Ce que peut souffrir une mère/1

Ce que peut souffrir une mère
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 1-5).




CE QUE PEUT SOUFFRIR UNE MÈRE


HISTOIRE VÉRITABLE. —


I


Il faisait extrêmement froid dans les derniers jours du mois de janvier 1841. Les rues de la ville d’Anvers avaient pris leur vêtement d’hiver et resplendissaient d’une éclatante blancheur. Pourtant la neige ne tombait pas en moelleux flocons, et ne réjouissait pas l’œil en s’éparpillant capricieusement comme un léger duvet ; au contraire, rude comme la grêle, elle fouettait bruyamment les vitres des maisons closes avec soin, et le souffle piquant du nord renvoyait bientôt près du poêle embrasé la plupart de ceux qui se risquaient sur le seuil de leur demeure.

Malgré la rigueur du froid, et bien qu’il ne fût que neuf heures du matin, on voyait, grâce au vendredi [1], circuler beaucoup de monde. Les jeunes gens s’efforçaient de se réchauffer en accélérant le pas, les bons bourgeois soufflaient dans leurs doigts en claquant des dents, et les ouvriers se frappaient le corps à tour de bras.

En cet instant, une jeune femme traversait lentement la rue de la Boutique, dont elle devait bien connaître les habitudes, car elle allait d’une maison d’indigents à l’autre et ne sortait d’aucune sans qu’une expression de douce satisfaction se peignît sur ses traits. Un manteau de satin, doublé de chaude ouate sans doute, enveloppait sa taille élégante ; un chapeau de velours encadrait son gracieux visage et ses joues, légèrement empourprés par la vivacité de l’air. Un boa s’enroulait autour de son cou, et ses mains se dissimulaient dans un manchon charmant. Cette jeune dame, qui paraissait d’une condition aisée, touchait au seuil d’une maison dans laquelle elle semblait près d’entrer, lorsqu’elle aperçut à quelque distance une dame qu’elle connaissait ; elle s’arrêta devant la porte de la pauvre demeure jusqu’à ce que son amie fût à quelques pas d’elle, et, s’avançant alors à sa rencontre avec un doux sourire, elle lui dit :

— Bonjour, Adèle. Comment vas-tu ?

— Asses bien, et toi ?

— Dieu merci, je me porte bien et suis plus heureuse que je ne pourrais te le dire.

— Pourquoi cela ? Il me semble que le temps n’est pas si agréable ?

— Il l’est pour moi, Adèle. Je ne suis pas levée depuis une heure et j’ai déjà visité vingt maisons de pauvres. J’y ai vu une misère, chère Adèle, mais une misère à briser le cœur. La faim, le froid, la maladie, le dénûment… c’est inouï. Oh ! je m’estime heureuse d’être riche, car c’est une bien douce jouissance que de faire le bien !

— On dirait que tu vas pleurer, Anna ! Je vois des larmes dans tes yeux ; ne sois donc pas si sensible. Assurément les pauvres gens ne sont pas si à plaindre cet hiver ; vois que de distributions on fait. Charbon, pain, pommes de terre, tout est donné en abondance. Hier encore j’ai souscrit pour cinquante francs, et je te dirai que j’aime mieux laisser répartir mon argent par d’autres qu’aller moi-même dans toutes ces vilaines maisons.

— Adèle, tu ne connais pas les pauvres. N’en juge pas par ces vilains mendiants déguenillés, qui considèrent la quête des aumônes comme un bon métier, et déchirent et souillent avec intention leurs vêtements pour inspirer l’horreur ou la pitié. Viens avec moi. Je te montrerai des ouvriers dont les habits ne sont pas en lambeaux, dont le logis n’est pas un bouge malpropre, et dont la bouche ne s’ouvrira pas pour demander, mais seulement pour remercier et pour bénir. Tu verras l’horrible faim peinte sur leurs traits, le pain noir et glacé dans les doigts engourdis des enfants, les pleurs de la mère, le sombre désespoir du père… Oh si tes yeux contemplent ce muet tableau d’affliction et de souffrances, quelle céleste joie ne trouveras-tu pas à changer tout cela avec un peu d’argent… Tu verras les pauvres petits enfants se pendre à ta robe en dansant, la mère te sourire en joignant les mains, le père, égaré par la joie de la délivrance, presser dans ses mains osseuses ta douce main et la baigner de larmes brûlantes. Toi aussi, Adèle, tu verseras alors des larmes de bonheur et tu ne déroberas pas tes mains à leurs mains, si rudes qu’elles soient. Vraiment, Adèle, le souvenir de pareils moments m’émeut trop !

Tandis qu’Anna esquissait ce tableau d’une voix touchante et profondément émue, son amie n’avait pas prononcé un mot, pas même une de ces paroles brèves, une de ces exclamations qui témoignent de la sympathie de celui qui écoute. L’émotion d’Anna avait passé tout entière en elle, et lorsque son amie fixa les yeux sur elle, elle la vit tirer un mouchoir de son manchon pour essuyer deux grosses larmes qui allaient s’échapper de ses yeux.

— Anna ! dit-elle, je vais visiter les pauvres avec toi. J’ai assez d’argent sur moi. Consacrons toute la matinée à de bonnes œuvres. Oh ! que je suis contente de t’avoir rencontrée.

La bonne Anna contempla son amie avec émotion ; son visage exprimait assez combien elle se trouvait heureuse d’avoir procuré une bienfaitrice de plus aux pauvres. Suivie d’Adèle elle entra, quelques pas plus loin, dans une maison où elle savait trouver des malheureux.

La maison sur le seuil de laquelle elle s’était arrêtée en voyant s’approcher son amie, était oubliée. C’était pardonnable d’ailleurs, jamais elle n’y était entrée ; et si elle se proposait de le faire, c’était uniquement pour s’assurer, s’il ne s’y trouvait pas quelque pauvre famille à elle inconnue jusque-là.

  1. Jour de marché à Anvers.