l’homme d’État de la Hongrie n’est pas Kossuth, mais bien Deak. C’est ce dernier qui a négocié le dualisme avec le comte de Beust et qui en a doté son pays. Mariage de raison 1 a-t-on dit. Soit ! mais, dans ce ménage, c’est la Hongrie qui a joué le rôle principal. Elle le sait, elle le sent ; elle compare, sans le dire, ce qu’elle est à ce qu’elle aurait été si la révolution et la guerre avaient définitivement tranché le lien qui la rattache à l’Autriche. Elle est apaisée et fidèle, jalouse seulement de se réserver le bénéfice exclusif des avantages qui lui ont été concédés, et de ne pas permettre aux races slaves qui s’agitent dans l’Empire d’imiter son exemple et d’en obtenir le même succès. C’est ce qu’on appelle vulgairement tirer l’échelle après soi.

Comment donc expliquer l’élan passionné qui a soulevé la Hongrie tout entière et l’a précipitée au-devant de la dépouille mortelle de Kossuth ? C’est que l’atavisme agit sur les nations comme sur les individus. Kossuth, homme moderne, journaliste, conférencier et soldat, a mis des moyens nouveaux au service d’une cause très vieille dont l’évolution douloureuse et glorieuse se confond avec l’histoire même de la Hongrie. Il appartient à la famille des héros du temps passé, et, comme il en est le dernier, il les résume en sa personne : il en évoque le souvenir, il en est presque l’image. Qui pourrait dire, en somme, dans quelle mesure Kossuth et Deak, représentans de deux méthodes d’action si différentes, ont fait plus, sinon mieux, pour leur pays ? La fougueuse énergie du premier était sans doute indispensable pour corser la diplomatie sensée du second. C’est parce que la nationalité hongroise s’est montrée irréductible à travers tant de siècles, et toujours menaçante dans ses revendications jusqu’à l’époque actuelle, que l’empereur d’Autriche a fini par traiter. Vaincu sur les champs de bataille, Kossuth a donc vaincu à son tour, par d’autres mains que les siennes, il est vrai, et sous une forme qu’il n’a pas appréciée. Il n’a pas fait le dualisme, il l’a même condamné ; mais, sans lui, le dualisme aurait peut-être été impossible, et c’est pour cela que la reconnaissance populaire s’est manifestée avec tant d’éclat autour de son cercueil.

Kossuth a passé de longues années en Italie, et il y est mort. Dans toutes les périodes de sa carrière active, il a voulu lier la cause hongroise à la cause italienne : elles ont triomphé l’une et l’autre, toujours avec cette part inévitable de corrections imprévues que l’idée première subit quand elle se réalise et qu’elle devient un fait. Il a été l’ami et l’émule des grands révolutionnaires et des grands politiques italiens, bien qu’il n’ait pas eu leur souplesse à jouer sans effort les rôles les plus divers. Enfin, il a toujours aimé la France, dans laquelle il n’a pas cessé de voir, avec juste raison, la nation émancipatrice par excellence : n’a-t-elle pas, hélas ! compromis ses propres intérêts pour soutenir et faire triompher ceux des autres ? De toutes les choses qu’il n’a peut-être pas très bien comprises, il en est une, — et nous ne le lui reprochons pas, — qui a dû singulièrement l’étonner dans ses derniers jours. Il a vu la Hongrie et l’Italie étroitement réconciliées avec l’Autriche, et faisant partie, sous l’hégémonie prussienne, d’une ligue militaire tournée contre la France. Ce spectacle l’a surpris, tant il appartenait à un autre âge.

On nous dit, à la vérité, que nous ne devons pas nous inquiéter de la Triple-Alliance et qu’elle s’est formée pour assurer notre bonheur. Son but est de nous empêcher de faire certaines folies dont nous nous repentirions ensuite, et de maintenir la paix, même contre nous, dans notre intérêt bien entendu. Le roi Humbert en personne vient de faire appeler un journaliste parisien pour lui donner ces explications et ces assurances, que M. Crispi ne manque certainement pas de prodiguer à notre ambassadeur. C’est un fait nouveau que celui d’un roi qui s’adresse directement à un peuple étranger par l’intermédiaire d’un journal ; c’est le triomphe, l’apothéose de l’interview. Au surplus, tous les moyens sont bons pour dissiper de fâcheux malentendus, et ceux qui font le plus d’effet sont les meilleurs. La démarche du roi Humbert, dont la loyauté personnelle est bien connue, sera appréciée chez nous comme elle mérite de l’être. Le roi déclare qu’il veut la paix. La guerre ouvrirait de si redoutables éventualités, elle ferait couler tant de sang, ses résultats seraient d’ailleurs si difficiles à prévoir, qu’un souverain soucieux de sa responsabilité doit en repousser l’idée. Le roi Humbert la repousse, il le dit et nous le croyons ; mais est-il tout à fait maître de sa politique, et ne l’a-t-il pas liée à celle d’autres puissances dans des conditions qui nous semblent d’autant plus inquiétantes que nous ne les connaissons pas ? Sans doute, le roi Humbert assure que l’empereur Guillaume et l’empereur François-Joseph veulent la paix aussi résolument que lui, et nous n’en doutons pas davantage. Il n’en est pas moins vrai que, pour les puissances qui font partie de la Triple-Alliance, les chances de guerre se compliquent de celles qui peuvent naître en dehors de chacune d’elles, et s’imposer à toutes en vertu des traités. A quoi l’Italie s’est-elle engagée, et pourquoi l’a-t-elle fait ? Qui donc la menaçait ? Quel besoin avait-elle d’alliances militaires qui devaient enchaîner sa liberté et peser lourdement sur ses finances, pour un résultat peut-être inavouable et, dans tous les cas, inavoué ? C’est la question qui pèse sur la conscience des deux pays ; elle gêne l’expansion de leurs sympathies réciproques ; aucune réponse n’y a été faite.

Depuis quelques semaines, il y a eu, du côté italien, un effort visible pour multiplier à notre égard les affirmations rassurantes. La presse a subitement modifié le ton habituel qu’elle employait en parlant de la France, et les journaux qui récemment encore nous étaient le plus hostiles sont devenus pour nous pleins de ménagemens et même d’avances. Notre propre presse, qui est très sensible aux bons procédés, a fait le plus souvent à ces avances un accueil bienveillant. Il est clair que, livrés à eux-mêmes, les deux nations ne demandent qu’à s’entendre et à vivre en bonnes voisines. Il ne faudrait pourtant pas se bercer d’illusions, car elles durent peu et le réveil en est maussade. Que veut-on de nous ? La presse italienne ne cesse d’écrire que rien ne serait plus facile que d’amener un rapprochement économique entre les deux pays, et que rien aussi ne serait plus avantageux pour l’un et pour l’autre. A force de donner ce rapprochement comme possible, on en est venu à le présenter comme probable, puis comme prochain, et nos journaux répètent à leur tour : Pourquoi pas ? C’est ne tenir aucun compte de l’esprit ultra-protectionniste de notre Chambre des députés. Quand même il le voudrait, le gouvernement n’aurait aucun moyen d’obtenir aujourd’hui de la Chambre le moindre abaissement de tarif : il se briserait contre cette barrière très inutilement. Nous ne jugeons pas cette situation, nous la constatons. Il n’est pas douteux que, sur plus d’un point, la Chambre a poussé l’esprit protectionniste beaucoup trop loin, et qu’elle a méconnu notre propre intérêt ; mais ses sentimens ne sont pas changés. M. Méline est là, qui veille. Le roi Humbert, qui a parlé de lui, ne connaît ni son obstination laborieuse, ni son influence sur la majorité de ses collègues. C’est une erreur de croire que la politique douanière de la France soit à la veille de se modifier, et si c’est sur un fondement aussi frêle que l’on veut faire reposer un accord d’un genre quelconque entre l’Italie et nous, on marche tout droit à une déception. Ne vaut-il pas mieux le dire très franchement ?

Pour être franc jusqu’au bout, l’opinion en France ne s’explique pas très bien ce qui se passe en ce moment en Italie. Ce n’est pas l’entrevue du roi Humbert et de l’empereur Guillaume à Venise qui est de nature à l’émouvoir. On nous répète que l’empereur Guillaume aime à voyager, et il a donné effectivement des preuves nombreuses de cette inclination. L’impératrice est à Abbazia, en Autriche : n’est-il pas naturel qu’il ville l’y voir, et que, en même temps, il désire rencontrer l’empereur François-Joseph ? L’empereur François-Joseph est donc allé à Abbazia, en passant par le cap Martin, ce dont il faut lui savoir gré. Abbazia est presque en face de Venise : il n’y a que la mer Adriatique à traverser. Comment l’empereur Guillaume aurait-il pu résister au désir de revoir une ville où le rappellent de beaux souvenirs de jeunesse ? Il est donc allé à Venise, et n’est-il pas tout simple qu’il ait désiré y rencontrer le roi Humbert ? Le roi Humbert a donné aussitôt une audience bruyante à un journaliste français, après quoi, il est parti pour Venise. De sorte qu’en quelques jours l’empereur Guillaume a eu le plaisir de voir ses deux alliés et de causer intimement avec eux. S’il n’a pas pu les réunir, soit à Abbazia, soit à Venise, c’est que, comme personne ne l’ignore, depuis une visite qui n’a pas été rendue et qui ne le sera sans doute jamais, le roi d’Italie ne peut plus décemment remettre les pieds en Autriche, et que l’empereur d’Autriche a fait vœu de ne pas mettre les siens en Italie. Ce petit malentendu n’empêche pas la bonne amitié.

Tout cela n’a rien qui nous inquiète, et il ne faut pas exagérer l’importance de ces entrevues souveraines, bien qu’il ne faille pas non plus, par un excès contraire, s’imaginer qu’elles n’en aient absolument aucune. Mais ce qui frappe l’attention chez nous, c’est la lutte engagée à Rome entre le gouvernement et deux commissions de la Chambre, dont l’une est chargée d’examiner les propositions financières de M. Sonnino, et l’autre la demande de pleins pouvoirs, ou de dictature provisoire, présentée par M. Crispi. Les deux commissions sont jusqu’ici également hostiles aux désirs du ministère ; aussi parle-t-on déjà de dissolution et d’élections prochaines. Le désaccord, au point de vue financier, porte en même temps sur la nature et sur le chiffre des impôts nouveaux et des économies. M. Sonnino augmente les impôts de plus de 100 millions ; il demande 12 millions à l’impôt sur le revenu et 37 millions et demi à l’augmentation de l’impôt sur la rente. Nous ne parlons pas du reste. Mais si ces propositions sont la préface d’un emprunt, il est à craindre que le crédit de l’Italie ne s’en ressente. La commission combat le système du gouvernement : elle réduit le montant des impôts nouveaux à 50 millions, et fait 50 millions d’économies, dont 20 millions sur la guerre et sur la marine. Les ministres spéciaux de la guerre et de la marine, accompagnés de M. Crispi, se sont rendus devant elle, et ils se sont opposés avec la dernière vigueur à toute diminution des crédits affectés à leurs services. M. Crispi a déclaré qu’il n’y consentirait à aucun prix. Les journaux italiens reproduisent leurs argumens dont on aurait tort d’être surpris : ce sont ceux dont se servent tous les ministres quand ils demandent l’augmentation, ou seulement le maintien des crédits militaires. Par la force des choses, on n’a parlé que de la guerre, soit sur terre, soit sur mer, et, comme les alliances de l’Italie ne lui permettent de concevoir la guerre qu’avec la France, il n’a été question que de la menace qui venait de ce côté. M. Crispi aurait affirmé que l’armée française pouvait être à Turin dans quatre jours. Ce langage du gouvernement a été d’abord atténué, puis démenti. Qu’importe ? Il est bien clair que, si l’Italie s’épuise en arméniens militaires, ce ne peut être que contre nous. Elle est la première à prévoir que, dans certaines éventualités, sa politique la mettrait, bon gré mal gré, en conflit avec la France. Certes, il n’y a pas de contradiction formelle entre le langage du roi Humbert et celui de M. Crispi. On peut vouloir la paix et se préparer à la guerre ; mais le danger de guerre est-il si urgent que l’Italie ne puisse pas diminuer ses dépenses militaires ? Que craint-elle donc ? Non pas, assurément, que nous l’attaquions les premiers. Nous aurons toujours mieux à faire.

Pendant que le désaccord s’accentue entre le gouvernement et la Chambre en Italie, il semble s’être apaisé en Belgique. Le nouveau ministère a pris le parti de céder purement et simplement sur la question de la représentation des minorités ; il a retiré le projet auquel M. Beernaert avait attaché son sort ; dès lors, on ne prévoit plus de difficultés considérables, et il est à croire qu’après avoir présidé à l’élaboration d’une loi électorale quelconque, le cabinet actuel fera les élections en octobre. Sans doute il n’y survivra pas longtemps. Si les catholiques l’emportent, M. Woeste, qui a été le principal agent de la chute de M. Beernaert, demandera à recueillir sa succession, et si ce sont les libéraux, le changement sera plus profond encore et plus complet.

M. Beernaert a rendu à son parti des services dont celui-ci ne s’est pas montré fort reconnaissant. Il a duré dix ans, ce qui est toujours trop pour les impatiens, soit adversaires, soit même amis. On lui saura gré plus tard d’avoir aidé le pays à traverser tant bien que mal la crise toujours dangereuse d’une révision constitutionnelle. Il est arrivé au sujet de cette révision ce qui arrive le plus souvent, c’est que personne n’a réussi à faire exactement ce qu’il voulait faire. Les radicaux eux-mêmes ne demandaient pas, à l’origine, le suffrage universel ; ils y ont été entraînés, et y ont ensuite entraîné les autres. Le gouvernement qui le repoussait d’abord, a été obligé de le subir. Les libéraux, qui le combattaient, ont été battus. L’influence de la rue s’est même exercée, un moment, d’une manière assez fâcheuse sur le parlement. Tous les calculs ont été déjoués, et le ministère a fini par laisser faire ce qu’il ne pouvait plus empêcher. M. Frère-Orban, l’éloquent et courageux patriarche du parti libéral, a raconté toutes ces péripéties dans une remarquable brochure intitulée : La révision constitutionnelle en Belgique et ses conséquences. Toutefois le moment est venu où M. Beernaert a mieux aimé se démettre que se soumettre. Il avait déjà obtenu de la Chambre le vote plural, qu’il regarde comme un premier palliatif du suffrage universel : l’expérience montrera s’il a raison. Il a voulu en ajouter un second, la représentation proportionnelle des minorités, qui a séduit tant d’esprits généreux et qui a été condamnée par tant d’esprits pratiques. M. Frère-Orban la repousse par des argumens très forts. Cependant M. Beernaert n’aurait pas succombé s’il n’avait eu que les libéraux contre lui : M. Woeste a entraîné dans l’opposition une partie des catholiques. Sans attendre le vote de la Chambre, M. Beernaert, voyant ses amis irrémédiablement désunis, a donné sa démission, et la représentation proportionnelle a disparu avec lui. M. de Burlet et ses collègues du nouveau cabinet, quoique celui-ci soit à peine modifié, ne se sont fait aucun scrupule de retirer un projet auquel ils avaient paru tenir presque autant que M. Beernaert. Ils ont bien fait, car ils n’avaient pas la moindre chance de le faire passer. La crise constitutionnelle se prolongera aussi longtemps que la discussion et le vote des lois organiques. Voilà plus de trois ans qu’elle s’est ouverte : n’est-il pas temps de la clore ?


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant,

F. BRUNETIERE.