Chronique de la quinzaine - 14 août 1903

Chronique n° 1712
14 août 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.


L’élection du cardinal Sarto, patriarche de Venise, qui, en ceignant la tiare apostolique, a pris le nom de Pie X, a causé à la fois de la surprise et de la satisfaction : de la surprise, parce qu’il était peu connu à Rome où il n’avait fait que de rares apparitions, et que c’est à peine si on le classait au troisième ou au quatrième rang des papabili ; de la satisfaction, parce qu’après le scrutin d’où il est sorti vainqueur, on n’a trouvé que du bien à dire sur lui. Il faut donc croire que le Conclave a été bien inspiré en le choisissant. On avait parlé davantage de plusieurs autres candidats, et c’est peut-être ce qui leur a nui. L’intérêt qui s’attachait à leurs candidatures était plus vif chez tel gouvernement que chez tel autre, et il s’était manifesté quelquefois d’une manière indiscrète. Ces patronages devaient être plus nuisibles qu’utiles à ceux qui en ont été l’objet.

Aujourd’hui que l’œuvre du Conclave est terminée, on peut, en apprécier l’esprit. Le Conclave n’a voulu se prononcer pour aucune politique déterminée. Il a cru qu’il y aurait de sa part imprudence à engager, pour une longue suite d’années peut-être, les destinées de l’Église dans une voie tracée d’avance, et qu’il suffisait de choisir un pontife homme de sens, d’expérience et de modération, en lui laissant le soin d’agir d’après les circonstances. Avouons-le, le Conclave n’avait aucune raison de procurer en ce moment un succès à la politique française. Si, au contraire, il avait élu un des candidats qui passaient, à tort ou à raison, pour être soutenus par les puissances germaniques, on s’en serait réjoui à Berlin et à Vienne, mais non pas à Paris. Il n’y a eu, en réalité, ni victoire ni défaite pour personne. Le Conclave a élu un candidat neutre, un prêtre qui ne s’était jamais occupé que de son ministère religieux, et l’avait toujours rempli avec distinction. L’humble origine du nouveau pape est une garantie de plus de son mérite, qui a été la seule cause de son élévation, d’abord lente et difficile, et finalement triomphante. Nous n’avons donc, en tant que Français, aucun regret à exprimer. Le cardinal Rampolla nous aurait sans doute inspiré de la confiance ; mais il était secrétaire d’État depuis seize ans, et, après un aussi long laps de temps, il y a toujours des parties usées dans une politique quelconque. Si le cardinal Rampolla avait de chauds amis, il avait des adversaires qui ne l’étaient pas moins. Le succès de sa candidature était difficile. Cependant elle a eu, jusqu’aux derniers scrutins, une attitude très ferme, et a réuni à peu de chose près la majorité dans le Sacré-Collège : on sait qu’il faut une majorité des deux tiers pour qu’il y ait élection. Un pareil fait est trop significatif pour que le nouveau pape n’en ait pas été frappé, et pour qu’il n’y trouve pas un conseil. Quelle que doive être d’ailleurs sa politique, il est probable que Pie X lui-même éprouverait de l’embarras à la définir dès maintenant avec précision. Il a été élu parce que, jusqu’à ce jour, il n’en avait eu aucune, et ce n’est pas en quelques heures qu’il peut arrêter ses idées sur des sujets qui ne lui sont pas encore très familiers. Tout ce qu’on a dit à cet égard dans les journaux n’est que fantaisie. Le plus probable est qu’à son point de départ, Pie X n’aura d’autre préoccupation que de continuer Léon XIII. L’Église est avant tout le domaine de la tradition, et peut-être est-elle à ce point de vue le plus grand des gouvernemens de la terre, parce que c’est celui qui a le plus de suite dans ses idées et de continuité dans son action. Quand même il le voudrait, — et rien, à coup sûr, n’est plus loin de sa pensée, — le nouveau pape ne pourrait pas modifier profondément la nature et le caractère du dépôt qui vient d’être remis entre ses mains. Il y a dans l’œuvre de Léon XIII des parties impérissables. Le coup d’aile par lequel il s’est dégagé de l’étreinte des partis politiques, et s’est élevé au-dessus des formes contingentes des gouvernemens, portera longtemps ses successeurs. Pie X n’a certainement aucune objection à faire à la République. Que lui importe ? Quant à ses sentimens envers la France, il les a exprimés aussitôt après son élévation, en recevant nos cardinaux. « Considérez-nous, leur a-t-il dit, comme un ami. Nous le sommes de tous les peuples ; mais nous conservons une prédilection particulière pour la fille aînée de l’Église. » Si nous avions pu douter de ses dispositions, ce langage aurait dissipé toute incertitude. Nous avons dit qu’il n’y avait eu de défaite pour personne : à aucun moment du Conclave, il n’y a eu pour qui que ce soit une menace de ce genre. Cependant tout le monde sait aujourd’hui que l’empereur d’Autriche a jugé à propos d’intervenir à un certain moment pour opposer son veto à la candidature du cardinal Rampolla. Rien n’était, à tous égards, plus imprévu, ni plus déplacé. On a quelque peine à comprendre pourquoi François-Joseph en voulait au cardinal Rampolla, qui, pendant sa longue collaboration avec Léon XIII, ne parait pas s’être appliqué à desservir les intérêts autrichiens. On a dit que l’Autriche, dans toute cette affaire, n’avait pas agi spontanément pour son compte, mais docilement pour celui de l’Allemagne. Rien ne prouve que cela soit vrai, et les journaux allemands le plus officieusement renseignés le contestent avec énergie. L’empereur François-Joseph a-t-il voulu user de son droit de veto uniquement pour en faire montre et ne pas le laisser périmer ? En ce cas, il l’a fait avec peu d’opportunité. On sait que quatre vieilles puissances catholiques, la France, l’Autriche, l’Espagne et le Portugal, croient avoir le droit d’opposer leur veto à une candidature pontificale. Ce droit a effectivement existé, et il existe sans doute encore virtuellement, mais le mieux est de ne pas le mettre à l’épreuve. Les gouvernemens laïques d’aujourd’hui ne peuvent jouer qu’avec gaucherie ce rôle de tuteurs impérieux de l’Église. Quoi qu’il en soit, le cardinal-archevêque de Cracovie s’est levé à un moment du Conclave et, après avoir demandé la parole avec un embarras qui s’est aussitôt communiqué à l’assemblée tout entière, il a balbutié qu’au nom de l’empereur son maître, il opposait l’ « exclusive » à la candidature du cardinal Rampolla. L’émotion et l’irritation ont été très vives. Le cardinal autrichien n’a pas pu se méprendre sur le sentiment de tous ses collègues. Le cardinal Rampolla l’a d’ailleurs exprimé avec une noblesse de langage à laquelle tout le monde a rendu justice. « Je crois de mon devoir, a-t-il dit, de protester, au nom des droits imprescriptibles du Sacré-Collège, contre l’ingérence des pouvoirs laïques dans ses affaires. En ce qui concerne ma personne, j’atteste que je n’ai jamais ambitionné la tiare, et c’est avec une joie profonde que je vois s’éloigner de moi l’amer et redoutable calice. » Le Conclave, désireux de protester à son tour, n’a pas abandonné tout de suite la candidature du cardinal Rampolla, et même, dans le scrutin qui a suivi, il lui a donné quelques voix de plus qu’auparavant. C’était une manière de sauver sa dignité. En fait, une démarche comme celle de l’empereur d’Autriche, quelque déplaisante et offensante qu’elle puisse être, est presque toujours efficace. La candidature du cardinal Rampolla, qui avait peu de chances de succès avant, n’en avait plus aucune après : mais, par un contre-coup encore plus certain, la démarche autrichienne a irrémédiablement compromis, ou plutôt perdu et tué les candidatures germaniques. Il ne pouvait plus être question ni du cardinal Gotti, ni du cardinal Vannutelli. Ce dernier surtout a été bien mal servi par ses amis. Après la mort de Léon XIII, sa candidature avait été d’abord présentée comme celle d’un homme religieux, pieux, neutre en politique, et, si elle avait conservé jusqu’au bout ce caractère, elle aurait pu réussir aussi bien que celle du cardinal Sarto. Elle ne l’a pas conservé : le cardinal Vannutelli a été le candidat favori de certaines puissances. Il en a été de même du cardinal Gotti. Alors il a été évident que l’entente ne pouvait se faire que sur le nom du cardinal Sarto.

On s’est demandé quelle sera l’attitude de Pie X à l’égard de l’Italie. Sans avoir la prétention d’être prophète, nous sommes convaincus qu’elle sera, à quelques nuances près, ce qu’a été celle de Léon XIII. La population de Rome a l’imagination vive et prompte ; elle croit volontiers, ou du moins elle espère toujours ce qu’elle désire. Les journaux ont raconté que la foule immense qui se pressait devant Saint-Pierre, lorsqu’une fenêtre s’est ouverte devant elle et que l’élection du nouveau pontife lui a été annoncée, se demandait avec anxiété si le pape lui-même n’allait pas apparaître, et donner urbi et orbi, à la ville et au monde, la bénédiction publique qui était tombée pour la dernière fois des lèvres et de la main de Pie IX. Cela aurait voulu dire pour elle que Pie X renonçait à se considérer comme prisonnier au Vatican, qu’il rentrait en communication directe avec le monde du dehors, et qu’il acceptait en principe les faits accomplis. Si le pape s’était montré à la loggia de Saint-Pierre, nul doute que l’acclamation qui serait montée vers lui aurait été formidable ; mais il ne s’est pas montré, et la foule a dû se précipiter dans la basilique pour le voir et pour l’acclamer.

Il n’y a pas d’illusion plus chimérique que de croire, du moins en ce moment, à la réconciliation du Vatican et du Quirinal. La question parait insoluble dans les termes où elle a été posée jusqu’ici, et rien ne fait prévoir que, ni d’un côté ni de l’autre, on soit disposé à les modifier. Il est bien probable qu’au Vatican même on ne croit guère à la possibilité de la restauration du pouvoir temporel ; mais on n’y sent que plus profondément la nécessité, pour rassurer le monde catholique sur l’indépendance du Saint-Père, que cette indépendance s’exerce visiblement à l’égard du gouvernement italien, et le gouvernement italien n’a laissé pour cela au pape d’autre ressource que d’être brouillé avec lui. Peut-être, dans un avenir indéterminé, un pape qui ne serait pas Italien pourra-t-il opérer un rapprochement entre les deux puissances ; mais ce n’est pas plus de Pie X que de Léon XIII qu’il est permis d’attendre une pareille solution. Ni le temps ni les hommes n’ont encore fait pour cela l’œuvre préalable nécessaire. Au reste, nous ne sommes pas sûrs que le gouvernement italien lui-même, dans sa forme actuelle et avec les élémens qui le constituent, désire une réconciliation qui détacherait aussitôt de lui les partis avancés avec lesquels il a partie liée. La circulaire que M. Zanardelli a adressée à ses préfets est de nature à confirmer ce doute. Elle leur a interdit, en termes brefs et secs, de participer aux fêtes qui pourraient avoir bleu à l’occasion de l’avènement du Saint-Père, et le motif qu’elle en donne est que le gouvernement du roi n’a pas reçu notification officielle de cet avènement. S’attendait-il donc à la recevoir ? Espérait-il que le premier acte de Pie X serait de changer sur un point aussi grave le précédent établi par Léon XIII ? Non : le pape et le roi sont condamnés à vivre à côté l’un de l’autre, dans la même capitale, sans se connaître. On a beaucoup dit dans les journaux italiens, pour entretenir pendant quelques heures de plus des espérances décevantes, que le cardinal Sarto avait eu des rapports personnels, à Venise, avec le roi et d’autres personnes de la famille royale, qu’il s’était montré en public avec eux, qu’il leur avait adressé des discours empreints du plus pur patriotisme italien et d’un véritable loyalisme. Sans doute, mais qu’est-ce que cela prouve ? Ni les deux derniers papes, ni celui-ci, n’ont jamais contesté que le roi ne fût très légitimement roi à Venise, ou à Turin, ou à Florence ; c’est seulement à Rome et dans les Romagnes, en un mot dans les anciens États de l’Église, qu’ils lui ont refusé et continuent de lui refuser ce titre. On le sait bien en Italie, et dès lors on ne saurait y conclure, de l’attitude que le cardinal Sarto a eue à Venise, à celle que Pie X aura à Rome à l’égard de Victor-Emmanuel. Cette attitude sera celle de Léon XIII, qui a été celle de Pie IX, avec les différences que les caractères des hommes ont pu ou peuvent encore y apporter, mais avec une parfaite uniformité au fond. Tout ce qu’on peut augurer de ce qu’on sait de Pie X est qu’il ne viendra de sa part ni hostilité, ni provocation ; quant à la réconciliation que tant de gens rêvent en Italie, elle ne dépend ni de lui, ni du roi, ni de personne. Dans ce pays fertile en combinaisons, la seule qu’on ait trouvée pour faire vivre le pape et le roi côte à côte est qu’ils aient l’air de ne pas se voir.

Une preuve de la confiance que le cardinal Sarto a su inspirer à ses collègues du Sacré-Collège est qu’après les deux règnes pontificaux les plus longs de l’histoire de l’Église, il a été élu pape à un âge qui lui permet d’avoir à son tour un long pontificat. On pouvait craindre qu’embarrassé entre des compétitions diverses, le Conclave, décidé à n’en faire triompher aucune, n’adoptât un expédient provisoire qui ne découragerait ni les espérances, ni les intrigues, et lui donnerait à lui-même le moyen de préparer, pour une échéance prochaine, une solution plus stable. Le Conclave n’a pas fait ce calcul. Il a compris que des changemens trop fréquens auraient beaucoup plus d’inconvéniens que d’avantages, à la tête de l’Église, et il a choisi un homme qui, s’il a dépassé la maturité, peut fournir encore une carrière étendue, puisqu’il a exactement l’âge qu’avait Léon XIII lorsqu’il a été élu en 1878. A ce point de vue encore, le Conclave a fait preuve de sagesse.

Si nous n’avons rien dit, il y a quinze jours, des manifestations qu’ont faites en commun un certain nombre d’hommes politiques français et d’hommes politiques anglais, ces derniers surtout pris parmi les plut, importans, ce n’est pas que nous en méconnaissions le très grand intérêt ; mais le pape venait de mourir ; devant cet événement, l’autre pâlissait. Nous espérions bien d’ailleurs que M. d’Estournelles de Constant nous donnerait de nouvelles occasions de parler de l’initiative qu’il a prise. Nous ne savons pas quelles en seront toutes les conséquences ; mais elle a été originale dans la forme, et très heureuse dans les premiers résultats qu’elle a produits, puisqu’elle a encore accentué le rapprochement qui s’est opéré entre la France et l’Angleterre ; et cela seul suffirait à mériter une pleine approbation. Après le voyage du roi Edouard et celui de M. Loubet, a eu lieu celui des parlementaires français à Londres, où ils ont été reçus avec cette bonne grâce exquise que les Anglais savent mieux que personne mettre dans leur hospitalité. On dit en effet : l’hospitalité écossaise, on devrait dire l’hospitalité britannique ; il n’y en a pas de plus accueillante, ni de plus captivante. Nous parlons cette fois de celle des simples particuliers, car le voyage de nos députés ou sénateurs, accompagnés de quelques représentans de notre commerce, n’avait et ne pouvait avoir aucun caractère officiel. L’invitation à laquelle ils ont répondu leur avait été adressée par le Commercial Committee de la Chambre des communes. En somme, ce sont des membres de la Chambre des communes qui fêtaient des membres de notre Chambre des députés. D’un côté comme de l’autre, toutes les nuances de partis s’étaient effacées, toutes les opinions étaient représentées. Sir Henry Campbell Bannerman, chef de l’opposition, se trouvait au banquet à côté de MM. Balfour et Chamberlain, l’un premier ministre et l’autre membre très considérable du gouvernement. On a été parfaitement aimable les uns pour les autres, avec une pointe d’ironie, et M. d’Estournelles a pu croire que son influence pacifiante s’était étendue sur les Anglais comme sur les Français, en attendant qu’elle s’étende sur le reste du monde, ce que nous souhaitons de tout notre cœur. Il n’y avait pas au banquet de membres de la Chambre des lords, de ceux du moins qui font partie du gouvernement ou qui sont à la tête de l’opposition : il n’y avait, par exemple, ni lord Lansdowne, ministre des Affaires étrangères, ni lord Rosebery. Notre ambassadeur, M. Paul Cambon, n’y assistait pas non plus. Si nous en faisons la remarque, ce n’est pas pour diminuer l’importance de la manifestation, mais pour en préciser le caractère. M. d’Estournelles, qui a très habilement préparé cette rencontre, en a bien choisi l’heure. Que serait-il arrivé, s’il avait conçu son projet et s’il avait voulu l’exécuter un an plus tôt ?

L’objet principal de la fête était de faire une manifestation en faveur de l’arbitrage international. C’était la préoccupation personnelle de M. d’Estournelles, et le discours qu’il a prononcé l’a exprimée avec éloquence. Du côté anglais, on paraissait songer surtout à améliorer d’une manière générale les rapports des deux pays et à les mettre sur un pied de confiance et de bonne amitié, avec la persuasion que c’était là ce qui importait le plus. Quand les cœurs sont d’accord, tout devient plus facile. Les conflits disparaissent comme par enchantement. Les questions qu’on n’osait même pas aborder se règlent sans effort. En un mot, il suffit de substituer une atmosphère de sympathie à une atmosphère de mauvaise humeur pour que les nuages se dissipent et que les relations deviennent cordiales. En sommes-nous là ? Nous le souhaitons vivement, et les manifestations de ces dernières semaines, les unes officielles, les autres officieuses, permettent de l’espérer. Ce serait un grand bienfait ! On a beaucoup insisté, au banquet de Londres, sur ce qu’il y avait de nouveau, d’inopiné, presque d’extraordinaire dans le fait des deux parlemens qui, sans avoir besoin d’intermédiaire, échangent des invitations l’un avec l’autre ; et, en effet, un pareil phénomène n’a pas de précédent. Nous ne savons pas s’il inaugure, comme on l’a dit, une période nouvelle dans l’histoire du monde ; mais, à coup sûr, il y introduit un symptôme curieux, dont la date mérite d’être retenue.

Pour ce qui est de l’arbitrage international, nous avons eu plus d’une fois l’occasion d’en parler, notamment lorsque la Conférence de La Haye, provoquée par l’empereur de Russie, a fait faire à son organisation un progrès si considérable. On a créé une Cour arbitrale internationale : c’est fort bien, mais il faudrait maintenant lui envoyer des causes à arbitrer. M. d’Estournelles, qui en fait partie, est un peu comme ma sœur Anne : il ne voit rien venir, et cela le désole. Il en conclut qu’il ne suffit pas d’avoir une Cour et qu’il faudrait encore avoir des plaideurs. Comment se les procurer ? Rien de plus simple : il suffit de faire des traités ou des conventions par lesquels les puissances s’engageront, dans certaines circonstances à déterminer, à soumettre leurs différends à des arbitres : et quels arbitres mieux choisis que ceux de La Haye pourraient-elles trouver ? Nous ne demandons pas mieux qu’il en soit ainsi ; seulement les conventions de ce genre sont très difficiles à faire et on s’en apercevra tout de suite quand on attaquera la besogne. Il est vrai qu’on aura la ressource, lorsqu’on les aura faites, de ne s’y soumettre qu’au jour le jour, dans la mesure où on le voudra bien, et nous ne sommes pas sûrs qu’il y ait là un moyen infaillible de fournir de dossiers la Cour de La Haye. Pas plus dans le droit public que dans le droit privé, l’arbitrage ne saurait être rendu obligatoire. On peut seulement en déterminer les conditions et le fonctionnement pour le cas où les parties jugeraient à propos d’y recourir : et encore, dans ce cas, on ne peut pas leur imposer un arbitre de préférence à autre. Si nous poussions plus loin la comparaison avec ce qui se passe dans le droit privé, que verrions-nous ? Nous avons fait chez nous, il y a une dizaine d’années, une loi sur l’arbitrage, qui a précisément pour objet de fournir des arbitres à ceux qui en voudraient et, par une fatalité étrange, ceux mêmes qui en veulent ne veulent à peu près jamais de ceux que la loi leur offre.

Au fond, peu importe, dira peut-être M. d’Estournelles : prenez vos arbitres où vous voudrez, à La Haye ou ailleurs, mais prenez-en ! Il est, en effet, très désirable que cet usage entre dans nos mœurs internationales, non pas tant pour éviter la guerre, comme on le répète volontiers, que pour régler certaines questions d’ordre secondaire, qui ne valent pas la peine qu’on se batte pour elles et dont on est bien aise de se débarrasser ainsi. S’imaginer d’ailleurs qu’un grand pays, ou même un petit, soumettra jamais à un arbitre une question qui pour lui serait vitale, ou même d’un intérêt puissant, serait une chimère ; mais il y a des questions sur lesquelles on accepte d’avance d’avoir tort pour en finir, parce qu’elles ne touchent à aucun intérêt profond, et ce sont celles-là qu’on abandonne à des arbitres. Encore ne le fait-on pas toujours. Ce serait une erreur de croire que ce soit, dans tous les cas, un embarras pour un gouvernement d’avoir avec un autre des questions pendantes. Rien de plus anti-diplomatique que cette conception, si on s’y arrêtait d’une manière absolue. L’art du diplomate consiste en partie à réserver certaines questions pour faciliter plus tard une transaction sur d’autres, en vertu de l’axiome : do ut des ; l’habileté est de les laisser mûrir ensemble, et de saisir le moment opportun pour résoudre celles-ci au moyen de celles-là ; c’est en quoi se manifestent le tact et le doigté de l’opérateur. L’esprit diplomatique est bien souvent le contraire de l’impatience qui porte certaines personnes à rechercher à tout prix des solutions immédiates et précipitées. M. d’Estournelles, qui a suivi longtemps et brillamment la carrière, le sait fort bien, et, dans son discours de Londres, il proteste de ses bonnes intentions à l’égard de la diplomatie, qu’il n’entend pas dépouiller de ses moyens d’action. Mais, dit-il, elle ne préviendra pas toutes les difficultés : « est-ce l’offenser que de lui offrir un moyen d’en régler quelques-unes pacifiquement, quand elle n’aura pas pu les concilier ? » Non, sans doute, ce n’est pas l’offenser. Réduite à ces termes, la prétention de M. d’Estournelles n’a rien que de légitime. Mais il nous semble en être un peu sorti lorsque, après son retour à Paris, il a écrit à M. le ministre des Affaires étrangères une lettre qui est comme une mise en demeure et une injonction d’avoir à remplir tout un programme politique dont il lui dicte les termes, en lui donnant trois mois pour l’exécuter. Est-ce bien, cette fois encore, l’ancien diplomate qui parle ?

Le premier point du programme est naturellement la conclusion d’un traité d’arbitrage avec l’Angleterre, en vue de fournir des causes à la Cour de La Haye. « Ce traité signé, dit M. d’Estournelles, les Anglais ne demandent qu’à se mettre d’accord avec la France et la Russie pour limiter l’écrasant fardeau des dépenses militaires navales des trois puissances ; j’ai reçu à cet égard, verbalement et par écrit, des assurances catégoriques. » Il est tout à fait probable que M. d’Estournelles ne s’est pas trompé sur le sens de ces assurances. L’Angleterre lui saurait le plus grand gré de limiter les dépenses militaires navales de la Russie, sans parler des nôtres ; mais c’est peut-être la Russie qui ne voudrait pas. Et, si M. d’Estournelles obtenait par surcroît de l’Allemagne qu’elle modérât ses dépenses navales, l’Angleterre lui aurait une reconnaissance encore plus grande, car le statu quo naval lui conviendrait fort ; mais peut-être l’Allemagne non plus ne voudrait-elle pas. Enfin, le troisième point du programme est le suivant : « Dès à présent, et le plus tôt possible, une liquidation s’impose, liquidation amiable de toutes les difficultés que la diplomatie, depuis vingt ans, use ses efforts à éluder et qui plusieurs fois ont été sur le point de faire éclater la guerre désastreuse pour l’un comme pour l’autre des deux pays. Il surgira bien assez de difficultés nouvelles dans l’avenir : débarrassons-nous des anciennes. » A cela nous répondrons par un passage de son discours de Londres, où M. d’Estournelles a dit : « Quant aux difficultés anciennes, beaucoup d’entre elles, cela va de soi, ne sauraient être soumises à l’arbitrage. » Alors, que propose-t-il ? Est-ce par des explications et des négociations directes avec le gouvernement anglais qu’il espère résoudre en trois mois toutes les questions pendantes depuis vingt ans, ces questions qu’il accuse très injustement la diplomatie d’avoir éludées et le gouvernement de n’avoir pas osé trancher, « par la seule crainte d’une opposition parlementaire » qui n’existerait plus après le banquet de Londres ? C’est, en vérité, attacher trop d’efficacité à ce banquet, et nous craindrions, pour notre compte, qu’en jetant en bloc sur le tapis vert des chancelleries tout le paquet des questions arriérées entre l’Angleterre et nous, on ne produisit un effet contraire à celui que poursuit M. d’Estournelles. L’atmosphère de sympathies qu’il a contribué à faire naître entre nous risquerait de se refroidir subitement, et c’est à quoi notre gouvernement fera bien de ne pas s’exposer sans avoir pris de minutieuses précautions.

Nous tenons autant que personne à nos bons rapports avec l’Angleterre. Ils sont aujourd’hui très améliorés. Cela tient à des causes dont quelques-unes nous sont étrangères, mais qui sont durables, par exemple à la manière nouvelle dont l’opinion anglaise envisage les développemens de la politique allemande. Les circonstances nous sont donc favorables ; il faut nous garder toutefois de les brusquer. Faisons un traité d’arbitrage ; il ne sera peut-être pas toujours inutile ; mais ne croyons pas que tout soit changé entre l’Angleterre et nous depuis les agapes parlementaires de Londres, ni qu’il suffise à M. le ministre des Affaires étrangères de prendre la baguette magique que lui tend M. d’Estournelles pour rassembler et résoudre tous les problèmes du passé. M. d’Estournelles, dans son discours, se défend d’être poète : il n’y a pas de mal à l’être un peu ; pourquoi s’en défend-il ? M. le président du Conseil a prononcé, le 9 août, à Marseille, un discours qui était attendu avec curiosité, parce qu’il avait été annoncé avec fracas. Qu’allait dire M. Combes ? Les uns annonçaient qu’il ferait part à son auditoire de son intention de se démettre de ses fonctions, et de s’en aller à la Waldeck-Rousseau ; les autres croyaient, au contraire, qu’après avoir épuisé la première partie de son programme, il en exposerait une seconde, plus séduisante encore, et qu’il donnerait par-là une cohésion et un essor nouveaux à sa majorité. Dans les deux hypothèses, le discours de M. Combes aurait eu de l’intérêt : ni l’une ni l’autre ne s’est réalisée. M. Combes a déclaré qu’il conserverait le pouvoir aussi longtemps qu’on ne le lui arracherait pas de haute lutte. Mais que fera-t-il désormais au gouvernement ? Il continuera, voilà tout. Il est content de lui et il l’a dit très crûment, jugeant sans doute qu’on ne saurait être mieux loué que par soi-même, lorsqu’on se connaît d’ailleurs aussi bien qu’il le fait. Quant à ses adversaires, il les a quelque peu tournés en ridicule, ce qui est dur pour eux ; mais il a réservé ses traits les plus lourds, moins pour les républicains libéraux et modérés que pour les radicaux dissidens qui ont la rage d’être ministres à sa place. Aux portraits qu’il en traçait, on aurait pu mettre des noms. Certes, M. Combes n’aime pas ses successeurs éventuels ; mais il a cessé aussi d’aimer son prédécesseur, et il lui a dit son fait avec quelque vivacité. Que les temps sont changés, car nous n’imaginons pas que les hommes le soient ! Il y a un an, M. Combes était l’humble disciple de M. Waldeck-Rousseau ; il n’avait accepté le pouvoir que pour y suivre docilement son inspiration ; sa tâche devait se borner à appliquer exactement l’admirable loi sur les associations. Aujourd’hui, M. Combes ne cache plus que cette loi était fort mal faite, ce qui est bien notre avis, et que, s’il ne l’avait pas interprétée à sa façon, elle n’aurait pas produit plus d’effet que tant d’autres lois qui n’ont jamais été exécutées parce qu’elles étaient inexécutables, ou d’autres mesures qui sont restées déplorablement inefficaces, comme les décrets de Jules Ferry. Pauvre homme que Jules Ferry ! Encore plus pauvre homme, M. Waldeck-Rousseau ! A ce dernier, M. Combes a démontré point par point qu’il n’avait rien compris à sa propre loi, et il n’a rien laissé debout de son dernier discours. Mais pourquoi n’a-t-il pas dit tout cela à M. Waldeck-Rousseau lui-même et devant le Sénat ? M. Waldeck-Rousseau lui aurait sans doute répondu, et on aurait pu juger entre eux. M. Combes s’est tu prudemment au Luxembourg ; six semaines après, il parle à Marseille, en l’absence de son contradicteur, avec une virulence qu’on ne lui connaissait pas. La longueur du banquet, les bravos de l’auditoire, le tumulte d’une salle où bouillonnaient toutes les ardeurs méridionales, semblaient avoir échauffé outre mesure son éloquence, malheureusement un peu triviale. M. Camille Pelletan, qui était à côté de lui, souriait dans sa barbe négligée : il se sentait vengé.

Il n’y a donc pas grand’chose à dire du discours de M. Combes : en dehors de l’éloge qu’il y a fait de lui-même, on n’y trouve rien. M. Combes a fustigé l’opposition et flétri ses calomniateurs. Mais ce qui est plus grave que son discours au banquet, c’est celui qu’il avait prononcé auparavant au congrès des Amicales, c’est-à-dire des délégations des instituteurs. Après les avoir, non pas loués, mais flagornés comme il convient, il les a poussés à entrer dans les luttes politiques, sous prétexte de défendre la République, et ces excitations, tombant de sa bouche officielle, adressées à des hommes auxquels il apportait fièrement les dépouilles des congrégations vaincues avec la liberté de l’enseignement, attisaient une fièvre qu’il aurait été sage et même décent d’apaiser. Ce qui est plus grave encore, c’est que tous les élémens révolutionnaires de Marseille se sont groupés autour de M. le président du Conseil, menaçans, frémissans, annonçant des revanches prochaines. Le héros de la fête a-t-il été vraiment M. Combes ? N’a-t-il pas été plutôt M. Flaissières, l’ancien maire qui aspire à reconquérir sa place perdue ? M. Flaissières a festoyé, harangué, triomphé à côté de M. Combes. On se rappelle que, pendant son ministère, M. Waldeck-Rousseau avait refusé de le recevoir : c’était au moment d’une de ces grèves qui ont coûté si cher à Marseille et dans lesquelles sa responsabilité personnelle était si évidemment engagée. M. Flaissières a conduit au-devant de M. Combes à la gare, puis au banquet, toute la bande bruyante de ses amis ; il semblait être le véritable ordonnateur de la fête. C’est à cela surtout qu’aura servi le voyage de M. Combes. De son discours, il ne reste déjà rien ; mais il reste de son passage à Marseille un nouvel élan donné au parti révolutionnaire, car il faut l’appeler par son nom ; et il y a lieu de craindre que, partout où passera désormais M. Combes, il n’obtienne le même résultat.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.