Cœur de panthère/Un message

A. Degorce-Cadot (p. 121-145).

CHAPITRE VII

UN MESSAGE.


Le soleil se leva, brillant, gai, superbe ; aux feux de ses rayons naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes capricieuses tout en égayant les côteaux de leurs murmures joyeux. Tout respirait la paix, le bonheur, la tranquillité profonde que la bonne mère nature dispensa en prodigue à ses enfants du désert.

Mais toujours grondait un noir orage au cœur de Wontum : cet être farouche et vicieux n’avait jamais compris un sentiment doux ou paisible.

Il restait debout sur cette rive enchantée du Deer Creek, l’œil menaçant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de serpent.

À chaque coup d’œil la malheureuse mère frissonnait : puis elle serrait contre son sein le petit Harry, ce frêle objet de tant de joies, de tant d’angoisses, de tant de souffrances !

Sans cesse retentissait à son oreille le cri de cette voix mystérieuse et secourable : « Pourquoi le sang du méchant n’a-t-il pas coulé ? Pourquoi la mort n’est-elle pas descendue sur lui ? »

Wontum y pensait aussi avec une méfiance inquiète, et ne laissait pas s’écouler une seconde sans promener sur les alentours un regard inquisiteur : on eût dit qu’il soupçonnait la présence secrète d’un ennemi. Son hésitation était visible ; il redoutait de continuer sa marche ; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des embûches cachées.

Manonie eut un mouvement de joie en contemplant la belle vallée qui se déroulait devant elle : après un court examen, elle s’était reconnue ; ce territoire, qu’elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s’étendait, avec la Rivière-Douce, sur un espace de cinquante milles, et offrait à l’œil le plus admirable paysage qu’il soit donné à l’homme de voir. La jeune femme avait l’espérance et le désir de voir Wontum continuer sa course au travers de cette vallée, car dans ce parcours elle avait beaucoup de chances d’être secourue par les nombreux Settlers disséminés dans cette riante contrée. Dans tous les cas, si les Blancs, trop inférieurs en forces, ne pouvaient la délivrer, elle avait au moins l’espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les renseignements suffisants pour venir à son aide.

Toute agitée par mille pensées fiévreuses, elle se leva et se mit à se promener lentement sur le bord de la rivière. Le petit Harry avait voulu la suivre, mais Wontum le retint. Alors l’enfant se retourna irrité et lança dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son petit poing. Au lieu de s’irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et murmura avec une sorte de satisfaction.

— Ugh ! bon ! Il fera un brave Indien !

Et il passa une main caressante sur la tête du petit garçon. Mais celui-ci, fidèle instinctivement à la cause maternelle, se gardait bien de « fraterniser » avec le ravisseur ; il secoua énergiquement sa brune chevelure et se raidit dans les bras du chef.

Manonie s’avança insensiblement jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à une trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharné comme un oiseau de proie à surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde à ce qu’elle faisait ; sa petite querelle avec Harry l’avait distrait pour quelques instants.

La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, espérant découvrir l’auteur mystérieux de l’avis qu’elle avait reçu dans le cours de la nuit précédente. Tout à coup elle tressaillit ; quelque chose venait de tomber à ses pieds : c’était un petit caillou roulé dans un bout de papier. Elle le saisit avec l’avidité d’un naufragé qui se cramponne à une corde de salut ; en même temps elle jeta un regard oblique du côté de Wontum pour savoir s’il s’était aperçu de quelque chose ; ce dernier continuait à s’occuper du petit Harry ; depuis quelques instants il ne prenait pas garde à ce que faisait Manonie.

Elle déplia le papier qui portait quelques lignes d’écriture, et lut avidement :

— Espérez ! cette nuit vous serez libre. Votre mari est informé de votre situation, il fait tous ses efforts pour courir à votre aide. Je suis votre ami, je resterai auprès de vous.

Manonie leva les yeux : en face d’elle, à une trentaine de pas, elle distingua, dans l’ombre d’un arbre creux une paire d’yeux étincelants qui la regardaient d’une façon étrange. Au bout d’une seconde, un jeune homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un instant, appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et disparut comme un météore.

Manonie eut peine à retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine : son premier mouvement fut de s’élancer vers l’inconnu. Un instant de réflexion la calma : elle comprima son émotion, et revint à l’endroit où Wontum était assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra avec une sorte d’emportement maternel son cher enfant sur son sein, comme si elle eût voulu le disputer à l’univers entier. Wontum ne fit pas attention à cette exaltation fébrile qu’il considérait comme une infirmité féminine.

Le mystérieux allié qui venait de se révéler lui était complètement étranger ; elle ne se souvenait point de l’avoir jamais vu. Pourtant elle se sentait agitée d’une émotion inconcevable… chose facile à comprendre : son cœur battait à se rompre lorsqu’elle songeait que le bonheur, la liberté, la vie étaient proches et que quelques heures seulement la séparaient de la délivrance !

Au milieu de ces pensées tumultueuses vint se mêler tout à coup un sentiment de crainte ; sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille, où son mari courrait risque d’être tué. En effet, ses ravisseurs formaient une bande d’au moins quatre-vingt guerriers valides et courageux ; comment viendrait-on à bout de cette horde féroce alors qu’un seul allié s’était présenté pour la pauvre captive ?…

Sans soupçonner les tempêtes de crainte, d’espoir, de découragement qui se disputaient l’esprit de leur prisonnière, les Sauvages levèrent leur camp et se préparèrent à continuer leur route. Au grand chagrin de Manonie, ils se disposèrent à quitter la vallée et s’enfoncèrent dans la montagne : bientôt leur caravane fut perdue au milieu d’un océan de vallées, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par quelques échappées lointaines.

Cette journée fut rude pour Manonie : épuisée par les fatigues des courses précédentes, elle fut forcée de se reposer fréquemment. La marche des Sauvages en fut considérablement retardée ; ils perdirent ainsi leur avance, ce qui les contraria d’une manière sensible. Bientôt leur mécontentement se trahit par des coups-d’œil irrités et des propos menaçants ; Manonie les comprenait parfaitement, car elle n’avait point oublié l’idiome Pawnie qui lui avait été familier durant sa jeunesse.

Une querelle ouverte ne tarda point à s’engager. Un des Sauvages reprocha avec aigreur à Wontum d’avoir engagé cette expédition dans un intérêt tout personnel, uniquement pour s’emparer de la squaw Face-Pâle, et de les avoir poussés à une bataille qui leur coûtait plus de cent hommes.

Le même orateur, s’adressant à ses autres compagnons, leur proposa de mettre à mort la femme blanche, pour terminer toute discussion à son sujet. — « Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos chevelures sur un nouveau champ de combat ; elle ne sera jamais des nôtres, elle sera toujours une source de discorde. »

On agita ensuite la question relative au sort de l’enfant.

– Qu’il vive, continua l’orateur ; il est si jeune qu’il oubliera sans doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile à la tribu. Quoique dans un âge tendre, il a fait preuve de courage ; il sera peut-être un jour fameux sur le sentier de guerre.

La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intérêt anxieux qu’il est facile d’imaginer. À tout instant ses regards inquiets sondaient furtivement les environs pour tâcher de découvrir son mystérieux protecteur ; mais il restait invisible comme s’il eut fait partie du monde des esprits.

Après avoir longuement discuté, les Sauvages prirent une résolution, qui, en lui laissant quelque répit, permettait à Manonie d’espérer encore. Ils décidèrent que, malgré son mariage avec un blanc, ils n’avaient pas le droit de la mettre à mort sans avoir consulté le grand chef de la tribu à laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour qu’il fut le juge suprême de son sort.

Le soleil allait disparaître de l’horizon lorsque Wontum donna le signal de faire halte pour procéder aux préparatifs de campement. La troupe sauvage s’installa en un grand cercle comme la nuit précédente. Au centre, on ébrancha deux jeunes sapins proches l’un de l’autre, on les lia par leurs cimes de façon à ce qu’ils formassent la charpente d’un wigwam ; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de fougères et de mousses ; ainsi arrangée cette tente offrait à Manonie un abri chaud et confortable.

Ce ne fut pas sans une curiosité inquiète que la jeune femme suivit de l’œil tous ces préparatifs. Mais elle ne s’en approcha pas ; assise sur une roche élevée d’où sa vue pouvait dominer la plaine, elle regardait avec tristesse ce désert dont les limites allaient se confondre avec l’horizon, et qui dormait du sommeil profond de la solitude. À tout instant elle espérait voir surgir de quelque ravin une troupe armée ; elle tendait l’oreille au moindre bruit, pensant que le pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la montagne…

Vain espoir ! efforts inutiles ! Les torrents lointains faisaient seuls entendre leurs sourds grondements ; les cimes d’arbustes seules, ondoyant au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs ; et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c’était celui du loup des prairies en route pour chercher pâture.

Au moment où elle s’y attendait le moins, Wontum vint la trouver et s’assit à côté d’elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une fixité étrange ; son visage avait une expression indéfinissable dont Manonie ne put s’expliquer la signification.

Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoupé de mauvais anglais :

Cœur-de-Panthère a voulu me tuer cette nuit !

Manonie tressaillit ; elle était bien loin de se douter que le Sauvage soupçonnât seulement ses pensées de la nuit précédente. Il ne l’avait assurément pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa poitrine, le replaçant ensuite à sa ceinture sans avoir frappé. Wontum dormait, rêvait même à cet instant ; comment donc avait-il pu surprendre le secret que Manonie et l’ombre seules connaissaient ?

Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme à cette question inattendue : c’était pour l’Indien une réponse suffisante.

— Pourquoi voulez-vous tuer Wontum ? demanda-t-il.

Manonie comprit qu’une dénégation serait inutile.

— Je n’aurais voulu vous tuer que si cela eût été nécessaire pour assurer ma liberté.

— Vous avez donc eu l’intention de me faire mourir ?

— Oui.

— Pourquoi n’avez-vous pas exécuté votre projet ?

— Parce que, au moment où j’allais frapper, vous avez lâché ma main que vous reteniez pendant votre sommeil ; à ce moment j’espérais pouvoir fuir sans être forcée de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout cela ?

Wontum lui montra son couteau :

Vous avez tiré ceci, dit-il, mais vous n’avez pas pris garde, en le remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac à balles. Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi ?

— Pour revenir auprès de mon mari ; vous ne pouvez en douter.

— Très-bien ! mais Wontum ne remettra jamais l’enfant en liberté.

Manonie eut un grondement de douleur maternelle ; le Sauvage continua :

— Et de plus, je ferai votre mari prisonnier ; je le brûlerai. Consentez à devenir ma squaw, et je ne le brûlerai pas. Wontum veut Cœur-de-Panthère pour squaw ; il l’aura, ou malheur au mari.

— Mon mari mourra alors, répondit Manonie avec fermeté, car je ne serai jamais votre squaw. Mais il n’est pas en votre pouvoir, mon bien-aimé Henry ; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-même ; et, si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la liberté, car la vengeance de mon mari sera sûre et terrible.

— Ugh ! Wontum n’a pas peur d’un soldat Face-Pâle ! Ces hommes-là sont de pauvres guerriers. Qu’il vienne, l’officier ! je serai content de l’emmener avec moi à Devil’s Gate.

À ce moment l’œil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir derrière les rochers quelque chose comme l’ombre d’un homme. Elle ne fit qu’entrevoir cette apparition qui s’évanouit sur-le-champ, comme une vision fugitive. Malgré sa vive émotion, elle eut la présence d’esprit de détourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l’attention du Sauvage. Néanmoins un sourire d’espoir erra sur ses lèvres et fut remarqué par Wontum.

— Cœur-de-Panthère pense à quelque chose d’agréable ? demanda-t-il.

— Je songeais à mes amis et à la terrible revanche qu’ils vont prendre sur vous.

— Ugh ! Cœur-de-Panthère les attend cette nuit ?

Un sourire significatif resta empreint sur la face rusée du Pawnie ; Manonie trembla un instant qu’il n’eût démêlé le secret du mystérieux étranger : mais quelques secondes de réflexion la rassurèrent, elle répondit courageusement :

— Oui ! je suis certaine de revoir bientôt mes amis. Je m’échapperai à la première occasion ; soyez en sûr !

— Wontum sait à quoi s’en tenir là-dessus ; mais il prend soin de ses prisonniers. Demain, dans la soirée, nous serons au village des Pawnies. Alors Cœur-de-Panthère sera la femme ou l’esclave du chef : elle choisira !

— Vous n’irez pas si loin sans être attaqué.

— Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos cavernes par les défilés d’Indépendance-Rock. Vos soldats sont tous à cheval ; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les rochers. S’ils entreprennent de traverser Devil’s Gate, ils sont perdus. Vous le voyez, il n’y a pour vous aucune espérance d’évasion : le parti le plus sage sera donc de vous résigner à votre sort.

Wontum lui montra ensuite la tente improvisée, et continua en idiôme Pawnie.

— Vous allez reposer là-dedans cette nuit. Mais pour vous empêcher de faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.

Manonie ne répondit rien, et la conversation en resta là. Lorsque la soirée fut plus avancée, Wontum attacha les deux poignets de Manonie avec une corde solide :

– La nuit dernière, dit-il, vous avez fait usage de vos dents ; je vais prendre mes précautions à ce sujet.

En même temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuyé contre une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible qu’il enroula des deux bouts sur l’un des sapins soutenant le wigwam, et lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tête. Une autre corde lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu’elle maintenait arrêtés contre le corps.

À moins d’être délivrée par une main secourable, la pauvre captive devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilité. Elle ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. En apportant auprès d’elle le petit Harry, Wontum ne put s’empêcher de lui accorder un regard d’admiration.

Tous ces préparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol, directement en face de l’entrée, et resta longtemps immobile mais éveillé, comme une bête fauve à l’affût.

Cependant, lorsqu’arrivèrent les premières heures matinales après minuit, sa tête s’inclina sur le gazon, ses poings fermés s’entr’ouvrirent ; il s’endormit d’un sommeil d’autant plus profond qu’il avait lutté davantage.

Il était impossible à Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien voulu écarter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se passait dans la campagne. S’apercevant que son petit garçon était éveillé, elle l’appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de pratiquer une ouverture dans les feuillages.

L’enfant obéit avec une adresse et une précaution au-dessus de son âge. Alors Manonie put voir au dehors par cette éclaircie : sa vue, il est vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c’était déjà quelque chose.

La nuit était splendide : les clartés d’une lune resplendissante étaient adoucies plutôt qu’obscurcies par les flocons légers de blancs nuages qui erraient lentement dans l’azur. Les gigantesques silhouettes de ces voyageurs aériens revêtaient tour à tour les formes les plus fantastiques ; ici c’était un chêne au feuillage touffu, là, un palais, plus loin un volcan au cratère de feu ; puis c’était un géant armé, un dragon fantastique, un lion couché, une panthère bondissante : et toutes ces images mouvantes, confuses, entrelacées, changeant de forme à chaque seconde, se balançaient au clair de lune comme un essaim capricieux de puissances surnaturelles mises en gaîté par cette belle nuit.

Au milieu de ces fantômes insaisissables, l’œil fasciné de la captive croyait parfois démêler la haute stature de son ami inconnu surgissant du fond de quelque ravin… mais un rayon glacé immobilisait soudain la forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc d’arbre ; et, avec l’illusion s’évanouissait l’espérance.

Ah ! ciel ! qu’est-ce que cela ? Les prunelles noires de la jeune femme sondent ardemment l’espace ! Est-ce une erreur, un rêve, encore ? Là, tout près, un corps sombre se détache d’un noir rocher ;… une tête intelligente épie à la hâte les alentours ;… on s’avance,… on rampe,… on s’approche !

Manonie eut un affreux battement de cœur ; l’espérance rentrait si violemment dans sa pauvre âme qu’elle en était déchirée comme par une blessure. Il arrivait enfin, cet ami ! L’heure de la délivrance allait sonner !

Effectivement c’était un homme ; il s’avança avec une merveilleuse souplesse près des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s’incliner sur le corps sombre de l’un des dormeurs ; elle crut qu’une lutte allait s’engager. Mais non ; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine de l’Indien ; celui-ci leva convulsivement les bras ; ils retombèrent inertes et morts ; l’agonie avait été foudroyante et muette.

Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et disparut en l’emportant derrière un rocher.

Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue : bientôt il reparut en pleine lumière ; à ce moment il s’était transformé en Indien. Il se remit à ramper silencieusement.

La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d’un serpent, au milieu des Sauvages qui entravaient sa route ; il approchait lentement, mais sûrement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum l’obligea à se détourner ; pendant quelques secondes, longues comme des siècles, Manonie ne vit et n’entendit rien.

Tout-à-coup, derrière elle, le feuillage murmura imperceptiblement.

L’homme était arrivé.

Il se glissa par l’ouverture qu’il venait de pratiquer, posa sa main sur l’épaule de la captive et l’attira à lui. Les liens la retenaient : il s’en aperçut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d’une voix plus basse qu’un souffle, il lui dit :

— Donnez-moi l’enfant !

— Qui êtes-vous ? demanda Manonie.

— Un ami. Donnez l’enfant et suivez-moi.

À l’instant même où elle soulevait le petit Harry de sa couche de feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses épaules sa tête alourdie par le sommeil.

Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les tempes… Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles inintelligibles et redevint immobile.

Après quelques minutes d’une mortelle attente Manonie souleva l’enfant et le remit à l’étranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au milieu des Sauvages, menaçants jusque dans leur sommeil.

Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce périlleux trajet serait impossible ; la vie était suspendue en elle à la pensée qu’à chaque seconde le vol d’un moucheron, le froissement d’un brin d’herbe, le reflet d’un rayon de lune pouvaient éveiller l’ennemi et la perdre ainsi que son enfant et son généreux sauveur.

Enfin la redoutable enceinte fut franchie ; aussitôt l’homme se redressa et se mit à marcher rapidement : Manonie le suivit à pas précipités. On marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientôt il devint évident que leur fuite n’était pas découverte et qu’ils n’étaient pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda à parler :

— Comment pourrai-je jamais reconnaître votre généreux dévouement pour moi ? dit-elle à son sauveur, d’une voix tremblante de reconnaissance et d’émotion.

— J’ai fait peu de chose, répondit l’inconnu simplement mais avec bonté.

— Ah ! sir ! vous auriez été impitoyablement massacré par les Sauvages s’ils vous avaient aperçu !

— C’est possible. Mais j’ai souvent déjà couru les mêmes risques pour de moins bonnes causes. Au fait, qu’est-ce que la vie pour moi ?… et que puis-je craindre en la risquant ?

— La vie est une douce chose pour moi, sir ; elle m’est précieuse et chère. Je voudrais que pour tous elle fût aussi heureuse que pour moi !

— Madame, je suis bien aise d’avoir pu vous rendre ce service, et de pouvoir ramener à votre mari vous et votre enfant.

— Pourrais-je savoir qui est celui à qui je dois tant de reconnaissance ?

— Pardonnez-moi de vous répondre brièvement à cet égard. Nous ne nous sommes jamais rencontrés jusqu’à ce jour. Je ne suis qu’un simple chasseur ; le hasard m’ayant appris que ces coquins vous avaient faite captive, je me suis déterminé à vous suivre pour vous secourir s’il était possible. Maintenant nous sommes sauvés, je pense.

— Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous lui tournons le dos ?

— Oui.

— Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction ; puis-je vous demander quelle est votre pensée ?

— Oui sans doute. Les Sauvages découvriront notre fuite très promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils supposeront que nous avons pris la route de la vallée pour nous rendre au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientôt démêlé nos traces et ne tarderont point à reconnaître leur vraie direction. Ils s’apercevront aussi que vous avez été aidée par quelqu’un.

— Comment croyez-vous qu’ils sauront cela ?

— D’abord ils n’ignorent pas qu’il vous était impossible de vous délier seule. En second lieu, ils découvriront bientôt le corps de l’Indien que j’ai laissé derrière un rocher.

— En effet, j’ai vu comme un fantôme sortir de l’ombre ; puis un Sauvage s’est débattu convulsivement.

— C’était moi que vous avez aperçu : c’était moi aussi qui vous ai lancé un billet, hier matin, pour vous avertir que j’étais proche.

— Je l’ai supposé. Mais vous n’êtes donc pas un Indien, quoique vous en portiez le costume ?

— Non. Prévoyant le cas où un Sauvage viendrait à se réveiller sur mon passage, j’avais songé à me procurer un de leurs costumes ; car j’étais sûr de cheminer ainsi au milieu d’eux sans être remarqué : j’eusse même été avec vous, qu’ils n’auraient fait aucune attention, me prenant pour Wontum. Pour me procurer le vêtement nécessaire, je ne pouvais le prendre que sur le dos d’un Indien : le moyen était facile ; je me suis approché sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant convulsivement la gorge, je lui ai planté mon couteau dans le cœur. Vous avez vu ;… ce n’a pas été long. Tout allait pour le mieux ; aussitôt mon homme mort je l’ai porté derrière un rocher ; là, j’ai changé de toilette avec lui.

— Était-ce votre voix qui a prononcé mystérieusement ces paroles : « Pourquoi le sang n’a-t-il pas coulé ?… »

— Oui.

— Où allons-nous maintenant ?

— Je vous conduit à la cabane du vieux John qu’on appelle l’Ermite.

— En quel lieu ?

— Au confluent des rivières Sweet-Water et Platte.

— Pensez-vous que, là, je serai en sûreté jusqu’à ce que mon mari ait été averti et vienne me rejoindre ?

— Peut-être y sera-t-il arrivé avant nous. Son intention était de se mettre en campagne avec un fort détachement sur les rives de Sweet-Water, afin d’intercepter le passage à la bande qui vous avait capturée.

— Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a été mon sort ?

— Oui ; il se hâte de toutes ses forces pour vous venger et châtier sévèrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort maltraitée. — N’auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant ?

— Oh non ! la perspective de revoir mon bien-aimé Henry éloigne de moi toute lassitude. Hâtons le pas, au contraire ; je crains que ces horribles persécuteurs viennent à retrouver notre trace et se mettent à notre poursuite. Ce serait la mort s’ils nous rejoignaient dans cette solitude !

Les deux fugitifs continuèrent en silence leur course rapide ; l’inconnu portant toujours avec tendresse l’enfant dans ses bras. Le soleil apparaissait à l’horizon lorsqu’ils arrivèrent aux dernières déclivités de la montagne ; à peu de distance ils rencontrèrent une petite cabane.

— C’est là que demeure l’Ermite, dit l’inconnu ; ici vous serez en sûreté ; vous pouvez entrer avant moi.

Manonie pénétra dans l’humble chaumière, tenant le petit Harry par la main : à peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en pays de connaissance. Mary Oakley et sa mère la reçurent avec les démonstrations du plus vif intérêt et la comblèrent de caresses.

À l’apparition de son guide elles éprouvèrent un tressaillement de terreur, causé par son apparence Indienne.

Mais la crainte dura peu ; un éclair de joie étincela dans les yeux de Mary : elle s’élança vers le nouveau venu et prit ses mains avec un transport de joie.

— Quindaro ! bien cher ! Est-ce vous ? oh ! que je suis heureuse ! s’écria-t-elle d’une voix tremblante.

En effet, c’était cet homme étrange qui avait arraché Manonie à un sort affreux.