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Catechisme des Normands1.

Catechisme des Normands,
composé par un docteur de Paris
.

Demande. Etes-vous Normand ?

Réponse. Oui, par la grace de ma naissance et par la grace de mon intrigue.

D. Qui est celui qu’on doit apeller Normand ?

R. C’est celui lequel, etant né d’un père normand, naturellement intriguant, fait profession exacte d’une intrigue dissimulée.

D. Qu’est-ce que l’intrigue dissimulée ?

R. C’est celle que le Normand a apris de ses ancêtres, et qui la communique de père en fils.

D. Est il necessaire au Normand d’avoir cette intrigue dissimulée ?

R. Oui, s’il ne veut agir contre l’inclination naturelle de la nation normanique.

Du signe du Normand.

D. Quel est le signe du Normand ?

R. C’est d’être toujours prêt à faire de faux serments en faveur de celui qui lui donne le plus d’argent2.

D. Comment fait-il le signe ?

R. En tenant ses mains dessus sa tête pour affirmer plus hardiment le faux serment qu’il fait pour vil prix, et les rabaissant lorsqu’on lui fait offre de plus d’argent qu’il n’en a reçu pour les lever, afin d’affirmer effrontement le contraire de son premier serment.

D. Pourquoi fait-il le signe de la sorte ?

R. Pour tromper et decevoir ceux qui ont confiance en ce signe, auquel il prend plaisir.

D. Quand le Normand fait-il le signe ?

R. Depuis son berceau jusqu’au dernier soupir de sa vie.

De la fin du Normand.

D. Quel est la fin du Normand ?

R. C’est de trahir ses plus grands amis.

D. En quoi consiste le dessein du Normand ?

R. Il consiste à etablir sa fortune aux depens du bien d’autrui et de l’honneur du prochain, sans épargner sacré ni profane.

Des moyens de parvenir à cette fin.

D. Par quels moyens parvient-il à cette fin ?

R. Par quatre moyens, sçavoir : l’infidelité, tromperie, haine et mechantes actions.

D. Qu’entendez-vous par l’infidelité ?

R. J’entends que le Normand ne garde jamais la parole qu’il a promise.

D. Que devons-nous croire du Normand ?

R. Que c’est le plus grand fourbe du monde.

D. Expliquez-nous ce mot de fourbe ?

R. C’est-à-dire qu’il est naturellement trompeur.

D. Comment trompeur ?

R. C’est en proferant des paroles contraires aux pensées de son cœur, louant par paroles ceux qu’il blâme en lui-même, flattant et caressant ceux qu’il aime le moins, baisant ceux qu’il dechire par ses fausses impostures comme un Judas, aplaudissant les discours d’autrui, pour exciter à les continuer, afin d’en tirer une mauvaise consequence.

D. Vous dites que le Normand parvient à la haine ?

R. Oui ; mais il faut entendre comment, parce-que, quand le Normand haït quelqu’un, il ne lui decouvre pas sa haine ouvertement ; au contraire, il la dissimule et retient dans son cœur, il flatte et loue celui qu’il haït le plus, et le baiser du Normand est un veritable signe de la haine qu’il a dans son cœur.

D. Si le Normand retient la haine dans son cœur, il ne fait aucune mechante action au dehors pour parvenir à sa fin ?

R. Pardonnez-moi, car les mauvaises actions du Normand ne paroissent au dehors que lorsqu’il s’apperçoit que facilement elles pourroient servir à son dessein.

D. Le Normand manifeste donc ses mauvaises actions ?

R. Ils les manifeste le moins qu’il peut, car il les commet toujours de bonne intention, disant qu’il ne cherche que la gloire de Dieu, que le profit et utilité spirituelle de son prochain, et que tout ce qu’il fait provient de son grand zèle seulement3.

D. Comment fait-il ces mauvaises actions par ces moyens-là ?

R. Non seulement, car, quand il a proferé des paroles indiscrètes et calomnieuses, ah ! qu’il fait de mauvaises actions ! Il les impute à des personnes innocentes, et, pour les faire croire veritables, il sollicite par promesse et argent.

De l’esperance du Normand.

D. Quelle est l’esperance du Normand ?

R. C’est de s’elever au-dessus des autres.

D. Comment ?

R. En paroissant au dehors homme de bien, devot, sincère, obligeant, doux comme un agneau, quoiqu’il soit au dedans un loup ravissant, ingrat, fourbe, indevot, mechant, en un mot un très grand hypocrite, et un sepulchre blanchi4.

D. Comment ?

R. C’est en imposant de faux crimes à ceux qui occupent les charges, etant amis, auxquelles ils aspirent, faisant de fausses attestations, certificats et autres pièces d’ecritures qu’ils font signer par de faux temoins pour faire entendre que ce qu’ils disent est veritable.

D. Comment connoissez-vous cela ?

R. Je le connois en ce qu’il a beaucoup d’amour pour sa personne et ses propres interêts, et point du tout pour son prochain.

Les bonnes œuvres du Normand.

D. Si le Normand n’a point de charité pour son prochain, il ne fait donc aucune bonne œuvre à l’egard de son prochain ?

R. Aucunes, à la verité ; mais toutes mechantes, conformement aux dix commandemens qu’il a appris de ses ancêtres.

D. Quels sont ces dix commandemens ?

R. Les voici :

Tes intérêts tu garderas et attireras parfaitement.

Dieu en vain tu jureras pour affirmer un faux serment.

L’argent d’autrui tu n’epargneras, ni son honneur pareillement.

Le bien d’autrui tu ne rendras, et garderas à ton escient.

Faux temoignage tu diras, et mentiras adroitement.

L’œuvre des mains tu n’oublieras, pour derober finement.

Les biens d’autrui tu convoiteras, pour les avoir injustement.

L’œuvre de chair tu desireras, et accompliras avec le tems.

Des œuvres de misericorde du Normand.

D. Combien le Normand a-t-il d’œuvres de misericorde ?

R. Sept, sçavoir : trahison, flaterie, gourmandise, larcin, mensonge, envie et imposture.

D. Si le Normand n’observe ces dix commandemens et ne fait ces œuvres de misericorde, qu’en sera-t’il ?

R. Il contreviendra aux maximes et aux inclinations de la nation normanique, et aux habitudes naturelles de ses ancêtres, et merite d’être estimé honnête homme.

D. Si tout ce que nous venons de dire est vrai, on ne peut avoir de confiance au Normand ?

R. Nullement du monde : car enfin, confiez-vous en lui, il vous trahit ; louez-le, il vous meprise ; meprisez-le, il vous adore ; et après tout c’est un lion à ceux qui le craignent, et une vraie poule aux genereux.

Je prie Dieu qu’il inspire au lecteur des sentimens contraires aux pensées de ce catechisme.

Chanson des Normands
Sur l’air des Pendus.

Or ecoutez, petits et grands,
Le catechisme des Normands,
Peuple connu de notre France
Par la chicane et la potence :
C’est la double inclination
De cette noble nation.

— Mais, sitôt qu’un Normand est né,
À la mort est-il condamné ?——————(Oui.)
— Mais sa mort est un mystère :
Il ne rentre point dans la terre ;
Il meurt plus glorieusement,
En montant vers le firmament.

— Q’entendez-vous par ce discours ?
Est-ce qu’ils ont l’âme à rebours ?———(Non.)
— J’entends que dans la Normandie
On ne fait point cas de leur vie,
Car plus de cinq cens il est clair
Que les trois quarts meurent en l’air.

Pour un trépas si glorieux,
Quel theâtre est le plus fameux ?
— Domfront jadis eut cette gloire,
Et plus d’un Normand, dit l’histoire,
À deux heures on y pendit,
Qui n’etoit venu qu’à midi5.



— Un titre si bien appuyé,
S’est-il toujours bien conservé ?——-——(Oui.)
— C’est toujours pour leur usage
Que tout le païs se partage
Entre ces deux metiers si beaux,
Des cordiers et des bourreaux.




1. Cette pièce se trouve à la suite de celle qui a pour titre Catéchisme des courtisans (Cologne, 1668, pet. in-12), et que nous avons reproduite dans notre tome 5, p. 75–95.

2. Celui dont parle Chicaneau (les Plaideurs, act. I, sc. 6) :

Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin,
Et qui jure pour moi lorsque j’en ai besoin,

est de la même race.

3. Tartufe, à ce qu’il paroît, étoit de Normandie.

4. Sepulcrum dealbatum. C’est ainsi que le Christ désignoit les Pharisiens : « beaux au dehors et pleins de pourriture au dedans ».

5. M. Pluquet, dans ses Contes populaires et proverbes, in-8, p. 116, cite le dicton normand :

Domfront, ville de malheure,
Pris à midi, pendu à une heure.