Cent Proverbes/79

H. Fournier Éditeur (p. 320-327).

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C’EST QUAND L’ENFANT EST BAPTISÉ
QU’IL ARRIVE DES PARRAINS


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Ie suis perdu, ruiné ! Quel événement funeste ! Qui se serait attendu à un pareil coup du sort ! Oh ! saint Janvier, il ne me reste plus qu’à fermer mon théâtre si tu ne viens à mon aide !

Ainsi parlait, il y a environ un siècle, le vieux Geronimo Passavanti, directeur du fameux théâtre San-Carlino à Naples, situé alors, comme aujourd’hui, dans une cave, ce qui n’empêchait pas la foule de s’y porter.

Vous savez que toutes les extravagances, tous les ridicules qui se promènent pendant la journée dans la bonne ville de Naples, se retrouvent le soir à San-Carlino, représentés avec un naturel parfait. L’acteur principal est cet immortel Pulcinella, que nous avons traduit en français par une marionnette en bois qui n’a guère que des coups de bâton pour toute éloquence.

Le théâtre de San-Carlino, essentiellement satirique, a autant besoin de pièces nouvelles qu’un petit journal français a besoin de nouveaux articles. Or, ce qui causait le désespoir du pauvre directeur Geronimo Passavanti était précisément le manque absolu de pièces.

Il était brouillé, par des raisons que l’histoire ne nous dit pas, avec tous les auteurs qui alimentaient ordinairement son théâtre. La société des auteurs dramatiques n’était cependant pas encore inventée de ce temps-là à Paris, et encore moins à Naples, ce qui prouve bien que les intrigues, les brouilles, les discordes et les coalitions, sont plus vieilles que toutes les sociétés du monde.

De désespoir l’infortuné directeur s’arrachait donc les cheveux ; il en était déjà à sa troisième poignée, quand sa femme, la vénérable Barbara, lui dit :

— D’où vient votre peine, cher époux ? Ces maudits barbouilleurs de papier ont formé un complot contre vous ; eh bien ! ne sauriez-vous vous passer d’eux ? Ce matin, en rangeant mes coiffes, j’ai trouvé dans le fond d’un tiroir ce rouleau de papier, qui m’a tout l’air d’une pièce de théâtre. Que ne la faites-vous représenter ? Elle aura l’avantage de ne pas vous coûter un denier, et c’est peut-être saint Janvier qui vous l’envoie.

Bien que Geronimo Passavanti eût reçu une certaine éducation, il faillit se laisser aller à quelque geste de pantomime napolitaine, très-inconvenant, envers sa chère épouse, lorsqu’il eut jeté les yeux sur le manuscrit couvert de poussière et de toiles d’araignée qu’elle lui présentait.

On lisait sur la couverture, en gros caractères : Le Triomphe Des Masques. Il était aisé de s’apercevoir que cette pièce remontait au moins au temps de la Comédie de l’Art, lorsque les comédies n’étaient autre chose que de simples canevas que les acteurs remplissaient à leur guise.

Cependant, le désespoir est inventif de sa nature, et, dès que Geronimo eut feuilleté pendant quelques instants le manuscrit du Triomphe des Masques, il se mit tout à coup à sourire à travers ses larmes, et se dit : — Pourquoi pas ?

Ce pourquoi pas voulait dire dans sa bouche : — Puisque je n’ai rien à jouer, pourquoi n’essaierais-je pas de représenter cette pièce que le hasard a remise entre mes mains ? Quand elle sera un peu rajeunie, rajustée, époussetée surtout, elle vaudra peut-être bien ce que je joue tous les soirs.

Consolé par l’idée qui lui était venue, Geronimo mit sous son bras le manuscrit du Triomphe des Masques, et se rendit à un petit café situé sur la place du marché, où se réunissaient habituellement les Quinault et les Métastase du théâtre San-Carlino.

Le premier poète auquel s’adressa le directeur était le fameux Burchiello, qui mangeait du macaroni du matin au soir, et en était déjà à son cinq cent soixante-dix-neuvième ouvrage dramatique, bien qu’il fût âgé de quarante ans à peine.

— Je ne vous demande pas de me remettre une de vos pièces, lui dit Geronimo d’un ton d’humilité, puisque vous avez, dites-vous, juré entre vous par le Styx de ne plus travailler pour moi ; mais permettez du moins que cette vieille farce, qui m’est par hasard tombée sous la main, paraisse sous votre nom. Ce ne sera pas violer votre promesse ; vous sauverez ainsi un pauvre homme qui est sur le bord du précipice, et je pense que le Styx ne s’en offensera pas.

— Quelle proposition venez-vous me faire là ? s’écria le poète en agitant avec fureur sa main qui soutenait un chapelet magnifique de macaroni. Qui ? moi, j’irais signer de mon nom une misérable rapsodie qu’il vous a plu de tirer de la poussière ! Que diraient le mont Parnasse, Apollon, le cheval Pégase, le Permesse et les Neuf Muses, envoyant s’avilir de la sorte le grand poète Burchiello, l’auteur de… de…

Il commençait à énumérer les titres de ses cinq cent soixante-dix-neuf pièces, ce qui eût beaucoup retardé le pauvre Geronimo Passavanti. Voyant qu’il n’y avait rien à espérer du côté de Burchiello, le directeur se tourna vers Pandolfo, Dottori, Binoccini, Cocodrillo, et beaucoup d’autres poètes qui se trouvaient réunis dans le café ; mais chaque fois qu’il déroulait son manuscrit du Triomphe des Masques, tous lui riaient au nez, et l’accablaient de railleries et de dédains.

Passavanti ne savait plus à quel saint vouer son théâtre ; sa peine était d’autant plus sensible que, dans ce temps-là, de même qu’aujourd’hui, l’usage voulait que l’on imprimât d’avance sur une affiche le nom de l’auteur d’une pièce nouvelle. Le public se porte à la représentation suivant le degré d’estime qu’il accorde au nom du poète. Contrairement aux coutumes de France, les chefs-d’œuvre dramatiques de Naples ne peuvent se permettre l’incognito.

— Eh bien ! se dit en rentrant chez lui Geronimo, puisqu’ils ne veulent pas endosser la responsabilité de la pièce, c’est moi qui la signerai, et il ne sera pas dit qu’un théâtre périra faute d’un poète de bonne volonté !

Il fit aussitôt fabriquer une immense affiche sur laquelle on lisait : « Dans trois jours, l’excellente, l’incomparable, la sublime, la divine farce du Triomphe des Masques, par le directeur du théâtre San-Carlino, Geronimo Passavanti. »

Cette affiche fut suspendue, à l’aide d’une corde, au milieu des rues les plus fréquentées qui avoisinent la rue de Tolède, forme de publicité qui rappelle un peu, par parenthèse, celle de nos réverbères. Mais, quand les poètes que Geronimo avait implorés vainement virent son affiche se balancer au gré des zéphyrs, ils triomphèrent et s’applaudirent de la réussite de leur complot.

— Un directeur de spectacle, dirent-ils, en être réduit à se donner comme le père de vieilleries ensevelies depuis un siècle ! Les habitués du théâtre ne peuvent manquer de s’éloigner tous de concert ; c’en est fait de San-Carlino, et nous aurons bientôt à composer une tragi-comédie sur sa ruine.

Geronimo, sans se laisser intimider par ces prédictions sinistres, avait distribué ses rôles aux acteurs ; mais, comme ils lui demandaient tous à la fois ce qu’ils auraient à dire et à faire :

— Mes enfants, leur répondait-il, jouez vos rôles comme si vous les saviez par cœur ; occupez-vous de rendre ce que vous avez tous les jours sous les yeux, de copier les gestes et la démarche de ceux que vous voudrez imiter : une fois en scène, les paroles ne vous manqueront pas. Nos aïeux et bisaïeux les Arlequin, les Pulcinella, les Pantalon, les Covielle et les Scaramouche, ne jouaient jamais la comédie autrement, et ils n’en étaient pas plus mauvais pour cela. La preuve, c’est que nous vivons encore aujourd’hui sur leur réputation et sur leurs masques.

À force de zèle et d’activité, la pièce fut prête au bout de trois jours. Les poètes de la conjuration prétendaient que personne ne se dérangerait pour assister à la première représentation du Triomphe des Masques. Mais ils purent se convaincre que les poètes ne sont pas toujours d’infaillibles oracles.

Chacun était curieux de voir une pièce que l’on disait avoir été composée par le directeur Geronimo Passavanti. L’affluence fut telle, qu’il ne fallait rien moins qu’une salle aussi solide que celle de San-Carlino, pour ne pas s’écrouler sous le poids des spectateurs.

Dès les premières scènes, les poètes qui occupaient toute une banquette du parterre furent fort étonnés de voir que les acteurs entraient, sortaient, parlaient absolument comme si leur rôle eût été tracé d’avance. Souvent même, les saillies naissaient avec tant d’à-propos, le dialogue se parsemait de lui-même de traits si comiques et si neufs, que la salle tout entière éclatait en applaudissements. La pièce avait trois actes ; le premier venait de finir, et l’auteur prétendu, Geronimo Passavanti, rappelé plusieurs fois sur la scène, avait déjà gagné une courbature à force de révérences.

Les deux derniers actes confirmèrent le succès du premier : jamais pièce plus singulière ni plus intéressante n’avait été offerte au public de San-Carlino. On voulait porter le directeur en triomphe ; mais il avait eu le soin de se blottir derrière la toile du fond, afin de se dérober aux démonstrations de l’assemblée délirante.

Ce fut là que le trouvèrent les poètes qui s’étaient empressés de franchir les banquettes pour se rendre sur le théâtre.

Burchiello prit le directeur à part, et lui dit :

— Vous savez que c’est moi qui suis l’auteur de la pièce ; c’est un ancien canevas que j’avais remis autrefois à votre prédécesseur. Je n’ai pas voulu vous l’avouer pour ne pas me séparer de mes confrères ; mais à partir de demain, je vous autorise à mettre mon nom sur l’affiche.

— Point du tout, interrompit Pandolfo, c’est mon nom qui doit être imprimé ; n’ai-je pas reconnu plusieurs scènes qui ne peuvent appartenir qu’à mon répertoire ?

— Voilà qui est un peu fort, criait de son côté le poète Dottori ; oser dire que la pièce n’est pas de moi quand tous les lazzis de Pulcinella et les bons mots de Casacciello sont de mon invention !

— Messieurs, Messieurs, dit Geronimo qui ne savait comment se débarrasser de cette nuée de poètes criant tous à la fois, je vais vous mettre d’accord en vous déclarant que la pièce appartient à vous tous, et que si mes pauvres acteurs ont eu le bonheur de réussir, c’est qu’ils se sont souvenus des mots charmants et des excellents traits dont vous avez rempli les rôles que vous avez bien voulu leur écrire. Faisons donc la paix, et, pour conclure le traité, j’imprimerai demain sur mon affiche que la pièce nouvelle est non pas de moi, mais des très-illustres poètes Burchiello, Pandolfo, Dottori, et de tous ceux qui voudront bien se présenter, à condition toutefois que vous me permettrez désormais d’intituler ainsi la pièce : le Triomphe des Masques, ou

C’est quand l’enfant est baptisé
qu’il arrive des parrains.
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