Cœur de panthère/Amis

A. Degorce-Cadot (p. 102-120).

CHAPITRE VI

AMIS


Le vieux John et Oakley, après avoir quitté le Fort, ou plutôt ses ruines, s’arrêtèrent pendant quelques instants, sur les bords du Laramie, pour se consulter au sujet de la direction à prendre, et des résolutions à former pour mener à bonne fin leur poursuite.

Oakley avait souvent rencontré Manonie pendant qu’elle demeurait au milieu des Sauvages, il lui avait conservé une paternelle affection.

Le vieux John, non-seulement ne l’avait jamais vue, mais encore, chose singulière, n’avait jamais entendu parler d’elle jusqu’au moment où le lieutenant Marshall était venu implorer son aide et ses bons conseils. Cependant jusqu’à l’époque de son mariage, Manonie avait vécu dans le voisinage du vieillard.

Décidément le vieux John était plus ermite encore qu’on ne pouvait le croire.

Les trois amis décidèrent que le meilleur parti à prendre serait de suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait été découvert, l’un des poursuivants resterait pour épier secrètement sa marche ainsi que la manière dont il traiterait sa captive, pendant que les deux autres courraient avertir les troupes régulières.

Oakley était fort adroit à suivre une piste ; après un examen approfondi il jugea que le ravisseur ne marchait point séparé de sa bande, car aucun vestige isolé ne se montrait dans les bois.

Leur départ du Fort avait été si promptement effectué qu’ils n’avaient rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur surprise fut donc grande lorsqu’ils aperçurent les piétinements de la cavalerie qui effaçaient entièrement les traces des Indiens. Sur le premier moment ils pensèrent que la bande Pawnie s’était détournée à l’approche des soldats pour ne pas être aperçue par eux, et pour éviter un engagement.

Après avoir rapidement marché pendant quelques heures, ils se trouvèrent inopinément sur le théâtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de lumière ; d’autant mieux qu’en rôdant au travers des broussailles, il découvrit, soigneusement caché sous les branches, le cadavre du cheval que les Indiens avaient emmené du Fort, et qu’une décharge de mitraille avait tué.

Dès ce moment Oakley put retracer avec une exactitude merveilleuse toutes les péripéties du sort de Manonie. À un chasseur de profession devenu aussi habile qu’un Indien à suivre une piste, il suffit d’un rien pour se maintenir dans la bonne voie : une branche rompue, une feuille déplacée, un brin de mousse froissé sont pour lui des indices clairs et infaillibles.

Ce fut ainsi que Oakley suivit pas à pas Wontum et Manonie, soit sur les rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.

— Oh ! s’écriait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie… Et ces petits mocassins de Manonie ! de vraies pattes de biche ! légère et forte, malgré son chagrin… courageuse enfant ! elle suivait son fils. Ah ! je connais quelque part une carabine qui parle bien, très bien même, et qui voudrait dire un seul mot à ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis, courage ! ça va bien.

Lorsqu’ils arrivèrent au campement nocturne des Indiens, toute incertitude se dissipa ; la bande des ravisseurs, sans chercher aucunement à cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.

Les choses étant ainsi éclaircies, on fit halte et la question fut agitée pour savoir qui retournerait en arrière afin d’avertir la garnison.

Il y eut discussion d’abord ; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient reculer devant les dangers de la poursuite ; chacun d’eux était emporté en avant par la même ardeur.

— Maintenant, ami John, dit Oakley, il s’agit de bien se comprendre et de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bénisse ! mais, je crois que vous vous connaissez en diableries indiennes, à peu près autant qu’un baby de deux mois. Vous êtes si mystique et si tranquille dans votre petit coin que vous avez sans doute oublié par quel bout on prend un mousquet ; ma foi ! je ne comprendrais pas, qu’à votre âge, vous fussiez tenté de courir aux méchantes aventures.

Le vieux John se mit à rire avec une bonhomie pleine de malice.

– Je ne suis peut-être pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore passablement suivre une piste et même jeter par terre un Peau-Rouge, s’il le fallait pour une juste cause.

— Bah ! vraiment ? Très bien ! je suppose que vous en seriez capable. Mais comment connaîtriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enfermé dans votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos livres ? C’est comme je vous le dis, John ; vos moyens de science vont aussi loin qu’une éducation par les livres peut mener, mais, à mon avis, le meilleur livre ne dit pas grand-chose sur les Indiens. Vous avez peut-être trop peu étudié dans le grand livre qui se développe autour de nous.

À ces mots, Oakley montra d’un geste l’imposant paysage de la vallée ; John inclina respectueusement sa tête vénérable.

Au bout de quelques moments il répondit :

— Enfin, Oakley, échangeons un peu notre opinion respective sur les projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l’ont poussé à enlever l’enfant.

— Parfaitement ! allez, donnez vos idées ; nous verrons si vous avez jugé droit relativement à cette affaire de la vie des bois.

— Eh bien ! il va suivre les Collines Noires jusqu’à ce qu’il ait atteint le Deer Creek.

— Par les cornes d’un moose ! c’est mon avis aussi. Allons, parlez encore.

— Ensuite il traversera la vallée, en droite ligne pour gagner les Eaux-Douces.

— Précisément ! je pense comme vous. Après !…

— Après… ? il ne s’arrêtera pas qu’il n’ait atteint Devil’s Gate.

— Nous sommes du même avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.

— Là, il se considérera comme sauvé, et il le sera en effet, jusqu’à un certain point ; car il est impossible de traîner de l’artillerie dans ces territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchés dans leurs cavernes, ne fussent-ils qu’une centaine d’hommes, pourraient tenir tête à une armée.

— Vous parlez droit, sir ; je vous écoute toujours. Maintenant je me demande s’il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu’à eux.

— Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les écraser à l’improviste. Ce sera le seul moyen de réussir, s’ils parviennent à atteindre leur refuge.

— S’ils y parviennent ?… et comment, tonnerre ! calculez-vous qu’on pourrait les en empêcher ; démontrez-moi çà, je vous prie !

— Bien, je vais l’expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande soit composée ?

— Hum ! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne s’attendaient pas à être suivis, ils n’ont pas pris soin de marcher à la file indienne, chacun dans les traces de celui qui le précédait : nous allons donc peut-être voir quelque chose.

Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.

— J’estime qu’ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre plan.

— Il est bien simple : il consiste à intercepter la marche des Indiens avant qu’ils soient parvenus à Sweet-Water.

— Certes ! mais comment réussir à les intercepter ? que pourrons-nous faire contre soixante hommes.

— Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de retourner au Fort en toute hâte, avertir les militaires, et les amener sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n’en ont pas ; on pourra atteindre la rivière avant eux.

— Oui ; c’est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais retourner au Fort ?

— Aimeriez-vous mieux que ce fût moi ?

— Oui, oui, père John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon éclaireur que moi ; nonobstant, je suppose que vous êtes trop vieux pour courir dans les bois à la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort, vous aurez la chance d’avoir une monture.

— Ah ! çà ! mais, Oakley, vous êtes pour le moins aussi âgé que moi.

— C’est ce qui reste à savoir : Enfin, je vous le dis, j’ai un tel exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu fort comme un chêne… deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez plus gros que moi.

— Vous croyez ça ?

— Un peu, s’il vous plaît ; si vous voulez essayer une passe avec le vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.

Le vieillard sourit, s’approcha d’Oakley et le saisit vigoureusement. Jack fit trois ou quatre efforts désespérés pour ébranler son adversaire et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile ; John resta immobile avec la tranquillité d’un rocher, serrant toujours son homme avec des mains qui semblaient des tenailles d’acier.

Tout à coup il le prit aux hanches, le souleva d’un puissant effort, et le fit passer par-dessus sa tête. Oakley alla tomber à quelques pas, lourdement comme une bûche. Il se releva agilement avec une exclamation et saisit l’ermite à pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de l’éclair, souleva de nouveau Jack en l’air et l’envoya mesurer le sol avec un bruit effrayant.

Cette fois, maître Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se frottant les bras, le cou et la tête ; en même temps il lança un regard empreint d’admiration au vieillard qui était resté debout et souriant.

— Jérusha ! s’écria-t-il enfin ; vous êtes un rude ! touchez-là, mon homme.

— Eh bien ! croyez-vous que je pourrais me tirer d’affaire avec un Indien ? demanda paisiblement le vieux John.

— Copieusement ! je vous le dis. Oh ! oui, copieusement ! Certes, comme vous y allez ! Mais n’est-ce pas une honte à vous de rester enfermé comme vous l’êtes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la montagne, tuant chaque jour votre demi-douzaine de Peaux-Rouges !

— Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d’un Sauvage sans y être contraint par la nécessité de ma défense personnelle, ou pour le salut d’autrui.

— Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.

— J’aurai l’œil sur quiconque se présentera à moi ; à la moindre démonstration hostile, j’agirai en conséquence. Maintenant, dites-moi quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.

— Eh bien ! calculez que ce sera moi. Il n’y a pas un instant à perdre, donc, je pars. Hurrah ! pour le père John, jadis appelé l’ermite, aujourd’hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui, sir, vous l’avez manié comme une vieille femme manie un balai.

À ces mots il s’éloigna à grands pas dans la direction du Fort.

Il eut bientôt atteint la pente des dernières collines, et se mit à traverser agilement la vallée.

— Par le grand diable rouge ! murmurait-il en se frottant les épaules ; ce vieux garçon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chêne. Je ne comprends pas qu’il soit si adroit.

— De qui parlez-vous donc ? demanda une voix tout proche de lui.

Oakley se détourna en sursaut, et aperçut à deux pas de lui un homme debout sur le bord d’un petit ruisseau.

— Quindaro ! s’écria-t-il.

— Oui, lui-même. Que faites-vous par ici, Oakley ?

— Ma vieille langue va tout vous dire, répondit celui-ci.

En même temps il se mit à lui raconter toutes les aventures précédemment survenues.

— Et où se trouve Mary ? demanda Quindaro.

— Quelle Mary ?

— Votre fille.

— Ah ! oui ; Molly. C’est comme ça que je l’appelle, cette petite fille ; cependant c’est malgré la vieille femme qui me répète toujours qu’il faut dire Mary.

— Où est-elle ?

— En lieu sûr, allez ! dans la cabane de l’ermite, avec sa vieille mère.

— La croyez-vous réellement en sûreté ?

— Certes ! Dieu vous bénisse ! Il n’y a pas de ce côté-ci de la Californie un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ce vieux bonhomme là est plus fort qu’un ours brun. Je l’ai éprouvé il y a peu d’instants !

Parlant ainsi, l’honnête Jack se frotta vigoureusement les épaules.

— Ah ! où est-il donc le vieux ? demanda Quindaro avec un intérêt soudain.

— Il était par là-haut, il y a une demi-heure tout au plus ; maintenant, il est parti sur une piste et je ne serais point étonné de lui voir faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret : le vieil ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. Ça c’est vrai comme parole d’Évangile ; car il l’a dit, et je le sais homme à ne pas mentir. Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu voir Molly depuis si longtemps ? Je crois qu’elle prend ça à cœur ; elle est devenue pâle et sérieuse, elle ne rit plus ; elle n’est plus joyeuse fille comme à l’époque de notre arrivée au Settlement.

— Hélas ! monsieur Oakley, les troubles de ces contrées suffiraient pour enlever son sourire à la nature elle-même, et pour mettre en deuil l’azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visité depuis longtemps ?… parce que j’ai trop d’ouvrage à accomplir ici ; parce que, jusqu’à la fin de cette guerre, je me suis voué à une seule et unique tâche. Il est vrai, entièrement vrai, que je porte toujours dans mon cœur l’image de votre fille ; mais mon cœur saigne d’une blessure toujours ouverte ; le sang en sort avec une telle abondance qu’il obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera accomplie, grandement, complètement, alors j’irai vous voir. Mais non auparavant… non, pas avant cette heure.

Quindaro parlait avec une vive émotion.

— Vous m’excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous êtes un homme d’éducation et j’ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti pour vous. Mais vous ne voudriez pas… — Oh ! je confesse que je suis un vieux fou, et je mériterais qu’on me trépignât sur le nez pour cette question… — Voyez-vous, j’aime ma fille à tel point, que mon vieux cœur se briserait, s’il arrivait quelque chose à mon enfant.

— Bien : que vouliez-vous me demander ?

— Vous ne voudriez pas jouer avec l’amour de ma petite Molly ;…l’abandonner au désespoir et à la mort ?…

Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer une parole.

— Oh ! vous n’avez pas besoin de répondre, continua le brave Jack d’une voix émue, je lis votre pensée dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma sotte question ! C’est une idée qui m’a traversé la tête. Je vous ai toujours considéré comme un cœur loyal, un homme droit et honorable ; ma pensée sur vous n’a pas changé. Vous m’excuseriez si vous saviez ce que c’est que d’être père,… et père d’une fille tendre et dévouée.

L’énergique visage de Quindaro fut agité d’une émotion terrible : il se couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.

— Non, M. Oakley, dit-il ; non, je ne sais pas ce que c’est que d’être père. Je connais à peine le bonheur d’être fils et frère… Je connais l’angoisse… le deuil… la mort… Oh ! nuit horrible ! continua-t-il comme répondant à ses propres pensées ; nuit de terreurs ! Flots de sang ! clameurs mourantes des agonisants ! Flammes dévorantes ! créatures chères que j’aimais ! je vous ai vengées déjà ; mais elle n’est pas pleine encore, la coupe de la vengeance !

En parlant, cet homme si fort et énergique sentait son cœur se gonfler comme l’Océan par une furieuse tempête ; le sang brûlant bouillonnait à ses tempes ; une flamme sinistre s’allumait dans ses yeux.

Oakley le regarda avec une émotion mêlée de surprise. Il supposait bien que les Sauvages n’étaient pas étrangers au désastre dont il venait de parler ; mais c’était la première fois que Quindaro laissait échapper une parole de nature à jeter quelque lumière sur son existence étrange et mystérieuse.

— Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela ? demanda Oakley après quelques instants de silence : ils sont capables de tout.

— Oui ; ce sont ces Pawnies maudits.

— Ils ont massacré vos parents ?

— Oui ; père, mère, frères, sœurs ; — tous sont morts, excepté moi.

— Êtes-vous sûr que personne n’ait échappé au carnage ?

— Oh oui ! j’en suis sûr. J’ai vu les corps sanglants, étendus sous mes yeux.

— Avez-vous pu les ensevelir, décemment, comme il convient de le faire ?

— Hélas non ! à peine ai-je pu m’échapper vivant. Mais quelques jours après, lorsque je suis revenu sur le lieu du désastre, j’ai vu cinq tombes fraîchement découvertes…

– Alors, vous avez suivi les Pawnies ?

– Oui : j’ai constamment rôdé autour d’eux pendant qu’ils fréquentaient les environs du Lac Willow ; depuis qu’ils sont dans les montagnes, je me suis attaché à leurs pas. Je leur ai déjà arraché vie pour vie, depuis longtemps mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon œuvre comme terminée, que lorsque cette race infernale aura disparu de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire encore, plus tard, si mes projets d’extermination réussissent.

— Où est votre habitation, Quindaro ?

— Au milieu des rocs de la montagne, dans la vallée, sur la rivière, partout où ma tâche m’appelle. Quindaro est comme l’oiseau sauvage, libre de tous ses mouvements.

— Avez-vous quelquefois rencontré le vieux Père John ?

— Je l’ai aperçu ; mais nous ne nous sommes jamais abordés face à face.

— Quindaro, promettez moi une chose.

— Laquelle ?

— C’est de rendre visite à l’Ermite lorsque vous en aurez l’occasion.

— Pourquoi cela ?

— Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.

— Bien ! ce sera fait suivant votre désir. Pour le moment il faut que je vous quitte ; je vais me mettre sur la piste de cette bande : peut-être pourrai-je être utile à la jeune femme et à l’enfant dont vous m’avez parlé. En même temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil Ermite s’il se trouve dans ces parages.

À ces mots Quindaro étendit la main, saisit celle d’Oakley, la secoua cordialement, et s’éloigna d’un pas agile dans la direction des collines noires.

Oakley resta immobile à le regarder jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue ; puis il se mit en route de son côté en grommelant :

— Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le père John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont tous deux une histoire funeste et mystérieuse à se raconter : ils gardent tous deux une vieille rancune contre les Indiens. — Décidément ils seront très-bien ensemble. — Mais, que fais-je ici ?… courons vite je n’ai pas une minute à perdre.

Sur ce propos, maître Jack se remit vivement en route et continua sa marche avec une telle activité qu’il arriva sain et sauf, au Fort, avant la nuit.

Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite armée, toujours indomptable malgré ses revers. Chaque soldat était dévoué de cœur et d’âme à l’Héroïne du fort Laramie ; chacun se sentait atteint par le terrible événement qui la frappait ; chacun voulut devenir son vengeur.

Par une heureuse coïncidence, un renfort de troupes était arrivé à Laramie ; il se composait de deux cents hommes bien montés, bien armés, venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait possible de lancer en expédition un détachement considérable sans avoir à craindre de dégarnir les débris de la citadelle.

Les préparatifs de campagne furent bientôt faits. Le lendemain, bien longtemps avant les premières lueurs de l’aurore, deux cent cinquante cavaliers parfaitement équipés, munis de deux pièces d’artillerie, se mirent allègrement en route pour cette expédition mémorable. Une généreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines ; on se hâtait pour atteindre au plus tôt le territoire des Eaux-Douces, de façon à devancer les Sauvages.

Oakley marchait devant en guide et en éclaireur, ne laissant pas un buisson sans le fouiller d’outre en outre, pas un défilé sans le sonder du regard.