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Chronique de la quinzaine - 12 juillet 1906

Chronique n° 1782
12 juillet 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




12 juillet.


Les premiers actes de la nouvelle Chambre ne permettent pas encore de la juger, ce qui est heureux pour elle, car le jugement qu’on devrait en porter ne lui serait pas, jusqu’ici, très favorable. On était porté à croire, sans en avoir d’ailleurs aucun indice, que la majorité, se sentant assez forte pour se mettre au-dessus des petites rancunes, serait clémente envers ses adversaires et ne ferait pas de difficulté à les valider. C’était une erreur qui n’a pas tardé à se dissiper : la majorité a montré tout de suite qu’on s’était trompé sur ses dispositions. La règle qu’elle a adoptée est la plus simple du monde : valider ses amis, même lorsque leur élection était entachée de fraude et de violence : invalider ou enquêter les autres. La première partie de cette règle a été appliquée, par exemple, à M. Jaurès, et la seconde à M. Pierre Leroy-Beaulieu. Nous regretterions beaucoup que M. Jaurès ne fit pas partie de la Chambre ; mais une élection comme la sienne aurait été impitoyablement brisée si elle s’était faite au profit d’un membre de la droite, ou même d’un progressiste. Quant à M. Pierre Leroy-Beaulieu, il a été incontestablement élu puisqu’il a été proclamé par la commission départementale : cette preuve nous suffit dans un département où la commission n’a pas l’habitude de proclamer un candidat modéré lorsqu’elle a le plus léger prétexte pour faire autrement, et elle a sous ce rapport la conscience extrêmement large. Il fallait que M. Pierre Leroy-Beaulieu eût été vingt fois élu dans l’Hérault pour y avoir été proclamé : la majorité de la Chambre n’en a pas moins ordonné une enquête sur son élection. Il n’y a rien de pire que ces enquêtes, qui réveillent, raniment, prolongent l’agitation électorale pendant de longs mois : une Chambre équitable ne devrait y avoir recours qu’en cas d’absolue nécessité. Dans ce cas même, son premier devoir est de nommer une commission dont l’impartialité ne saurait être d’avance frappée de suspicion. Est-ce là ce qu’a fait la Chambre actuelle au sujet de l’élection de Montpellier ? Non, certes ! Elle a composé presque exclusivement la commission d’adversaires politiques de M. Pierre Leroy-Beaulieu. Ce n’est pas une commission d’enquête qui est appelée à opérer dans le département de l’Hérault, mais un Comité électoral qui vole au secours du candidat battu. Il n’y aurait qu’un moyen de couper court à ces scandales : ce serait d’enlever aux assemblées politiques la vérification des pouvoirs de leurs membres pour la confier à un tribunal indépendant. Personne n’y songe. Il faudrait pour cela une loi qui serait faite par les Chambres elles-mêmes. Or les Chambres ont bien fait des lois pour enlever la vérification de leurs pouvoirs aux conseils généraux, aux conseils municipaux, enfin à toutes les autres assemblées électives ; mais quand il s’est agi d’elles, elles ont très résolument et très âprement conservé les attributions dont on les voit faire un si bel usage. Comment dire plus clairement que, dans leur pensée, il s’agit là d’une affaire politique et non pas d’une question de justice ? La démonstration gagnerait, toutefois, à se produire de façon plus discrète et plus enveloppée.

La majorité a la force, elle la met partout. Elle l’a mise, par exemple, dans la composition des grandes commissions, y compris celle du budget qui a un caractère spécial. Les radicaux-socialistes y ont pris pour eux toute la place et en ont exclu les autres partis. Et pourtant si jamais la participation de la Chambre tout entière à l’étude du budget a été imposée par les circonstances, c’est aujourd’hui. Pour la première fois depuis longtemps, nous sommes condamnés à recourir à la fois à l’impôt et à l’emprunt pour mettre le budget en équilibre : encore est-il permis de dire qu’un équilibre en partie obtenu par l’emprunt, n’est pas un procédé absolument normal. Mais passons sur ce détail. Nous savons gré à M. le ministre des Finances d’avoir assuré l’amortissement en douze années de l’emprunt par lequel il couvre des dépenses militaires qui n’ont eu d’extraordinaire que l’obligation où on s’est trouvé de les improviser. Nous lui savons gré surtout d’avoir courageusement rompu avec les habitudes de dissimulation de ces dernières années, et d’avoir dit au pays la vérité, toute la vérité, sur une situation financière bien faite pour l’inquiéter. Cette situation était connue de tous ceux qui ont suivi d’un œil attentif le développement de nos dépenses sensiblement plus rapide que celui de nos recettes. Ils savaient fort bien que l’équilibre de nos budgets était un trompe-l’œil et qu’il faudrait un jour ou l’autre, et un jour prochain, tenir un plus grand compte des réalités. Mais, lorsqu’ils le disaient, des contestations officielles s’élevaient aussitôt ; on les accusait de noircir le tableau ; on les taxait de malveillance systématique et de dénigrement. Continuera-t-on à leur adresser les mêmes reproches, aujourd’hui que M. le ministre des Finances confirme tout ce qu’ils ont dit ? Il faut bien s’y attendre, puisque M. le ministre des Finances est l’objet d’accusations du même genre et non moins passionnées. Il a commis, lui aussi, le crime de troubler le pays dans sa quiétude, et c’est ce que ne lui pardonnent pas ceux qui s’appliquaient à l’y maintenir. C’est pourtant ce dont il faut le louer, car sa quiétude était trompeuse, et tôt ou tard le pays devait en être réveillé en sursaut. Plus on aurait tardé, plus la secousse aurait été brutale, et si celle que M. Poincaré nous a donnée l’a déjà été quelque peu, celle que nous aurions reçue bientôt des événemens, en dépit de tous les procédés anesthésiques, l’aurait été encore davantage. Il n’était, que temps d’aviser. L’émotion a été vive lorsqu’on a connu le projet de budget de M. le ministre des Finances ; elle dure encore, elle durera longtemps, car nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Nous parlons du bon public qui, vivant et dormant sur la foi des assurances gouvernementales, ne se doutait de rien et n’était pas éloigné de voir des ennemis de la République dans ceux qui l’avertissaient. On a qualifié nos derniers budgets de budgets d’attente : nous voudrions bien savoir ce qu’on attendait. Le budget de M. Poincaré est un premier budget d’avertissement. L’avertissement est rude, soit : il n’en est que plus salutaire.

Nous négligerons autant que possible les détails techniques, laissant à plus compétent que nous le soin de les relever dans une des prochaines livraisons de la Revue. Un chiffre, dans le budget de 1907, a frappé l’opinion : c’est celui de 4 milliards présenté comme le total de nos dépenses. Tout le monde s’est rappelé alors le fameux mot de M. Thiers quelque temps après la révolution de 1830, au moment où notre budget dépassait pour la première fois un milliard : « Saluez ce milliard, car vous ne le reverrez plus ! » On ne l’a plus revu en effet ; le budget n’a jamais connu un reflux qui l’ait ramené en deçà, et quelque soixante-dix ans plus tard le voilà sur le point de doubler l’effrayant promontoire du quatrième milliard. Mais ce chiffre est-il bien exact ? L’avons-nous dépassé sans retour ? Ne le reverrons-nous plus, et, laissant le quatrième milliard derrière nous, marcherons-nous plus ou moins vite vers l’échéance du cinquième ? Ici il faut s’entendre. Le chiffre est exact comme total de nos dépenses faites ou à faire, et M. Poincaré a eu raison de n’en rien dissimuler ; mais la totalité de ces dépenses ne pèsera pas sur l’exercice de 1907 de tout le poids d’un bloc indivisible. On doit, en effet, en défalquer 244 millions demandés, non pas à l’impôt, mais à l’emprunt sous la forme de bons du trésor amortissables en douze ans. La charge immédiate s’en trouvera assez allégée. D’où viennent ces 244 millions ? Ils viennent, jusqu’à concurrence de 193, des dépenses militaires qu’il a fallu faire à la hâte au moment où la question marocaine nous a causé des appréhensions sérieuses, et, pour le reste, des dépenses complémentaires du même genre dont M. le ministre des Finances dit, avec quelque complaisance peut-être, qu’elles « correspondent à des circonstances passagères, » et qu’elles « paraissent ne pas devoir se renouveler dans les exercices prochains. » Quoi qu’il en soit, c’est un chiffre considérable ! On a reproché à M. Poincaré de l’avoir concentré, accumulé sur le seul exercice de 1907, comme s’il s’était proposé de le mettre bien en vue, alors qu’il aurait pu, ou plutôt qu’il aurait dû le diviser de manière à en reporter la plus grande partie sur l’exercice précédent. N’est-ce pas en 1906, et peut-être même en 1905, que la majeure partie des dépenses a été faite ? En éparpillant ainsi la charge, on l’aurait rendue moins lourde sur chaque exercice, et celui de 1906 en particulier présentera des excédens qui auraient permis d’y faire face pour une portion importante. Mais, dit-on, — et c’est M. Camille Pelletan qui a surtout tenu ce langage, — M. Poincaré a voulu produire sur les esprits une impression violente, jeter le discrédit sur les ministères précédens, effrayer les imaginations pour l’avenir. Nous ne savons pas si M. Poincaré a voulu en effet faire naître dès aujourd’hui, en prévision de l’avenir, un effroi qui nous paraîtrait aussi salutaire que M. Pelletan le juge déplacé ; mais pourquoi lui en prêter l’intention ? Il a eu bien d’autres raisons de procéder comme il l’a fait. Les dépenses militaires ont sans doute commencé en 1905 ; elles ont été poursuivies en 1906 ; elles se continueront en 1907 ; mais, au moment où nous sommes, il est impossible de dire dans quelles proportions elles pèseront finalement sur chacun de ces exercices, et c’est un des motifs pour lesquels M. Poincaré les a réunies sur le dernier. Est-ce le seul ? Non. Lorsque M. Pelletan soutient qu’on aurait dû profiter des excédens de 1906 pour éteindre une partie de la dette militaire, il est victime de l’illusion que lui et ses amis se sont appliqués à donner au pays. Il croit que l’exercice de 1906 se soldera en excédent, alors qu’il se soldera en déficit : l’équilibre n’en a été assuré que par l’emprunt. Gager sur un ancien emprunt non amortissable l’amortissement d’un nouveau, est une opération financière purement artificielle. On voit encore une fois ici les deux systèmes en présence, celui de la vérité et celui de la fiction. La fiction trop prolongée devient décidément un mensonge : M. Poincaré a préféré la vérité.

Nous reconnaissons d’ailleurs que la vérité coûte cher lorsqu’elle succède à de longs mensonges. Indépendamment de l’emprunt dont nous venons de parler, M. le ministre des Finances s’est vu obligé d’introduire dans le budget des recettes 123 millions d’impôts nouveaux, — somme énorme ! Les endormeurs s’indignent, les endormis brusquement réveillés s’étonnent de ce chiffre, et en demandent la provenance. Elle est double. La première cause de l’augmentation des dépenses est la disparition de certaines ressources d’expédient qui ont servi à équilibrer le budget de 1906, et qui manqueront à celui de 1907 ; la seconde est le coût des lois que la dernière Chambre a votées à la veille des élections. On vote des lois sans se préoccuper des conséquences, en vue d’une popularité immédiate mais provisoire, qui se dissipe ou s’atténue sensiblement quand arrive le moment de payer. Mais qu’importe, s’il arrive quand les élections sont faites ? Le budget de 1907 supportera, seulement de ce chef, une surcharge de 83 millions. Où trouver l’argent ? Où prendre les 123 millions indispensables ? M. le ministre des Finances est allé tout droit aux successions, qui sont déjà très lourdement chargées et qu’il écrase d’une surcharge de 67 627 000 francs, et aux droits de transmission sur les valeurs mobilières qu’il augmente de 11922 000. Cela ne fait pas loin de 80, millions sur les 123 : ils sont pris à ce qu’on appelle la richesse acquise. A ce train, elle sera bientôt acquise par l’État ! Les 43 millions restans sont prélevés : 17 300 000 francs sur les effets de commerce, et une somme à peu près égale sur les absinthes, les vermouts et les eaux minérales. Pourquoi les eaux minérales ? C’est confondre les genres : elles sont, aussi salutaires à la santé publique que les absinthes et les vermouts lui sont contraires. Mais M. le ministre des Finances ne se préoccupe que subsidiaire ment de l’hygiène : il prend l’argent où il est. — Nous négligeons pour le moment ses autres impôts.

Ce n’est pas sa faute s’il est acculé et s’il nous accule à de semblables extrémités, mais elles sont cruelles ! L’impôt sur les successions est un impôt progressif : il était facile de prévoir que la première fois où le trésor se trouverait en état de pénurie, c’est à lui qu’on aurait recours pour y pourvoir. Quoi de plus simple, en effet ? Cet impôt a l’avantage de ne pas fléchir comme les autres quand on lui demande trop, puisque l’État paraît toujours maître de s’adjuger dans une succession ouverte la part qui lui convient. Est-ce à dire qu’il peut ici tout se permettre ? Non : les abus de fiscalité entraînent toujours des dissimulations et des fraudes. La richesse acquise ne sait pas toujours se défendre, mais elle est très habile à se cacher et les frontières ne l’arrêtent pas, au contraire : on le voit dès aujourd’hui. Et ici nous ne jugeons pas, nous constatons. Quand un impôt commence à tourner à la confiscation, bien des gens se croient tout permis pour y échapper. Confiscation ! Le mot paraîtra bien gros ; il est peut-être prématuré. Pourtant, lorsqu’on voit l’impôt successoral s’élever déjà dans certains cas, entre personnes non parentes il est vrai, à près du tiers de la matière imposable, ne peut-on pas dire que ce mot correspond à plus du tiers de la vérité ? Même entre parens, l’échelle progressive est tout à fait excessive, puisqu’elle va finalement jusqu’à plus de 25 p. 100. M. le ministre des Finances, se rappelant sans doute qu’il a été autrefois le principal auteur de la loi à laquelle nous devons la progression en matière successorale, a eu du moins la prudence, — que n’auront pas tous ses successeurs, — de ne pas aggraver l’échelle de la progression elle-même : il s’est contenté d’en surcharger également tous les degrés. C’est un moindre mal, mais c’est quand même un poids très lourd ! Tout le monde commence enfin à s’effrayer des facilités dangereuses que présente ce genre d’impôts. A quoi M. le ministre des Finances répond qu’il ne tient pas plus à celui-là qu’à un autre et que, si on en trouve un meilleur, il en sera enchanté : il ne mettra aucun amour-propre d’auteur à défendre le sien. Personne, nous le craignons, ne sera plus ingénieusement inventif que M. Poincaré ; mais, s’il faut l’approuver, nous n’en protesterons que plus fort contre ceux qui nous ont mis dans la triste obligation de le faire. Et nous ne parlons pour le moment que de la partie qui nous est connue des projets de M. le ministre des Finances, c’est-à-dire de celle que le budget nous apporte. Nous ignorons toujours ce que sera l’impôt sur le revenu qu’il prépare. Nous savons seulement une chose, c’est qu’à moins de n’être qu’un remaniement des taxes actuelles, de manière à les répartir plus équitablement sans chercher à en obtenir un rendement plus considérable, cet impôt sera, dans les circonstances actuelles, la plus folle des aventures. Et s’il est seulement ce que nous venons de dire, qui satisfera-t-il ? Les deux Chambres ont nommé leurs commissions du budget. Le Sénat, où elle s’appelle commission des finances, a fait des choix qui, dans l’ensemble, sont excellons : il paraît résolu à soutenir le gouvernement dans l’œuvre, nécessairement médiocre, mais relativement modérée, qu’il a entreprise. En est-il de même de la Chambre des députés ? Peut-être ne faut-il pas donner à ses choix, non plus qu’à ceux de sa Commission du budget elle-même, une signification définitive : mais ils sont peu rassurans. La Commission a failli élire pour président M. Camille Pelletan : au troisième tour de scrutin elle s’est rabattue sur M. Berteaux. Elle a nommé rapporteur général M. Mougeot, qui ne paraît pas devoir être au-dessus de sa tâche. Quant à M. Berteaux, il est trop connu pour que nous ayons à parler de lui : il s’est déjà montré propre à beaucoup de choses. En prenant possession du fauteuil présidentiel, il a prononcé un discours qui contient peut-être la pensée encore confuse de la Commission. On y lit ce qui suit : « Vous estimerez, j’en suis sûr, que si notre devoir est toujours de dire toute la vérité, il nous commande aussi de ne pas exagérer les difficultés financières actuelles. » Cela veut dire que M. Poincaré les a exagérées, en quoi il a manqué à son devoir. « Nous aurons donc, a continué M. Berteaux, à rechercher, après tous les efforts de compression nécessaires, quelle part des dépenses extraordinaires de la Guerre incombe aux exercices antérieurs et quelle part ressortit au budget de 1907, pour ne lui faire supporter que celle-là. » Cela veut dire que M. Poincaré a eu tort d’imputer la charge sur un seul budget, au lieu de l’éparpiller entre plusieurs. « Nous pourrons même examiner, a poursuivi M. Berteaux, si, conformément à la plupart des précédens, des dépenses destinées à accroître, par des améliorations matérielles, notre force permanente, ne devraient pas être gagées sur des ressources spéciales. » Cela veut dire qu’il convient sans doute de refaire un budget extraordinaire de la Guerre. Et tout cela nous amène à nous demander s’il n’y a pas quelque excès d’ironie dans la phrase finale de M. Berteaux : « Je sais, d’avance, que la République peut compter à la fois sur le concours de chacun de vous et sur l’active et cordiale collaboration du gouvernement. » Soit ; mais le gouvernement, celui d’aujourd’hui du moins, peut-il compter sur l’active et cordiale collaboration de la Commission du budget ? Sur tous les points essentiels de son programme, M. Berteaux a pris une attitude contraire à celle de M. Poincaré. Que fera la Chambre elle-même ? Nous le saurons bientôt, peut-être même avant les vacances, quoiqu’elles soient imminentes. On annonce en effet que la discussion des quatre contributions pourra servir de cadre à un large échange d’explications.

Si les perspectives les plus prochaines ne sont pas exemptes de nuages, celles de l’avenir, de celui qui commencera après les vacances, sont encore plus obscures. En réalité nous n’avons pas de gouvernement : nous avons des ministres dont chacun agit à sa tête : ils ne vivent, non pas d’accord mais ensemble, qu’à la condition d’en garder la liberté. Le fait était déjà connu de nos lecteurs : ils en trouveront une preuve nouvelle dans la prodigieuse désinvolture avec laquelle M. le ministre de l’Intérieur a subitement frappé de disgrâce M. Collignon, préfet du Finistère, et M. Tourel, sous-préfet de Brest. Il ne s’agit pas ici d’un incident ordinaire, et ce n’est pas le cas de dire : Qu’importe un préfet ? Qu’importe un sous-préfet ? Leur premier, leur seul devoir n’est-il pas de plaire au gouvernement, et, s’ils ne lui plaisent pas, bon voyage ! Il s’agit de deux fonctionnaires excellons et courageux, qui ont montré de l’habileté et de la fermeté dans une situation très délicate, et auxquels tous les ministères antérieurs ont rendu justice. M. Combes lui-même a défendu M. Collignon contre les socialistes qui l’attaquaient, et M. Etienne a décoré M. Tourel.

On sait avec quelles difficultés, avec quels dangers ils ont été aux prises dans un département où se trouvent le port et l’arsenal de Brest. L’arsenal a été mis en état de révolution par le citoyen Goude qui, comme adjoint au maire, est parvenu par surcroît à dominer la municipalité. Pendant tout le proconsulat de M. Pelletan, M. Goude a été tout-puissant à Brest. Le préfet et le sous-préfet lui ont pourtant tenu tête, et, certes, ils y ont eu du mérite : qui pouvait leur répondre qu’ils ne seraient pas un jour ou l’autre désavoués par leur ministre ? Il aurait suffi pour cela du moindre accident où le sang aurait coulé : grâce à eux, cet accident ne s’est pas produit. Ils ont été désavoués quand même par M. Clemenceau au moment où rien ne le faisait prévoir, et mis en disponibilité l’un et l’autre. Pourquoi ? Le saura-t-on jamais ? Aucun débat n’a eu lieu à ce sujet à la tribune. Les députés et les sénateurs du Finistère se sont contentés d’aller demander à M. Clemenceau beaucoup moins des explications sur sa propre conduite, que des promesses de réparation pour les malheureux qu’il venait de briser. M. Clemenceau a fait ces promesses. Mais, quelque sympathie que méritent M. Collignon et M. Tourel, leur intérêt personnel n’est pas le seul qui nous touche dans cette affaire. Il y en a un autre plus général. Quoi ! deux fonctionnaires tiennent en respect le socialisme déchaîné ; ils rétablissent l’ordre dans l’arsenal de Brest ; ils sont encouragés par toute la partie saine du département ; tous les ministres, même les pires, nous n’appliquons pas ce qualificatif à M. Etienne, — leur ont rendu justice. M. Clemenceau vient les frapper dans le dos ! Que signifie ce coup double ? — Mien du tout, a dit M. Clemenceau aux représentans du Finistère ; on aurait tort de croire que j’aie attaché à cela la moindre importance, et surtout la moindre signification. La chose s’est produite ainsi, voilà tout. Mais les successeurs de MM. Collignon et Tourel ont reçu pour instruction de suivre exactement la même politique qu’eux, car c’est celle du gouvernement. Et comment pourraient-ils douter, s’ils marchent droit dans ce sens, qu’ils seront énergiquement soutenus ? N’ai-je pas fait mes preuves ? — Nous espérons » en effet, que M. Clemenceau n’a eu qu’une distraction et qu’il n’en aura pas deux : mais on conviendra que sa distraction a été forte. Ceux qui lui avaient attribué une intention réfléchie avaient de lui une opinion dont il avait lieu, en somme, d’être flatté. Il aime mieux qu’on pense qu’il n’a pas su ce qu’il faisait : soit ! Avouons-le, nous avions cru nous-même qu’après son brillant discours contre M. Jaurès, il avait voulu donner un gage de réconciliation aux socialistes. Mais que reste-t-il d’un discours lorsqu’il n’est pas confirmé par des actes ? Peu de chose. Et qu’en reste-t-il lorsqu’il est contredit par eux ? Absolument rien : il n’en reste qu’une défaillance qui fortifie l’adversaire au lieu de l’affaiblir. Le discours de M. Clemenceau est affiché sur les murs des 36 000 communes de France. M. Jaurès n’en triomphe pas moins, et M. Goude avec lui, puisqu’on leur a sacrifié deux fonctionnaires choisis parmi les meilleurs : leçon de choses bien déconcertante donnée à tous ceux qui font leur devoir ! Q la vérité, ils ont rarement affaire à un ministre aussi fantaisiste que celui d’aujourd’hui.

L’inexplicable et inexpliqué caprice de M. Clemenceau a pourtant eu un bon résultat : il a assuré la validation par la Chambre, à une très grande majorité, de l’élection de M. Biétry, le concurrent heureux de M. Goude. La Chambre a bien des défauts, mais ses tendances ne sont pas socialistes. Elle avait trop chaleureusement applaudi le discours de M. Clemenceau pour ne pas continuer à s’en inspirer. M. Clemenceau, lui, a des inspirations moins suivies, et ce n’est pas la première fois qu’il ne met pas d’accord ce qu’il dit et ce qu’il fait. Comme il est pour le moment l’homme le plus important du ministère, cela trouble. Nous restons sous une impression d’incohérence qui pèsera sur nos vacances : et qui sait si elle ne s’y aggravera pas encore ? L’Espagne vient de traverser une crise, plus grave peut-être dans la réalité que dans l’apparence. Il semble, en effet, que ce ne soit qu’une crise ministérielle : encore s’est-elle réduite à la substitution de quelques hommes à quelques autres, sans qu’on soit sorti du même parti. Le maréchal Lopez Dominguez, libéral, a remplacé M. Moret, libéral lui-même : le parti libéral reste donc aux affaires, probablement avec le même programme, en tout cas, avec un programme qui ne saurait être bien sensiblement modifié. Où est donc l’importance du changement ? Elle est dans la décomposition des partis dont il apporte un nouveau témoignage. Nous parlons au pluriel, parce que le parti conservateur souffre du même mal que le parti libéral : le dernier ministère de M. Maura en est mort, comme en meurt aujourd’hui celui de M. Moret. Mais ce mal sévit naturellement avec moins d’intensité sur un parti, lorsqu’il est dans l’opposition que lorsqu’il est au pouvoir. Dans l’opposition, il réunit plus facilement toutes ses forces pour renverser le gouvernement adverse et prendre sa place : le lendemain, il se divise quand il doit gouverner à son tour.

Le parti libéral, — nous parlons surtout de lui puisqu’il est actuellement en cause, — est fort loin de manquer de personnalités très distinguées ; peut-être, même, en a-t-il trop ; mais, depuis que la mort l’a privé de M. Sagasta, comme elle a privé le parti conservateur de M. Canovas del Castillo, le temps n’a pas encore donné à un autre la même somme d’autorité. Il en résulte que le parti au pouvoir, quel qu’il soit d’ailleurs, a une tendance à se diviser sous des impulsions différentes ; il ne présente pas toute l’homogénéité désirable. C’est pour ce motif que M. Montero Rios, qui avait heureusement présidé à toutes les négociations qui ont précédé la Conférence d’Algésiras, a donné sa démission avant cette conférence, et a été remplacé par M. Moret, qui a donné la sienne peu de temps après. On dit même qu’il aurait pu être amené à la donner encore plus tôt, si le mariage du Roi ne lui avait pas assuré quelques semaines de survie. Personne ne voulait d’une crise ministérielle pendant la Conférence ou avant le mariage, et c’est à cette double circonstance que M. Moret aurait dû la durée, pourtant si courte, de son ministère. M. Moret est pourtant un homme d’un rare mérite. Il a un très grand talent oratoire, une longue pratique des affaires, et déjà un ascendant personnel que personne ne conteste, mais auquel, toutefois, certains de ses amis ne tardent pas à échapper après l’avoir subi quelque temps. La règle que chacun doit avoir son tour semble dominer les évolutions politiques de l’Espagne. Après M. Montero Rios, M. Moret ; après M. Moret, le maréchal Lopez Dominguez. Nous souhaitons à ce dernier plus de durée que n’en ont eu ses prédécesseurs ; mais c’est un souhait que nous formions déjà pour ceux-ci et qui n’a pas été exaucé, ce qui nous rend un peu sceptiques sur sa réalisation future. Il est à craindre que les difficultés ne restent les mêmes, quel que soit le ministre.

M. Moret avait affaire à une majorité qu’il jugeait trop faible et ne sentait pas assez solide. Il n’a vu qu’un moyen de sortir d’embarras, et peut-être en effet n’y en avait-il pas d’autre pour lui, c’était d’obtenir du Roi la dissolution de la Chambre, suivie d’élections nouvelles. Il l’a demandée ; le Roi ne la lui a pas accordée, et non, ce semble, sans quelques motifs très plausibles. Les élections ont été faites l’année dernière par M. Montero Rios : peut-on les renouveler tous les ans ? Elles ont été faites par un ministère libéral : un autre ministère libéral peut-il les refaire après un aussi bref délai ? M. Moret estimait qu’il les ferait mieux, ou autrement que M. Montero Rios, et qu’il y trouverait plus de force. C’est possible ; mais si le Roi a jugé qu’un renouvellement électoral opéré coup sur coup présentait des inconvéniens, qui pourrait l’en blâmer ? Au surplus, il n’a pas pris son parti sans avoir consulté tout le monde avec la correction la plus constitutionnelle. Il n’avait pas besoin d’interroger les conservateurs pour savoir d’avance qu’ils ne lui conseilleraient pas de charger le parti libéral de faire des élections nouvelles destinées à le consolider. Mais le parti libéral a-t-il du moins donné au Roi, dans l’autre sens, un conseil unanime ? Loin de là, la plupart des « amis » de M. Moret ont déclaré que la dissolution n’était nullement nécessaire et que la majorité actuelle était assez forte pour qu’on pût gouverner avec elle. Telle a été notamment l’opinion très ferme du maréchal Lopez Dominguez : il Ta exprimée avec une décision d’esprit qui le désignait pour le futur ministère, et le Roi Ta pris au mot. Comment le Roi aurait-il pu se prononcer pour une solution que M. Moret lui recommandait, il est vrai, mais que le parti conservateur était unanime à repousser et que le parti libéral n’était pas, tant s’en faut, unanime à accepter ? S’il avait jugé le moment venu de changer l’orientation politique générale et d’appeler les conservateurs au pouvoir, la dissolution et des élections nouvelles seraient devenues nécessaires : mais évidemment il ne l’a pas cru. On va donc essayer de gouverner avec les Cortès actuelles. Le maréchal Lopez Dominguez s’est fait fort d’y réussir.

Les effets de ces changemens si multipliés et si rapides se font beaucoup plus sentir sur la politique intérieure de nos voisins que sur leur politique extérieure : on peut même dire qu’ils sont sur celle-ci tout à fait insensibles. Tous les partis estiment, et depuis assez longtemps déjà, que l’entente cordiale de la France avec l’Angleterre, et non moins cordiale avec l’Italie, sans parler de son alliance avec le Russie, doit être naturellement complétée par une entente du même caractère avec l’Espagne. Cette politique a été mise à l’épreuve à Algésiras ; elle en est sortie triomphante. Puisque l’occasion s’en présente, nous rendons hommage à la mémoire du duc d’Almodovar, qui l’a pratiquée avec tant de courtoisie envers toutes les puissances et tant de loyauté envers la France. Il avait naturellement les vertus chevaleresques de sa race, et a laissé à ceux qui l’ont connu l’impression d’un vrai gentilhomme. Sa mort prématurée a été une perte pour l’Espagne, mais une perte qui, toute question personnelle mise à part, est réparable dans un pays où les mêmes qualités se retrouvent si fréquemment. M. Perez Caballero n’a fait qu’une apparition fugitive au ministère des Affaires étrangères : il avait été le second plénipotentiaire espagnol à Algésiras, et il aurait continué la politique du duc d’Almodovar, si on lui en avait laissé le temps. M. Gullon la continuera non moins certainement. Il se produit d’ailleurs chez nous un phénomène à peu près analogue : la politique intérieure n’y influe heureusement que fort peu sur la politique extérieure qui garde, dans ses lignes essentielles, son indépendance et sa continuité. Cette même constatation, que nous faisons en Espagne, nous rassure avec les agitations d’un pays pour lequel nous éprouvons tant de sympathies, et sur la parole duquel, quand il l’a donnée, nous savons qu’on peut fermement compter. Pourquoi faut-il qu’en ce moment même des difficultés douanières s’élèvent entre lui et nous ? Puissent-elles être rapidement aplanies. Nous désirons avoir avec l’Espagne, dans tous les domaines de notre activité commune, soit diplomatique, soit économique, des rapports de confiance et d’amitié. Ce vœu sera facilement réalisé pour peu qu’on reste convaincu des deux côtés des Pyrénées que, les intérêts étant communs, les sentimens doivent le demeurer aussi.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.