Ouvrir le menu principal

Charlot s’amuse/Chapitre VII


VII



Charlot, en vrai petit Parisien, n’avait jamais dépassé les fortifications. Ce voyage lui fut un enchantement. Sa joie naïve, ses cris continuels de surprise amusaient le prêtre. Quand on pénétra dans les Vosges, son émerveillement ne connut plus de bornes. Insoucieux des escarbilles de charbon et de la fumée de la locomotive, il restait à la portière, jouissant à sentir le vent ramasser ses cheveux et s’extasiant devant l’horizon vert. Mais il aimait surtout les prairies sans fin rayées d’innombrables rigoles d’arrosage qui semblaient au passage du train pivoter sur une de leurs extrémités et poursuivre le convoi, balayant l’herbe, fauchant les aulnes, dans la promenade décroissante du ruban d’argent de leurs eaux blanches, plus larges près des vannes, sous les oseraies. Loin, bien loin, au bout de la plaine, des montagnes couraient aussi, bleuâtres, s’enlevant sur le ciel clair avec une vigueur exquise dans la transparente fraîcheur du matin ; et leurs flancs boisés de sapins, au détour des gorges ou dans la profondeur des trouées, s’assombrissaient sans gradation dans un bleu noir aux teintes moirées et métalliques. Puis, la gorge dépassée, le vert reprenait, étageant, depuis les rochers couronnant la crête jusqu’à la ligne d’ocre, limite des défrichements, la gamme confuse de ses tons. Au-dessous de cette ligne, un damier descendait, où les diverses cultures mettaient dans des cases irrégulières vingt couleurs différentes aussitôt confondues que découvertes dans la course folle du train. Bientôt, la voie fit un coude, et l’on coupa les montagnes par un défilé ombreux et étroit que surplombaient des roches et de vieux arbres, au milieu d’un de ces paysages romantiques que les vues de la Suisse ont popularisés.

Charlot battait des mains, reconnaissant quelque chose de familier, cherchant où il avait déjà aperçu ce site et se souvenant enfin du cabinet du marchand de vin, à Saint-Ouen, dont les murailles étaient tapissées d’un papier illustré représentant ces montagnes, ces pins, ces roches, ce châlet même qu’il découvrait au loin.

Il ne manquait là que le lac et pour faire suite, comme sur le papier, l’écumeur de savanes emportant au galop de son cheval noir une femme de blanc vêtue et au long voile, ou un Mazeppa ficelé sur un étalon sauvage et regardant un vol de corbeaux planer sur sa tête.

— Que c’est beau ! s’écria le gamin, l’œil agrandi d’une admiration intense.

Le prêtre sourit sans répondre et referma son bréviaire. On arrivait à Saint-Dié.

Une heure après, Charlot était installé chez les maristes et faisait la connaissance de ses nouveaux maîtres. Ils lui plurent tout de suite, malgré leur visage blême de célibataires reclus. Ne portant point la soutane et le rabat blanc, ils prenaient immédiatement pour l’enfant un caractère plus humain. Il ne songea point à rire de leur longue redingote marron, de leur pantalon noir tombant sur de gros souliers ferrés et de leur chapeau de soie haut de forme, évasé du haut et à bords étroits. Aussi bien, il était abasourdi, tout secoué par cette transplantation brusque dans cette calme maison de province, sur cette rue silencieuse où l’herbe poussait entre les pavés, dans l’ombre religieuse des maisons endormies et des murailles de soutènement toutes moussues que dominaient les escaliers monumentaux conduisant à la cathédrale. Brisé de fatigue, il s’endormit, entendant bruire dans sa tête la trépidation des vitres du wagon, et sourdement résonner, en de brusques cahots, le roulement tapageur que font les trains sur les plaques tournantes à l’approche des stations.

Il se réveilla ne se reconnaissant plus ; pris d’effroi devant l’inconnu lorsqu’il se souvint. Les frères, si placides la veille, allaient et venaient affairés. Charlot pressentit qu’il était survenu quelque événement grave et attendit, anxieux. On l’appela enfin chez le directeur, frère Isidore, et, là, il apprit que l’ouverture de l’école professionnelle projetée venait d’être ajournée à l’automne par monseigneur.

Que s’était-il passé ? L’enfant ne songea point à le demander. Il restait timide devant le mariste, n’ayant dans le trouble de ses idées qu’une inquiétude précise. Qu’allait-on faire de lui jusqu’au mois d’octobre ? Allait-on le renvoyer dans l’horrible bagne qu’il venait de quitter ? Une affre silencieuse l’empoignait à cette idée et il demeurait immobile devant le frère, les yeux baissés, pâle d’émotion. Celui-ci songeait. Enfin, il demanda au petit Parisien l’adresse de sa mère, puis le renvoya après lui avoir tapoté les joues.

Charlot reprit courage et, pendant quelques jours, vécut de la vie calme de la maison, s’amusant comme un bienheureux dans le grand jardin des maristes et n’ayant d’autre travail que deux pages de son catéchisme à apprendre le matin. Il n’était point encore sorti, si ce n’est pour aller à la messe, à deux pas, et se laissant vivre insouciant, sentant un mieux réconfortant l’envahir et dans la fatigue somnolente qui le saisissait chaque soir ne pensant plus à rechercher les mystérieux et écrasants plaisirs.

Un matin, frère Isidore le fit appeler de nouveau. Il avait reçu de Paris la réponse à ses lettres et le curé de Saint-Laurent l’informait que la veuve Duclos avait subitement disparu de l’orphelinat de Passy. Malgré les recherches de la préfecture de police, on n’avait pu retrouver ses traces.

L’enfant apprit la nouvelle sans trop d’émotion ; il commençait à oublier qu’il eût jamais connu sa mère. Le directeur, d’ailleurs, ne lui laissa point le temps de s’attendrir.

— Je vais te renvoyer chez toi, mon petit ami…

Le gamin éclata en sanglots. Le mariste le regardait stupéfait de cette grosse et bruyante douleur. Puis, les larmes de l’enfant coulant plus fort, il l’attira près de lui, l’interrogeant avec de câlines paroles et d’affectueuses caresses, Bébé, devinant une sympathie compatissante, ne put taire plus longtemps son débordant secret, cédant à cet instinctif et naïf besoin qu’ont les faibles de confier joies et douleurs. Il raconta les misères qu’il avait subies chez les ignorantins, éprouvant dans son chagrin un âcre bonheur de se venger d’Hilarion. Cependant, les dernières recommandations d’Origène lui revenant soudain à l’esprit, il essaya de passer sous silence l’intimité de ses relations avec son bon ami. Mais le mariste devina sans peine qu’on lui cachait quelque chose et, avec l’adresse papelarde des gens d’église, eut bientôt fait de retourner son élève et de le contraindre — sans paraître le violenter, — à préciser davantage et à tout lui dire, jusqu’à la maladie du sous-maître et à l’opération qu’il avait subie. Charlot avouait tout avec la vague sensation d’un soulageant allégement et prévoyant qu’il évitait un retour à la rue des Récollets, par cette confession qu’Isidore écoutait impassible, mais avec une légère flamme dans les yeux et un pli humide aux commissures des lèvres.

Quand il eut terminé, le directeur hocha la tête, cherchant ses mots et prit d’une troublante préoccupation à évoquer encore, pour les vivre lui-même, les scènes que ce gamin venait de lui décrire ingénûment. Ces ignorantins se permettaient décidément tout. Quelle règle facile ! Ils n’avaient point, eux, la cathédrale et l’évêché à leur porte, le presbytère à côté de leur école !

— Vous êtes bien coupable, mon enfant, balbutia-t-il enfin ; aussi, avant toute autre chose, je vais vous conduire à l’église. M. Choisel doit y être encore… Vous êtes à la veille de votre première communion ; vous répéterez au tribunal de la pénitence ce que vous venez de me dire… Allons, mon petit ami, essuyez vos yeux et récitez mentalement un acte de contrition : le repentir lave toutes les fautes…

Charlot pleurait plus fort. Une désillusion se mêlait à son chagrin et lui crevait le cœur. On le trouvait coupable à présent ; au lieu de le plaindre, on l’invitait à demander son pardon : il ne comprenait pas. Une colère précipitait plus violemment ses sanglots, remplissant d’une précoce amertume dans la confuse révolte de son sentiment du juste violé une fois de plus. Machinalement, il suivit le mariste.

Celui-ci marchait lentement, semblant soutenir une lutte contre lui-même, évitant de regarder son petit compagnon et, de sa main gauche plongée dans la poche de sa redingote, roulant furieusement les grains de son chapelet.

Comme s’il était parvenu à se vaincre, ses traits peu à peu se détendirent et son œil s’éteignit. Sans doute, il venait de se remémorer un passé plein d’odieux et de dangereux mystères, de tentations auxquelles pour son malheur il avait jeune encore, complaisamment cédé. Cet Hilarion, cet Origène, dont son nouvel élève lui disait tout à l’heure les bestiales poursuites, devaient être des jeunes gens, incapables de résister à leurs coupables ardeurs, et qui faiblissaient dans la lutte cruelle entre l’obéissance à leurs vœux et les appels de leur chair. Il aurait eu tort de s’en étonner. Il avait vu ces débordements en Belgique, au sortir de son noviciat, et lui-même, entraîné, avait suivi les contagieux exemples. N’avait-il pas dû, pour ce fait, franchir la frontière et chercher dans les Ardennes un refuge contre la justice ? Maintenant, il était un homme mûr, et sa piété grave et réfléchie, en même temps qu’un épuisement prématuré, le défendait suffisamment contre les assauts et les surprises de ses sens. Et grave, les yeux mi-clos, avec l’énergie d’une conviction farouche et l’enthousiasme étroit de ses vieilles passions déviées, il termina ses méditations par une fervente action de grâces. Un dévot frémissement faisait trembler ses lèvres minces et il ne gardait du combat intime dont il sortait triomphant qu’une furtive rougeur à l’idée de le confesser au vieux Choisel.

Celui-ci allait entrer à la sacristie quand Charlot et le mariste pénétrèrent dans la cathédrale. En deux mots, prononcés à voix basse, Isidore mit l’abbé au courant de la situation, puis l’enfant suivit le vieillard dans une chapelle latérale.

Une terreur avait saisi le gamin sous le froid des voûtes sombres dont ses pas en sonnant sur les dalles réveillaient les échos. Ce petit curé ratatiné et maigriot lui paraissait terrible, avec sa figure d’ascète, couleur de vieil ivoire d’un jaune de cire sur les méplats des joues et grosse comme le poing, mais qu’éclairait étrangement la flamme des yeux caves, plus profonds sous l’ombre des sourcils broussailleux.

Le prêtre marchait sans faire de bruit, glissant comme une ombre entre les piliers, sans briser d’un heurt ou d’un frôlement contre les bancs les plis secs de sa soutane qui moulait, comme en un linceul noir, les lignes anguleuses et roides de son corps. Toujours silencieusement, et sans que sa clef grinçât dans la serrure, ou que le vieux chêne criât, il ouvrit le confessionnal.

Charlot était à genoux, maintenant, balbutiant son Confiteor, n’apercevant plus à travers le grillage, dans l’intérieur de la boite, que le crâne luisant du petit homme et ses yeux phosphorescents. Il s’arrêtait, ne se rappelant plus la fin de l’oraison contrite :

C’est pourquoi je prie Sainte-Marie toujours vierge… toujours vierge… toujours vierge…

Il barbottait indistinctement en mâchonnant son toujours vierge, distrait par la flamme de ce regard, qui le poursuivait encore lorsqu’il fermait les paupières. Et, furieux contre sa mémoire rebelle, honteux de ce rapprochement, il se débattait, son esprit s’accrochant désespérément au souvenir du chat blanc du concierge Rosier, que sa mère poursuivait chaque soir, sous prétexte qu’il pissait sur son paillasson. Étant tout petit, il avait peur quand, la nuit, il rencontrait la bête, et, à cette heure, agenouillé dans le confessionnal, devant l’éclair continu des yeux du prêtre, il revoyait invinciblement les pupilles du matou piquant de deux étincelles le noir du palier.

— … « Au bienheureux saint Michel archange » souffla la voix grave du curé.

Comme une horloge remontée qui reprend son tic-tac dans le va-et-vient renaissant de son balancier, le gamin acheva l’oraison avec le débit régulier et le monotonement machinal contracté chez les ignorantins. Alors le prêtre l’interrogea, et, de nouveau, repris d’émotion, Bébé raconta son martyre. Comme le mariste, le père Choisel exigeait qu’il précisât, écoutant ensuite sans mot dire les détails que Charlot lui donnait longuement, et le jeune pénitent n’entendait alors que le souffle précipité de son confesseur.

Quand il eut fini, le vieillard toussa, semblant réfléchir, puis, au bout d’un instant, commença un sermon sévère sur la pureté de l’âme et du corps. Peu à peu, il s’animait, pris d’une sainte colère, et frémissant à parler des charnelles caresses. Charlot, abasourdi d’abord, trembla bientôt. Il découvrait enfin l’étendue de ses fautes, hébété de se trouver aussi coupable, navré de cette chute dont on le faisait brutalement apercevoir.

Une rancune cependant traversait sa douleur. Frère Origène l’avait donc trompé ? Et il avait aimé ce monstre ! La veille encore, il lui envoyait des baisers avant de s’endormir, revoyant les yeux bleus et les cheveux bouclés, de son « bon ami » ! Ce n’était pas juste, la vie décidément était une chose affreuse : il aurait voulu être mort, ne plus souffrir, être comme son papa… L’enfer ! Il irait en enfer pour s’être abandonné à ses sentiments de tendresse et avoir offensé Jésus avec ses pratiques solitaires !… C’en était trop : la secousse était trop rude pour son organisme détraqué. Un grand frisson lui glaça soudain l’épiderme, et, la sueur au front, la face blême, il sentit qu’il allait tomber comme le matin où il avait vu le médecin ouvrir sa boîte d’instruments. Il ferma tout à coup les yeux et étendit les deux bras pour se cramponner à quelque chose. Ses ongles égratignèrent le bois et il roula hors du confessionnal, la tête sur les dalles.

La convalescence fut longue. L’enfant avait une fièvre cérébrale qui faillit l’emporter. Son délire bruyant révolutionnait depuis quinze jours la maison, d’ordinaire si calme, quand, avec un affaisement subit, qui le rejeta épuisé sur ses oreillers, la raison lui revint, un matin. Le docteur Noël entrait à ce moment.

— Eh bien ! mon petit homme, on se décide donc à reconnaître son monde ?

Charlot eut un faible sourire. La bonne figure joyeuse du docteur l’égayait. Se rappelant encore mal ce qui lui était arrivé, il regardait autour de lui, délicieusement brisé, troublé comme après un long sommeil plein de rêves. Une exquise sensation de retour à la vie le remplissait d’une torpeur attendrie, et il demeurait immobile, noyant sa pâleur dans la blancheur des coussins, ouvrant larges ses yeux, dilatant ses narines. Justement une nappe de soleil pénétrait dans la chambre, mettant sur le papier de la muraille, dans la ruelle, le rose reflet de l’édredon rouge rejeté au pied du lit. Et de la cour des bruits montaient, très doux, en un bourdonnement de ruche qui partait des classes du rez-de-chaussée. L’Angelus tintait à la cathédrale et les gamins en bas répondaient en fredon :

— Sainte-Ma-rie, mè-re de Dieu, pri-ez pour nous, pau-vres pé-cheurs…

Les syllabes scandées en un monotone refrain s’envolaient, chantantes, dans l’accompagnement de la cloche. Mais la nouvelle s’était répandue par l’école que le petit Parisien allait mieux et que le docteur, à présent, répondait de lui. Isidore accourut et, à sa suite, tous les frères. Ils s’approchaient de la couchette du malade et le complimentaient, l’air joyeux, s’essayant à de maladroites câlineries d’une rudesse tendre. Par instants, par la porte entrebâillée, un museau de gamin apparaissait curieux, puis disparaissait bien vite, et, dans l’escalier, des rires d’enfant résonnaient en fusées claires.

Quand tout le monde fut parti, le directeur s’assit auprès du lit.

— J’ai, dit-il, une bonne nouvelle à vous annoncer, mon enfant : nous vous gardons… L’ouverture de l’école professionnelle est retardée jusqu’à ce que Monseigneur soit revenu du Concile, mais vous resterez ici. La personne charitable qui avait bien voulu se charger de votre éducation nous a priés de vous conserver, à la requête de ce bon M. Choisel.

Charlot, le cœur inondé de joie, balbutia un remerciement.

— Ne parlez pas, reprit le directeur, cela vous fatiguerait. Il faut prier le bon Dieu de vous guérir vite, pour que vous puissiez faire votre première communion.

L’enfant eut alors un frisson.

— Cher frère, murmura-t-il avec angoisse, est-ce qu’il faudra que je me confesse encore ?

— Sans doute, mon ami, répondit Isidore, mais ne vous effrayez pas : le bon Dieu vous a pardonné. Demandez-lui des forces pour ne plus pécher…

— Oh ! cher frère ! cher frère ! je serai sage…

Le pauvre petit ne put en dire davantage. Une joie immense l’inondait à présent, et, écrasé de bonheur, las de ses émotions, il ferma les yeux et s’endormit d’un lourd sommeil, une teinte rose revenant à ses joues.

Trois semaines après, il était sur pied, regaillardi et comme remis à neuf par le repos, les bons soins et un complet renoncement à ses habitudes anciennes. Joyeux, il se mit au travail, plein d’ardeur, stimulé par le reproche que lui avait paternellement adressé le directeur d’être grandement en retard pour ses douze ans, et jaloux, lui que ses condisciples appelaient le petit Parisien, de ne point paraître au-dessous d’eux. Sa vie était heureuse. Des protections plus encore que sa gentillesse le défendaient contre les brutalités soudaines des frères. Le catéchisme et les pieux exercices ne lui pesaient plus et sa sensibilité s’exaltait par des élans d’ineffable dévotion dans lesquels il écoulait son besoin instinctif de tendresse. Même la confession lui était devenue étrangement douce. M. Choisel semblait l’aimer beaucoup, et Charlot le vénérait autant par reconnaissance que par admiration pour l’ardente charité que l’opinion prêtait au curé. À Saint-Dié, le vieillard passait pour un saint et les vieilles dévotes se contaient avec une édification attendrie ses macérations, ses jeûnes, sa vie d’ascète. L’enfant ne tremblait plus lorsque le prêtre, le fouillant de son regard inquisitorial, lui demandait « s’il avait péché contre la pureté ».

— Non, mon père ! répondait-il d’une voix plus haute avec une sorte de fierté, tout réjoui de se sentir sans tache, et, l’esprit rempli des mystiques allégories, se comparant au doux agneau pascal, blanc et pur devant le Seigneur.

Il ne mentait pas, guéri maintenant et renaissant à la vie dans une suractivité musculaire dont la saine lassitude, le soir, l’endormait d’un bon et pesant sommeil. Sa première communion fut une fête et sa piété le fit citer par le grand-vicaire comme un édifiant modèle. Ce fut lui qui récita le renouvellement des vœux du baptême au milieu de l’église, devant tout le monde. Le soir, il dîna chez sa protectrice.

Cette bienfaisante personne était une vieille fille ultramontaine et noble. Elle s’était chargée de l’éducation de l’enfant pour plaire à l’évêché, mais en voyant pour la première fois son petit protégé, charmant sous le costume de cérémonie qu’elle lui avait fait faire, elle se prit à l’aimer. Elle le dorlota, le cajolant avec une tendresse naissante qui amollissait sa roideur desséchée de vieille fille. Elle n’avait jamais connu d’autres joies que celles de patronner des œuvres pieuses et de politiquer avec Monseigneur. Les rancunes aigries de son célibat s’étaient écoulées jusque-là dans une dévotion outrée et dans une vague affection pour le vicaire général, affection que son âge faisait chaste et calme, et dont son havanais Fuchs prenait sa part. Mais, brusquement, devant l’enfant, quelque chose se fondit en elle. Ce fut comme une révélation.

Dès lors, tous les dimanches et tous les jeudis, elle fit sortir Charlot ; rajeunie par le sentiment de maternité qui s’éveillait dans son cœur, elle l’appelait à son tour : « cher bébé ». Le gamin naturellement l’adora, reportant sur elle son besoin d’aimer et sentant en même temps s’amoindrir sa dévotion et se refroidir son religieux enthousiasme. À présent, il bâillait à l’église, s’endormait au sermon et considérait la confession comme une corvée à retours périodiques, trop fréquents. Bientôt, Mlle de Closberry, sa protectrice, trouva les journées bien longues entre les deux jours de sortie de son enfant d’adoption. Elle voulait l’avoir constamment près d’elle, pouvoir le choyer à toute heure et l’élever à sa guise. Elle y réussit. Le petit Parisien n’alla plus chez les maristes que comme externe et s’installa chez sa « maman ». Sa joie fut immense et si communicative que la vieille fille, toute remuée, manqua ce soir-là le Mois de Marie.

Charlot était depuis un mois chez elle et l’on ne reconnaissait plus en cet enfant bien élevé, bien portant, le gamin malingre que le train de Paris avait amené quelque temps auparavant, lorsqu’il eut brusquement une rechute et de nouveau céda à ses pernicieuses habitudes. Le mal éclata avec d’autant plus de violence qu’il avait été vivement comprimé.

Cependant, malgré que le gamin fût gâté, et bien qu’il s’endormît moins vite à présent, n’éprouvant plus la bienfaisante fatigue qui, chez les maristes, l’écrasait chaque soir, interdisant à son accablement les débilitantes pratiques de jadis, quoiqu’enfin, les prédispositions morbides dont il avait hérité avec la vie, le poussassent à retomber tôt ou tard, il ne glissa point de lui-même, pour la seconde fois, sur la pente fatale. Il résistait aux appels instinctifs de la névrose génitale qui minait son pauvre être, luttant contre la crispation involontaire qui, parfois, le tordait, et se sentant ressaisi d’une salutaire terreur à la pensée de l’effroyable châtiment, tout moral, qui punirait désormais ses défaillances. Sa foi, pour alanguie quelle fût, n’était point ébranlée et le petit malheureux tremblait à l’idée de sortir de son bienheureux état de grâce. Il était conscient maintenant et il souffrait, brisé de cette lutte quotidienne avec lui-même. Mlle de Closberry le vit pâlir ; prise d’inquiétude, elle lui donna du chocolat le matin. C’est alors qu’il fit la connaissance d’un de ses petits voisins, Lucien Leroy.

Lucien était orphelin. Lorrain par son père et méridional par sa mère, il avait les qualités des deux races. Son oncle l’avait recueilli, mais bornait sa tutelle à nourrir et à loger son neveu. Le gamin avait donc poussé au hasard, à la diable, aimé de tous, et se tirant toujours d’affaire, grâce à une intelligence remarquable hâtivement développée. Il était plus âgé d’un an que Charlot, mais semblait de beaucoup son aîné. Cependant, ils se recherchèrent et, se connaissant à peine, frayèrent vite, comme se devinant. Le petit Vosgien avait été flatté de fréquenter, grâce au voisinage, le Parisien que sa protectrice ne laissait se lier avec personne à l’école, celui que tout le monde protégeait, et à qui sa qualité même de Parisien, dans ce petit monde enfantin et provincial, avait, dès la première heure, amené autant d’admirateurs que d’envieux. Avec cela, il éprouvait, pour ce nouveau camarade blond et faible, naïf et plus jeune que lui, une sympathie instinctive, à laquelle se mêlait je ne sais quel obscur orgueil de lui être supérieur.

Bébé, lui, alla de suite à ce grand garçon brun, robuste et fort, emporté par un élan involontaire de confiance, et incapable d’analyser l’attraction qui le poussait vers cette nature si différente de la sienne. Ils s’aimèrent.

D’abord, ce fut une camaraderie joyeuse, resserrée par les jeux partagés et les semonces reçues en commun. Leurs deux maisons se touchaient, accollant leurs jardins, dans une contiguité familière qui fît pareille la vie des deux enfants et les rendit inséparables. L’oncle de Lucien étant un vieil ami de Mlle de Closberry, nul ne contraria les étroites relations des deux écoliers.

Leur amitié cependant se faisait de jour en jour plus tendre. Ils jouaient moins, se promenant comme des hommes sous les arbres, et causant à voix basse. Les premiers temps, leurs entretiens se bornaient à des bavardages de gamins ; mais, un jour, vinrent les confidences, au début naïves, bientôt étranges. La précocité de Lucien n’ignorait rien. Il se fit une joie d’instruire son cadet, le viciant peu à peu.

Une après-midi qu’on les avait conduits en promenade dans les bois solitaires d’Ormont, ils s’égarèrent seuls, loin des allées.

Le sol était couvert, dans les clairières sombres, d’aiguilles desséchées de sapin qui couvraient la terre d’un uniforme tapis brun, glissant comme du verglas. Là, les ramures confondues des arbres n’avaient jamais laissé filtrer le soleil, et ni houx, ni myrtilles n’étaient parvenus à percer l’épaisse couche accumulée. Les deux amis commencèrent à s’y rouler, improvisant des glissoires sur les pentes et se heurtant aux arbres, avec des rires joyeux, tout à leur plaisir. À un moment, Charlot tomba ; emporté par son élan. Lucien roula sur lui, le culbutant, et ils restèrent alors étendus, soufflant époumonés, envahis d’une lourde lassitude.

Ils se taisaient, n’entendant dans le grand silence de la forêt que leur respiration haletante et le cri saccadé des pies grièches. Les troncs moussu et le feuillage épais bornaient leur vue de tous côtés, et, couchés sur le dos, ils regardaient le dôme vert des branches que le vent, par instants, faisait frémir avec un bruit de marée mourant sur la grève, dans une plainte sourde, monotone, formidablement douce. Une grisante odeur de résine les baignait, traversée à chaque souffle par les effluves parfumées d’un chèvrefeuille enroulé autour d’un sapin et qu’ils ne voyaient pas.

L’âme des grands bois entrait en eux, cependant, amoureuse, mettant une langueur dans leurs yeux, une mollesse dans leurs membres. L’effrayante impassibilité de la grande nature, dans la régularité fatale des choses, allait son cours, et monstrueusement, la forêt vivait autour de ces deux jeunes êtres, leur déroulant ses mystères, avec la férocité charmeresse, les caresses passives et la méprisante prostitution à l’homme, des êtres inanimés. Insensible, elle se livrait, leur prodiguant sa douceur ombreuse, exhalant ses troublantes griseries, les berçant de sa froideur sereine, tentatrice impitoyable, hôtelière aveugle et inconsciente, douce à toutes les amours…

Et de ces deux enfants elle fit deux amants, abritant, sans le voir, le sacrilège qui l’atteignait elle-même : le viol de l’enfance par l’enfance.