Charlotte Corday (Michel Corday)/Chapitre 9

Ernest Flammarion (p. 157-187).


CHAPITRE IX

APRÈS…


Le geste immonde souleva dans la foule un murmure d’horreur et d’indignation. Renié par Sanson dont il n’était que l’aide fortuit, le valet Legros fut condamné par le Tribunal de police à huit jours de prison, au blâme public, et à l’exposition pendant six heures sur la place même de la Révolution. Roussillon, l’un des membres du Tribunal révolutionnaire, protesta contre le valet dans une lettre ouverte. Après avoir rappelé le châtiment infligé à cet homme, il ajoutait : « J’ai cru devoir faire connaître cet acte de justice au public qui, toujours grand, toujours juste, approuvera ce que l’Ami du Peuple approuverait lui-même s’il eût survécu à sa blessure. Il était trop grand pour approuver une pareille bassesse ; il savait, et tout le monde doit le savoir, que quand le crime est puni, la loi est satisfaite… »

Sous l’ignoble insulte, la face de Charlotte Corday aurait rougi… Cette légende souleva des controverses passionnées. Parmi ses contemporains, des savants, comme Cabanis, refusèrent de croire à la réalité même du phénomène. D’autres, comme le docteur Sue, père du romancier Eugène Sue, le naturaliste Soemmering, voulurent y voir une preuve de la survie. D’autres encore, comme le docteur Léveillé, affirmaient que le coup de cette brute avait provoqué une sorte de congestion toute mécanique. On supposa aussi que cette rougeur n’était que la trace de la main ensanglantée du valet. Plus tard, Michelet imagina que les feux du couchant avaient empourpré de leur reflet le doux visage de la morte.

De la Place de la Révolution, les restes de Charlotte Corday furent transportés à l’hôpital de la Charité, où ils furent examinés par deux médecins, en présence de deux délégués de la Convention. L’un d’eux était le peintre David. Depuis la mort de Marat, les pires calomnies salissaient la jeune fille. On l’accusait notamment de n’avoir été que l’instrument de Barbaroux, de lui avoir obéi par amour, après lui avoir tout donné d’elle-même. Il semble que ces hommes aient voulu chercher sur elle, au delà de la mort, la trace de sa faute. Ils ne constatèrent que sa pureté.

Charlotte Corday fut inhumée au cimetière de la Madeleine, rue d’Anjou-Saint-Honoré, à peu près à l’emplacement actuel de la Chapelle expiatoire. En 1815, le charnier de la Madeleine fut transporté dans une fosse commune, creusée dans la plaine des Mousseaux, aujourd’hui la Plaine Monceau.

Que devinrent, après sa mort, les parents et les amis de Charlotte ?

Son ami Bougon-Longrais était à Évreux lorsqu’elle partit pour Paris. Mais il fut brusquement rappelé à Caen. En effet, les événements se précipitaient. Le 13 juillet, précisément le jour de la mort de Marat, les volontaires du général de Wimpffen rencontraient, entre Cocherel et Brécourt, près de Vernon, les forces expédiées de Paris par la Montagne. Ce fut une échauffourée. On échangea dix coups de canon. Chaque parti se replia, se croyant vaincu. Mais la troupe parisienne, qu’on appela l’armée pacifique, se ressaisit la première et, ne rencontrant pas d’ennemis, s’avança victorieusement sur Lisieux, puis sur Caen. Ce fut la fin de l’insurrection normande.

La plupart de ceux qui s’étaient compromis dans ce mouvement furent mis hors la loi. Bougon-Longrais dut s’enfuir. Il était traqué de village en village. À Longueval, il faillit être pris au gîte. Les gendarmes retrouvèrent, dans un vêtement qu’il avait dû abandonner, son testament où était enfermée une mèche de cheveux.

Tombé plus tard aux mains des Vendéens, il plut au prince de Talmont qui se l’attacha comme secrétaire. Mais ils furent arrêtés tous deux près de Fougères. Bougon-Longrais, après un bref jugement, fut exécuté à Rennes, le 5 janvier 1794. Le matin, à huit heures, avant de marcher au supplice, il écrivit à sa mère une longue lettre où il invoquait encore Charlotte.

« Encore si, dans mes derniers instants, j’avais pu, comme ma chère Corday, m’endormir au sein d’une illusion douce et trompeuse, et croire au retour prochain de l’ordre et de la paix dans ma patrie… Mais non, j’emporte avec moi l’idée déchirante que le sang va couler à plus grands flots ! Oh ! Charlotte Corday ! Oh ! ma noble et généreuse amie ! Toi dont le souvenir occupa sans cesse ma mémoire et mon cœur, attends-moi, je vais te rejoindre ! Le désir de te venger m’avait fait jusqu’à ce jour supporter l’existence. Je crois avoir assez satisfait à ce devoir sacré ; je meurs content et digne de toi… »

Quant à Gustave Doulcet, Charlotte l’avait injustement accusé dans le billet qu’elle lui adressa au moment de mourir. Lorsqu’il le reçut, tout ouvert, le 20 juillet, il resta stupéfait. Il ignorait absolument que Charlotte l’eût demandé pour défenseur. Il réclama par écrit des explications à Montané, qui les lui fournit aussitôt. Le 16 juillet, l’accusateur public avait bien informé Gustave Doulcet que l’accusée l’avait choisi pour son conseil. Mais le gendarme, chargé de porter la lettre de Fouquier-Tinville, n’étant pas parvenu à trouver le destinataire, l’avait rapportée tardivement à l’accusateur public.

Gustave Doulcet ne s’étonna pas que le gendarme ne l’eût pas découvert : se sachant suspect, il changeait chaque soir de domicile. Mais l’injurieux reproche de Charlotte lui était intolérable. Il adressa à tous les journaux une protestation : « C’est quatre jours après son exécution que le Tribunal révolutionnaire m’a donné avis du choix qu’avait fait Marie Corday ».

Toute sa longue vie, il affirma qu’il regrettait d’avoir ignoré le choix de Mlle de Corday, et qu’il aurait accepté « le périlleux honneur de la défendre, à cause des liens de parenté et de la communauté de vues politiques qui les unissaient ».

Président de la Convention en 95, du Conseil des Cinq-Cents en 96, comte et sénateur d’Empire, pair de France sous la Restauration, il mourut en 1853, à près de quatre-vingt-dix ans.

L’une des amies de Charlotte Corday, Mlle de Faudoas, périt un an après elle. Son père, le marquis de Faudoas, fidèle royaliste, était resté jusqu’aux derniers moments de Louis XVI un de ses plus ardents défenseurs. Il fut arrêté pendant la Terreur avec sa sœur et sa fille. Tous trois furent traduits devant le Tribunal révolutionnaire le 13 juillet 94. C’était le moment des condamnations massives. Ce jour-là, vingt-huit accusés furent exécutés. Éléonore de Faudoas refusa le secours d’un prêtre assermenté, s’appuya au bras de son père et gravit en se signant les degrés de l’échafaud. Elle avait dix-huit ans.

Alexandrine de Forbin, que Charlotte Corday recommandait encore à Barbaroux dans sa lettre de la Conciergerie, revint en France après un séjour de plusieurs années en Suisse. Elle se fixa à Marseille. Vers la quarantaine, l’ancienne chanoinesse de Troarn épousa un lieutenant de douanes, M. Millière.

M. de Corday d’Armont, le père de Charlotte, qui vivait avec ses vieux parents à Argentan depuis janvier 1793, apprit le drame par un journal. On ne l’inquiéta pas démesurément. Il subit un interrogatoire le 20 juillet. Il déclara que depuis son veuvage, depuis onze ans, sa fille n’avait guère vécu, au total, qu’un an avec lui. Et il répéta les termes de la lettre qu’elle lui avait écrite le 9 juillet au matin, avant son départ pour Paris. Chose singulière : il pâtit davantage comme père d’émigrés. À ce titre, il fut emprisonné un moment en 94 et proscrit en 98. Peu après, il mourut à Barcelone.

Son fils aîné, Jacques-Adrien-Alexis, servait alors dans l’armée espagnole, après avoir pris part à l’insurrection vendéenne. Plus tard, il rentra en France. Il épousa, en 1803, Marthe du Hauvel.

Le plus jeune fils de M. de Corday, Charles-François-Jacques, avait été tué à Quiberon, aux côtés de son oncle Glatigny, en voulant sauver le drapeau royaliste. Il avait dix-huit ans.

Sa seconde fille, Éléonore, avait toujours vécu avec lui depuis sa sortie de l’Abbaye aux-Dames. On sait qu’elle était bossue. Elle passait pour fort spirituelle. Elle mourut à trente-six ans.

Quant à l’abbé de Corday, qui recevait sa nièce Charlotte au presbytère de Vicques, il s’exila en 92, après avoir été molesté comme prêtre réfractaire. Il se réfugia à Jersey, puis au château de Winchester, où le gouvernement anglais avait recueilli un grand nombre de ces ecclésiastiques. Revenu en France, il mourut curé-doyen de Couliboeuf en 1825. Il disait volontiers que Charlotte avait « été une nouvelle Judith suscitée par Dieu pour sauver la France ».

Mme de Bretteville était coupable, aux yeux des maratistes, d’avoir recueilli Charlotte Corday pendant deux ans. Dès que la mort de « l’ami du peuple » fut connue, on perquisitionna chez la bonne dame. Elle voulut se dérober aux recherches et, pendant la descente de police, se cacha derrière les rideaux d’un lit, dans l’arrière-boutique des Lunel. Craignant de nouvelles inquisitions, elle enferma même son argenterie dans un coffre, que le menuisier ensevelit dans le sol de son atelier.

Les plus exaltés demandaient que l’on rasât sa maison. Ils ne furent pas écoutés. Mais, chaque soir, des manifestants défilaient sous ses fenêtres, à la lueur des torches. Ils portaient en triomphe le buste de Marat et hurlaient de féroces refrains.

Cependant, Augustin Leclerc continuait de veiller sur elle, bien qu’il fût accablé de chagrin par la mort de Charlotte Corday. Jamais il ne devait s’en consoler, jamais il ne cessa d’approuver hautement son geste. Dès que Mme de Bretteville put s’éloigner de sa maison sans éveiller de suspicion, Augustin Leclerc la conduisit à Verson, où elle possédait un domaine. La bonne dame resta toujours reconnaissante à son « homme de confiance ». Elle lui laissa une partie de ses biens lorsqu’elle mourut en 99, à soixante-quinze ans. Sa maison, que la Révolution avait épargnée, fut abattue et reconstruite sur un plan plus avantageux, en 1852.

La veille du jour où les restes de Charlotte Corday étaient enfouis au cimetière de la Madeleine, les funérailles nationales de Marat s’étaient déroulées dans Paris.

Le mardi 16, dès le matin, on avait exposé le corps, préalablement embaumé, dans l’ancienne église des Cordeliers. Un pétitionnaire avait même demandé à la Convention qu’il fût porté dans tous les départements. Le peintre David, qui avait ordonné la cérémonie, aurait voulu montrer la blessure. Mais il avait dû y renoncer, parce qu’il lui aurait fallu découvrir aussi la lèpre qui rongeait tout le corps.

Dans la pénombre de la voûte, parmi les fumées des brûle-parfums et des flambeaux, au sommet d’une estrade de douze mètres, tendue aux trois couleurs, le corps de Marat était étendu sous une draperie. Son bras droit retombait. Sa main tenait une plume de fer, comme s’il allait encore « écrire pour le bonheur du peuple ». Le peignoir ensanglanté, la baignoire où il avait péri, encadraient le lit funèbre. Toute la journée, la foule défila, gémissant de tristesse, criant vengeance et jetant des fleurs.

Vers cinq heures du soir, le corps fut hissé sur un char à gradins, traîné par douze hommes, entouré de jeunes filles en blanc, des branches de cyprès à la main. Derrière lui, marchaient la Convention tout entière, les sections en armes, les sociétés populaires, les délégations provinciales. Des musiques militaires, aux tambours voilés de crêpe, jouaient des marches funèbres. La foule chantait des hymnes révolutionnaires. Tous les cinq minutes, le canon tonnait.

Il était près de minuit quand le cortège sans fin, après avoir parcouru une partie de Paris, revint aux jardins des Cordeliers. Là, se dressait le tombeau de Marat, une grotte de granit, close d’une grille. C’était le symbole de sa fermeté, le souvenir du souterrain où il avait vécu. On descendit dans le caveau le corps placé dans un cercueil de plomb, puis deux vases qui contenaient l’un les entrailles, l’autre les poumons de Marat. On y ensevelit enfin les œuvres complètes de « l’ami du peuple ». Les discours se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Le Club des Jacobins et celui des Cordeliers se disputaient le cœur de Marat, enfermé dans une urne d’agate d’une seule pièce, enrichie de pierres précieuses. Les Cordeliers triomphèrent. Le 18 juillet, l’urne fut solennellement suspendue à la voûte de leur salle des séances. Des discours enflammés s’élevèrent jusqu’à lui. Le citoyen Jullien exalta « ce cœur sacré, viscère adorable ». Il le mit au-dessus de celui de Jésus. « O cor Jesu, o cor Marat… Leur Jésus n’était qu’un faux prophète et Marat est un dieu… »

Le 19 août, les « citoyennes révolutionnaires » célébrèrent à leur tour la mémoire de Marat. Elles se rendirent en cortège, derrière le buste du divin Marat, jusqu’à la place du Carrousel. Là s’élevait une pyramide creuse. À l’intérieur, on plaça la baignoire, la lampe, l’écritoire, la plume, le papier de Marat.

Un culte naissait, farouche : les époux Loison, de pauvres montreurs de marionnettes des Champs-Élysées, qui avaient habillé une figurine en Charlotte Corday et lui faisaient crier : « À bas Marat ! », furent arrêtés pour manœuvres coupables et guillotinés. L’image de Marat était innombrable. On plaçait son buste dans toutes les salles publiques. On distribuait son portrait aux écoliers. On vendait des bagues, des épingles de cravate, des tabatières à l’effigie de Marat. Autant de fétiches, d’ailleurs, et de gages de patriotisme. Sa mort inspirait des pièces de théâtre, des complaintes par centaines. On enseigna dans des écoles le signe de croix au nom de Marat, le Credo de Marat.

On donnait aux enfants le prénom de Marat. Joachim Murat, qui devait devenir roi de Naples, demanda à la Convention de changer son nom contre celui de Marat. À Paris, on débaptisa des places et des rues. Tout ce qui s’appelait Montmartre s’appela Montmarat ; la rue des Cordeliers devint la rue Marat ; la place de l’Observance devint la place de l’Ami du Peuple. En province, où s’élevaient partout, au pied de l’arbre de la Liberté, des cénotaphes à sa gloire, plus de quarante localités prirent le nom de Marat. Par exemple, le Havre-de-Grâce devint le Havre-Marat ; Neuville-sur-Saône s’appela Marat-sur-Saône.

Enfin, le 21 septembre 1794, fut célébrée la suprême apothéose. Les cendres de Marat furent transportées au Panthéon sur un char triomphal, suivi par la Convention, les élèves officiers, les orphelins de guerre, des troupes à cheval. Des chœurs chantaient des hymnes de Méhul et de Cherubini à la gloire des martyrs de la Liberté. Et tandis qu’on expulsait par une porte basse les « restes impurs » de Mirabeau, un huissier lisait solennellement, au seuil du Temple dédié aux grands hommes, le décret qui conférait à Jean-Paul Marat « les palmes de l’immortalité ».

Cinq mois plus tard, le 27 février 1795, en la présence d’un commissaire de police et de son greffier, le cercueil de Marat était extrait du Panthéon, puis inhumé à quelques pas de là, dans le cimetière Sainte-Geneviève…

Le peuple avait changé de dieu. La Convention, qui s’était laissée porter par la foule dans cet immense élan vers Marat, n’avait fait que la suivre dans son reflux : l’Assemblée venait de décréter que les honneurs du Panthéon ne seraient accordés à un citoyen que dix ans après sa mort.

Les symptômes de la désaffection populaire ne manquaient pas. En janvier, la suppression de la pyramide du Carrousel avait été officiellement décidée. Or, les passants aidaient les ouvriers à la démolition, comme à la prise de la Bastille. Et des crieurs, toujours prompts à suivre le vent, débitaient, sur ce joyeux chantier, une brochure intitulée les Crimes de J.-P. Marat.

À ce moment, un journal publia un extrait d’un ouvrage de Marat, le Plan de Constitution, où il apparaissait que « l’ami du peuple » soutenait le retour à la monarchie, seul gouvernement qui convînt à la France. Ce fut le dernier coup à l’idole chancelante. Elle croula. Marat royaliste !

Le lendemain, le buste de Marat disparut des salles de théâtre, de la Convention même. On arrêta des manifestants qui voulaient promener l’emblème réprouvé par les rues. Enfin, de jeunes ouvriers du faubourg Saint Antoine se rendirent en cortège au Jardin du Palais-Royal, y brûlèrent un mannequin qui représentait Marat. Ils recueillirent les cendres dans un vase de nuit et les jetèrent dans l’égout de la rue Montmartre, non loin de l’Hôtel de la Providence. Et ils laissèrent sur place cette inscription : « Marat, voilà ton Panthéon. »

La mémoire de Charlotte Corday n’a pas connu ces sautes ni ces retours. Elle a éveillé, dans bien des cœurs, un culte non moins ardent, mais plus discret et plus durable.

Déjà, dans la foule qui se pressait sur le chemin de son supplice, l’admiration devait être aussi vive que la haine. La preuve en est que certains auraient voulu la massacrer sur place, alors que d’autres méditaient de la délivrer avant l’échafaud. Ces conjurations contraires ont existé. Le maire de Paris, Pache, en était averti. Aussi Hanriot, chargé par lui d’assurer l’ordre, avait-il déployé des forces de police extraordinaires.

Un homme, parmi ces spectateurs, fut à tel point ébloui à la vue de Charlotte, transporté d’une adoration si soudaine et si folle, qu’il résolut de la suivre dans la mort. Il était placé rue Saint-Honoré, non loin de cette fenêtre où Danton, Robespierre et Camille Desmoulins regardaient passer Charlotte Corday dans cette charrette qui, d’ailleurs, devait bientôt les emporter tous trois. Il s’appelait Adam Lux.

À la fin de l’année précédente, les habitants de Mayence, gagnés aux idées de la Révolution, avaient souhaité d’être réunis à la France. Adam Lux, député de l’assemblée locale, fut chargé de porter ce vœu à la Convention, qui l’adopta le 30 mars 93.

Adam Lux devenait citoyen français. Âgé de vingt-huit ans à peine, blond, les yeux bleus, sensible et rêveur, il était docteur en médecine, marié, père de deux petites filles. Il se proclamait lui-même « disciple de Rousseau ».

Il arrivait pénétré d’admiration pour les grands principes révolutionnaires. Il croyait trouver en France l’âge d’or. Le spectacle de la réalité, ces discussions, ces haines, cette oppression, ces violences, le déçurent affreusement. La proscription des Girondins, dont il partageait les idées, acheva de le bouleverser.

Il éprouvait un tel dégoût qu’il songea au suicide. Il prépara le discours qu’il tiendrait à la barre de la Convention avant de disparaître. « J’ai juré d’être libre ou de mourir. Par conséquent, il est temps de mourir. Depuis le 2 juin, j’ai la vie en horreur. » Il espérait aussi que sa mort serait « plus utile à la liberté que sa vie », qu’elle donnerait à réfléchir aux mandataires du peuple et marquerait la fin de la violence.

Il rédigeait une sorte de testament politique, un Avis aux Français, où il confessait la faillite de sa croyance, quand il apprit la mort de Marat. Il lit les interrogatoires de Charlotte. Il y retrouve sa propre pensée. Il se précipite sur le passage de la condamnée. Son enthousiasme s’exalte encore à sa vue. Il la suit jusqu’à l’échafaud… Désormais, il voit par quelle issue échapper à la vie. Il criera son admiration, il défendra publiquement Charlotte. Aussi recevra-t-il la mort la plus noble et la plus utile. Il mourra pour elle.

En deux jours, il écrit un éloge de Charlotte Corday. La passion l’éclaire et l’anime. Avec quelle lucidité il résume le drame : « Une fille délicate, bien née, bien faite, bien élevée, animée d’un amour ardent de la patrie en danger, se croit obligée de s’immoler pour la sauver, en ôtant la vie à un homme qu’elle pense être la source des malheurs publics. Elle prend cette résolution le 2 juin, s’y affermit le 7 juillet, quitte son foyer paisible ; elle ne se confie à personne ; malgré la chaleur excessive, elle fait un grand voyage à ce dessein ; elle arrive, sans appui, sans conseil, sans consolateur. Elle conçut, elle exécuta un projet qui, selon ses espérances, devait sauver la vie à des milliers d’hommes. Elle prévoyait son sort… Elle garda toujours sa fermeté, sa présence d’esprit, sa douceur, pendant quatre jours, jusqu’à son dernier soupir. »

Le ton s’avive lorsqu’il peint ses impressions : « Quel fut mon étonnement lorsque, outre une intrépidité que j’attendais, je vis cette douceur inaltérable au milieu des hurlements barbares !… Ce regard si doux et si pénétrant ! Ces étincelles vives et humides qui éclataient dans ses beaux yeux… Regards d’un ange, qui pénétrèrent intimement mon cœur, le remplirent d’émotions violentes qui me furent inconnues jusqu’alors… Pendant deux heures, depuis son départ jusqu’à l’échafaud, elle garda la même fermeté, la même douceur inexprimable… Sur sa charrette, n’ayant ni appui, ni consolateur, elle était exposée aux huées continuelles d’une foule indigne du nom d’hommes. Elle monta sur l’échafaud. Elle expira… Charlotte, âme céleste, n’étais-tu qu’une mortelle ? »

Enfin, il défie la Montagne, en ces termes où reparaît son déboire : « Usurpateurs du 31 mai, vous qui, pour échapper aux supplices mérités par vos forfaits, avez trompé les Parisiens et les Français ! Je cherchais ici le règne de la douce liberté : je trouvai l’oppression du mérite, le triomphe de l’ignorance et du crime. Je suis las de vivre au milieu de tant d’horreurs que vous commettez, de tant de malheurs que vous préparez à la Patrie ! Il ne me reste que deux espérances : ou, par vos soins, en victime de la liberté, mourir sur cet échafaud honorable, ou de concourir à faire disparaître vos mensonges, qui sont la véritable cause de la guerre civile. »

Ayant ainsi provoqué les Jacobins, il les invite à lui donner la même mort qu’à Charlotte : « S’ils veulent aussi me faire l’honneur de la guillotine, qui n’est désormais à mes yeux qu’un autel où l’on immole les victimes, et qui, par le sang pur versé le 17 juillet, a perdu toute ignominie, s’ils veulent, dis-je, je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma tête abattue autant de soufflets qu’ils en firent donner à celle de Charlotte. »

Et il termine ces pages d’une folle et tendre hardiesse par le vœu « qu’au lieu même de sa mort l’immortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscription : Plus grande que Brutus. »

Il signait son arrêt de mort. Il avait publié son placard le 19 juillet. Trois jours après, il était incarcéré à la prison de la Force. Il y attendit longtemps son jugement. À deux reprises, il le réclama. Il ne fut condamné que le 4 novembre, sur un rapide réquisitoire de Fouquier-Tinville. Il subit son supplice avec le même calme que son idole. Il se jeta sous le couperet en criant la pensée qui l’avait sans cesse soutenu : « Je mourrai donc pour Charlotte ! »

Un autre homme avait subi la douce et puissante séduction de la jeune fille. S’il ne lui donna pas sa vie, du moins la risqua-t-il pour elle. C’était le président Montané.

Le procès à peine clos, une âpre discussion éclatait entre lui et l’accusateur public. Fouquier-Tinville lui reprochait d’avoir modifié la dernière des trois questions posées au jury. Parlant de l’assassinat commis par Charlotte, l’accusateur public avait ainsi libellé cette troisième question : « L’a-t-elle fait avec préméditation et avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires ? » Montané l’avait remplacée par ce texte : « L’a-t-elle fait avec des intentions criminelles et préméditées ? »

Fouquier-Tinville l’accusait d’avoir été favorable à Charlotte Corday, d’avoir fait preuve à son égard de faiblesse et d’indulgence. Qu’eût-il dit s’il avait su que Montané avait suggéré à Chauveau-Lagarde de plaider la folie ?

En réalité, Fouquier-Tinville était surtout furieux qu’on n’eût pas constaté dans le jugement « les intentions contre-révolutionnaires de Charlotte Corday ». Une arme lui échappait, qui lui aurait permis de rouvrir le procès, d’atteindre des complices, d’enlever de nouvelles têtes.

En tout cas, Montané avait risqué la sienne. Le 30 juillet, en effet, le Président du Tribunal révolutionnaire était arrêté sur l’ordre du Comité de Salut Public, pour avoir, dans le jugement de Charlotte Corday, « changé la rédaction de la troisième question posée aux jurés ». Heureusement pour lui, on l’oublia dans sa prison. Il fut sauvé par le 9 Thermidor (27 juillet 1794) où tomba Robespierre et s’évanouit le cauchemar de la Terreur. Il fut acquitté et mis en liberté le 13 septembre 94.

Le doux et tranquille courage de Charlotte avait si fortement frappé les esprits, que des hommes comme Chabot ne pouvaient se retenir de le reconnaître. Le capucin-dindon, comme l’appelait Marat, rendit compte à la Convention de son mandat de délégué du Comité de Sûreté générale dans la séance du 4 juillet.

Certes, en parlant de l’accusée, il est à l’unisson de la fureur indignée qui, sous le coup de la nouvelle, a soulevé l’assemblée. Mais, malgré lui, l’injure s’achève en louange : « Elle a l’audace du crime peinte sur sa figure. Elle est capable des plus grands attentats. C’est un de ces monstres que la nature vomit de temps en temps pour le malheur de l’humanité. Avec de l’esprit, des grâces, une taille et un port superbes, elle paraît être d’un délire et d’un courage capables de tout entreprendre. »

Les membres du Comité de Sûreté générale furent amenés à rendre grâce à son singulier ascendant. Fouquier-Tinville les avait consultés sur l’opportunité de publier dans les journaux l’interrogatoire de Charlotte et ses deux lettres datées de la prison. Ils écrivirent à l’accusateur public : « Le Comité pense qu’il serait inutile et peut-être dangereux de donner trop de publicité aux lettres de cette femme extraordinaire, qui n’a déjà inspiré que trop d’intérêt aux malveillants. »

Cette femme extraordinaire !… Mais s’ils subissaient ce doux pouvoir, les hommes en place en sentaient aussi le danger. Ils s’efforcèrent de le combattre. Un des membres du Tribunal révolutionnaire, Leroy, osa écrire « qu’il était affligeant de voir des condamnés se présenter au supplice avec autant de fermeté que Charlotte Corday et que, s’il était accusateur public, il ferait, avant l’exécution, saigner les condamnés pour affaisser leur maintien courageux ».

Il ne dépassait pas en férocité ce pétitionnaire, Guirault, qui, à la barre de la Convention, à la séance du 14 juillet, avait demandé que l’on inventât pour Charlotte des supplices nouveaux : « Décrétez une loi de circonstance. Le supplice le plus affreux n’est pas assez pour venger la Nation d’un aussi énorme attentat… Apprenez aux forcenés ce que vaut la vie. Au lieu de la leur trancher comme un fil, que l’effroi des tourments désarme leurs mains parricides. »

Les dirigeants, sans tomber dans ces excès, tentaient de substituer, aux portraits bienveillants de Charlotte, de grossières caricatures. Ainsi, dès le 21 juillet, le Conseil Général de Paris publiait une affiche reproduite par tous les journaux : « Cette femme, qu’on a dite fort jolie, n’était pas jolie ; c’était une virago plus charnue que fraîche, avec un maintien hommasse et une stature garçonnière ; sans grâce, malpropre, comme le sont presque tous les philosophes et les beaux esprits femelles. Sa tête était celle d’une furie ; sa figure était dure, insolente, érysipélateuse et commune, mais avec une peau blanche et sanguine, de l’embonpoint, de la jeunesse, et une évidence fameuse. Voilà de quoi être belle dans un interrogatoire… »

Mais tous ces efforts devaient rester vains. Dès que le culte de Marat perdit de son ardeur oppressive, dès que s’éteignit le délire populaire, on vit refleurir la douce image de Charlotte. Elle orna des bijoux, des éventails, des bonbonnières. Désormais, par centaines, des dessinateurs et des peintres s’en emparèrent : presque après cent ans, au seul Salon de 1880, ne vit-on pas quatre Charlotte Corday ? Elle parut sur toutes les scènes du monde : en un siècle, elle inspira quarante pièces, presque autant que Jeanne d’Arc en cinq siècles. La mode même lui paya son tribut : on porta des bonnets à la Charlotte Corday ; des femmes adoptèrent le châle rouge, en souvenir de cette chemise rouge qu’on avait vue, toute trempée par l’orage, épouser « le corps modeste et voluptueux de Charlotte Corday ».

Mais les louanges les plus touchantes restent celles de ces hommes qui l’applaudirent sous la menace de la mort.

Qui ne connaît l’Ode à Charlotte Corday d’André Chénier ? Lui aussi avait salué d’enthousiasme l’aurore de la Révolution. Dans son poème le Jeu de Paume, il avait célébré le solennel serment :

Ô jour ! Jour triomphant ! Jour saint ! Jour immortel !
Jour le plus beau qu’ait fait luire le ciel…

Puis, comme Charlotte, il avait souffert de voir la Révolution glisser dans le sang. Comme elle, il avait eu pitié de Louis XVI, il avait souhaité que le peuple décidât de son sort. Ses strophes À Charlotte Corday sont bien dignes de leur héroïne, puisqu’elles témoignent d’autant de courage que de beauté :

Non, non, je ne veux point t’honorer en silence,
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

Arrêté le 7 mars 1794, il périt sur l’échafaud juste deux jours avant la délivrance du 9 Thermidor.

Quel magnifique et pur hommage lui rendit Pétion lorsqu’il apprit sa mort ! Il voulut redresser le jugement erroné qu’il avait porté sur elle. En pleine Assemblée de Caen, il s’écria : « Dans les temps ordinaires, la justice seule doit frapper les coupables. Mais, dans les circonstances actuelles, l’homicide de Marat est un acte de justice nationale. Une femme a montré l’exemple aux hommes. Puissent ceux-ci profiter de la leçon et purifier la France des scélérats qui l’oppriment ! »

Louvet, poursuivi après l’échec de l’insurrection normande, lui consacrait, dans de hâtifs mémoires, des pages enflammées. Il enviait Barbaroux d’avoir reçu la lettre qu’elle lui avait écrite en prison : « Ou rien de ce qui fut beau dans la Révolution française ne demeurera, ou cette épître doit passer à travers les siècles. » Et l’auteur de Faublas se glorifiait d’avoir été nommé par Charlotte dans son interrogatoire. Pour lui, c’était l’immortalité : « J’ai donc reçu le prix de tous mes travaux, le dédommagement de mes sacrifices, de mes peines, des derniers tourments qui me sont réservés… Oui, quoi qu’il arrive, j’ai reçu du moins ma récompense : Charlotte m’a nommé, je suis sûr de ne pas mourir ! »

Un autre des Girondins proscrits, Salle, lui rendit un hommage plus touchant encore. Leur parti défait, lui et ses compagnons, Guadet, Buzot, Pétion, Barbaroux, d’autres encore, avaient quitté Caen et s’étaient jetés à travers la France. Ils étaient traqués comme des bêtes, repoussés comme des lépreux. Au prix d’angoisses et de souffrances indicibles, ils atteignirent Saint-Émilion. Une femme admirable, Mme Bouquey, qui paya d’ailleurs son dévouement de sa vie, se chargea de les cacher. D’abord dans des grottes, puis dans deux greniers. Et c’est là, dans une soupente où il ne pouvait ni se tenir debout ni allumer de lampe, que Salle écrivit sur Charlotte Corday une tragédie en cinq actes et en vers !.…

Mieux encore. Salle avait pour compagnon Guadet, beau-frère de Mme Bouquey. Les trois autres, Pétion, Buzot, Barbaroux, étaient cachés dans une seconde maison. Il leur fit parvenir sa pièce et leur demanda des conseils. Tous trois répondirent. Buzot regrettait que Salle ne s’en fût pas tenu à la stricte vérité. Pétion jugeait que l’auteur n’avait pas tiré du rôle de Charlotte Corday, « cette femme sublime », tout le parti possible et surtout qu’il avait peint Robespierre et Danton sous des couleurs beaucoup trop indulgentes. Barbaroux critiquait la fiction amoureuse et, patiemment, vers par vers, relevait les faiblesses. Ces trois lettres, fort longues, témoignent d’une stupéfiante liberté d’esprit chez ces hommes que guettait la mort.

En effet, ils furent dénoncés. Le 17 juin 94, une véritable armée, lancée à leur recherche, envahit le bourg. Des chiens même étaient chargés de les dépister. Salle et Guadet sont arrêtés, puis guillotinés à Bordeaux deux jours après. Les trois autres se sauvent dans les bois. Mais le lendemain, ils se croient découverts par des soldats. Barbaroux tente de se tuer et se brise la mâchoire d’un coup de pistolet. On le porte sanglant et muet sur l’échafaud. Huit jours plus tard on découvrit dans un champ de blé les cadavres de Buzot et Pétion, à demi rongés par les chiens. L’état de leurs corps ne permit pas d’établir comment ils s’étaient tués.

Ils n’avaient fait que suivre dans la mort le gros des Girondins arrêtés à Paris, dont le procès s’était achevé le 30 octobre précédent. Parmi les vingt et un condamnés figuraient Fauchet et Lauze de Perret, bien qu’ils eussent été d’abord acquittés par le Tribunal révolutionnaire comme complices de Charlotte Corday.

Le plus grand, le plus éloquent d’entre eux, Vergniaud, avait dit, après la mort de Charlotte : « Elle nous tue, mais elle nous apprend à mourir. » Formule excessive. Les Girondins eussent été perdus sans elle. Et ils seraient morts fermement sans son exemple.

Un dernier repas les réunit dans la prison. Ils passèrent le reste de la nuit à deviser gravement. Jusqu’au pied de l’échafaud, ils entonnèrent la Marseillaise. Celui qui vécut le dernier chantait toujours.

Vergniaud dit encore, et plus justement : « On cherche à consommer la Révolution par la Terreur ; j’aurais voulu la consommer par l’amour. »

On était, en effet, en pleine Terreur. Si le geste de Charlotte Corday n’en fut pas la cause, il en marqua du moins l’origine. Elle avait marché à l’encontre de son but. Elle avait voulu arrêter l’effusion du sang : jamais il n’avait tant coulé. La guillotine battait à un rythme dix fois accru. Telle fut la grande leçon du drame dont Charlotte Corday aurait senti l’implacable ironie. Elle avait prouvé la stérilité de la violence.

Le Destin, semble-t-il, a voulu montrer qu’on ne peut enfreindre le suprême précepte, le respect de la vie, fût-ce pour servir le plus bel idéal, la passion de la Paix.