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Carnets de voyage, 1897/Ruelle (1863)

Librairie Hachette et Cie (p. 63-65).

RUELLE


Avant-hier, visite à la fonderie de Ruelle. Quelques faits curieux : les ouvriers gagnent, par jour, de vingt-six à cinquante sous ; la moitié d’entre eux a du bien, de quinze à cinquante mille francs, parfois une petite voiture et le plus souvent une maison. Un colonel américain, en visite à la fonderie, me disait que c’est là le beau de la France : « Ils sont plus heureux que leurs pareils en aucun pays du monde. Surtout, ils ne songent pas à sortir de leur condition. » — L’homme du Sud aristocrate se peint tout entier dans ce mot. Il a raison ; ces gens-là ont acquis leur idéal depuis la Révolution, un morceau de terre. Ils n’aspirent pas au delà ; un bon dîner de temps en temps et pas trop d’impôts. C’est pour eux que la France est faite.

En revanche, les aspirations sont rétrécies. Tel fils d’un riche cultivateur, un autre, fils d’un propriétaire aisé, gens de vingt-cinq ans, sont dessinateurs, copistes à la fonderie à quarante sous par jour.

D’autre part, la bourgeoisie se cantonne, toute largeur disparaît de sa vie, point de communications ; on dirait de l’eau morte qui stagne en autant de petites cruches : personne ne se voit. Le colonel dit que nulle part ailleurs il n’y a de mœurs pareilles. En France, les portes sont fermées aux étrangers, sauf quelques réceptions obligées chez les hauts fonctionnaires. Quel contraste avec l’hospitalité en Angleterre et en Amérique ! Aux États-Unis, vous portez votre lettre de recommandation à une personne : dans la journée vous recevez vingt cartes de visite ; l’Américain est allé dire à ses amis d’aller vous voir, voilà vingt maisons ouvertes et hospitalières. — « Il n’y a que Paris en France », disait le colonel : cela est vrai. Encore, à Paris, s’en tient-on à la politesse de bouche. On cause gracieusement une demi-heure et les choses en restent là ; impossible de recevoir, la vie est trop affairée, les logements trop petits, les appointements trop maigres. Tout au plus mène-t-on l’hôte au restaurant ; on se défie et l’on se resserre. L’hospitalité est une vertu aristocratique. Je retombe toujours sur cette idée, que la France est une démocratie de paysans et d’ouvriers bien administrés, avec une bourgeoisie rétrécie qui économise et moisit, et des fonctionnaires nécessiteux qui attendent de l’avancement et ne prennent point racine.