Ceux qui souffrent/03

L’ÉLEVAGE



À la station de Beuzeville, un monsieur accompagné d’une petite fille descendit d’un compartiment de première classe. Une voiture les attendait, sorte de cabriolet vermoulu, muni d’un siège où s’accroupissait la carcasse d’un domestique.

Par les champs, au milieu des hauts arbres qui encadrent les fermes, on trottina.

Le monsieur s’endormit. C’était un ancien commerçant du nom de Gavart, un homme d’une cinquantaine d’années, très respectable, et que l’on honorait autant pour sa fortune que pour la rigidité de ses mœurs. Il conduisait à la campagne, dans une propriété qu’il possédait aux environs de Criquetot, la petite Estelle, une gamine de dix ans, fille d’une bonne morte récemment à son service. Il s’en chargeait par bonté d’âme. On admirait autour de lui cet acte charitable.

Ils arrivèrent. L’habitation, que les paysans appelaient le château des Cerisiers, en réalité un manoir en ruines, de style médiocre et de proportions restreintes, se cachait au milieu d’un parc inculte où les ronces, les mauvaises herbes, les fleurs sauvages croissaient en toute liberté. Les produits d’un potager, vendus chaque semaine à Étretat ou à Fécamp, suffisaient aux besoins du gardien.

M. Gavart, suivi d’Estelle, monta un escalier pavé, à rampe de chêne massif. Au premier étage, deux portes s’ouvraient.

— Voici ta chambre, Estelle, dit M. Gavart, en désignant l’une des deux portes, tu vas pouvoir défaire ta malle. Apporte-lui ses bagages, Victor, et viens me retrouver.

Le domestique obéit, puis rejoignit son maître, qui prononça d’une voix lente, en articulant posément chaque syllabe :

— Je te confie Estelle pendant quelque temps. Je ne te recommande qu’une chose, qu’elle ne voie personne, qu’elle ne sorte jamais d’ici. Le jardin est assez grand pour qu’elle y joue à son aise. C’est entendu, n’est-ce pas, je ne veux pas qu’elle sorte d’ici.

Le bonhomme, un vieux, ridé, courbé, qui continuait à vivre par habitude, s’inclina et se retira.

Resté seul, M. Gavart fit un bout de toilette, puis passa dans la chambre voisine. Elle était en tous points semblable à celle qu’il occupait, les deux pièces auparavant n’en formant qu’une. Depuis la veille une cloison en planches les séparait.

Il surprit Estelle à moitié déshabillée et vidant sa malle.

— Ne t’interromps pas, s’écria-t-il, comme elle cherchait à se vêtir, je venais voir seulement si tu ne manquais de rien.

Elle rangeait soigneusement le trousseau qu’elle devait à son bienfaiteur, empilait le linge dans la commode et accrochait les robes dans les armoires.

Il remarqua la maigreur extrême de ses bras et de son cou. Les os saillaient, prêts à crever la peau.

— Approche-toi, gamine, lui dit-il.

Elle s’avança et il l’assit sur ses genoux.

— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas, ton vieil ami ? Embrasse-le donc… à la bonne heure !

Il lui caressa le dos et les épaules :

— Pauvre mignonne, il n’y en a pas gras, tu as bien besoin de te refaire.

Puis, apercevant la large bande de coutil gris qui entourait sa taille, il se fâcha. Pourquoi n’essayait-elle pas le corset de satin qu’il avait choisi lui-même ? Aidée par lui, l’enfant se délaça. Mais une honte soudaine l’envahit, et elle se tint debout, immobile. Son corps se devinait, fluet et malingre.

Les yeux fixes, les veines du front gonflées, M. Gavart regardait. Un gémissement rauque lui érafla la gorge. Mais il recouvra son sang-froid.

— Dépêche-toi de t’habiller, nous ferons un tour avant le dîner.

Il s’en alla, ennuyé de cette scène. Décidément, cette mâtine le remuait.

Au moment du départ, il recommanda de nouveau à Victor de surveiller Estelle sans relâche. Puis il ajouta :

— Comme nourriture, tu lui achèteras les choses les plus substantielles, ne lui refuse rien, il faut qu’elle engraisse, qu’elle engraisse beaucoup.

Deux années consécutives, M. Gavart passa le dimanche en Normandie. Les autres jours il travaillait. En prévision de l’heure exquise qu’il attendait si impatiemment, il régla dans le même sens les détails les plus infimes de sa vie. Ses pensées elles-mêmes furent soumises à une discipline rigoureuse et, avec une perversité profonde, il réussit à concentrer sur un seul point toutes ses affections, tous ses désirs, tous ses rêves d’amour, toutes ses espérances de bonheur. Il se priva des moindres distractions. Son voyage hebdomadaire ne lui fournissait-il pas des jouissantes suffisantes ? Pour les rendre plus aiguës, il abandonna les salons où il fréquentait, rompit avec ses amis, évita les théâtres et les lieux publics.

Dès son arrivée, il appelait la petite et la questionnait. Elle répondait gaiement. Le vieux garde n’était pas bavard et elle se dédommageait en une fois de son silence forcé. Aussi prodiguait-elle les renseignements les plus précis sur sa santé, sur son appétit, sur ses jeux. Elle ne manquait jamais d’affirmer qu’elle engraissait beaucoup. Mais il tenait à vérifier lui-même l’exactitude de cette assertion et il lui tâtait les bras et les jambes.

C’était là sa grande préoccupation. Engraissait-elle, oui ou non ? Il s’en entretenait avec Victor, demandait conseil à des spécialistes et rapportait de Paris des poudres et des extraits de viande propres, croyait-il, à augmenter la graisse des enfants.

Au bout d’un an, il constata un progrès sérieux. « Ça va bien, se dit-il, encore deux ans et elle sera à point. »

Il n’entrait jamais chez Estelle, et gardait dans ses rapports avec elle une réserve prudente.

Un jour, cependant, une envie dangereuse l’assaillit. Il résista, jugeant cela vraiment puéril. Mais ne fallait-il pas qu’il connût l’état physique d’Estelle pour être plus à même de la soigner ? La santé de l’enfant en dépendait peut-être. Ce prétexte le décida et, le soir, quand il eut quitté la petite et gagné sa chambre, il éteignit sa bougie, se dirigea sans bruit vers la cloison et appliqua son œil contre un trou qu’il avait pratiqué quelques heures auparavant. L’enfant se déshabillait.

Dès lors il ne manqua jamais ce spectacle.

Il se plaisait d’ailleurs à exaspérer son désir et, dans ce but, il employait des moyens d’une ingéniosité raffinée.

Chaque samedi, d’après son ordre, Estelle se frottait les membres avec du musc et aspergeait sa robe de cette odeur pénétrante dont il savait l’effet sur ses propres nerfs. Le souvenir de la petite se trouvant ainsi mêlé aux relents de ce parfum, de retour à Paris, il se munissait d’un flacon de musc qu’il respirait a tout moment. Il évoquait de la sorte l’image de l’enfant, sa chair blanche, les lignes indécises de son corps.

Souvent aussi, il rapportait de là-bas le linge qu’elle venait de quitter, et, à l’aide d’un mannequin affublé d’un pantalon et d’une chemise et placé en une demi-obscurité, il reconstituait la silhouette d’Estelle. Des souliers, des bas, des jarretières, et autres objets de toilette qu’il volait à sa protégée, lui servaient encore à se maintenir dans un état d’excitation continue.

Estelle cependant, grâce au régime que lui imposait M. Gavart, grandissait et se fortifiait. On la bourrait de viandes saignantes, de pommes de terre, de pain et en général de farineux. Comme boisson on ne lui permettait que la bière. Privée de camarades et connaissant les moindres recoins du parc, elle ne jouait jamais et prenait peu d’exercice.

Ses bras seuls restaient maigres. Victor se chargea de les frictionner matin et soir à l’eau de Cologne. Les résultats furent négatifs.

Et l’élevage continuait, méthodique et raisonné. Rien n’était laissé à l’imprévu. La peur est dangereuse et peut produire dans l’organisme des désordres nuisibles : on évita le moindre bruit, la chasse fut interdite aux abords du château. Un caprice inassouvi est une souffrance dont le physique se ressent à la longue : Estelle se plaignant de l’ombre trop touffue du bosquet qui terminait le parc, M. Gavart fit abattre les grands arbres séculaires. On n’interrompait jamais son sommeil, et elle passait au lit de ces grasses matinées paresseuses qui alourdissent et boursoufflent la chair.

De son éducation on ne parla jamais. Elle ne savait pas lire. Le travail fatigue.

La troisième année, M. Gavart espaça ses voyages. Sa confiance en lui diminuait. Au seul nom d’Estelle il tressaillait. Si près du but, de cette limite précise à partir de laquelle l’acte qu’il complotait ne serait plus un crime aux yeux de la loi, allait-il faillir comme le premier venu ? La peur du châtiment le soutint.

La date approchait. Il comptait les jours, les heures. L’idée qu’un obstacle pouvait l’arrêter le désespérait. Découragé, il consulta l’acte de naissance d’Estelle pour connaître son âge exact. Elle n’avait point menti.

Au début du dernier mois, il avertit Victor que ses affaires le retiendraient à Paris durant trois ou quatre semaines. Cette décision qu’il prit par précaution contre lui même, calma ses inquiétudes. Après tout, de quoi s’effrayait-il ? Il plaisait à l’enfant. N’ayant de distraction que par lui, elle le chérissait comme un vieux camarade.

Mais peu à peu ses angoisses reparurent. L’éloignement lui causait des craintes fantastiques. Elle était malade peut-être !

Un soir, sans prévenir, il partit.

Il arriva le matin à Beuzeville. La distance étant courte, il se mit en marche allègrement. Le soleil se levait. Sur la grande plaine onduleuse, il tombait une lumière froide, une lumière d’astre à peine éveillé et qui grelotte lui-même. Une brise fraîche piquait les oreilles, ranimait les membres, rendait au corps cette jeunesse qui donne les pensées heureuses. Personne encore ne travail lait aux champs. Seules des vaches paissaient dans l’herbe humide.

M. Gavart, rasséréné, s’avançait rapidement. Il songeait à l’époque prochaine où il réaliserait son rêve, et il associait d’avance aux sentiers tortueux et aux fossés verdoyants de la route les joies qu’il récolterait dans ce paysage familier.

Il descendit un raidillon et aperçut le manoir. Rien ne bougeait. Il prit sa clé, entra, et gagna sa chambre. Puis, très vite, il colla son œil à la cloison. Le lit était vide, à peine défait.

Il recula, ne comprenant pas. Où se cachait-elle ? Comment la trouver ? Il se souvint de Victor. Lui seul pouvait le renseigner.

Il escalada l’étage où couchait le garde, se précipita vers la porte de la mansarde et l’ouvrit.

Entre les bras du vieux, Estelle dormait.