Chez les heureux du monde/4

La Revue de Paris (p. 263-277).
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IV


Le lendemain matin, sur le plateau de son petit déjeuner, miss Bart trouva un mot de son hôtesse :


Chère Lily,

Si cela ne vous ennuie pas trop de descendre vers dix heures, voulez-vous venir dans mon petit salon m’aider à quelques fastidieuses besognes ?


Lily jeta le billet de côté, et s’affaissa sur ses oreillers en soupirant. Oui, c’était ennuyeux de descendre à dix heures, — une heure que les hôtes de Bellomont assimilaient vaguement au lever du soleil, — et elle ne connaissait que trop bien le caractère des fastidieuses besognes en question. Miss Pragg, la secrétaire, avait été appelée au loin, et il y aurait des lettres, des invitations à écrire, des adresses égarées à rechercher, et autres corvées mondaines. Il était entendu que miss Bart devait faire l’intérim en de semblables conjonctures, et, d’habitude, elle se soumettait à cette nécessité sans murmurer aucunement.

Aujourd’hui, cependant, cela ravivait le sentiment de servitude qu’avait fait naître l’examen de son carnet de chèques, la nuit précédente. Autour d’elle, tout contribuait à lui donner des sensations d’aise et de douceur. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer la fraîcheur étincelante d’une matinée de septembre, et, à travers les rameaux jaunis, elle découvrait une perspective de haies et de parterres qui menait l’œil par des degrés d’une régularité décroissante aux libres ondulations du parc. Sa femme de chambre avait allumé dans l’âtre un petit feu qui rivalisait de gaieté avec les rayons obliques du soleil sur le tapis vert mousse et venait caresser les flancs bombés d’un vieux bureau en marqueterie. Près du lit, sur une table, le plateau du déjeuner portait son argenterie et ses porcelaines harmonieuses, à côté, une touffe de violettes dans un svelte cornet de cristal, et le journal du matin plié sous les lettres. Il n’y avait rien de nouveau pour Lily dans ces menus gages d’un luxe étudié ; mais, bien qu’ils fissent partie intégrante de son atmosphère, elle n’était jamais devenue insensible à leur charme. Elle se trouvait supérieure à la pure ostentation ; mais elle sentait en elle une affinité avec toutes les manifestations plus subtiles de la richesse.

La convocation de Mrs. Trenor lui rappela toutefois brusquement sa dépendance : elle se leva et s’habilla dans un état d’irritabilité où, d’ordinaire, elle était trop prudente pour s’abandonner. Elle savait que de telles émotions laissent des traces sur le visage aussi bien que dans le caractère, et elle avait été avertie d’y prendre garde par les petites rides que l’examen de minuit lui avait révélées.

Son irritation fut augmentée par l’accueil de Mrs. Trenor qui lui souhaita le bonjour le plus naturellement du monde. S’arracher du lit à une heure pareille, descendre fraîche et rayonnante, pour subir la monotonie de cette correspondance, cela méritait bien, semblait-il, que l’on reconnût d’une façon spéciale le sacrifice accompli. Mais le ton de Mrs. Trenor ne prouvait pas le moindre sentiment de la situation.

— Oh ! Lily, c’est gentil à vous d’être venue, — soupira-t-elle simplement de derrière le chaos de lettres, factures et autres documents domestiques qui prêtaient un fâcheux air commercial à l’élégance grêle de sa table à écrire. — Il y a une telle quantité d’horreurs, ce matin ! — ajouta-t-elle en déblayant un peu le milieu de ce désordre.

Et elle se leva, cédant son siège à miss Bart.

Mrs. Trenor était une grande belle femme que sa taille élevée sauvait tout juste d’un excessif embonpoint. Sa rose et blonde personne avait survécu à quelque quarante ans d’activité futile sans que le temps parût l’avoir trop maltraitée ; seulement, sa physionomie était devenue moins mobile. Elle paraissait n’avoir d’existence que comme maîtresse de maison ; il était difficile de la définir autrement : ce n’était pas tant qu’elle poussât trop loin l’instinct de l’hospitalité, mais elle ne pouvait supporter la vie que dans une foule. La nature collective de ses goûts l’exemptait des rivalités habituelles à son sexe, et elle ne connaissait pas d’autre émotion personnelle que celle de la haine pour la femme qui s’avisait de donner de plus grands dîners que les siens ou d’avoir à la campagne des séries plus amusantes que les siennes. Comme ses talents de société, soutenus par la fortune de M. Trenor, assuraient presque toujours, dans les concours de ce genre, son triomphe final, le succès avait développé en elle une indulgence dépourvue de scrupules pour tout le reste de son sexe, et, dans le classement utilitaire que miss Bart établissait de ses amis, Mrs. Trenor était rangée comme la femme qui semblait le moins devoir lui jouer un vilain tour.

— C’est tout bonnement inhumain de la part de Pragg d’être partie en ce moment ! — déclara Mrs. Trenor, comme son amie s’asseyait au bureau. — Elle dit que sa sœur est sur le point d’avoir un bébé… comme si cela pouvait se comparer avec des invités à demeure !… Je suis sûre que je vais m’embrouiller terriblement, et il y aura d’affreuses histoires… Quand j’étais à Tuxedo, j’ai invité une masse de monde pour la semaine prochaine : j’ai égaré la liste et je ne peux plus me rappeler qui doit venir… Et cette semaine aussi sera un horrible four… et Gwen Van Osburgh s’en ira raconter à sa mère combien les gens se sont ennuyés… Je n’avais pas l’intention d’inviter les Wetherall… ça, c’est une gaffe de Gus ! Ils n’approuvent pas qu’on ait Carry Fisher, vous savez. Comme si l’on pouvait s’empêcher d’avoir Carry Fisher !… Elle a fait une bêtise, c’est vrai, en s’offrant ce second divorce : Carry va toujours trop loin… Mais elle prétend que le seul moyen d’obtenir un sou de Fisher, c’était de divorcer et de le forcer à payer une pension alimentaire. Et la pauvre Carry en est à un dollar près… C’est vraiment absurde de la part d’Alice Wetherall de faire tant de façons à propos de cette rencontre, quand on pense à quel point en est la société aujourd’hui. Quelqu’un disait, l’autre jour, qu’il y a un divorce et un cas d’appendicite dans chacune des familles que l’on connaît… De plus, Carry est la seule personne qui puisse conserver Gus de bonne humeur quand nous avons des raseurs à la maison. Avez-vous remarqué que tous les maris la trouvent à leur goût ?… Tous, je veux dire, excepté les siens !… C’est assez malin à elle de s’être fait une spécialité de se dévouer aux gens ennuyeux : le champ est si vaste, et, par le fait, elle est seule à l’explorer. Elle y trouve des compensations, sans doute : je sais qu’elle emprunte de l’argent à Gus… Mais je la payerais volontiers pour le tenir en bonne humeur, de sorte qu’après tout je ne peux pas me plaindre.

Mrs. Trenor s’arrêta pour jouir du spectacle de miss Bart s’efforçant de débrouiller l’écheveau de sa correspondance.

— Mais il ne s’agit pas seulement des Wetherall et de Carry ! reprit-elle, sur un nouveau ton d’affliction. La vérité, c’est que lady Cressida Raith m’a horriblement désappointée.

— Désappointée ?… ne la connaissiez-vous pas auparavant ?

— Dieu, non !… je l’ai vue hier pour la première fois. Lady Skiddaw l’a envoyée avec des lettres de recommandation pour les Van Osburgh, et j’ai appris que Maria Van Osburgh invitait une foule de gens pour la rencontrer cette semaine : aussi me suis-je dit que ce serait piquant de la lui souffler, et Jack Stepney, qui la connaissait des Indes, a arrangé cela pour moi. Maria a été furieuse, et a positivement poussé l’impudence jusqu’à forcer Gwen à s’inviter ici, de façon à ne pas être tout à fait en dehors… Si j’avais su ce qu’était lady Cressida, ils auraient pu l’avoir, je la leur aurais laissée de bon cœur ! Mais je croyais que n’importe quelle amie des Skiddaw était sûrement amusante… Vous vous rappelez comme lady Skiddaw était drôle ? Il y avait des moments où il fallait tout bonnement faire sortir les jeunes filles… De plus, lady Cressida est la sœur de la duchesse de Beltshire, et j’ai naturellement supposé qu’elles étaient du même type ; mais vous ne pouvez jamais savoir, avec ces familles anglaises ! Elles sont si vastes qu’il y a place pour tous les genres ; et il se trouve que lady Cressida représente le genre moral : elle a épousé un clergyman et fait de l’apostolat dans les faubourgs de Londres… Penser que je me suis donné tout ce mal pour une femme de clergyman, qui porte des bijoux indiens et s’occupe de botanique !… Elle s’est fait promener hier par Gus dans toutes les serres et l’a rasé à mort en lui demandant le nom des plantes… Cette idée de traiter Gus comme s’il était le jardinier !

Mrs. Trenor lança ce dernier trait dans un crescendo d’indignation.

— Oh ! alors peut-être que la présence de lady Cressida réconciliera les Wetherall avec l’idée de rencontrer Carry Fisher, — dit miss Bart pacifiquement.

— Je le voudrais ! Mais elle ennuie terriblement les hommes, et si, comme on assure qu’elle en a l’habitude, elle se met à distribuer des brochures pieuses, ce sera une consternation… Le pis, c’est qu’elle aurait été si utile au bon moment ! Vous savez que nous sommes obligés de recevoir l’évêque une fois l’an, et elle aurait donné juste la note convenable à cette affaire-là… J’ai toujours eu une telle guigne avec ces visites de l’évêque ! — ajouta Mrs. Trenor, dont la détresse présente était alimentée par un torrent de réminiscences. — L’année dernière, quand il était ici, Gus a complètement oublié sa présence : il a ramené avec lui les Ned Winton et les Farley : cinq divorces et des enfants de six lits différents !…

— Quand lady Cressida s’en va-t-elle ? — demanda Lily.

Mrs. Trenor leva les yeux avec désespoir :

— Ma chère, si l’on savait, seulement !… J’étais tellement pressée de l’enlever à Maria que j’ai véritablement oublié d’indiquer une date, et Gus prétend qu’elle a dit à quelqu’un qu’elle avait l’intention de rester ici tout l’hiver.

— Rester ici ?… dans cette maison ?…

— Ne faites pas la bête : en Amérique !… Mais, si personne d’autre ne l’invite… vous savez, ces gens-là ne vont jamais à l’hôtel.

— Peut-être Gus n’a-t-il dit cela que pour vous effrayer.

— Non. J’ai entendu lady Cressida raconter à Bertha Dorset qu’elle avait six mois à occuper pendant que son mari faisait une cure en Engadine… Il fallait voir Bertha prendre un air absent !… Mais je ne plaisante pas, vous savez : si elle passe tout l’automne ici, elle gâtera tout, et Maria Van Osburgh exultera, simplement !

À cette affligeante vision, la voix de Mrs. Trenor trembla de pitié pour elle-même.

— Oh ! Judy… comme si quelqu’un s’était jamais ennuyé à Bellomont ! — protesta miss Bart avec tact. — Vous savez parfaitement bien que, si Mrs. Van Osburgh arrivait à réunir tous les gens agréables et vous laissait les autres, vous vous arrangeriez pour faire tout bien marcher, et elle n’y parviendrait pas.

Une telle assurance aurait généralement réconforté Mrs. Trenor. Mais, cette fois, le nuage ne disparut pas de son front.

— Ce n’est pas seulement lady Cressida, — gémit-elle. Tout a été de travers, cette semaine. Je vois bien que Bertha Dorset est furieuse contre moi.

— Furieuse contre vous ? Et pourquoi ?

— Parce que je lui ai dit que Lawrence Selden viendrait : or, finalement, il n’a pas voulu venir, et elle est assez peu raisonnable pour s’imaginer que c’est ma faute.

Miss Bart posa la plume et regarda distraitement la lettre commencée.

— Je croyais que c’était fini, — dit-elle.

— Oui, de son côté, à lui. Et, naturellement, Bertha n’a pas perdu son temps depuis. Mais je me figure qu’elle est inoccupée, en ce moment… et quelqu’un m’a insinué que je ferais mieux d’inviter Lawrence. Eh bien, je l’ai invité… mais je n’ai pu le forcer à venir. Et maintenant je suppose qu’elle me punira en étant parfaitement désagréable avec tous les autres.

— Ou bien elle peut le punir, lui, en étant parfaitement charmante pour quelqu’un d’autre !

Mrs. Trenor hocha mélancoliquement la tête :

— Elle sait que cela lui serait égal. Et, d’ailleurs, qui y a-t-il d’autre ? Alice Wetherall ne perd pas de vue son mari. Ned Silverton ne peut détourner ses regards de Carry Fisher, le pauvre garçon ! Gus ne peut pas supporter Bertha, Jack la connaît trop bien… Évidemment, il reste Percy Gryce !…

Elle se redressa, souriant à sa pensée. La physionomie de miss Bart ne refléta pas ce sourire.

— Oh ! elle et monsieur Gryce ne semblent guère faits l’un pour l’autre.

— Vous voulez dire qu’elle le scandalisera, et que lui l’ennuiera ? Eh bien, ce n’est déjà pas un si mauvais début, savez-vous ? Mais j’espère bien qu’elle ne se mettra pas en tête d’être aimable avec lui, car je l’ai invité tout exprès pour vous.

Lily se mit à rire :

— Merci du compliment !… Je ne pourrai certainement pas faire figure à côté de Bertha.

— Croyez-vous que je veuille vous dire quelque chose de désobligeant ? Ce n’est pas mon intention, je vous assure. Chacun sait que vous êtes mille fois plus belle et plus intelligente que Bertha ; mais voilà ! vous n’êtes pas méchante. Et, pour toujours obtenir à la longue ce qu’elle veut, parlez-moi d’une femme méchante !

Miss Bart la regarda en affectant un air de reproche :

— Je croyais que vous aimiez tant Bertha !

— Oh ! je l’aime… Il vaut toujours mieux aimer les personnes dangereuses… Mais elle l’est, dangereuse, et, si je l’ai jamais vue en veine de faire du mal, c’est dans ce moment-ci… L’air du pauvre George me renseigne à cet égard. Cet homme est un parfait baromètre : il sait toujours quand Bertha est sur le point de…

— De tomber ! — suggéra miss Bart.

— Ne dites pas d’inconvenances !… Vous savez qu’il croit toujours en elle. Et, bien entendu, je ne prétends pas qu’il y ait rien de réellement coupable dans le cas de Bertha. Seulement, elle adore rendre les gens malheureux, et particulièrement ce pauvre George.

— Mais c’est qu’il semble taillé pour ce rôle : je ne m’étonne pas qu’elle préfère une compagnie plus gaie.

— Oh ! George n’est pas aussi funèbre que vous pourriez le croire. Si Bertha ne le tourmentait pas, il serait tout différent… Ou si elle le laissait tranquille et libre d’arranger sa vie à sa guise… Mais elle n’ose pas lui lâcher la bride sur le cou, à cause de l’argent, de sorte que, quand lui n’est pas jaloux, elle fait semblant de l’être.

Miss Bart continua d’écrire en silence, et son hôtesse se rassit, poursuivant le cours de ses pensées : elle en fronçait le sourcil.

— Savez-vous quoi ? s’écria-t-elle après un long silence. Je crois que je vais appeler Lawrence au téléphone et lui dire tout bonnement qu’il faut qu’il vienne.

— Oh ! ne faites pas cela ! — dit Lily, rougissant brusquement.

Cette rougeur la surprit presque autant que son hôtesse. Mrs. Trenor ne remarquait pas, d’habitude, les changements de physionomie ; elle regarda pourtant Lily d’un œil intrigué.

— Mon dieu, Lily, que vous êtes belle !… Mais pourquoi ? vous déplaît-il tant que cela ?

— Pas du tout, il me plaît. Mais, si vous êtes poussée par l’intention bénévole de me protéger contre Bertha… je ne crois pas avoir besoin de votre protection.

Mrs. Trenor se mit debout, avec une exclamation :

— Lily !… Percy ?… Voulez-vous dire que c’est positivement fait ?

Miss Bart sourit :

— Je veux simplement dire que monsieur Gryce et moi sommes en train de devenir très bons amis.

— Hum !… je vois !… (Mrs. Trenor fixa sur elle un œil ravi.) On dit, vous savez, qu’il a huit cent mille dollars de rentes… et il ne dépense rien, sauf pour quelques sales vieux bouquins. Et sa mère a une maladie de cœur et lui laissera encore bien davantage… Oh ! Lily, allez doucement, je vous en prie ! — l’adjura cette amie parfaite.

Miss Bart continua de sourire, sans avoir l’air contrariée.

— Par exemple, — remarqua-t-elle, — je ne m’empresserai pas d’aller lui dire qu’il a un lot de sales vieux bouquins.

— Non, naturellement !… je sais que vous êtes merveilleuse pour vous mettre au courant des spécialités de chacun… Mais il est horriblement timide et facilement scandalisé, et… et…

— Pourquoi ne pas le dire, Judy ? J’ai la réputation de courir après un mari riche ?

— Oh ! je ne veux pas dire cela… Il ne le croirait pas de vous, pour commencer ! — fit Mrs. Trenor avec une malice un peu naïve. — Mais, vous savez, on est assez vif ici quelquefois : il faut que j’avertisse Jack et Gus. S’il vous supposait ce que sa mère appellerait une jeune fille fast !… Mais vous me comprenez. Ne mettez pas votre crêpe de Chine rouge à dîner, et ne fumez pas, si vous pouvez vous en empêcher, Lily chérie !

Lily poussa de côté son travail terminé, avec un sourire contraint.

— Vous êtes bonne, Judy : je vais enfermer à clef mes cigarettes, et je mettrai cette robe de l’an dernier que vous m’avez envoyée ce matin… Et si vous vous intéressez vraiment à mon avenir, peut-être serez vous assez gentille pour ne pas me demander de jouer encore au bridge, ce soir.

— Au bridge ?… Le bridge lui fait peur aussi ?… Oh ! Lily, quelle vie affreuse vous mènerez !… Mais, naturellement, je ne vous réclamerai pas : pourquoi ne pas m’avoir dit un mot, hier soir ? Il n’y a rien que je ne ferais, mon pauvre chou, pour vous voir heureuse !

Et Mrs. Trenor, avec toute l’ardeur de son sexe, brûlant d’aplanir la voie du véritable amour, enveloppa Lily dans une longue étreinte.

Et, comme Lily se dégageait :

— Vous êtes bien sûre, — ajouta-t-elle avec sollicitude, — que vous n’aimeriez pas que je téléphone à Lawrence Selden ?

— Tout à fait sûre, — dit Lily.


Les trois jours suivants démontrèrent, à sa complète satisfaction personnelle, les talents de miss Bart pour conduire ses affaires sans l’aide d’autrui.

Assise, le samedi après-midi, sur la terrasse de Bellomont, elle souriait de la crainte de Mrs. Trenor qu’elle ne pût aller trop vite. Si un tel avertissement avait pu jadis être utile, les années lui avaient donné une leçon salutaire, et elle se flattait aujourd’hui de savoir régler son allure d’après l’objet de sa poursuite. Dans le cas de M. Gryce, elle avait jugé bon de voleter en avant, s’égarant artificieusement et l’attirant par degrés, sans qu’il s’en aperçût, dans les profondeurs de son intimité. L’atmosphère ambiante était favorable à ce mode de cour. Mrs. Trenor, fidèle à sa parole, n’avait pas fait mine de compter sur Lily à la table de bridge ; elle avait même prévenu les autres joueurs de ne manifester aucune surprise de cette défection insolite. En conséquence, Lily se trouva devenir le centre de cette sollicitude féminine qui enveloppe une jeune fille dans la saison du mariage. Une solitude fut tacitement créée pour elle dans l’existence encombrée de Bellomont, et ses amis n’auraient pu montrer plus d’empressement à s’effacer s’il se fût agi d’un mariage romanesque. Dans le clan de Lily, cette conduite impliquait une sympathique intelligence de ses desseins, et M. Gryce grandit dans son estime, à elle, quand elle vit la considération qu’il inspirait.

La terrasse de Bellomont, par une après-midi de septembre, était un lieu propice aux rêveries sentimentales, et, tandis que miss Bart s’appuyait contre la balustrade, penchée sur le jardin profond, à une petite distance du groupe animé qui entourait la table à thé, elle paraissait perdue dans les dédales d’un indicible bonheur. En réalité, ses pensées trouvaient à s’exprimer de façon très précise dans la paisible récapitulation des joies qui lui étaient réservées. D’où elle se tenait, elle pouvait les voir ayant pris corps en la personne de M. Gryce qui, revêtu d’un léger pardessus et le foulard au cou, était assis quelque peu nerveux au bord de sa chaise, pendant que Carry Fisher, avec toute l’énergie du regard et du geste dont la nature et l’art combinés l’avaient douée, insistait près de lui sur le devoir de prendre part à la réforme municipale.

La réforme municipale, tel était le dernier dada de Mrs. Fisher. Il avait été précédé d’un zèle égal pour le socialisme, qui avait remplacé, à son heure, une énergique apologie de la Christian Science [1]. Mrs. Fisher était petite, ardente et dramatique ; ses mains et ses yeux étaient d’admirables instruments au service de toutes les causes qu’il lui arrivait d’adopter. Elle avait, néanmoins, le défaut de tous les enthousiastes : ils ne s’aperçoivent pas de la mollesse avec laquelle leurs auditeurs leur répondent ; Lily s’amusait à la voir ignorer la résistance que montrait, dans tous ses détails, la posture de M. Gryce. Lily, elle, savait que l’esprit de M. Gryce était partagé entre la peur de prendre froid, s’il restait trop longtemps dehors à cette heure, et la crainte que, s’il battait en retraite vers la maison, Mrs. Fisher ne le suivît avec un papier à signer. M. Gryce avait une répugnance constitutionnelle pour ce qu’il appelait « se compromettre », et, si tendrement qu’il chérît sa santé, il était évident qu’il jugeait plus sage de se tenir hors de portée de la plume et de l’encrier jusqu’à ce que le hasard le délivrât des rets de Mrs. Fisher. En attendant, il jetait des regards d’agonie dans la direction de miss Bart ; mais celle-ci n’y répondait qu’en s’abandonnant de plus en plus à une attitude de gracieuse absorption. Elle savait le prix du contraste pour mettre ses charmes en valeur, et elle se rendait pleinement compte à quel point la volubilité de Mrs. Fisher rehaussait sa propre indolence.

Elle fut tirée de sa rêverie par l’approche de son cousin Jack Stepney qui, aux côtés de Gwen Van Osburgh, traversait le jardin, revenant du tennis.

Le couple en question vivait un roman analogue à celui où Lily figurait, et celle-ci éprouvait un certain désagrément à contempler ce qui lui semblait une caricature de sa propre situation. Miss Van Osburgh était une forte fille dont la physionomie manquait de relief, et l’esprit de vivacité : Jack Stepney avait dit d’elle, une fois, qu’elle était de tout repos comme un rôti de mouton. Ses goûts, à lui, le portaient vers une nourriture moins substantielle et plus relevée ; mais la faim donne de la saveur à n’importe quel mets, et il y avait eu des périodes où M. Stepney avait été réduit à une croûte.

Lily examina avec intérêt l’expression de leurs figures : celle de la jeune fille se tournait vers celle de son compagnon comme une assiette vide que l’on avance pour la remplir, tandis que l’homme flânant à ses côtés trahissait déjà l’ennui croissant qui ferait bientôt craquer le mince vernis de son sourire.

« Ah ! que les hommes sont impatients ! — se disait Lily. — Jack, pour obtenir tout ce qu’il veut, n’a qu’à se tenir tranquille et laisser cette fille l’épouser ; au lieu que moi, il me faut calculer, combiner, avancer, puis reculer, comme si j’exécutais une danse compliquée, où un seul faux pas me jetterait de façon irrémédiable à contre-temps. »

Comme ils approchaient, elle fut bizarrement frappée par une sorte d’air de famille entre miss Van Osburgh et Percy Gryce. Il n’y avait aucune ressemblance dans les traits. Gryce avait une espèce de beauté classique, — celle d’un dessin de bon élève d’après la bosse, — et le visage de Gwen n’avait pas plus de modelé qu’une figure peinte sur un ballon d’enfant. Mais l’affinité profonde était indéniable : tous deux avaient les mêmes préjugés, le même idéal, et ce don de supprimer tout point de vue, autre que le sien propre, en l’ignorant. Cette grâce était commune à la plupart dans le clan de Lily : ils avaient une force de négation suffisante pour abolir tout ce qui dépassait la portée de leur perception. Bref, Gryce et miss Van Osburgh étaient faits l’un pour l’autre, d’après toutes les lois de l’attraction physique et morale… « Pourtant ils n’auraient jamais eu l’idée de faire attention l’un à l’autre, — pensait Lily. — Chacun d’eux veut une créature de race différente, de la race de Jack et de la mienne, avec toutes sortes d’intuitions, de sensations, de perceptions dont ils ne soupçonnent même pas l’existence… Et ils arrivent toujours à se procurer ce qu’ils veulent… »

Elle resta debout, causant avec son cousin et miss Van Osburgh, jusqu’à ce qu’un léger nuage sur le front de celle-ci vînt l’avertir que même les aménités du cousinage étaient sujettes à suspicion, et miss Bart, attentive à ne pas se créer d’inimitiés à ce tournant décisif de sa carrière, quitta l’heureux couple qui se dirigeait vers la table à thé.

S’asseyant sur la marche la plus élevée de la terrasse, Lily appuya la tête contre le chèvrefeuille qui festonnait la balustrade. Le parfum des dernières fleurs semblait une émanation de ce décor paisible, du paysage bien stylé qui atteignait le dernier degré de l’élégance rurale. Au premier plan, s’embrasaient les teintes chaudes des jardins. Au delà, c’était la pelouse avec ses pyramides d’érables en or pâli, ses sapins veloutés, ses pâturages en pentes, tachetés de bétail ; et, à travers une longue clairière, la rivière s’élargissait en lac sous la lumière argentée de septembre. Lily n’avait nul désir de se joindre au groupe qui entourait la table à thé : ce groupe représentait l’avenir qu’elle avait choisi ; elle en était satisfaite, de cet avenir, mais sans hâte d’anticiper ses joies. La certitude de pouvoir épouser Percy Gryce quand il lui plairait avait délivré son esprit d’un pesant fardeau, et ses embarras d’argent étaient trop récents pour que leur disparition ne lui laissât pas un sentiment de soulagement qu’une intelligence moins perspicace aurait pu prendre pour du bonheur. Elle était au bout de ses tracas vulgaires. Elle pourrait arranger sa vie à sa guise, monter à cet empyrée de sécurité où les créanciers n’ont pas accès. Elle aurait des robes plus chic que Judy Trenor, et beaucoup, beaucoup plus de bijoux que Bertha Dorset. Elle serait libérée à jamais des subterfuges, des expédients, des humiliations imposés aux gens relativement pauvres. Au lieu d’avoir à flatter, c’est elle qui serait flattée ; au lieu d’être reconnaissante, c’est elle qui recevrait des remerciements. Il y avait des comptes anciens qu’elle pourrait régler et d’anciens bienfaits qu’elle pourrait reconnaître. Et elle n’avait aucun doute sur l’étendue de son pouvoir. Elle savait que M. Gryce était du petit type circonspect, le plus inaccessible de tous aux impulsions et aux émotions. Son caractère était de ceux chez qui la prudence est un vice, et les bons conseils la plus pernicieuse nourriture. Mais cette espèce n’était pas inconnue à Lily : elle n’ignorait pas qu’une nature aussi parfaitement sur ses gardes est contrainte de trouver un immense débouché pour son égoïsme, et elle décida d’être pour lui ce que ses Americana avaient été jusqu’à ce jour, — c’est-à-dire la seule propriété dont il s’enorgueillit suffisamment pour faire des dépenses en son honneur. Elle savait que cette générosité envers soi est un des modes de l’avarice, et elle résolut de s’identifier à tel point avec la vanité de son mari que de satisfaire ses désirs, à elle, deviendrait pour lui la façon la plus exquise de se gâter lui-même. Ce système la forcerait peut-être, d’abord, à recourir à quelques-uns de ces subterfuges, de ces expédients, dont elle entendait, justement, qu’il la délivrât ; mais elle était sûre qu’en peu de temps elle serait capable de jouer le jeu à sa manière. Comment se serait-elle défiée de ses facultés ? Sa beauté même n’était pas la simple possession éphémère qu’elle aurait pu demeurer aux mains d’une femme inexpérimentée : son talent de la rehausser, le soin qu’elle en prenait, l’usage qu’elle en faisait, semblaient lui conférer, à cette beauté, un caractère de permanence. Lily sentait qu’elle pouvait compter sur elle pour la conduire jusqu’au but.

Et ce but, après tout, avait son prix. La vie n’était pas aussi dérisoire qu’elle l’avait cru, il y a trois jours. Il y avait finalement place pour elle dans ce monde du plaisir, égoïste et encombré, d’où naguère sa pauvreté paraissait l’exclure. Ces gens qu’elle avait tout à la fois tournés en ridicule et enviés étaient charmés de l’accueillir dans ce cercle enchanté autour duquel tous ses désirs convergeaient. Ils n’étaient pas aussi brutaux, aussi infatués qu’elle l’avait imaginé, ou, plutôt, puisqu’il ne serait plus nécessaire de les flatter et de les distraire, ce côté de leur nature devenait moins apparent. Car la société est un astre en mouvement qu’on est apte à juger selon la place qu’il occupe dans le ciel de chaque individu ; et, maintenant, c’était la face éclairée que Lily avait devant les yeux.

À la lumière rose épandue par cet astre, ses compagnons semblaient tout pleins d’aimables qualités. Elle aimait leur élégance, leur légèreté, leur absence d’emphase : même cette assurance qui parfois ressemblait tant à de la stupidité paraissait maintenant le signe naturel d’une supériorité sociale. Ils étaient les seigneurs du seul monde dont elle eût souci, et ils étaient prêts à lui ouvrir leurs rangs et à la laisser gouverner avec eux. Déjà elle sentait s’insinuer en elle une sorte de soumission à leurs critériums, elle acceptait leurs limites, elle devenait incrédule aux choses auxquelles ils ne croyaient pas, elle éprouvait une pitié dédaigneuse pour ceux qui ne pouvaient pas vivre comme eux.

Les premiers rayons du soleil couchant glissaient obliquement à travers le parc. Entre les branches de la longue avenue, au delà des jardins, elle aperçut l’éclair jeté par les roues d’une voiture, et devina que de nouveaux visiteurs arrivaient. Il y eut un mouvement derrière elle, un bruit de pas et de voix qui s’éparpillaient : évidemment, le cercle autour de la table de thé s’était rompu. Peu après, elle entendit marcher sur la terrasse : elle supposa que M. Gryce avait enfin trouvé moyen d’échapper au sermon, et elle sourit en songeant combien il était significatif qu’il vînt la rejoindre au lieu de se réfugier aussitôt près du feu.

Elle se retourna, prête à l’accueillir comme une telle galanterie le méritait ; mais son salut vacilla et elle rougit d’étonnement, car l’homme qui s’approchait d’elle était Lawrence Selden.

— Vous voyez, — dit-il, — je suis venu, en fin de compte !

Mais elle n’eut pas le temps de lui répondre : Mrs. Dorset, lâchant son hôte au milieu d’un morne entretien, vint se jeter entre eux avec un petit geste de revendication.



  1. La « Science chrétienne », — récente méthode de guérison par la prière, qui a de nombreux adeptes aux États-Unis.