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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1850

Chronique n° 432
14 avril 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 avril 1850.

Nous ne voulons pas exagérer la portée des clameurs qui ont accueilli le président dans la traversée du faubourg Saint-Antoine ; nous ne voulons pas non plus pourtant l’atténuer outre mesure, et n’en faire qu’un événement de carrefour. Tout, il est vrai, a été prémédité, combiné, arrangé dans ces clameurs, et nous reconnaissons de grand cœur que le vrai peuple n’y est pour rien ; mais le vrai peuple a laissé faire, comme toujours ; le vrai peuple n’a pas couvert et étouffé les cris des factieux sous ses acclamations de reconnaissance. Le faux peuple a eu la liberté et la facilité de l’injure ; il a singé la foule, sans que la foule s’indignât de cette contrefaçon et la vînt démentir. Il y a deux peuples dans notre malheureuse ville de Paris et peut-être aussi dans notre malheureuse France, l’un qui travaille, qui laboure, qui fabrique, qui commerce, qui négocie, qui navigue et qui féconde par son activité le sol national ; l’autre, qui s’agite et se remue sans cesse, qui veut mettre sa paresse et ses vices au compte de la France, qui se recrute sans cesse de tous les mécontens de bas étage, de tous les ambitieux de mauvais aloi, qui trouve sa force dans l’indulgence meurtrière de nos lois et dans l’indulgence plus meurtrière encore des amnisties, que rien ne réconcilie, parce qu’il n’y a plus dans ces ames perverties de quoi se repentir : il n’y a plus que de quoi se dépiter et s’aigrir. S’imaginer qu’entre ces deux peuples il puisse jamais y avoir la moindre paix ou la moindre trêve, c’est une grande erreur et qui perdra successivement tous ceux qui en seront atteints. Ce qu’il faut souhaiter au contraire, c’est que les deux peuples se séparent chaque jour davantage, que le vrai peuple ne se mêle plus à ce faux peuple, qu’il ne le prenne ni pour guide ni pour allié, qu’il ne se taise pas devant ses cris, mais qu’il les étouffe par sa voix imposante et véridique ; voilà ce qu’il faut souhaiter, voilà où est le salut, et non dans des tentatives de conciliation impossibles, et non dans des espérances généreuses, mais chimériques, qui viennent échouer contre des vices implacables, parce qu’ils sont insatiables.

À Dieu ne plaise que nous nous fassions de la France une peinture trop sombre ! Nous savons bien que cette population malfaisante que le président a rencontrée sur son chemin, en revenant de Vincennes, se trouve dans toutes les grandes villes : elle est à Londres, elle est à Vienne, elle est même, nous en sommes persuadés, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, elle était à Paris avant le 24 février ; mais elle était contenue par l’autre portion de la population, et surtout elle était contenue par les institutions. Loin de faire une part à l’influence de cette population, loin de lui donner des armes et des instrumens, les lois avaient soin de l’exclure de toute participation à la vie politique, de toute action sur nos destinées. Il n’en est plus ainsi de nos jours. Les lois sont ainsi faites, que les méchans y trouvent sans cesse des occasions de signaler leur activité malfaisante. Nous avons non-seulement à lutter contre la mauvaise population, ce qui est la condition de toute société ; nous avons aussi à lutter contre l’effet de nos lois, et c’est la première fois qu’une société a fait des lois pour aller à sa ruine, au lieu d’en faire pour aider à sa conservation. Le suicide est interdit aux individus ; il paraît qu’il est permis aux sociétés.

« Que la marche des mauvaises passions ne devance pas la nôtre, » disait le président de la république dans son discours d’ouverture des conseils-généraux de l’agriculture, des manufactures et du commerce. Ces paroles sont justes et significatives. Placé au sommet de la société, le président de la république voit mieux que personne le chemin que font les mauvaises passions, et il n’hésite pas à dire qu’il faut les devancer et sauver la société de leurs attaques avant que ces attaques soient devenues irrésistibles. Avec un dévouement qui n’a jamais failli, le président promet de faire tout ce qui sera possible pour sauver la société ; mais il dit aussi que le temps presse, et il a raison. Nous aimons ces paroles du président ; nous aimons que les plus éclairés sur les dangers de la société soient en même temps les plus inaccessibles au découragement. Le président a toujours eu confiance en lui-même, et, pour parler un peu le langage napoléonien, en son étoile. Cette confiance n’est pas sans cause, et l’étoile qui l’a mené à la présidence du gouvernement de la France ne doit pas perdre son influence devant les clameurs du faubourg Saint-Antoine. Ce qui a fait du prince Louis Bonaparte le chef de l’état, c’est son nom, et comme ce nom n’a pas pris sa force dans la popularité des carrefours, les carrefours, qui ne lui ont rien donné, ne lui peuvent non plus rien ôter. Ce qui l’a désigné aux suffrages du 10 décembre 1848, c’est qu’il n’était pas le premier venu, c’est qu’il était quelqu’un dès sa naissance. Qu’est-ce que les cris tumultueux du faubourg Saint-Antoine lui ont fait perdre de ces prérogatives que la sottise raisonneuse peut seule contester ? La scène du retour de Vincennes n’a, selon nous, qu’un sens : c’est que le président de la république ne peut gouverner qu’avec la vraie société et pour la vraie société contre la fausse et la mauvaise, et c’est bien là aussi le sens du discours qu’il a tenu aux représentans de l’agriculture, du commerce et des manufactures assemblés au Luxembourg. « Le temps presse ! que la marche des mauvaises passions ne devance pas la nôtre ! »

Et vidons ici une question qu’il est important de vider. Y a-t-il un bon socialisme qu’on puisse opposer au mauvais ? Y a-t-il dans les théories qui courent le monde depuis deux ans sur les ailes de l’anarchie, y a-t-il quelque idée juste et vraie qu’on puisse appliquer et employer ? Nous répondons hardiment que non. Le bon socialisme est une chimère. Cela veut-il dire qu’il n’y a rien à faire dans l’intérêt des classes laborieuses et pour améliorer leur sort ? A Dieu ne plaise ! « Le gouvernement, a dit le président de la république, s’est occupé du sort des classes laborieuses. Les caisses d’épargne, les caisses de retraite, les caisses de secours mutuels, la salubrité des logemens des ouvriers, tels sont les objets sur lesquels, en attendant la décision de l’assemblée, le gouvernement appellera votre attention. » Les mesures qu’indique le président ne sortent pas du cadre de l’ancienne philanthropie ou plutôt de la vieille charité chrétienne ; elles ne composent pas un nouveau système social ; elles ne créent pas une ère nouvelle et impossible. Elles font le bien, parce qu’il est du devoir d’un état chrétien de le faire ; mais elles ne comptent pas, je pense, sur la reconnaissance soudaine et universelle des classes assistées : elles ont raison. Le bien que fait ou qu’entreprend la politique est illusoire et inefficace. Il faut être charitable et bienfaisant, sans espoir de retour : c’est la seule manière de l’être sans désappointement. Ce qui nous fait croire que la bienveillance envers les classes laborieuses ne doit pas de nos jours être un plan de politique, mais un pur mouvement de l’ame, c’est que la population ouvrière se partage, selon nous, en deux classes : l’une envers laquelle il n’y a rien à faire, parce qu’elle est irréconciliable, et nous dirons dans un instant pourquoi, l’autre qui n’a pas besoin qu’on fasse rien pour elle, parce qu’elle travaille et qu’elle ne demande à l’état que l’ordre et la paix qui rendent seuls le travail possible et fructueux. C’est à cette seconde classe de la population ouvrière que s’adressent les institutions charitables dont parle le président de la république ; mais elles s’adressent à cette classe, non comme étant le prix de son obéissance, ce qui dégraderait du même coup le bienfaiteur et l’obligé, mais comme étant le témoignage et l’exercice de cette charité envers le prochain qui doit être le principe de conduite des individus et des nations chrétiennes.

Avec la première partie de la population ouvrière, celle qui est livrée à ses vices et aux théories corruptrices du socialisme, il n’y a rien à faire, et voici pourquoi : c’est qu’elle veut l’impossible ; c’est qu’elle veut qu’il n’y ait plus de pauvres en ce monde, et ceux-là surtout ne doivent pas être pauvres, qui ont le plus de chances de le devenir à cause de leurs vices et de leurs passions. Comme la spoliation est sa seule doctrine, la bienfaisance assurément lui donnera toujours beaucoup moins qu’elle ne veut prendre. Il n’y a donc rien à faire avec elle.

Nous sommes loin de conseiller de ne rien faire du tout dans l’intérêt de la population ouvrière, mais nous conseillons de ne rien afficher. L’affiche, en effet, ne ramène pas les mauvais, à moins que l’affiche ne soit une promesse impossible à tenir, et l’affiche est inutile aux bons qui n’ont pas besoin de prime pour se bien conduire. Les paroles du président de la république au Luxembourg se tiennent dans le vrai juste milieu ; elles sont le langage d’un gouvernement qui veut le bien et qui ne veut pas le bruit.

Tout était curieux et significatif dans cette réunion du Luxembourg : le lieu d’abord. De nos jours, les palais sont exposés à avoir des hôtes fort divers. C’est ainsi qu’au Luxembourg les conférences de M. Louis Blanc avec les ouvriers ont succédé aux séances de la chambre des pairs ; aujourd’hui, à deux ans de distance, les séances des conseils de l’agriculture et du commerce succèdent aux conférences des ouvriers. Il n’avait fallu que quelques heures pour mettre M. Louis Blanc dans le fauteuil de M. Pasquier ; il a fallu deux ans pour rendre au Luxembourg une sorte de physionomie législative, le mal se faisant vite et le bien se faisant lentement. Quand nous parlons de la physionomie législative qu’a reprise le Luxembourg depuis les séances des conseils de l’agriculture et du commerce, nous ne répondons pas seulement à l’idée qui s’est éveillée dans tous les esprits ; nous répondons à la nature même des choses. Laissons en effet de côté, pour un instant, nos habitudes de gouvernement représentatif, ou plutôt changeons un peu le point de vue ordinaire de la représentation. Supposons qu’au lieu de vouloir représenter les opinions et les partis, choses toujours mobiles et tumultueuses de leur nature ; supposons que la constitution veuille que les grandes professions sociales, les grands intérêts du sol et du travail soient représentés dans une ou dans deux assemblées délibérantes ; supposons qu’au lieu de représenter les individus groupés par hasard sur le territoire, supposons que la constitution partage les citoyens en classes formées par analogie de professions et d’intérêts, qu’il y ait, comme dans la constitution de feu la république cisalpine, la classe des propriétaires, la classe des industriels, la classe des lettrés ; supposons tout cela pour un instant, et voyons s’il y a un meilleur cadre d’organisation que ces conseils qui siègent en ce moment au Luxembourg, et qui représentent, non pas les opinions et les sentimens politiques du pays, c’est-à-dire le chaos, mais les intérêts de la propriété et du travail, c’est-à-dire vraiment l’ordre social.

Dira-t-on que ces conseils ne sont point assez démocratiques pour notre société actuelle ? il nous semble, au contraire, qu’ils sont l’expression la plus vraie de la démocratie moderne, qui est essentiellement laborieuse. Si vous voulez une autre démocratie, cherchez-la dans l’antiquité.

La démocratie moderne a un grand problème à résoudre. Qui dit démocratie veut dire un peuple qui a la prétention de se gouverner lui-même ; mais il faut avoir du temps et du loisir pour se gouverner. Le gouvernement n’est pas une œuvre facile et qui se fasse dans l’intervalle d’autres œuvres et d’autres travaux. Or, le temps et le loisir, voilà ce qui manque le plus à la société moderne, qui n’a pas d’esclaves et qui est laborieuse et besoigneuse. On se trompe donc beaucoup quand on impose à la démocratie moderne les mêmes labeurs et les mêmes obligations qu’à la démocratie grecque ; on se trompe également quand on croit que notre organisation démocratique d’aujourd’hui est chose nouvelle, et que c’est un progrès dans la marche de la civilisation.

Notons à ce propos une fort piquante et fort instructive brochure que vient de publier M. Louis de Sainte-Aulaire, ancien député, sous le titre de Considérations sur la Démocratie. M. de Sainte-Aulaire montre de la manière la plus spirituelle et la plus claire que la démocratie est chose fort ancienne en France, et que tout le moyen-âge est plein de son histoire. Qu’on ne dise donc pas que développer et aviver la démocratie, ce soit aller vers l’avenir. Non, c’est retourner vers le passé. De là, selon nous, une double et piquante réponse que fait la brochure de M. de Sainte-Aulaire aux socialistes de l’avenir et aux socialistes du passé.

Aux socialistes de l’avenir, à ceux qui veulent organiser la société actuelle sur un pied encore plus démocratique qu’elle n’est organisée de nos jours, la brochure de M. de Sainte-Aulaire répond qu’ils ne peuvent pas ici se payer d’illusions et d’espérances. La démocratie est un régime qui a été éprouvé depuis long-temps ; l’expérience n’est pas à faire, elle est faite. Nous savons, non pas seulement par l’histoire de nos tristes jours, mais par l’histoire du moyen-âge et de ses municipalités démocratiques, nous savons quelles sont les conséquences de l’extrême démocratie.

Aux socialistes du passé, la réponse que fait la brochure de M. de Sainte Aulaire est encore plus précieuse et plus démonstrative : il y a des personnes (et nous blâmons ici leur raisonnement, et non leurs intentions), il y a des personnes qui, trouvant que la société n’est pas bien organisée en 1848 et par 1848, ne s’arrêtent pas, dans leurs projets de révision, à une organisation postérieure et analogue à celle de 1789, à l’organisation de l’empire par exemple, ou de la restauration, ou de la monarchie de juillet ; nous les suivrions volontiers jusque-là. Ils vont plus loin : ils s’élancent d’un bond vers l’organisation de la France onze ou douze cents ans après Jésus-Christ, organisation peu connue, mais qui n’en plaît que mieux à cause de son obscurité même. L’homme, en effet, met toujours ses chagrins dans le présent qu’il pratique, et ses regrets ou ses espérances dans le passé ou dans l’avenir qu’il ignore. Il est curieux que ceux qui, pour fuir le présent, c’est-à-dire l’extrême démocratie, voudraient fuir dans le passé, soient précisément exposés à rencontrer dans ce passé cette démocratie extrême, qui leur est, comme à nous, insupportable. C’est la fable de Charybde et de Scylla. Nous voulons échapper à la démocratie de 1848, nous tombons dans la démocratie de 1200.

Nous ne parlons ici que de l’excès de la démocratie et non pas de la démocratie régulière et paisible. La démocratie paisible et régulière n’est pas autre chose qu’une société affranchie de tous les liens de castes, d’ordres et de classes, et cette société est fort de notre goût ; mais cette société n’est pas partout de la même nature, et elle n’a pas non plus partout la même organisation. Il y a des démocraties qui sont livrées à l’esprit de négoce, d’autres qui sont agricoles et rurales, d’autres encore qui sont urbaines, et il est évident que la diversité de natures doit amener la diversité d’organisation. Or, pour en revenir au point d’où nous sommes partis, et prenant un instant pour guide l’excellente dissertation de M. Louis de Sainte-Aulaire, la démocratie française est, de sa nature, une démocratie laborieuse, à la fois agricole et industrielle, où chacun travaille pour vivre. Le jour où cette démocratie voudra avoir une organisation analogue à sa nature, elle trouvera dans les conseils de l’agriculture, des manufactures et du commerce un cadre tout fait et excellent. Elle n’aura qu’à leur donner des attributions délibératives, au lieu d’attributions purement consultatives, et ce sera justice, car l’agriculture, l’industrie et le commerce ont trop appris à l’école des révolutions que les intérêts doivent être défendus aussi soigneusement que les opinions, puisque le choc des opinions gêne et entrave sans cesse le libre développement des intérêts.

Quand nous parlons ainsi, quand nous nous livrons à la douce et chimérique illusion d’une société où les affaires prendraient le pas sur les opinions, nous ne pouvons pas nous défendre de faire un triste retour sur la marche intérieure de l’assemblée législative, où il semble que les dissentimens politiques prennent chaque jour le pas sur les affaires et surtout sur notre unique affaire, celle du salut commun.

Il s’agit en effet pour nous tous de ne pas mourir. Quoi de plus important, ce nous semble ? Il y a cependant, au jugement de quelques personnes, une chose plus importante : c’est de savoir si l’union électorale a bien fait de présenter M. Fernand Foy aux électeurs de Paris, qui l’ont déjà nommé et mis en tête de leur liste définitive le 10 mars dernier. Est-ce que M. Fernand Foy est socialiste ? — Non, assurément, mais cela ne suffit pas. Il faut, pour être un bon candidat, n’avoir pas été, soi ou son père, de l’opposition sous la restauration ; il ne faut pas cependant avoir été trop légitimiste, car on déplairait d’un autre côté. Il ne faut pas non plus avoir été trop orléaniste ou trop bonapartiste. Il ne faut pas être universitaire ; mais il ne faut pas non plus être jésuite. Voilà le programme d’un bon candidat. Il paraît que M. Fernand Foy ne remplit pas toutes les conditions de ce programme. Et qui donc les remplit, bon Dieu ? Et qui donc est assez effacé, lui et les siens, pour échapper à tous les reproches ? Il nous semblait, à nous, bonnes gens, qu’il n’y avait que deux partis, celui des socialistes et celui des anti-socialistes, celui qui veut perdre la société actuelle, et celui qui veut la défendre et la conserver. M. Foy est du parti qui défend la société. Que voulez-vous de plus ? Que son nom ou sa personne plaise à tout le monde et ne déplaise pas à quelqu’un ? A ce compte, trouvez des candidats, et essayez de faire un parti puissant avec cette insurmontable manie de mettre partout nos fantaisies ou nos rancunes à la place de la raison !

Est-ce seulement dans les élections que le parti modéré se trouve atteint de l’esprit de division ? Non ; le parti modéré se plaint avec raison du désordre moral des esprits : personne ne veut plus obéir à personne, et chacun se croit capable de commander à tout le monde. Oui, ce sont bien là les vices de notre société ; mais le parti modéré nous semble un médecin qui a toutes les maladies qu’il veut guérir. L’intolérance de ceux qui ont le bonheur de n’avoir encore rien fait devient chaque jour plus grande. Le parti de l’ordre ne veut pas de chefs ou n’en a que pour en médire. — Mais les chefs ne font rien. — C’est-à-dire qu’ils ne font pas ce que vous voulez, et qu’ils ne pensent pas ce que vous pensez. C’est un grand malheur pour eux ; mais qu’y faire ? Nous lisions dernièrement dans les Actes des Apôtres, le plus spirituel journal de la révolution française, mais le plus impuissant (cela est triste à rappeler dans un temps où nous avons aussi beaucoup de journalistes fort spirituels), nous lisions dans les Actes des Apôtres la petite anecdote suivante : Un colonel de la garde nationale ne voulait pas se remettre sur les rangs quand vint le jour de l’élection. — Mais doutez-vous des suffrages ? lui disaient ses amis. — Non. — Pourquoi donc ne pas vouloir vous laisser réélire ? — Écoutez ! voilà un an que je suis colonel, et je ne suis pas fâché de redevenir simple soldat, afin de pouvoir commander aussi un peu à mon tour. — Et nous aussi nous conseillerions volontiers à MM. Molé, Thiers, de Broglie et Berryer d’être simples soldats pendant quelque temps, afin qu’ils puissent commander aussi un peu à leur tour, et fronder, et railler, et médire, et faire des épigrammes : nous sommes persuadés qu’ils s’y entendraient fort bien. Malheureusement il ne dépend pas plus d’eux de redevenir simples soldats qu’il ne dépend de leurs malicieux censeurs de devenir chefs. Le temps a fait le rôle de chacun. Pendant long-temps encore, les burgraves seront des burgraves, les margraves seront des margraves, et les francs-archers seront des francs-archers, jusqu’à ce qu’il plaise au sort de donner aux francs-archers l’occasion de devenir margraves et burgraves, car c’est l’occasion seule qui leur manque.

Est-ce à dire qu’en prêchant la discipline au parti de l’ordre, nous prêchions le maintien du statu quo, et que tout est pour le mieux dans la meilleure des républiques possibles ? Non certes, et, loin d’être optimistes, nous serions plutôt tentés d’être pessimistes en ce moment. Nous avons eu, pendant les trois premiers mois de la révolution de février, un spectacle triste, mais où il y avait pourtant une consolation : nous avons eu le spectacle de l’impuissance du parti du désordre ou de la chimère. Le spectacle d’aujourd’hui est désolant, si nous sommes réservés à voir l’impuissance du parti de l’ordre et du bon sens, et si, en bien comme en mal, notre pauvre siècle est mené à l’avortement. Et ce qu’il y a de désolant dans l’impuissance qui se manifeste, c’est qu’elle est toute volontaire. Le parti modéré peut tout ce qu’il veut, mais il ne veut pas pouvoir. Il a peur d’agir, il hésite, il tâtonne. Est-ce par peur de ses ennemis qu’il hésite ? Non. La peur du danger, la vilaine peur, celle qui rampait dans les marais de la convention, celle-là, grace à Dieu, n’a pas pénétré et ne pénétrera pas dans les rangs du parti modéré. Il a peur de ses amis, voilà sa peur. Oui, chacun craint son voisin, non pas d’être abandonné par lui : à Dieu ne plaise ! il n’y a pas de traîtres et de transfuges dans le parti modéré. Que craint-on donc du voisin ? On craint, chose triste à dire, on craint son succès. Prenez garde, dit-on sans cesse, voilà une mesure qui serait favorable au parti bonapartiste. — Mais le parti bonapartiste, c’est nous. — Oh ! oui et non. — Ou : — Cette mesure ferait trop bien les affaires du parti orléaniste. — Mais le parti orléaniste, c’est nous. — Oui et non. — Mêmes défiances à l’égard du parti légitimiste, qui, à son tour, ressent toutes les défiances qu’il inspire. Hélas ! si le parti modéré est condamné à ne faire que ce qui ne peut pas favoriser ou ce qui ne peut pas choquer le parti bonapartiste, le parti orléaniste, le parti légitimiste, qui ne voit que le parti modéré est condamné à l’impuissance la plus absolue ? Quant à nous, nous sommes si loin de craindre le succès de l’un des trois grands partis qui composent le parti de l’ordre, que nous souhaitons le succès de tous les trois, et peu nous importe celui qui réussira le premier, pourvu qu’il y en ait un qui réussisse, car il suffit qu’il y en ait un qui réussisse pour que la société soit sauvée. Au premier sauveur venant de la société, voilà donc notre toast, et, encore un coup, peu nous importe son nom.

Nous disions tout à l’heure que le parti modéré pourrait tout ce qu’il voudrait : en effet, il a le gouvernement, il a les ministres, il a le président, qui s’affermit par les outrages de ses misérables adversaires, au lieu de se décourager. Qu’on ne dise pas que le gouvernement du président hésite ou s’intimide. On a demandé que des lois fussent proposées contre les clubs et contre les journaux socialistes, contre la prévarication des maires : les lois ont été proposées. La majorité semblait avoir hâte de les voter. Que deviennent ces lois ? C’est la majorité qui, en ce moment, semble reculer. Les ministres n’ont certes manqué ni de zèle, ni de courage, ni de talent. M. Baroche s’est montré l’intrépide et habile défenseur de l’ordre menacé. M. Rouher n’a été ni moins énergique ni moins éloquent. M. Fould a présenté le budget de 1851, qui semble ouvrir une ère d’espoir à nos finances. Personne enfin dans les rangs du gouvernement ne s’ébranle ou ne regarde en arrière, et chacun y a le courage de la brèche, à l’exemple du président. Qu’est-ce donc qui paralyse tant de généreux efforts ? — La peur des succès du voisin. — Mais qu’on y prenne garde : toutes les peurs sont soeurs, et ceux qui, par une triste et bien intempestive jalousie, craignent leurs amis sont, sans le savoir, bien près de craindre leurs ennemis.

Nous ne dirons que quelques mots des discussions de l’assemblée législative pendant cette quinzaine, non qu’elles n’aient été importantes et graves ; mais nous vivons dans une de ces époques malheureuses où l’incertitude du lendemain ôte tout intérêt aux discussions de la veille. Dans d’autres temps, par exemple, nous aurions pu prendre intérêt à une discussion soulevée par M. Jules Favre sur l’amovibilité des desservans. Nous nous souvenons qu’en 1839 deux prêtres desservans, MM. Allignol, traitèrent cette grave question avec beaucoup de science. C’étaient deux prêtres fort respectables, et leur ouvrage s’est répandu dans les rangs du clergé beaucoup plus qu’on ne l’a cru ; mais, sauf l’exception que je viens d’indiquer des frères Allignol, ç’a été en général le malheur de cette question de l’amovibilité des desservans, qu’elle a été ordinairement traitée par des prêtres interdits et qui méritaient l’interdiction. L’avocat discréditait la cause. M. Jules Favre ne l’aura pas relevée de ce malheur ; on a pu croire en effet, comme l’a fort bien remarqué M. de Parieu, ministre de l’instruction publique et des cultes, que l’orateur ne parlait pas pour la question elle-même et pour l’assemblée, mais qu’il parlait un peu pour le dehors. Après avoir essayé de désorganiser l’armée en soulevant les sous-officiers contre les généraux, la montagne a eu peut-être aussi la fantaisie de faire quelques expériences du même genre sur le clergé et de semer la zizanie entre les desservans et les évêques ; la montagne a pu voir d’ailleurs que presque partout le clergé appartenait au parti de l’ordre. Il serait donc utile d’amener quelques défections aussi dans ce corps ; il serait piquant d’avoir dans l’assemblée un desservant interdit pour remplacer un sergent mis aux arrêts. Le discours de M. Jules Favre était ainsi un discours tout politique ou tout stratégique, et qui ne peut pas l’ériger en canoniste.

Après la discussion sur l’amovibilité des desservans, M. Jules Favre a encore soulevé une autre discussion, et qui aurait aussi voulu des temps plus tranquilles que les nôtres. Vous souvenez-vous de cette question de confiance qui, sous la monarchie, se posait tous les ans dans le débat des fonds secrets ? C’est une question de ce genre qu’est venu poser M. Jules Favre, qui fait en vérité trop d’honneur au régime qu’il a contribué à fonder dans notre pays, de croire qu’une question de confiance peut encore être de mise aujourd’hui. Accusez le président de la république et essayez de le faire décréter d’accusation par l’assemblée ; voilà les questions de confiance que comporte la constitution de 1848. Dans chaque discussion de nos jours, il s’agit d’être ou de ne pas être, et cela a été bien visible dans cette discussion des fonds secrets ; car ce qu’attaquait M. Jules Favre, c’était une circulaire de M. le préfet de police contre le socialisme. « Il s’agit, dit le préfet de police dans cette circulaire, de la cause de toutes les familles. » Oui, tous les jours en effet, il s’agit de savoir si nous serons ou si nous ne serons pas. Il est impossible de défendre cette grande cause de la société avec plus de talent, plus de fermeté et plus d’esprit que ne l’a fait M. Baroche. Un journal important a dit que ce jour-là M. Baroche avait marqué sa place parmi les défenseurs de l’ordre et de la société. Le mot est juste ; mais cela nous fait trembler pour M. Baroche : le voilà passé burgrave ou margrave.

Nous n’avons plus qu’une grande discussion politique à mentionner avant d’arriver aux discussions financières : nous voulons parler de la discussion sur la déportation et du discours de M. Victor Hugo. D’abord, nous ne voulions pas en parler, au risque de passer également sous silence l’énergique et spirituelle réponse que M. Rouher a faite à M. Hugo. Cependant on nous dit que M. Victor Hugo, ayant à publier un gros livre sur les Misères, fait dans ce moment-ci de ses discours des prospectus, et que sa politique est une annonce : soit ! répétons le propos, dussions-nous, en le répétant, aider à l’intention même qu’on prête à MI. Hugo ; mais, franchement, ces commérages sont bien peu de chose dans l’histoire de la quinzaine, et nous ne voyons pas quel mal il y aurait à n’en rien dire.

Nous devons louer M. le ministre des finances d’avoir présenté en temps utile le projet de budget de 1851, et d’avoir mis par là un terme au régime des douzièmes provisoires, qui était devenu depuis deux ans l’état normal. On discutait les crédits après les dépenses faites : c’était le renversement des principes financiers. En rentrant dans la règle, qui veut que l’allocation des crédits précède la dépense, nous sortons de la période révolutionnaire des budgets. Ce n’est pas là, d’ailleurs, le seul mérite du projet présenté par M. Fould. D’après les prévisions du ministre, le budget ordinaire de 1851 se soldera sans emprunt, et avec la seule ressource des revenus ordinaires, tout en opérant un dégrèvement de 27 millions sur la contribution foncière. Il est vrai que les dépenses extraordinaires resteront à la charge de la dette flottante, et que, pour éviter l’emprunt, ou plutôt pour l’ajourner d’un an, le ministre propose d’aliéner cinquante mille hectares de forêts, passés aujourd’hui du domaine de la liste civile dans le domaine de l’état. Cette proposition, il faut le reconnaître, n’a pas été favorablement accueillie dans le public. On s’est demandé si une pareille mesure n’aurait pas pour effet de porter un grave préjudice à tous les intérêts qui exigent le reboisement du sol ; si, dans les circonstances présentes, le produit qu’elle donnerait au trésor ne serait pas bien inférieur au chiffre de 50 millions évalué par le ministre ; si enfin, dans tous les cas, ce n’était point là une de ces ressources extrêmes que la prudence ordonne de réserver pour les nécessités les plus critiques. On cite l’exemple du gouvernement de juillet, qui, le lendemain d’une révolution, a vendu une partie considérable des forêts de l’état pour mettre les armées de la France sur le pied de guerre. Lorsqu’il agissait ainsi, le gouvernement de juillet se trouvait aux prises avec les plus graves extrémités qu’il pût craindre. Il était plus libre que la république ne le sera jamais dans l’emploi de ses ressources, par la raison qu’il avait moins de chances désastreuses à prévoir. S’il avait devant lui la perspective d’une guerre, il n’avait pas la perspective bien autrement sinistre d’une perturbation sociale. D’ailleurs, l’aliénation des forêts de l’état est un de ces expédiens financiers qu’on ne peut appliquer plusieurs fois dans le cours d’une génération, et, si le gouvernement de juillet l’a employé il y a dix-huit ans, c’est une raison de plus pour que la république s’impose à cet égard la plus grande discrétion.

Le succès des combinaisons de M. Fould dépend donc en grande partie de l’accueil que fera la majorité législative à la proposition d’aliéner cinquante mille hectares des forêts de l’état. Si cette proposition est repoussée, la propriété foncière devra peut-être renoncer au dégrèvement des 27 millions, et il sera en outre assez difficile d’éviter l’emprunt. Quoi qu’il en soit, si le budget de 1851, bien qu’il ouvre, comme nous l’avons dit, une ère d’espoir, ne se présente pas cependant de manière à rétablir tout-à-fait la confiance dans les esprits, le travail de M. Fould n’en est pas moins une œuvre remarquable à plus d’un titre et qui fait honneur à l’habileté du ministre. L’exposé des motifs annonce d’excellentes mesures. Les réductions proposées sur les dépenses de la guerre et de la marine sont conformes aux vœux déjà exprimés plusieurs fois par la majorité. L’engagement pris de remettre aux mains de l’industrie privée tous les travaux publics que l’état ne sera pas forcé d’exécuter lui-même est la reconnaissance formelle d’un principe qui ne rencontre plus aujourd’hui d’adversaires que chez les partisans des doctrines socialistes ou communistes. Après avoir appliqué rigoureusement cette règle aux dépenses du ministère des travaux publics, il conviendra de l’appliquer aux dépenses du matériel dans les départemens de la guerre et de la marine. Là encore on trouvera des préjugés à combattre, des résistances à vaincre : c’est à l’assemblée législative qu’il appartiendra d’en triompher. À côté des réductions sur les dépenses, le budget proposé pour 1851 présente des augmentations sur les recettes. Les impôts nouveaux ou remaniés, déjà soumis à l’examen de la législature, donneront une plus-value de 48 millions. Des modifications de tarifs procureront environ 6 millions. Ces nouvelles ressources viendront compenser, et au-delà, le sacrifice résultant, du dégrèvement de la contribution foncière. Elles sont destinées également à couvrir le déficit que pourraient produire certains changemens proposés dans l’assiette de plusieurs contributions, en vue, soit de les rendre plus conformes au principe de l’égalité proportionnelle, soit de les concilier davantage avec les intérêts de la propriété, du commerce et de l’industrie. L’impôt des portes et fenêtres recevrait une classification nouvelle. Une réduction dans les droits perçus par l’enregistrement viendrait faciliter les emprunts, et rendre les capitaux plus accessibles à la propriété agricole. Une diminution dans la surtaxe des sucres étrangers, combinée avec une réduction du droit sur les sucres coloniaux et indigènes, viendrait abaisser le prix de la consommation, sans nuire aux producteurs et sans arrêter le mouvement de la navigation marchande. Voilà une série de mesures très sages, à notre avis, et très pratiques, dont l’examen ne soulèvera, nous l’espérons, aucune difficulté sérieuse. Tout cela est conçu dans un excellent esprit. Tout cela, il est vrai, ne fait pas que le budget de 1851 soit en équilibre, et que les finances de la république soient bien prospères ; mais, s’il est difficile de faire prospérer le trésor de la république, tout le monde sait que ce n’est pas, malheureusement, au ministre des finances qu’on peut s’en prendre.

Le résultat de la seconde délibération sur le chemin de fer de Paris à Avignon ne nous a pas surpris. Trop d’intérêts, trop de préventions assez mal justifiées, selon nous, venaient se jeter à la traverse devant le système d’une compagnie unique, pour que ce système pût l’emporter au scrutin. S’il a échoué, nous avons du moins l’espérance que cet échec ne sera pas une victoire pour ceux qui, au moyen de combinaisons plus ou moins sincères, et dans des vues fort peu patriotiques, avaient conçu le dessein de faire ajourner indéfiniment l’exécution du chemin de la Méditerranée à l’Océan. L’éloquence de M. Berryer a stigmatisé cette pensée comme elle le méritait. De tous les systèmes, le plus déplorable, assurément, eût été de ne rien résoudre. Le principe d’une concession unique pouvait se soutenir, nous le croyons encore, par d’excellentes raisons ; mais nous sommes tout prêts à accepter, comme un résultat heureux, la préférence donnée au système des deux compagnies solidaires ou même indépendantes, si ce système est bien en réalité un dénouement et une solution.

Nous ne dirons qu’un mot aujourd’hui de la politique étrangère, et nous songeons trop à nous pour songer même un peu aux autres. La question grecque semble finie ou détournée. Le pape est rentré dans ses états ; le parlement germanique d’Erfurth siége encore. Voilà les trois questions qui mériteraient d’être examinées à loisir, car si la question grecque est finie, à qui profite le dénoûment ? Si le pape est rentré à Rome, quelle va être l’allure de son gouvernement ? Va-t-il recommencer Grégoire XVI ou continuer Pie IX ? Si le parlement germanique siège encore à Erfurth, est-ce une révolution qui se consolide en se corrigeant, ou une révolution qui s’efface et s’évanouit peu à peu ? Est-ce l’unité de l’Allemagne qui se fonde en se restreignant, ou une chimère qui se rétrécit et qui se rappetisse avant de disparaître ?

Si l’on mesure l’importance du résultat à la vivacité des efforts qui s’étaient ligués pour le conjurer, le retour du pape doit, au demeurant, être considéré comme un succès pour notre politique ; nous aimons aussi à y voir un gage d’espoir pour l’avenir. Les émigrations sont mauvaises conseillères ; rendu au sein de ses états, Pie IX y sera plus accessible au sentiment des nécessités présentes. La cour pontificale sortant de ce cercle exclusif où l’a enserrée l’habileté de quelques diplomates pour passer dans un milieu plus italien, il y aura chance de voir prendre un tour plus facile à ses relations avec celle de Turin. En maintes circonstances, nous avons exprimé la vive sympathie que nous inspire le Piémont, et plus que jamais nous croyons à la nécessité d’une entente des gouvernemens de la péninsule avec ce pays, point de ralliement de la liberté italienne. Voici malheureusement une circonstance dont n’auront pas manqué de profiter ceux qui ont tout intérêt à entretenir la désunion entre Rome et Turin. Les dernières nouvelles nous apprennent que le sénat sarde a adopté à une majorité relativement considérable la loi Siccardi, présentée par le ministère Azeglio et votée déjà par la chambre des députés. La loi Siccardi, dont nous reparlerons en détail, touche à des immunités et à certains privilèges séculaires de l’église de Piémont. Il n’a été que trop facile de la représenter comme attentatoire à la religion. Une première note du cardinal Antonelli a déjà exprimé cette opinion ; mais le secrétaire d’état actuel, quelle que soit son influence et son opiniâtreté à la maintenir, n’est pas à lui seul toute la cour papale, et, si l’on en croit certaines rumeurs, l’échec que lui fait subir le retour à Rome pourrait bien faire présager quelque diminution dans la part qu’il a prise jusqu’ici à la direction des affaires. Un semblable événement n’eût-il pour résultat que d’écarter de la fidèle couronne de Sardaigne l’accusation d’hérésie, il y aurait lieu d’y applaudir.

Lorsque le sultan Mahmoud et plus tard Reschid-Pacha ont entrepris d’introduire en Turquie des réformes inspirées par l’esprit de l’occident, il s’est rencontré en Europe beaucoup de gens qui refusaient de croire au succès de cette tentative ; il y en eut même qui déclarèrent que ces innovations, en se substituant aux vieilles mœurs, détruiraient ce qui restait à l’empire turc d’énergie nationale. Le temps a prouvé que ces prévisions n’étaient point fondées, et la plupart de ces lois nouvelles, dont on jugeait l’importation impossible, ont pris racine et portent déjà d’heureux fruits. Il serait curieux d’en faire l’énumération et de montrer comment elles ont pu s’acclimater. On verrait dans cette étude par quels côtés le génie de l’Orient se rapproche ou s’éloigne du nôtre. Nous ne voulons parler aujourd’hui que d’une mesure récente qui nous paraît l’une des plus grandes et des plus hardies dont Reschid-Pacha ait doté son pays. Si elle obtient le succès qu’elle mérite, et il y a mille raisons de penser qu’elle l’obtiendra, ce sera dans l’histoire contemporaine de l’empire ottoman un événement peut-être décisif et le commencement d’une situation nouvelle. Les chrétiens vont être admis dans l’armée ottomane. Ils sont appelés à partager les devoirs et l’honneur du service militaire, sans être obligés de renoncer à leur foi. Le service militaire était jusqu’à ce jour un privilège du musulman, privilège fâcheux qui maintenait encore entre les races diverses la désignation de vainqueurs et de vaincus. Cette distinction va cesser.

Il y a quelques années, durant le voyage du jeune sultan en Bulgarie, Reschid-Pacha, parlant au nom du souverain, avait déclaré qu’en fait de religion, le gouvernement reconnaîtrait désormais la liberté des consciences. Reschid avait fait plus : il avait, autant qu’il l’avait cru nécessaire à l’intérêt du pays, introduit les chrétiens hellènes, bulgares, arméniens, dans l’administration, au dedans et au dehors, et au dehors comme au dedans il n’avait eu qu’à s’en applaudir. Toutefois, il était plus difficile de placer dans les mêmes rangs, à côté du soldat turc, le soldat chrétien ; il fallait que la pensée de tolérance qui inspirait le gouvernement eût passé dans le peuple. Le grand-vizir a jugé que ce moment était venu, et il a décidé que l’expérience serait faite. Le soldat turc va donc être appelé lui-même à pratiquer jusque sous la tente la liberté de conscience. De la fraternité du camp à la fraternité des races, l’espace sera vite franchi. Cette mesure, en appelant au service militaire les nombreuses populations chrétiennes de la Turquie d’Europe et de l’Asie mineure doit doubler la puissance matérielle de l’armée turque, et si l’on considère que ces populations nourries dans toute la rudesse des mœurs primitives sont admirablement propres au métier des armes, on comprend tout ce qu’elles peuvent apporter de vie et de force à l’armée du sultan. Peut-être cependant cette mesure est-elle plus importante encore par les moyens qu’elle offre au gouvernement de réunir les diverses races de la Turquie dans une même pensée. C’est une des erreurs les plus accréditées au sujet de l’empire ottoman, de croire à une profonde différence de civilisation entre les chrétiens et les musulmans, et à l’impossibilité absolue de les rattacher ensemble par un lien solide. S’il est, au contraire, un fait qui frappe les regards de l’observateur, c’est la similitude des mœurs et des idées, la ressemblance des législations, en un mot la conformité parfaite des principes entre les diverses races musulmanes ou chrétiennes de la Turquie d’Europe. Que les hommes qui gouvernent aujourd’hui la Turquie conservent donc le courage qui les anime : l’œuvre qu’ils ont entreprise n’est point une utopie ; la régénération de l’empire ottoman est possible par l’union fraternelle des chrétiens et des Turcs, et le principe que Reschid-Pacha vient de proclamer est un grand pas de plus accompli vers ce but.


Graf Ludwig Batthyany, ein politischer Maertyrer (Le comte Louis Batthyany, martyr politique), par M. S. Horwath [1]. — Parmi les victimes que les révolutions récentes ont écrasées dans leur cours, le comte Louis Batthyany est l’une des plus dignes d’intérêt. On peut avoir fait des vœux pour le parti contraire, on peut avoir donné de préférence ses sympathies aux populations qui s’appuyaient sur l’Autriche pour s’affranchir de la domination magyare, on n’en doit pas moins une estime profonde et des regrets à des adversaires courageux. L’homme se trouve quelquefois placé dans des circonstances historiques vraiment fatales, où la noblesse des sentimens et la générosité des intentions l’entraînent hors du possible et du vrai. Plus il a de patriotisme, plus il s’écarte des voies de la prudence. Cette situation prend un caractère particulièrement déchirant lorsqu’elle est par hasard liée au sort de tout un peuple.

C’est un des spectacles les plus douloureux qu’offrent les derniers jours de ces nations que l’histoire destine à périr devant des nations plus jeunes. Il y a dans ces protestations du passé contre l’avenir une poésie dont on ne peut méconnaître la tristesse, lors même que l’on a pris systématiquement le parti du droit nouveau. Tel est l’aspect sous lequel doit être envisagée, selon nous, la carrière politique du comte Louis Batthyany. Son biographe, M. Horwath, s’est proposé spécialement de réfuter mot à mot l’arrêt du tribunal exceptionnel qui a condamné ce hardi champion de la cause magyare, et, si haute que soit notre estime pour les talens militaires du feldzeugmestre Haynau, nous sommes bien obligés de reconnaître que cet arrêt n’était point suffisamment motivé pour entraîner un châtiment si terrible.

Louis Batthyany n’a point pris part à la guerre des Magyars contre l’Autriche, et l’on sait que sa carrière politique ne s’étend point au-delà des commencemens de cette guerre. On pourrait diviser l’histoire de ces événemens en deux périodes, une période de lutte constitutionnelle et une période de résistance armée. La puissante individualité de Batthyany a rempli la première, comme celles de Kossuth et de Georgey ont tour à tour occupé la seconde. Batthyany, l’un des plus illustres membres de l’aristocratie magyare, a porté dans les affaires de son pays une pensée distincte de la pensée de Kossuth, homme nouveau, de petite noblesse. Kossuth, comme publiciste, s’était toujours posé en partisan de la démocratie ; il était entré dans la polémique en déclarant qu’il soutiendrait contre la noblesse les intérêts de la bourgeoisie et du paysan. Batthyany, tout en essayant de se placer à la tête de cette portion de la noblesse qui était décidée à faire de grandes concessions, avait conservé ses convictions et ses vues aristocratiques. C’était un whig qui croyait pouvoir sauver sa classe en lui assurant l’initiative des innovations nécessaires. Il avait compris combien son parti avait intérêt à s’attacher un orateur aussi disert que M. Kossuth ; pour l’introduire dans le parlement, il fallait aider à son élection ; Batthyany ne recula devant aucun sacrifice, et l’on assure qu’il ne dépensa pas moins de cent mille florins à la manière anglaise. Par cela même, il devait être porté à conserver à l’égard de M. Kossuth une attitude de protection, et en aucune occasion il ne comptait suivre en sous-ordre la politique du populaire agitateur. Quoique Batthyany eût par momens de l’éloquence, de celle qui jaillit spontanément sous l’impression des circonstances, il avait besoin de la parole exercée de Kossuth, et il avait espéré en faire l’organe amical de ses propres intentions. En des temps ordinaires, une alliance eût été possible entre ces deux hommes ; Kossuth l’eût subie. Avant la crise révolutionnaire qui lui a donné l’appui des masses, il ne pouvait marcher que d’accord avec la noblesse libérale. Cette crise, en affranchissant en partie Kossuth de cette nécessité, a rendu son entente avec Batthyany plus difficile ; si elle ne s’est pas brisée soudainement, la diversité des deux natures et des deux situations devait, dès le lendemain de la révolution, produire des tiraillemens et amener enfin une rupture. Batthyany ne saurait donc être regardé comme responsable de tout ce que Kossuth a pu entreprendre. Kossuth est sorti bien vite des limites de la légalité ; c’est un des traits du caractère de Batthyany d’avoir toujours voulu s’y renfermer.

Souvent la légalité est bien différente du droit, et il en était ainsi pour les Magyars, peuple à la fois conquis et conquérant, au milieu d’un empire qui se disloquait pour se rétablir sur de nouvelles bases. La difficulté était d’imaginer une politique qui, s’appuyant sur les vieux traités, mit la race magyare le plus possible à l’abri des prétentions du pouvoir central autrichien, et donnât à cette race le plus de moyens d’agir sur les divers peuples de la Hongrie. En un mot, les Magyars voulaient d’un côté plus d’indépendance, et de l’autre une domination plus facile. Batthyany représentait cette politique avec toute la hauteur et toute l’impétuosité de son caractère. Il prit une part très active aux conquêtes que fit la diète hongroise sur le gouvernement autrichien pris au dépourvu par la révolution. La Hongrie était dans la légalité et dans son droit en réclamant le bénéfice de la pragmatique-sanction qui l’unissait à l’Autriche. Par malheur, elle blessait gravement, d’autre part, des droits très respectables, le droit naturel, l’intérêt précieux de peuples qui songeaient, eux aussi, à profiter de la révolution récente. Le mouvement que les Magyars accomplissaient dans leurs relations avec l’Autriche, les Croates, les Serbes et les Valaques se croyaient très légitimement autorisés à le tenter dans leurs rapports avec les Magyars. L’orgueil de Batthyany se soulevait à cette pensée. L’esprit conquérant de sa nation s’était incarné en lui. Les Slaves et les Valaques qui réclamaient leur autonomie n’étaient, à ses yeux, que des sujets rebelles ou d’aveugles instrumens de la politique autrichienne ; qu’il ait poussé ce sentiment plus loin que de raison, et qu’il ait, en l’exagérant, contribué plus qu’aucun de ses concitoyens à provoquer l’agression du ban Jellachich, personne ne peut le contester. Dans les négociations qui s’ouvrirent à Inspruck auprès de l’empereur entre le ban qui semblait tombé en disgrace et le ministre magyar Batthyany, la modération ne fut pas toujours du côté de celui-ci. Il s’y présenta trop ouvertement en vainqueur qui vient faire des conditions. Par ses allures impérieuses, il fournit au ban, non moins que lui chevaleresque et plus habile, l’occasion d’un facile triomphe. Tous les honneurs des négociations restèrent donc au chef populaire des Croates. O n sait que Batthyany, en le quittant, lui insinua que les Magyars étaient prêts à aller imposer leur volonté aux Croates chez eux, et lui donna rendez-vous sur la Drave, qui sépare les deux peuples. Jellachich répliqua qu’ils se reverraient auparavant sur le Danube, et c’est lui qui devait bientôt tenir parole.

Les intérêts des Slaves étaient conformes à ceux de l’Autriche ; Jellachich saisit résolûment l’occasion d’affranchir ses concitoyens de la centralisation magyare et d’établir sa fortune politique au cœur même de l’empire. Batthyany vit dans l’alliance des Autrichiens avec les Slaves une double trahison, et il déploya tout ce qui lui restait d’énergie pour briser cette alliance. Les protestations, les adresses à l’empereur, les députations, toutes les ressources que la légalité pouvait offrir, il en tira parti. En présence de l’invasion de Jellachich au cœur de la Hongrie, le ministre magyar fut obligé de pourvoir à la défense du pays. Cependant il ne désespérait point encore d’obtenir une pacification du palatin l’archiduc Étienne, jeune prince élevé dans les idées et dans les mœurs magyares, qui semblait ainsi l’homme le plus propre à réconcilier la Hongrie avec l’Autriche. Depuis long-temps, on attribuait à l’archiduc Étienne des ambitions qui ne laissaient pas d’être grandes ; le patriotisme magyar s’était toujours plu à voir en ce prince une ressource, disons mieux, un chef pour les grandes éventualités. C’était une illusion comme toutes les espérances des Magyars.

Placé entre ses devoirs de famille et les intérêts de son ambition personnelle, le jeune prince sembla craindre d’assumer une trop haute responsabilité, et disparut soudainement de la scène en laissant les partis aux prises et Batthyany dans le désespoir. Batthyany ne pensait point que la Hongrie fût en mesure de chercher une indépendance absolue, ni qu’elle pût songer à rompre les liens qui l’unissaient à l’Autriche. Au fond pourtant, il nourrissait une pensée non moins chimérique : c’était de faire à la Hongrie une situation telle dans l’empire, qu’elle pût le dominer par l’influence d’une population centralisée de quatorze millions d’ames. La révolution qui éclata à Vienne le 6 octobre, soudoyée par Kossuth dans la pensée d’intéresser les libéraux allemands à la cause magyare contre le gouvernement et les Slaves, développa des principes de radicalisme qui n’entraient point dans les idées de Batthyany ; mais cet événement répondait trop bien à ses sympathies germaniques et opérait d’ailleurs une diversion trop favorable en apparence à la Hongrie, pour qu’il le vît avec déplaisir. Cependant la part que Kossuth avait prise ostensiblement à la révolution de Vienne allait placer la Hongrie dans une situation nouvelle vis-à-vis de l’Autriche. Les radicaux avaient vaincu facilement une garnison très faible prise au dépourvu. L’arrivée de Jellachich et de Windischgraetz devant Vienne mettait le parti radical dans la nécessité d’implorer le secours de ces mêmes Magyars au nom desquels la révolution s’était accomplie. Les Magyars se voyaient donc forcés d’attaquer l’Autriche sur son propre terrain ; la lutte changeait de caractère. Il ne s’agissait plus de réduire Jellachich à l’obéissance ; il fallait, sous peine de déshonneur, s’insurger contre l’Autriche : c’est là ce que Batthyany avait toujours voulu éviter. Comment dominer désormais les passions soulevées ? Il était débordé par le parti démagogique et par ce même Kossuth qu’il avait mis naguère en avant, avec l’espoir de le diriger et de le contenir. Batthyany n’était plus ministre, et, après une prodigieuse dépense d’activité, après avoir, durant six mois, payé continuellement de sa personne dans toutes les questions, il tendait visiblement à s’écarter d’un terrain où il commençait à entrevoir de grands malheurs pour son pays. Le patriotisme faisait trop intimement partie de son individualité et de son existence pour qu’il pût le dépouiller ; il avait dans la vertu de sa race une foi trop profonde pour faiblir dans le culte qu’il lui avait voué, mais il n’avait plus confiance dans les partis et dans les hommes entre les mains desquels le sort des Magyars était placé. Il conservait toutefois, en présence du cabinet de Vienne, une parfaite sécurité de conscience, et, lorsque l’armée de Kossuth fut contrainte de fuir devant Windischgraetz, Batthyany fut un de ceux qui s’offrirent pour tenter la voie des négociations. Windischgraetz était préoccupé d’anéantir le parti démocratique hongrois, sauf à essayer plus tard de s’entendre avec quelques membres fidèles de l’aristocratie magyare pour ruiner le slavisme et Jellachich. Le prince répondit qu’il n’avait pas à traiter avec des rebelles. Cette mission fut le dernier acte politique de Batthyany. Windischgraetz, qui voyait en lui le principal promoteur du mouvement hongrois, et qui le tenait encore pour redoutable, le fit jeter, le 8 janvier 1849, dans les prisons de Pesth. Il est donc resté étranger à la lutte qui a recommencé derrière la Theiss sous les auspices de Kossuth et des généraux polonais. Il a perdu sa liberté dans une dernière tentative de conciliation.

Le tort que lui reprocheront les historiens de ces événemens, ce sera moins sa conduite hautaine, mais légale envers le cabinet de Vienne, que les sentimens de dédain et d’intolérance qu’il a déployés dans ses rapports avec les Slaves et les Valaques de la Hongrie. Tout ce que le magyarisme avait amassé de haines et de mépris pour ces peuples pendant quinze ans de polémique et de récriminations amères, Batthyany le portait dans son sein, et, mettant au service de ces passions la puissance imposante de sa vigoureuse nature, il a plus qu’aucun autre travaillé à soulever le slavisme contre la race magyare. Tout prêt à traiter avec l’Autriche aux conditions qu’il lui faisait, il ne songeait, à l’égard des Slaves, qu’à resserrer davantage les liens de la conquête, en repoussant violemment toute idée de transaction. Kossuth, abandonné à lui-même, eût été dès l’origine un démocrate beaucoup plus fougueux, mais il eût peut-être poussé moins loin l’intolérance du magyarisme envers les Slaves. Si Kossuth est resté aveugle sur cette question jusqu’aux derniers temps de la guerre, il ne le devait peut-être qu’à l’impulsion qu’il avait reçue du patriotisme exclusif de Batthyany. Cet exclusivisme partait assurément d’un orgueil très élevé ; mais l’idée qu’il représentait n’était qu’une idée du passé, une tradition expirante, et, il faut bien le dire, dans cette lutte déplorable, les Slaves, les Valaques et l’Autriche elle-même représentaient l’idée la plus libérale, celle qui doit régénérer l’orient européen ; le principe de l’égalité des nationalités.
H. D.

  1. Chez Elincksieck, 11, rue de Lille.