Cent Proverbes/93

H. Fournier Éditeur (p. 378-382).

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COMME ON FAIT SON LIT
ON SE COUCHE


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Cette maxime ne tend à rien moins qu’à nous faire envisager l’humanité comme un vaste dortoir en désordre. Pour une couchette bien entendue, dont les oreillers sont à leur place, dont la couverture est chaude et moelleuse, dont les rideaux, artistement fermés, arrêtent l’éclat du jour, sans gêner la circulation de l’air, combien de coussins disposés à contre-sens, et mettant le corps à la gêne ! Combien de matelas inégaux et qui semblent rembourrés d’épines ! Combien de lits mal faits, en un mot, et combien de gens dorment fort mal !

Damis, — brave et digne garçon d’ailleurs, — est remarquable par son excessive paresse. Le sort l’avait doué d’un patrimoine borné, mais suffisant aux besoins d’une existence comme la sienne, aux exigences d’une imagination tranquille et inerte. Damis pouvait vivre heureux en province, entre un carré de tulipes et une volière, raclant à loisir quelques mélodies sur la guitare, et rimant des madrigaux pour les Cydalises de l’endroit. Mais point du tout. Damis est venu à Paris ; il a voulu s’assurer les moyens d’y vivre sans profession ; il s’est jeté à l’étourdie dans la carrière des spéculations industrielles, celle-là même qui réclame les soins les plus assidus, et où son indolente nature, aux prises avec des luttes quotidiennes, devait lui valoir des revers quotidiens. Qu’est-il arrivé ? Sa modique fortune s’est perdue. Le petit avoir, qu’il devait, avant tout, s’appliquer à conserver, il l’a détruit en voulant l’accroître. Ce qu’il a fait dans l’intérêt de sa paresse, a tourné contre elle. Aujourd’hui Damis est soldat. Il se lève bien avant le soleil, travaille plus que l’ouvrier le plus laborieux, et pour quel salaire, et avec quelle espérance ! Damis reconnaît trop tard aujourd’hui qu’il s’est trompé sur son aptitude et sa vocation. Cette erreur lui coûtera le bonheur de toute sa vie ; — il a mal fait son lit ; il est mal couché.

Voyez au contraire l’impétueux Cléon. À celui-là convenait l’air parisien. Cléon ne dort jamais ; son imagination, fiévreuse et créatrice, enfante chaque jour de nouveaux projets. Rien qu’à voir son regard si vif, rien qu’à suivre sa parole si animée, vous reconnaissez l’homme énergique, fait pour vivre à son aise au sein des plus terribles agitations. Cléon serait à sa place sur le tillac d’un navire, commandant la manœuvre par un gros temps. Cléon serait encore à sa place dans la tribune parlementaire, un jour de crise politique. Jetez Cléon sur la voie des grandes spéculations ; il n’en est pas une dont la conception lui échappe, ou qui, par la multiplicité des travaux qu’elle exige, dépasse les forces de ce courageux athlète. Mais Cléon, mal inspiré certain jour, s’est persuadé qu’il pouvait vivre heureux dans un pauvre bourg du Finistère. Il s’y est laissé clouer par un sot mariage et par l’achat d’une misérable étude. Le sort en est jeté ; à moins de prendre une de ces résolutions héroïques, dont la responsabilité glace les plus entreprenants, il faudra que Cléon dévore jusqu’au bout sa noble ardeur, qu’il ronge son frein en silence, et qu’il restreigne son génie aux proportions mesquines de quelques menus procès, de quelques transactions vulgaires. Il se sent déplacé dans cette sphère étroite ; il s’y désole, il s’y tourmente ; il dépense en caprices et en accès d’humeur le superflu de sa force ; il fatigue les autres et lui-même de sa vitalité surabondante. Il faudrait raccourcir ce géant, pour qu’il tînt à l’aise dans son lit de Procuste.

Un lit mal fait, c’est encore celui où notre grand Molière étend l’infortuné Georges Dandin. Qu’avait besoin ce brave bourgeois de prendre pour femme une Sotenville ? La famille des Dandin, — cette honnête famille, — méritait-elle une pareille disgrâce ? Mais tu l’as voulu, pauvre sot ! Dans une folle envie de blasonner ton lignage et d’anoblir, — par le ventre, — ta postérité, ta cervelle s’est fourvoyée. Ce qui s’ensuit, vous le savez tous : les dédains du beau-père, les sottes prétentions de la belle-mère, — une La Prudoterie, — et le tendre penchant de la belle Angélique pour monsieur le vicomte de Clitandre. Bref, tous les détails de cette farce immortelle sont encore présents à votre esprit. Or, vous le savez aussi, Dandin, tout malheureux qu’il est, ne fait grand’peine à personne. Personne, il est vrai, ne voudrait de son lit… Mais, après tout, pourquoi l’a-t-il si mal fait ? c’est-à-dire si mal meublé ? — Georges Dandin, tu l’as voulu, ne t’en prends à d’autres qu’à toi-même.

Or, n’avons-nous pas de nos jours quelques Georges Dandin femelles ? En cherchant bien, ne trouverions-nous pas quelque fille de banquier dont l’immense dot ait servi à fumer les terres obérées d’un patricien déconfit ? Demandez lui, à celle-là, dans quels beaux draps elle s’est mise ? Peut-être la surprendrez-vous dans un de ces rares moments où débordent les cœurs abreuvés d’outrages, et vous verrez alors par quelles humiliations elle expie le droit de se montrer au Bois, dans une calèche armoriée. Elle vous racontera de quel air on lui fait place dans les salons exclusifs où elle a voulu pénétrer ; elle vous dira les froides impertinences des vieilles douairières et des jeunes marquises, les grands airs de son noble époux, et jusqu’aux mépris de ses gens, très forts sur les distinctions héraldiques. Elle vous les dira, et vous ne trouverez pas en vous plus de compassion pour cette frêle victime que pour le gros Dandin de Molière : « Cela fait pitié », dit-on quelquefois de la vanité punie ; mais ne vous y trompez pas, et ne prenez jamais au pied de la lettre cette locution méprisante.

Revenons à notre proverbe qui parfois change aussi d’acception. Faire son lit, s’entend aussi bien de « veiller à ses intérêts » que « d’arranger sa vie. »

Si votre nom a du crédit, et si vous en décorez les prospectus séduisants d’une commandite, vous faites votre lit en vous assurant un bon nombre d’actions à bas prix ; vous vous coucherez ensuite sur des bénéfices, plus ou moins douillets, suivant qu’ils sont plus ou moins gros.

De même encore, cinquième auteur d’un vaudeville productif, vous en ferez un lit excellent si, par quelque ingénieux stratagème, vous savez évincer de leurs droits vos quatre collaborateurs moins bien avisés que vous. Comptez en pareil cas sur leur rancune ; mais comptez aussi sur leur estime : — Il sait son pain manger, dira l’un : — C’est un fin compère, ajoutera l’autre ; il a toujours la part du lion : — Personne ne tire mieux la couverture à soi, reprendra le troisième. Et, tout en se promettant d’être mieux sur ses gardes à l’avenir, le dernier déduira de sa mésaventure quelque morale proverbiale dans le goût de celle-ci :

Comme on fait son lit, on se couche.
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