Ce qu’on ne fait pas et ce qu’on pourrait faire/Édition Garnier

Ce qu’on ne fait pas, et ce qu’on pourrait faireGarniertome 23 (p. 185-187).


(1742[1])

Laisser aller le monde comme il va, faire son devoir tellement quellement, et dire toujours du bien de monsieur le prieur, est une ancienne maxime de moine ; mais elle peut laisser le couvent dans la médiocrité, dans le relâchement et dans le mépris. Quand l’émulation n’excite point les hommes, ce sont des ânes qui vont leur chemin lentement, qui s’arrêtent au premier obstacle, et qui mangent tranquillement leurs chardons à la vue des difficultés dont ils se rebutent ; mais, aux cris d’une voix qui les encourage, aux piqûres d’un aiguillon qui les réveille, ce sont des coursiers qui volent et qui sautent au delà de la barrière. Sans les avertissements de l’abbé de Saint-Pierre[2], les barbaries de la taille arbitraire ne seraient peut-être jamais abolies en France. Sans les avis de Locke, le désordre public dans les monnaies n’eût point été réparé à Londres. Il y a souvent des hommes qui, sans avoir acheté le droit de juger leurs semblables, aiment le bien public autant qu’il est négligé quelquefois par ceux qui acquièrent, comme une métairie, le pouvoir de faire du bien et du mal.

Un jour, à Rome, dans les premiers temps de la république, un citoyen dont la passion dominante était le désir de rendre son pays florissant demanda à parler au premier consul ; on lui dit que le magistrat était à table, avec le préteur, l’édile, quelques sénateurs, leurs maîtresses et leurs bouffons ; il laissa entre les mains d’un des esclaves insolents qui servaient à table un mémoire dont voici à peu près la teneur : « Puisque les tyrans ont fait par toute la terre le mal qu’ils ont pu, ô vous qui vous piquez d’être bons, pourquoi ne faites-vous pas tout le bien que vous pouvez faire ? D’où vient que les pauvres assiégent vos temples et vos carrefours, et qu’ils étalent une misère inutile à l’État et honteuse pour vous, dans le temps que leurs mains pourraient être employées aux travaux publics ? Que font, pendant la paix, ces légions oisives qui peuvent réparer les grands chemins et les citadelles ? Ces marais, si on les desséchait, n’infecteraient plus une province, et deviendraient des terres fertiles. Ces carrefours irréguliers, et dignes d’une ville de barbares, peuvent se changer en places magnifiques. Ces marbres, entassés sur le rivage du Tibre, peuvent être taillés en statues, et devenir la récompense des grands hommes et la leçon de la vertu. Vos marchés publics devraient être à la fois commodes et magnifiques ; ils ne sont que malpropres et dégoûtants. Vos maisons manquent d’eau, et vos fontaines publiques n’ont ni goût ni propreté. Votre principal temple est d’une architecture barbare ; l’entrée de vos spectacles ressemble à celle d’un lieu infâme ; les salles où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer n’ont ni proportion, ni grandeur, ni magnificence, ni commodité. Le palais de votre capitale menace ruine[3] ; la façade[4] en est cachée par des masures, et Moletus y a sa maison au milieu de la cour[5]. En vain votre paresse me répondra qu’il faudrait trop d’argent pour remédier à tant d’abus ; de grâce, donnerez-vous cet argent aux Massagètes et aux Cimbres ? ne sera-t-il pas gagné par des Romains, par vos architectes, par vos sculpteurs, par vos peintres, par tous vos artistes ? Ces artistes récompensés rendront cet argent à l’État par les nouvelles dépenses qu’ils seront en état de faire ; les beaux-arts seront en honneur : ils feront à la fois votre gloire et votre richesse, car le peuple le plus riche est toujours celui qui travaille le plus. Écoutez donc une noble émulation, et que les Grecs, qui commencent à estimer votre valeur et votre conduite, ne vous reprochent plus votre grossièreté. »

On lut à table le mémoire du citoyen ; le consul ne dit mot, et demanda à boire ; l’édile dit qu’il y avait du bon dans cet écrit, et on n’en parla plus ; la conversation roula sur la sève du vin de Falerne, sur le montant du vin de Cécube ; on fit l’éloge d’un fameux cuisinier ; on approfondit l’invention d’une nouvelle sauce pour l’esturgeon ; on porta des santés ; on fit deux ou trois contes insipides, et on s’endormit. Cependant le sénateur Appius, qui avait été touché en secret de la lecture du mémoire, construisit quelque temps après la voie Appienne ; Flaminius fit la voie Flaminienne ; un autre embellit le Capitole ; un autre bâtit un amphithéâtre ; un autre, des marchés publics. L’écrit du citoyen obscur fut une semence qui germa peu à peu dans la tête des grands hommes.


  1. Cet opuscule, imprimé dans le tome V de l’édition de 1742 des Œuvres de Voltaire, est peut-être plus ancien. Dans une édition in-8°, dont le tome VI porte la date de 1745, il est intitulé Discours sur ce qu’on ne fait pas et sur ce qu’on pourrait faire. (B.)
  2. Mémoire sur l’établissement de la taille proportionnelle.
  3. Le Louvre. (K.)
  4. Ce texte est celui de 1752. Dans les éditions antérieures, on lit : « Menace ruine et est inhabité. En vain, etc. » Il y avait alors des maisons dans l’intérieur de la cour du Louvre, et d’autres étaient adossées à la façade extérieure de la colonnade. (B.)
  5. Lorsque M. de Voltaire revint à Paris, en 1778, il trouva les masures détruites et la maison de Moletus démolie. (K.) — Je n’ai pu découvrir qui Voltaire désigne sous le nom de Moletus. (B.)