Côtes et Ports français de l’Océan/01

Côtes et Ports français de l’Océan
Revue des Deux Mondes4e période, tome 156 (p. 872-908).


Côtes et ports français
de l’océan


I. LA COTE BASQUE ET LANDAISE


I

Rien n’est plus arbitraire, plus conventionnel, plus contraire même quelquefois aux lois si simples de la nature que certaines lignes séparatives des principaux États de l’Europe, limite artificielle, imposée par les uns, subie par les autres, suivant leur force ou leur faiblesse, pour une durée plus ou moins longue, que les événemens et les révolutions ont déjà bien souvent avancée ou reculée et qu’ils doivent sans doute modifier encore dans un avenir plus ou moins prochain. Pour ne parler que de notre terre de France, une seule de ses frontières s’est maintenue presque sans altération sensible depuis plusieurs siècles : c’est la frontière franco-espagnole. C’est la seule, en effet, qui soit logique, rationnelle et qui puisse donc être considérée comme immuable et permanente, s’il est permis d’employer de pareils termes quand il s’agit d’arrangemens, de combinaisons, de divisions, ou de rapprochemens qui ne sont que l’œuvre de l’homme.

Mais, géographiquement, le grand mur des Pyrénées est bien une véritable barrière. La chaîne est continue, rectiligne, relativement étroite et très élevée ; elle présente deux versans symétriquement opposés, l’un vers le Nord, l’autre vers le Sud ; elle marque nettement la séparation des deux Etats et isole complètement la péninsule ibérique. Cette chaîne, dont la limite orientale, le cap de Creux, domine la Méditerranée, vient mourir peu à peu sur la côte de l’Océan ; et de ses derniers contreforts se détache une petite rivière torrentielle, la Bidassoa, française tout à fait à son origine, espagnole sur presque tout son cours, commune aux deux pays aux approches de son embouchure.

La pointe aiguë du Figuier, qui constitue le musoir rive gauche de la Bidassoa et s’avance en mer comme un formidable éperon de navire contre lequel écument les vagues du large, termine à l’Est la côte rocheuse de l’Espagne. La France commence. L’ancienne frontière de l’Ibérie et de la Gaule n’a presque pas changé depuis l’époque romaine ; c’était autrefois le cap le plus saillant de la côte, le dernier promontoire de la chaîne pyrénéenne, que Ptolémée désignait sous le nom d’Œasso[1], et que nous appelons le cap du Figuier, cabo di Monchichaco ; c’est aujourd’hui le thalweg même de la Bidassoa. La ligne dentelée du littoral court encore pendant quelques kilomètres, en s’adoucissant un peu, dans le prolongement de la côte cantabrique, et suit très sensiblement la courbure d’un parallèle de notre globe, puis elle se redresse brusquement vers le Nord et prend nettement la direction du méridien. Les deux grands alignemens des deux côtes d’Espagne et de France se rencontrent ainsi presque à angle droit et dessinent l’immense golfe de Biscaye ou de Gascogne, le sinus Aquitanicus des anciens. Mais le raccordement a lieu suivant une courbe assez régulière, qui court de Saint-Sébastien à Saint-Jean-de-Luz, interrompue à son milieu par les falaises couronnées de bois du cap Figuier et le large estuaire de la Bidassoa.

L’embouchure du petit fleuve présente les aspects les plus variés suivant les heures du jour et la hauteur de la marée, qui atteint et dépasse quelquefois quatre mètres ; et la houle du large, qui peut remonter la vallée à plus de cinq kilomètres, va mouiller la gracieuse petite île des Faisans, célèbre par la conférence de 1659, dans laquelle Mazarin signa le traité des Pyrénées qui cédait le Roussillon à la France et arrêtait en même temps le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse, donnant ainsi à la maison de Bourbon l’espérance secrète de l’héritage de la monarchie espagnole.

La barre de la Bidassoa mérite bien son nom. En basses eaux, en effet, elle ferme presque complètement l’entrée du fleuve, ne laissant qu’un très étroit passage entre la pointe des Dunes, sur la côte française, et le faubourg de la Madalena, sur la côte espagnole. Deux fois par jour, elle est recouverte par le flot ; l’estuaire se remplit alors lentement, et un petit bras de mer aux vagues clapotantes sépare les deux villes anciennement ennemies d’Hendaye et de Fontarabie. Quelques heures après, le lit est à sec ; on peut passer à gué d’une rive à l’autre, et c’est à peine si quelques filets d’eau sillonnent d’immenses bancs de sable émergés[2].

II

La « très-loyale, très-valeureuse et très-sainte cité de Fontarabie, » comme on peut le lire sur sa principale porte, la Puerto, Mayor, dont l’écusson en haut relief, timbré de ses armes, est couronné par la statue de la vierge de la Guadalupe, n’est plus qu’une assez pauvre bourgade ; mais elle conserve des souvenirs incomparables de son noble passé. Campée sur les dernières croupes de l’âpre Jaizquibel et dominant la vallée de la Bidassoa, elle demeure comme une sentinelle avancée, à peu près inutile aujourd’hui, mais glorieuse, mutilée, et rappelant par sa fière tournure les principaux épisodes de sa vie guerrière et féodale. Tout autour de la ville, les débris de l’enceinte éventrée par de nombreuses brèches, criblée de trous de boulets ; par derrière, un dédale de rues étroites et mystérieuses ; au milieu, l’ancienne place d’armes et le château de Charles-Quint, dont les premières assises, en blocs cyclopéens, remontant peut-être au commencement du Xe siècle, supportent un rez-de-chaussée massif du XIIe siècle, puis de hautes et épaisses murailles du XVe ou du XVIe siècle, en partie démolies, percées d’étroites fenêtres à colonnes enguirlandées de lierre ; tout en haut, enfin, la cathédrale avec son porche, de style mi-gothique, mi-Renaissance, ses trois absides, son élégant campanile, sa terrasse munie d’embrasures rappelant le siège de 1638, et son jardin dévasté.

Il y a là tout un monde de souvenirs, et Fontarabie est en réalité un musée en plein air. Ce n’est pas seulement sa rue principale, la Calle Mayor, qu’il faut visiter, c’est encore et surtout l’enchevêtrement d’une infinité de petits couloirs tortueux : — la Calle del Obispo, la Calle de Fuentès, la Calle de las Tiendas, la Calle Ubilla, la Calle San Nicolas, la Calle del Sol, — convergeant toutes vers la Plaza de Armas, sombres et fraîches comme les plus vieilles rues arabes de Cordoue et présentant une succession presque ininterrompue d’hôtels démantelés, à demi ruinés, souvent déserts, mais qui mériteraient presque tous, de la part de l’artiste, de l’archéologue ou de l’historien, une visite détaillée, une étude curieuse, une sorte d’inventaire[3].

De distance en distance, quelques maisons basques modernes projettent en saillie leurs galeries de bois ; mais presque toutes les habitations, aujourd’hui occupées par la population ouvrière, les artisans, les pêcheurs de la Madalena, ont été de somptueux palais. Au sommet de portes romanes ou en ogive, donnant accès à de pauvres boutiques ou à de modestes ateliers d’espargatas, se dessinent en-vigueur d’énormes écussons armoriés, surmontés de couronnes et de casques, encadrés de trophées d’armes, d’anneaux, de guirlandes, de torsades et de feuillages en pierre, de devises généalogiques, portant les plus grands noms de la Biscaye, du Guipuzcoa et de ce curieux pays basque où le moindre paysan se flatte d’avoir d’authentiques quartiers de noblesse. Lions, loups, lièvres, chiens, chevaux, oiseaux, poissons, sirènes, vierges et saints, anges et amours, croix de Malte et de Saint-André, étoiles, cœurs, feuilles et fleurons, armes, filets et tridens, se succèdent de porte en porte au-dessus de toutes les fenêtres géminées et grillées, au-dessous des consoles et des créneaux, dans l’intervalle de balcons en fer merveilleusement ouvragés, à la base et au sommet de colonnettes en encorbellement qui décorent tous les murs de la vieille cité, jadis opulente, aujourd’hui presque éteinte et définitivement ruinée. Cette ornementation excessive est, à la vérité, un peu lourde et emphatique ; elle a plus de force que de grâce ; elle manque un peu de délicatesse et de goût ; mais elle frappe par sa puissance, sa variété et sa vigueur. Tout un passé glorieux revit dans ces restes. C’est sans doute la pauvreté et l’abandon, précurseurs d’une mort peut-être prochaine ; mais cette misère a réellement grand air et ne manque ni de noblesse, ni de poésie.

Tout autre est la petite ville d’Hendaye, qui fait face à Fontarabie.

Elle a eu aussi ses jours de gloire, mais elle n’en a presque rien conservé. Les derniers pans lézardés de sa forteresse, qui pouvait montrer avec orgueil, il y a un siècle à peine, quelques nobles cicatrices, ont été démolis et jetés sur le sable de la rive. L’industrie moderne a transformé et enrichi la vieille cité basque et remplacé par des maisons neuves les respectables hôtels d’un autre temps. L’ancienne et pittoresque route de Madrid traverse bien toujours la Bidassoa à deux kilomètres en amont d’Hendaye, dans l’intérieur des terres, à côté même de l’île des Faisans ; sur la rive droite, le gracieux village de Béhobie, le dernier de la terre française, y fait face à la Behobia espagnole, qui sert de faubourg à la petite ville d’Irun ; et c’est encore aux jours de marché le chemin des Basques et de leurs mules, et en tout temps celui de quelques touristes bien inspirés. Mais le grand mouvement a lieu à Hendaye même, où la voie ferrée coupe la rivière, un peu au-dessous de la ville, au fond du golfe, sur un large pont monumental. La gare internationale est tout entière sur le territoire français et présente l’agitation et la vulgarité de toutes les grandes gares-frontière. La ville d’Hendaye en a été sans doute rajeunie et renouvelée, mais au détriment de l’art. Magasins, hangars, hôtels, villas, usines, dépendances du chemin de fer, ont rapidement formé un énorme quartier, et le faubourg industriel a pris bientôt une étendue et une importance trois ou quatre fois supérieures à celles de la vieille ville. Le port, qui avait autrefois une animation relative, est devenu médiocre. C’est une simple cale d’échouage. À marée haute, quelques barques de pêche viennent accoster un petit môle perpendiculaire à la rive, et c’est tout. Le temps n’est plus où les hardis pilotes basques d’Hendaye et de la Madalena n’hésitaient pas à courir les risques de la pêche de la baleine dans les parages de Terre-Neuve et entretenaient même un petit commerce d’échange avec le Canada. Les marins d’aujourd’hui sont plus modestes et se contentent de la pêche locale. À vrai dire, la principale exploitation du pays est celle des baigneurs, pour lesquels on a rêvé la construction d’une nouvelle ville sur la magnifique plage au vieux nom basque d’Ondarraïtz, qui se développe sur plus de deux kilomètres, de la pointe des Dunes à la pointe Sainte-Anne. Un luxueux casino de style mauresque, des chalets élégans, des plantations intelligentes assurent à cette station balnéaire une clientèle plus sérieuse que mondaine et qui paraît devoir avec raison lui rester fidèle.

Le paysage d’Hendaye-Plage est un des moins connus et peut-être un des plus beaux de la côte basque. Les falaises abruptes de la pointe Sainte-Anne et du cap Figuier, couronnées de verdure se découpent en vigueur dans un ciel presque toujours d’une admirable pureté. À l’horizon se profile l’élégante dentelure des neiges pyrénéennes. Au premier plan, le va-et-vient de la marée dans l’estuaire de la Bidassoa donne une très grande variété au golfe tour à tour inondé et asséché. La ligne de séparation de la France et de l’Espagne se dessine à basse mer par une ligne ondulée, mince filet d’eau presque toujours guéable ; mais la barrière n’est que politique et en quelque sorte conventionnelle. Des deux côtés de la gracieuse rivière, la terre présente dans ses moindres détails le même aspect, et les hommes ont gardé depuis plusieurs siècles les mêmes traits, les mêmes goûts, les mêmes mœurs qui les ont en quelque sorte cimentés entre eux et isolés des deux grands pays auxquels ils appartiennent. C’est bien toujours cette petite race basque, indépendante et fière, continuant à parler sa langue plusieurs fois millénaire, d’origine un peu mystérieuse, et constituant en réalité, sur la côte vasconne et cantabrique, depuis Bayonne jusqu’à Bilbao, un peuple à part, que la pression et l’aspiration continues de la centralisation administrative ont sans doute rattaché officiellement d’une part à Madrid, de l’autre à Paris, mais n’ont pu complètement altérer ; et qui gardera longtemps encore son caractère et sa physionomie, sa grâce un peu sauvage, ses admirables qualités physiques, et l’amour de ses vieilles libertés.

III

Trente kilomètres environ, de l’embouchure de la Bidassoa à celle de l’Adour. La côte est hérissée de falaises dentelées entre lesquelles s’enfonce une série de petits fiords, quelques-uns d’un accès facile, petits ports naturels pouvant servir de refuge temporaire aux pêcheurs surpris par un coup de mer et qui, très certainement, ont abrité bien des fois les premiers navigateurs dont les navires se hasardaient rarement au large. Deux accidens à noter sur cette côte : la rade de Saint-Jean-de-Luz et le promontoire de Biarritz.

On sait que trois grandes routes traversaient, à l’époque romaine, la chaîne des Pyrénées : la première à son extrémité orientale, au col de Pertus, en face du cap de Creux, ad Pyrenæum ; ce fut celle qu’Hannibal prit pour passer d’Espagne en Gaule et qui ne devait être alors qu’un assez médiocre chemin frayé à l’usage des montagnards et de leurs chariots ; la seconde, à peu près centrale, allant de Saragosse à Oloron par le col Sainte-Christine, un peu au Sud-Est du pic du Midi, in summo Pyrenæo ; — la troisième, à l’extrémité occidentale de la chaîne, réunissant Pampelune à Dax, Aquæ Tarbellicæ, traversait le col depuis célèbre de Roncevaux, que l’on appelait aussi summum Pyrenæum et dévalait sur Saint-Jean-Pied-de-Port, imum Pyrenæum[4].

Mais un chemin à peu près littoral existait très certainement aussi en vue de la mer, desservant les principaux abris de la côte, et son tracé ne devait pas différer beaucoup de celui qui a été choisi, vingt siècles après, pour le chemin de fer de Saint-Sébastien à Bayonne. Ce chemin, qui a été longtemps un des plus fréquentés par les pèlerins se rendant à Saint-Jacques de Compostelle, longeait très vraisemblablement la rade de Saint-Jean-de-Luz, qui constitue un port de refuge naturel sinon parfait, du moins très précieux, sur une côte fort inhospitalière, où la violence de la mer est souvent redoutable ; et, bien que les itinéraires officiels et les géographes classiques ne fassent mention ni de la route, ni de la rade qu’elle contournait et qui ne présentait, à vrai dire, qu’une sécurité très relative, il est fort probable que la baie de Saint-Jean-de-Luz a dû recevoir bien des fois les barques des pêcheurs primitifs qui ont fréquenté ces parages aux temps les plus anciens ; bien souvent aussi les navires phéniciens, dont les voyages répétés de Tyr à Carthage, de Carthage à Gadès, de Gadès aux îles Cassitérides, avaient lieu toujours suivant le même itinéraire, sans trop s’écarter de la terre et en relâchant à peu près tous les soirs dans les havres naturels échelonnés sur leur route.

Historiquement, Saint-Jean-de-Luz ne date guère que du moyen âge. On le trouve mentionné sous le nom de Joaris sur un portulan du XVIe siècle ; ce nom, sans doute d’origine euskarienne, comme la plupart de ceux de la côte, ne nous apprend pas grand’chose ; mais on sait que ce Joaris était le port principal des marins basques au commencement du XVe siècle, et que ces marins paraissent avoir connu dès cette époque, c’est-à-dire avant les découvertes de Christophe Colomb, les principaux bancs de Terre-Neuve et une partie de l’Amérique du Nord. Des lettres patentes de François Ier, datées de 1539, nous apprennent que, dans la guerre qu’il engagea contre l’Espagne, Saint-Jean-de-Luz arma de véritables escadrilles, pourvues de canons, et battant les mers les plus lointaines connues à cette époque. Sous le règne de Henri IV, on considérait la rade qui s’ouvre entre les pointes du Socoa et de Sainte-Barbe comme la plus commode et la meilleure du pays pour l’établissement d’un port maritime. Depuis que les baleines, chassées du golfe cantabrique, s’étaient réfugiées vers les côtes d’Islande et du Spitzberg, les armemens baleiniers et terre-neuviers équipés à Saint-Jean-de-Luz avaient pris une extension considérable et ne comptaient pas moins de 80 bâtimens de haut bord montés par 3 000 matelots. La population totale s’élevait alors à près de 15 000 habitans. Les chantiers établis sur la Nivelle, qui débouche au fond de la baie, construisaient sous Louis XIII des navires de plus de 300 tonneaux ; et lorsque l’île de Ré fut bloquée, en 1627, par les Anglais, Richelieu en fit armer une cinquantaine pour venir la ravitailler. Louis XIV, enfin, y célébrait en grande pompe son mariage avec l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. La ville était alors une des plus riches du pays basque. Fière d’avoir hébergé son roi, qui avait dû remiser ses équipages à Bayonne, elle appelait dédaigneusement sa voisine « les écuries de Saint-Jean-de-Luz. » Ce fut l’apogée, que suivit, hélas ! une rapide décadence.

Il existe peu de parages sur les côtes de l’Océan où la mer soit à de certains jours plus terrible que dans le golfe de Gascogne. Les deux longs alignemens de la côte d’Espagne et de la côte de France, qui ont l’un et l’autre plus de 400 kilomètres de développement rectiligne, et se rencontrent presque à angle droit, accumulent au fond du golfe les vagues poussées par tous les vents, à l’exception de ceux du Sud-Est et de l’Est. La houle soulevée dans les grandes profondeurs de l’Océan s’y engouffre, après un parcours de 1 000 lieues, comme dans un immense entonnoir et vient battre les falaises de la côte avec la violence, le bruit de tonnerre, et la puissance d’ébranlement des explosions de mine. Dans les jours de tempête, les lames surélevées, dès qu’elles atteignent, à l’approche de la terre, des fonds de 60 à 100 mètres, n’ont pas moins de 6 à 8 mètres de hauteur, et déroulent leurs vertes crinières étincelantes d’écume sur un front de 300 à 400 mètres. Elles commencent à briser aux approches des fonds de 20 mètres. C’est alors un assaut formidable contre les falaises, une série de heurts et de coups de bélier comme ceux des anciennes machines de siège ; et le dernier mot, dans cette lutte terrible, reste toujours à l’éternel agresseur, l’Océan.

Les marins de la côte basque distinguent même deux sortes de mauvaises mers : celle « de vent, » et celle « de fond ; » la première produite par les rafales qui règnent dans la région littorale ; la seconde, plus redoutable encore, qui provient de l’accumulation successive des vagues soulevées par les vents du large et qui bouleversent la côte, même par les temps calmes et les jours sereins. Lorsque les deux mers coïncident, la tempête est effroyable et rien ne peut lui résister.

Jusqu’à ces derniers temps, la baie de Saint-Jean-de-Luz avait cependant supporté sans trop de désastres ces attaques incessantes. Flanquée au Sud par les rochers du Socoa, au Nord par ceux de Sainte-Barbe, couverte au centre par ceux d’Artha, qui constituent une sorte de brise-lames protecteur, elle présentait, même pendant les gros temps, un calme relatif, et constituait un précieux port de refuge. Mais tous ces rochers en calcaire marneux, alternant avec des couches de silex fendillé, présentent une consistance médiocre et ont fini à la longue par être minés et affouillés ; ils se sont peu à peu désagrégés ; les vagues les ont dérasés et sont venues déferler, avec toute leur violence, sur le fond même du golfe, et contre la dune à l’abri de laquelle Saint-Jean-de-Luz vécut et prospéra longtemps en paix. La dune fut en partie démolie à la fin du XVIIe siècle, et la ville se trouva dès lors exposée sans défense à l’invasion des flots. A partir de ce moment jusqu’à ces dernières années, ce fut une série de désastres contre lesquels on ne cessa de lutter jour à jour, pied à pied. La mer envahissait périodiquement la malheureuse ville. La moitié des habitations étaient inondées, quelques-unes renversées. Le magnifique couvent des Ursulines avait été en entier emporté ainsi que l’église voisine. On construisit alors un second seuil de défense avec grand renfort de pieux, de palplanches, de blocs et de moellons, à une cinquantaine de mètres en retrait du premier qui avait été emporté. La mer s’acharna après lui, le sapa par sa base, y fit des brèches de plus de 80 mètres, et finit par en avoir raison. On fut encore obligé de battre en retraite, et on se retira définitivement sur la terre ferme, où on établit une dernière digue de défense, au-dessus du niveau des plus hautes mers, que l’on protégea par un plan incliné de sable, sorte de plage artificielle où ne pouvaient arriver que les eaux mourantes des vagues déjà brisées et à peu près inoffensives.

On était d’ailleurs revenu, depuis quelque temps, à l’idée première de Vauban, qui était de fermer à peu près la rade en enracinant de grandes jetées prolongeant les promontoires du Socoa et de Sainte-Barbe. Le calme revint peu à peu. On compléta même le programme de l’illustre ingénieur par la construction, sur les rochers d’Artha, d’une troisième jetée, isolée en pleine rade et dans le prolongement des deux premières. L’ouverture de la baie, qui était autrefois de 1 500 mètres, a été ainsi réduite à deux passes de 150 et de 350 mètres, et les grandes vagues n’y pénètrent plus. Tous ces travaux sont aujourd’hui terminés ; ils n’ont pas coûté moins d’une dizaine de millions ; mais Saint-Jean-de-Luz est sauvé[5]. La ville est sans doute décimée, le port presque abandonné, le commerce à peu près nul. C’est à peine si 200 matelots y arment pour la poche restreinte du thon et de la sardine ; ce n’est plus l’horizon des grandes navigations des Basques d’aventures, à la recherche de la baleine et du hareng dans les mers inconnues. En revanche, la magnifique rade est très bien protégée par des digues qui paraissent devoir résister longtemps à toutes les fureurs de l’Océan ; elle offre une assez bonne relâche aux bateaux surpris par les tempêtes du large ou qui sont arrêtés temporairement par la barre de l’Adour. Chaque année, plus de 100 navires, jaugeant ensemble 30 000 tonneaux, y trouvent un abri, et bien des vies humaines le salut. Les énormes dépenses se trouvent donc ainsi justifiées.

IV

On n’a pas été moins prodigue de millions à Biarritz, mais par des considérations d’un ordre un peu moins élevé. Il ne fallut rien moins que la puissance et la persistance de l’impératrice Eugénie pour transformer, après un oubli de deux siècles, la petite ville littorale dont le nom a conservé une physionomie basque très accentuée et la magnifique plage qui a fait depuis sa fortune. Comme tous les havres de la côte cantabrique, Biarritz arma longtemps pour la pêche de la baleine, dans le golfe de Gascogne d’abord, plus tard dans les eaux d’Islande et du Spitzberg. Les maisons des pêcheurs étaient alors groupées sur le plateau de l’Atalaye, qui domine une immense mer. Au centre se dressent encore les ruines d’un vieux château fort qui date de l’occupation anglaise, et d’une tour d’observation où l’on allumait des feux pour signaler aux barques l’entrée de deux petites et mauvaises criques, toutes deux d’un mouillage très médiocre, découvrant à mer basse, encombrées de rochers et d’écueils, contre lesquels brisent les vagues, agitées par un clapotis incessant, même pendant les beaux jours. À la base de la falaise escarpée, le flot des tempêtes s’engouffre en hurlant dans des cavernes béantes, ouvertes comme les gueules de monstrueux cétacés échoués à la côte et en ressortent ensuite en prodigieux vomissemens, en jets superbes, qui escaladent la roche à pic et retombent avec fracas de plus de 30 mètres de hauteur. Nulle part, la côte de l’Océan ne présente de spectacle plus imposant ; et à cette féerie grandiose et quelquefois terrible s’ajoute le charme d’un climat incomparable, d’une atmosphère limpide imprégnée de la vivifiante salure des eaux marines, d’un horizon merveilleusement étendu, se perdant au Nord dans l’infinie profondeur de la mer et du ciel, permettant, du côté de la terre, de découvrir les sommets neigeux de la chaîne pyrénéenne et l’élégante silhouette, finement adoucie et azurée par la distance, des côtes de la Biscaye et du Guipuzcoa.

Admirable pour l’artiste et le baigneur, le port de Biarritz est en réalité déplorable pour le commerçant et le marin. Battu de trois côtés par les vagues, le promontoire de l’Atalaye présente une série d’anfractuosités et de caps entre lesquels s’enfoncent les deux petites criques qui ont constitué longtemps à elles seules un abri assez médiocre. Ces deux bassins naturels, dans le fond desquels se trouvaient deux mauvaises cales d’échouage, sont précédés et entourés de roches déchiquetées et d’écueils tour à tour apparens ou cachés, suivant la hauteur de la mer, mais dont l’approche, délicate par tous les temps, est très dangereuse dès que le vent souffle avec quelque violence du large. Des travaux considérables ont été faits pour améliorer cette situation par trop primitive, et les ingénieurs ont, à grand renfort de blocs artificiels, aménagé aussi bien que possible l’ancien port des pêcheurs et l’anse du port vieux. Les rochers isolés ont été soudés les uns aux autres. Un troisième bassin, le port neuf, a été construit entre les deux premiers, faisant saillie à l’extrémité du promontoire, projetant en mer deux jetées qui s’encastrent à toutes les roches saillantes et se recourbent, par une série d’articulations, comme les pinces d’un crabe gigantesque. Toutes ces constructions factices, dont les chantiers avaient nécessité, à travers le pittoresque rocher de l’Atalaye, la perforation de tunnels, présentant l’aspect de véritables décors de théâtre, font sans doute grand honneur au progrès de nos travaux hydrauliques. La mise en œuvre et l’échouage de ces blocs cyclopéens ont pendant plusieurs années servi de divertissement aux oisifs et captivé même l’attention des souverains qui avaient fait de Biarritz, pendant l’été, un séjour de plaisance. Mais les résultats pratiques n’ont pas été en rapport avec les sacrifices.

Il est juste, cependant, de reconnaître que la digue du port neuf ne sert pas seulement de promenade aux baigneurs ; elle protège, du côté où les lames sont le plus agressives, le massif de l’Atalaye, dont les falaises, profondément excavées, sont secouées par des bouillonnemens et des trépidations qui mettent en branle toutes les maisons situées sur le plateau. L’industrie de la pêche s’est aussi développée d’une manière sensible à la faveur des travaux exécutés, qui donnent, somme toute, à la marine locale un meilleur abri. Trois bateaux faisant la pêche au chalut, une trentaine de grandes barques et près de trois cents hommes d’équipage constituent la population maritime active de Biarritz ; mais le mouvement commercial y est à peu près nul.

En revanche, les deux plages qui s’étendent du côté de l’Atalaye sont parmi les plus belles de l’Océan. Biarritz en possède même trois, ayant chacune leur physionomie distincte : celle qui se trouve à l’Ouest de la ville, au pied de son rocher, au fond de la petite anse du port vieux où le flot vient mourir, et que les bateaux des pêcheurs ont depuis quelque temps tout à fait abandonnée ; au Sud, la magnifique plage des Basques, bordée de hautes falaises contre lesquelles la mer déferle avec violence. La première est particulièrement recherchée par les faibles et les timides ; la seconde est celle des aguerris et des marins. La troisième est la « grande plage, » la plage mondaine, et c’est elle qui fait depuis près de quarante ans la fortune du pays. Elle se développe suivant un magnifique alignement, légèrement concave, de 1 kilomètre, dominée au Nord par le phare du cap Saint-Martin, au Sud par l’élégante terrasse d’un casino très décoratif. De distance en distance sont échelonnées de somptueuses villas, l’ancienne résidence impériale, un établissement de bains de style mauresque, luxueusement aménagé, et d’agréables jardins. L’égalité et la douceur du climat et le voisinage des Pyrénées procurent à Biarritz une double clientèle d’étrangers très productifs. Station balnéaire pendant l’été, c’est pendant l’hiver un caravansérail cosmopolite particulièrement apprécié par les Espagnols, les Russes et les Anglais. Mais, comme port, Biarritz n’abritera probablement jamais que des bateaux de pêche et une gracieuse flottille de yachts de plaisance, et on a renoncé depuis longtemps à toute installation commerciale, à tout établissement sérieux.

V

À partir de la pointe Saint-Martin, la côte s’affaisse brusquement. Plus de rochers. De l’extrémité du promontoire qui forme le bastion avancé de la grande plage de Biarritz et mieux encore du haut de la terrasse du phare qui s’élève à près de 30 mètres au-dessus de la falaise, l’œil découvre au Nord, et jusqu’aux limites de l’horizon, une plage sablonneuse, rectiligne sur près de 250 kilomètres, d’une inflexible uniformité. C’est la côte des Landes. À 5 kilomètres à peine du phare, l’Adour, maintenu artificiellement entre deux rangées de quais et d’estacades, débouche en saillie dans le golfe, poussant au large sa barre de sables et de graviers. Le flot la recouvre périodiquement et permet aux navires d’un assez fort tonnage de remonter le fleuve sur 7 kilomètres, jusqu’au port de Bayonne, où l’Adour reçoit les eaux de la Nive, navigable comme lui pour les chalands sur une assez notable partie de son cours.

L’embouchure actuelle du fleuve est, sauf perturbations accidentelles qu’il est impossible de prévoir, définitivement fixée par les travaux modernes des ingénieurs et ne variera probablement plus beaucoup. Il n’en a pas été ainsi dans les temps anciens. Il serait peut-être difficile de retrouver l’emplacement exact de cette embouchure à l’époque romaine, mais il n’est pas douteux qu’elle ne fût déjà très fréquentée. Un fleuve de plus de 300 kilomètres de développement, toujours navigable dans la partie inférieure de son cours, pénétrant dans l’une des plus belles vallées des Pyrénées aux riches gisemens métallurgiques de tout temps exploités, et recevant de distance en distance les eaux bouillonnantes de magnifiques affluons torrentiels, était certainement connu et navigué dès l’époque de la conquête. On l’appelait indifféremment l’Atyr, l’Atur, l’Æturis, l’Aturus : Ptolémée et les géographes classiques mentionnent assez exactement son embouchure, et elle devait différer assez sensiblement de celle d’aujourd’hui[6].

Le courant littoral qui longe la côte des Landes du Nord au Sud, depuis la pointe de Grave, à l’embouchure de la Gironde, jusqu’à l’estuaire de la Bidassoa, a eu pour effet de modifier bien souvent la direction de tous les émissaires qui écoulent à l’Océan les eaux continentales. Les vagues des tempêtes bouleversent profondément le fond très mobile de la mer ; le flux et le reflux le remanient sans cesse jusqu’à une distance du rivage de plusieurs centaines de mètres. Le sable tenu en suspension chemine ainsi lentement, mais avec une continuité que rien n’arrête par aucun temps. La moindre vague qui déferle sur la plage y jette avec son écume une partie des matières arénacées qu’elle a arrachées à la côte, et la reprend presque immédiatement pour l’étaler de nouveau sur cette bande du rivage tour à tour noyée et découverte par le flot et qu’on appelle l’ « estran. » La conséquence de ce va-et-vient perpétuel, de ce cheminement continu de millions et de millions de molécules infiniment ténues, qui ont une tendance générale à se diriger vers le Sud, est de provoquer le comblement de tous les estuaires, de favoriser la formation de flèches de sable et de cordons littoraux parallèles à la côte, et surtout de donner à toutes les embouchures une très grande instabilité ; et il faut des travaux artificiels solidement enracinés et régulièrement entretenus, — estacades en charpente, môles en maçonnerie, jetées et brise-lames en blocs artificiels, — pour maintenir toujours navigables les passes des cours d’eau et leur donner une certaine fixité. C’est à peu près ce qui a lieu aujourd’hui.

Comme tous les fleuves d’un assez long parcours, l’Adour charrie en temps de crue des masses énormes de sables et de graviers. Ces sables et ces graviers s’arrêtent et échouent pour ainsi dire à l’embouchure. Le dépôt qui se forme ainsi est ce qu’on appelle la « barre, » bourrelet en général demi-circulaire, seuil sous-marin, à chaque instant détruit et reconstruit par deux forces opposées, le courant du fleuve qui le pousse au large et la marche du flot qui tend à le ramener en rivière. Les eaux de l’Adour, aujourd’hui contenues entre deux jetées, franchissent cette barre et y creusent un sillon tantôt dans une direction, tantôt dans une autre ; ce sillon est la « passe. » La position et la profondeur de cette passe varient avec l’état de la mer et le volume des eaux du fleuve. En temps de crue et avec une mer calme, la barre est repoussée au large et la passe profonde ; en temps de sécheresse, lorsque les eaux de l’Adour sont basses et presque sans courant, la mer reprend l’offensive ; et, si les vagues déferlent alors avec violence, la barre s’avance et la passe tend à se combler. C’est une lutte incessante entre deux ennemis : le fleuve et la mer ; et on comprend très bien que, lorsque l’Adour n’était pas maintenu par deux jetées, armé en quelque sorte pour faire face à l’attaque du flot, et qu’il débouchait librement sur la côte balayée par les vagues, l’embouchure devait présenter une stabilité très précaire.

Il est impossible de déterminer au juste l’emplacement de cette embouchure à l’époque des premiers navigateurs phéniciens, cinq ou six cents ans avant notre ère, ni même à l’époque romaine ; mais il est probable qu’elle était beaucoup plus au Nord et devait correspondre à peu près à l’emplacement actuel de Cap-breton. À 2 kilomètres environ après Bayonne, l’Adour, arrêté par les sables amoncelés par les vents et le courant qui domine sur la côte de Gascogne, quittait brusquement sa direction de l’Est à l’Ouest, déviait vers le Nord, traversait les territoires d’Ondres et de Labenne, remontait en sens inverse du courant littoral, parallèlement à la côte dont il était séparé par un cordon de dunes, et venait déboucher à l’extrémité de ce cordon au petit hameau désigné sous le nom de « la Pointe, » et qui était bien en effet une pointe de sable avancée un peu au-dessous de Cap-breton.

Un accident géologique très curieux sépare brusquement en cet endroit la région pyrénéenne de la région landaise : c’est une sorte de fiord sous-marin, tranchée rocheuse très profonde, désignée sur les vieilles cartes sous le nom pittoresque de « Gouff, » et qu’on appelle aujourd’hui la « Fosse de Capbreton. » C’est dans ce Gouff, dont la direction est à peu près perpendiculaire à la ligne si droite du rivage, que venaient se jeter les eaux de l’Adour. Cette fosse constituait une sorte de rade ou de port de refuge, où les navires battus par les vents du large pouvaient trouver un calme relatif et même, à la rigueur, s’échouer sans trop de dommages sur la plage sablonneuse. « Les rivières de l’Adour, Gave et Nive, peut-on lire dans le rapport des commissaires chargés en 1491, par lettres patentes du roi Charles VIII, de recueillir les doléances des habitans de Bayonne au sujet de l’instabilité et de l’encombrement de l’embouchure de l’Adour, « tomboient ensemble à la grand’mer, auprès de Capbreton, troys lieues au-dessoult de la dicte ville et cité… mais puis naguères l’eaue doulce est éloignée de la dicte grand’mer… La mer ne rompt point et ne tempeste point icy comme fait ailleurs… C’est un lieu de grande paisibilité… Les pêcheurs, quand leur survyent quelque tempeste et ne peuvent entrer au boucauit de Bayonne, se rendent à terre aisément et sans aucun périlh au dit Gouff… et c’est leur refuge en temps de tempeste[7]. »

Cette situation avait même donné pendant quelque temps à Capbreton une importance assez considérable. À la fin du XVe siècle, la petite ville, qui n’a plus aujourd’hui que 1 500 habitans, ne comptait pas moins de 8 000 âmes. C’était un quartier de vaillans et d’hommes de cœur ; et l’an 1497, presque à la même époque où Christophe Colomb découvrait, dans l’archipel de la Louisiane, les premières îles occidentales de l’Amérique, les marins du Gouff, poussés par l’esprit d’aventure, reconnaissaient la côte du Canada, où l’île de Capbreton, à l’entrée du golfe du Saint-Laurent, a conservé le nom et les souvenirs de la mère patrie.

Dans cette marche vers le Nord, directement opposée à celle du courant littoral, dont il était séparé par une barrière de dunes, l’Adour est allé plus loin encore, à près de 15 kilomètres de Capbreton, jetant d’abord ses eaux dans l’étang de Soustons et empruntant l’un de ces petits canaux que l’on désigne sous le nom de « courans » ou de « fuyans, » et qui mettent en communication avec l’Océan le chapelet des étangs littoraux. L’Adour débouchait alors au Vieux-Boucau, au milieu de mares d’eau d’une profondeur et d’une étendue très variables. En prolongeant ainsi son cours, le fleuve diminuait naturellement sa pente et sa vitesse. L’encombrement des sables du Vieux-Boucau en rendait souvent l’entrée impossible. Le « courant » s’obstruait plusieurs fois par an à la suite des coups de mer. L’eau refluait sur les terres riveraines ; et les habitans du Vieux-Boucau, de Soustons, de Messanges, souvent appelés au son du tocsin et noyés à mi-corps, rétablissaient tant bien que mal le chenal à travers les sables. Mais ce n’était qu’un remède temporaire. Une nouvelle tempête amenait bientôt une nouvelle obstruction. La communication de Bayonne avec la mer était à chaque instant interrompue. C’était la ruine inévitable de la ville et de son commerce. Le roi de France dut intervenir ; il ordonna à Louis de Foix, qui rentrait d’Espagne, où il venait de construire le palais de l’Escurial, de s’arrêter à Bayonne. Le célèbre architecte n’hésita pas à abandonner complètement le lit encombré de l’Adour ; il le barra à 4 kilomètres en aval de la ville, un peu au-dessous du Boucau-Neuf, et ouvrit une nouvelle passe dans les sables. La distance entre Bayonne et la mer, qui était de plus de 30 kilomètres, devait être réduite à 6 ou 7 kilomètres seulement. Le travail n’était pas encore terminé, lorsque, le 28 octobre 1579, une crue subite de l’Adour submergea tout le pays. Bayonne noyée se crut un moment perdue ; mais cet accident fut au contraire le salut. Les eaux surélevées exercèrent une poussée formidable sur la dune que l’on avait commencé à entamer pour ouvrir un nouveau lit ; elles agirent comme une drague puissante, firent en quelques heures un déblai qui aurait coûté des mois à des milliers de terrassiers ; et c’est ainsi que s’ouvrit pour ainsi dire d’elle-même une nouvelle passe, plus profonde que la précédente, à peu près sur l’emplacement de celle qui existe aujourd’hui.

Mais la situation était toujours instable. Sous l’action continue du courant littoral, l’Adour fut peu à peu dévié vers le Sud, à travers la plaine basse qui s’étend de Bayonne à Biarritz ; un nouveau lit se forma bientôt dans cette direction ; et le fleuve vint déboucher un peu au-dessus du cap Saint-Martin, dans une passe sinueuse voisine du rocher pittoresque dans lequel se trouve la grotte légendaire très fréquentée par les touristes, désignée sous le nom de « Chambre d’amour, » et où naturellement on se plaît à évoquer la fin tragique de deux jeunes Basques surpris par les eaux du fleuve ou de la mer. Cette passe, incertaine et variable, remplaça pendant quelque temps celle que Louis de Foix avait d’abord ouverte ; mais, presque toujours encombrée de sables, elle présentait une entrée des plus dangereuses ; les naufrages s’y multipliaient ; on ne tarda pas à l’abandonner, et tous les efforts ont été concentrés avec raison à l’entretien et à la consolidation du chenal actuel, celui qu’on avait une première fois obtenu en barrant l’Adour au Boucau, et qui est aujourd’hui définitivement fixé.

Une succession de digues de types différens rétrécissent graduellement le fleuve à mesure qu’il s’approche de l’Océan. Mais, si des jetées massives et formant saillie en mer ont l’avantage de projeter avec force le courant du fleuve contre le bourrelet de la barre, elles constituent de grands seuils transversaux qui arrêtent le courant littoral et provoquent, à droite et à gauche, des accumulations de sable considérables. La plage avance ainsi en même temps que les digues qui, par suite, doivent toujours être prolongées, si on veut conserver leur saillie. Tout autre est l’effet des jetées à claire-voie, qui présentent des vides à travers lesquels s’échappent les eaux chargées de sables en suspension. Ces sables ne se déposent plus ou se déposent en quantité bien moins considérable. La plage et la barre se maintiennent à peu près à la même place. Les jetées peuvent alors atteindre le seuil sous-marin qui obstrue l’embouchure ; et, malgré leurs vides, la chasse est encore suffisante pour creuser un sillon dans la barre et maintenir une passe variable sans doute, mais permettant presque toujours, sauf pendant les grosses tempêtes, l’entrée des navires de mer de 5 mètres environ de tirant d’eau.

C’est ce qu’on a trouvé de mieux jusqu’ici pour assurer une communication à peu près constante entre Bayonne et la mer. Les procédés, les modes de fondation, les dispositions générales des jetées à claire-voie, prolongeant en quelque sorte le fleuve en mer, ont pu varier avec les progrès de l’art de l’ingénieur. Palées en charpente, pilotis en fer, tubes de fonte, tourelles cylindriques en maçonnerie ont été successivement adoptés ; mais le principe est toujours le même et son application a jusqu’à présent donné de bons résultats[8].

En résumé, le cours inférieur de l’Adour n’est définitivement fixé que depuis les temps modernes. Dans la série des temps historiques, l’embouchure a certainement occupé bien des points de la côte depuis le rocher de Biarritz jusqu’au Vieux-Boucau. On ne sait pas si les Phéniciens, dans leurs va-et-vient continus le long des côtes de l’Ibérie, de la Gaule et de la Bretagne, entre Gadès et les îles Cassitérides, ont fait escale à l’entrée de l’Aturis. Il est probable cependant qu’alors comme à l’époque romaine, c’était au Gouff de Capbreton que le fleuve débouchait dans la mer ; on peut même regretter qu’il ne continue pas à y déboucher encore, puisque la nature y a disposé une sorte de rade profonde et relativement tranquille, sur une côte de plus de 200 kilomètres, très inhospitalière et battue par tous les vents. Les documens sérieux ne remontent qu’au XVe siècle, et de tout ce qui précède on n’a conservé que d’assez vagues souvenirs.

Ce qu’il y a de certain, c’est que Capbreton a décliné dès que l’Adour l’a abandonné. Bien que le courant du ruisseau du Boudigau, qui est en ce moment l’estuaire de Capbreton, ait été sérieusement amélioré par une digue et une estacade et que le mouillage y soit assez bien assuré pour les petits bateaux de mer, malgré la chasse produite de temps à autre par les eaux de l’étang d’Ossegor, qu’une large roubine a mis depuis peu en communication avec l’entrée du port, Capbreton n’est plus aujourd’hui qu’une modeste station de pêcheurs doublée d’un établissement de bains de mer plus modeste encore. Quant au Vieux-Boucau, même aux époques où l’Adour venait y jeter ses eaux ralenties par un très long parcours à travers une série interminable de flaques d’eau, il n’a jamais eu la moindre importance, et on n’y a vu de tout temps que d’assez pauvres maisons groupées autour d’une embouchure déserte et souvent atterrie.

VI

C’est en réalité Bayonne qui est la tête de ligne de la vallée de l’Adour et le seul port sérieux de cette partie du golfe de Gascogne. On peut émettre quelques doutes sur l’étymologie euskarienne de son nom, baia-ona, bonne baie ; car, en fait, ce n’est pas précisément par ses bonnes conditions nautiques que se recommande l’embouchure de l’Adour ; et il a fallu depuis trois siècles toute la ténacité des ingénieurs pour y assurer une passe à peu près régulière et qui pourrait bien, un jour ou l’autre, donner lieu à de graves mécomptes, si l’Océan entrait dans une de ces colères en présence desquelles l’homme ne peut que se résigner. Bayonne s’appelait autrefois Lampurdum et ne paraît pas avoir eu à l’époque romaine une sérieuse notoriété. Lampurdum n’était pas sur une de ces grandes voies de l’Empire dont les principales étapes sont données par l’Itinéraire d’Antonin. Son port n’est mentionné par aucun géographe classique. Le premier document officiel qui parle de Lampurdum date de la fin du IVe siècle, c’est la Notitia Dignitatum, qui le désigne comme le centre de cantonnement de la cohorte de la Novempopulanie[9]. La Novempopulanie, comme son nom l’indique, était la réunion de neuf peuples dont le territoire correspondait à peu près à notre ancienne province d’Aquitaine. L’un des plus importans, les Tarbelli, avait pour cité une localité dont les sources thermales avaient fait la fortune ; c’était Aquæ Tarbellicæ ou civitas Aquensium, la ville d’Acqs du moyen-âge, que nous appelons et écrivons très mal aujourd’hui « Dax. » Il est très probable que Lampurdum et Aquæ Tarbellicæ, tous deux sur l’Adour, communiquaient d’abord par le fleuve très facilement navigable, ensuite par une route secondaire qui devait suivre l’une de ses rives.

Mais des vestiges nombreux ont permis de reconnaître une autre route non moins importante qui desservait tous les petits étangs échelonnés en arrière de la ligne des dunes et remontait directement vers le Nord. Les principales stations de cette route étaient. Capbreton, Soustons, Léon, Saint-Girons, Aureilhan, Biscarosse et Sanguinet. Elle se soudait à Losa, Lose, près de Sanguinet, à la grande route d’Espagne en Gaule, se confondait avec celle de Losa à la Teste-de-Buch, Boïos, sur un parcours de cinq milles environ[10] ; et tandis que la grande route hispano-aquitanique tournait brusquement à l’Est pour atteindre Bordeaux, elle continuait sur le Nord jusqu’à l’extrémité de la rive droite de la Gironde, près de la ville un peu problématique de Noviomagus, que les archéologues construisent et détruisent tour à tour sur différens points de la presqu’île de Grave, et qui ne devait pas s’éloigner sensiblement du village de Soulac. C’est la route directe de Bordeaux en Espagne par le littoral, ou plutôt parallèle au littoral, et séparée de lui par le cordon des dunes. Au Sud de Bayonne, elle se prolongeait, toujours à peu de distance de la mer, par Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye et Irun. On pénétrait ainsi en Espagne sans difficulté et on suivait toute la côte cantabrique comme on avait suivi la côte landaise. Cette route, qui avait sur les deux grandes voies de l’Itinéraire d’Antonin l’avantage de contourner le pied des Pyrénées, au lieu de les franchir aux deux cols ou « ports » toujours pénibles, quelquefois dangereux, de Roncevaux et de Somport, Summus Portas, fut très certainement un des chemins les plus fréquentés au moyen âge par les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle.

Le port de Bayonne est, en fait, la rivière même de l’Adour canalisée ou plutôt régularisée sur 7 kilomètres environ de longueur, depuis son confluent avec la Nive jusqu’à la mer. Il comprend en outre deux arrière-ports en amont du confluent, celui de l’Adour et celui de la Nive, le premier de 700 mètres, le second de 500 mètres de développement, tous deux inaccessibles aux navires de mer, mais recevant un nombre considérable de chalands, de barques plates, de gabares et de radeaux. La ville s’étend sur la berge gauche de l’Adour et sur les deux rives de la Nive, le grand Bayonne sur la rive gauche, le petit Bayonne sur la rive droite, communiquant tous deux par quatre ponts. En face, sur la rive droite de l’Adour, s’élève la citadelle construite par Vauban ; au-dessous, la gare du chemin de fer de Bordeaux en Espagne. En amont du confluent, les deux arrière-ports de la Nive et de l’Adour ; en aval, le port proprement dit, qui s’étend sur près de 1 600 mètres, jusqu’à l’extrémité des Allées marines, avec une largeur variant de 150 à 350 mètres ; tout le long, sur les deux rives du fleuve maritime, des quais bien outillés, des cales, des appontemens, tout le matériel d’un port de commerce régulièrement aménagé.

Après les Allées marines, la rive s’infléchit légèrement vers le Nord, et le mouillage est assez improprement appelé la rade ; cette rade s’étend sur un développement de près de 2 300 mètres, avec une largeur variant de 350 à 800 mètres jusqu’au petit banc sablonneux des Casquets, toujours noyé et signalé par des balises. À partir des Casquets, l’Adour se retourne en suivant une courbe contraire à la précédente et coule directement de l’Est à l’Ouest, jusqu’à la tour sémaphorique des signaux : c’est l’avant-port qui a un développement de près de 3 kilomètres, et dont la largeur se réduit graduellement de 460 à 200 mètres à mesure que l’on approche de l’Océan. Après la tour des signaux, les jetées s’avancent en mer en se rapprochant, et leur écartement terminal n’est que de 150 mètres. Grâce à cette diminution progressive de la section de l’Adour, les eaux moyennes, et, à plus forte raison, les eaux de crue, arrivent sur la barre avec une force suffisante pour entretenir un sillon de 5 mètres de profondeur ; et en temps normal, sauf bouleversement accidentel du seuil sous-marin ou violence exceptionnelle de la mer, les navires portant plus de 2000 tonneaux et calant de 5 mètres à 5m, 50 peuvent, avec précaution, franchir la barre et remonter ensuite sans difficulté jusqu’à Bayonne. Le mouvement commercial maritime, qui ne dépassait pas, il y a quelques années, 150 000 tonnes, s’est élevé à plus de 600 000 ; celui de la navigation fluviale est représenté par 6 000 gabares et atteint près de 150 000 tonnes. Le trafic comprend, à l’entrée, des charbons anglais, des minerais de Bilbao que l’on brûle aux forges de l’Adour, à côté du Boucau, des blés des États-Unis, de la Russie et de la Turquie, des bois du Nord ; à la sortie, les bois et les produits résineux des Landes. Ce trafic paraît avoir atteint aujourd’hui son apogée ; il est entièrement subordonné d’ailleurs à la profondeur un peu variable de la passe sur la barre, qui tend à fermer l’entrée du fleuve. Le maintien de cette passe est la préoccupation constante des ingénieurs, l’objet d’une lutte presque quotidienne contre un ennemi qui ne désarme pas, mais qu’on espère pouvoir toujours dompter[11].

VII

De l’embouchure de l’Adour à celle de la Gironde, on ne compte pas moins de 230 kilomètres de plage sablonneuse, presque rectiligne, d’une implacable monotonie. À peu près vers le milieu, à 110 ou 120 kilomètres environ de chaque estuaire, une seule grande échancrure coupe le cordon littoral des dunes et donne accès au bassin d’Arcachon. Il n’existe nulle part en France, ni même en Europe, un pareil alignement de côtes sans relief, sans rade, sans baie hospitalière, sans refuge assuré. Au-dessus de la bande plate du rivage émergent, de distance en distance, quelques noires membrures de bateaux naufragés, à moitié enterrés dans le sable, contre lesquels les vagues continuent à briser et qu’elles endettent pièce à pièce. Un certain nombre d’amers jalonnent seulement la côte ; des phares et des fanaux la signalent pendant la nuit aux vaisseaux qui passent au large dans le golfe ou aux barques de pêche qui s’en approchent un peu trop, dans leurs va-et-vient du grand Océan à la petite mer d’Arcachon. Point de villages, point de maisons, rien qui rappelle l’existence de l’homme ; une solitude absolue.

Une chaîne continue de dunes, d’un contour uniforme et d’une hauteur très variable, — quelques-unes, en petit nombre, atteignant et dépassant même 80 mètres, — court parallèlement à la plage, laissant à l’estran une largeur à peu près constante sur un développement indéfini. Cette chaîne de taupinières géantes forme la limite de la mer et du continent, dont elle masque la vue. Ce continent lui-même était hier encore un désert ; ancien lit de l’Océan à l’origine de notre époque géologique, devenu depuis une grande steppe frangée de larges fondrières et de bas-fonds marécageux, il n’a présenté pendant longtemps qu’une succession interminable de lagunes vaseuses et malsaines, de maquis incultes, de terrains vagues, tristes et silencieux ; il est à peine, depuis quelques années, envoie de lente transformation agricole : c’est la région des Landes.

Les Landes forment un grand plateau triangulaire dont les limites extrêmes sont la mer à l’Ouest, au Nord et au Sud les vallées de la Garonne et de l’Adour, et dont la superficie est de 80 000 kilomètres carrés, environ 800 000 hectares[12]. Tous les ingénieurs, tous les agronomes connaissent depuis longtemps l’ingrate composition du sol et du sous-sol des Landes, immense plaine rase, nue et nivelée comme la grande crau de Provence, et dont la faible pente, quoique inclinée d’une manière générale vers la mer, assure assez mal l’écoulement régulier des eaux. Tout à la surface, une couche uniforme de sable presque pur, fin, siliceux, dépourvu d’argile et de calcaire, mélangé de débris de racines et de ronces, et d’une épaisseur variant de 0m, 40 à 0m, 60. Puis vient une strate de tuf rougeâtre ayant la couleur de la rouille, d’une extrême dureté, formée de sable agglutiné par des sucs végétaux sous l’action des eaux de pluie, sorte de ciment organique tout à fait imperméable, désigné sous le nom d’altos, d’une épaisseur de 0m, 20 à 0m, 30 en moyenne ; c’est un véritable pavé souterrain qui arrête toutes les infiltrations provenant de la couche supérieure, comme le ferait le fond d’un vase dépourvu de trou. Au-dessous de l’alios, une couche indéfinie de sable.

On conçoit facilement comment doit se comporter cet étrange terrain. Les eaux pluviales pénètrent facilement la couche supérieure, mais sont arrêtées par l’alios qu’elles ne peuvent pénétrer ; elles croupissent alors sur place. Pendant la saison des pluies, elles inondent le sol ; en été, au contraire, une évaporation active dessèche tout le pays et produit un dégagement considérable de miasmes insalubres qui ont fait pendant longtemps des Landes la terre classique de la pellagre et de toutes les variétés de fièvres. Peu ou point de sources, d’ailleurs, sur toute l’étendue du plateau. Or pendant près de six mois, les pluies sont très abondantes sur les côtes de l’Océan, et les eaux, ne trouvant ni écoulement intérieur par suite de l’imperméabilité de l’alios, ni écoulement superficiel par suite de la presque horizontalité du sol, deviennent stagnantes jusqu’à ce qu’elles aient été vaporisées par les rayons ardens du soleil de l’été. Le pays se trouve ainsi soumis à deux régimes extrêmes : une submersion permanente en hiver, une sécheresse brûlante en été.

Telle était au moins la situation il y a peu d’années. Elle s’est heureusement modifiée aujourd’hui, et la transformation agricole des Landes, en même temps que leur assainissement, s’opère lentement, mais d’une manière progressive, grâce à une série de drainages à ciel ouvert méthodiquement aménagés. Les flaques d’eau vaseuse, les lagunes mortes deviennent peu à peu de bonnes terres arables. Aux joncs, aux nénuphars, aux souchets et aux carex ont succédé le maïs, le seigle, les céréales, la prairie. La surface de la lande rase diminue, celle des pâturages augmente ; les plantations de pins résiniers ont donné presque partout de fructueux résultats, et l’on verra certainement disparaître dans un avenir assez prochain le type étrange, unique peut-être au monde et qui devient de plus en plus rare, du berger des Landes, — le Lanusquet ou Landescot, — hissé sur ses jambes d’emprunt, sorte d’échassier humain, dont l’ingénieux artifice d’ailleurs ne date certainement que de quelques siècles et très probablement de l’occupation de l’Aquitaine par les Anglais. Il est curieux, en effet, de remarquer que le nom patois de l’échasse « chanque » est du pur anglais, schank, jambe, os de la jambe ; et il est évident que l’étymologie de cet outil caractéristique du berger landais, de cet appendice, sorte de membre supplémentaire qui semble faire partie intégrante de sa personne, eût été latine, grecque ou euskarienne, si son usage remontait au ier siècle de notre ère, à plus forte raison à une époque plus éloignée. Or, aucun auteur ancien n’a parlé de ce singulier mode de locomotion, qui ne pouvait passer inaperçu, puisqu’on n’en retrouve l’usage nulle part ailleurs, dans aucune contrée marécageuse analogue aux Landes de Gascogne. Le nom anglais que porte l’échasse est donc la preuve indéniable que son invention et son usage ne remontent pas au-delà du moyen âge, et qu’avant cette époque les rares habitans de ces steppes immenses barbotaient péniblement dans leurs lagunes, ou même que le pays était à peu près désert, au moins pendant une bonne partie de l’année.

VIII

Mais, si les Landes ont dû présenter pendant de longs siècles un aspect désolé, il n’en était certainement pas de même de la région littorale. On a vu que sur près de 230 kilomètres de développement, de l’embouchure de l’Adour à celle de la Garonne, la côte du golfe de Gascogne n’était qu’une plage d’un relief rectiligne, déserte et stérile, au travers de laquelle se maintient une seule trouée permanente et navigable, ce qu’on appelle avec tant de justesse en Italie un porto et en Provence un grau (portus, gradus, passage), et qui constitue le chenal d’accès au bassin d’Arcachon.

À quelques brasses de cette plage dénudée, et à une distance qui peut varier entre 200 et 300 mètres, se dresse un long alignement de monticules, véritables vagues terrestres, mouvantes comme celles de la mer. Ce sont les dunes, dont le vieux nom celtique dun, dunum, signifie montagne et se retrouve dans la désignation d’un très grand nombre de villes étagées sur des coteaux plus ou moins escarpés : Verdun, Verodunum ; Loudun, Juliodunum ; Issoudun, Auxellodunum ; Lyon, Lugdunum ; le Puy-d’Issolu, Uxellodunum ; Autun, Augustodunum) etc.

C’est la mer qui nourrit ces dunes, et la moindre vague y contribue. Chaque flot y apporte sur la rive une pelletée de sable qui sèche à marée basse, devient libre et se déplace au moindre vent. Or, le vent dominant sur le golfe de Gascogne vient de la mer ; le sable est donc en grande partie poussé à la côte, le long de laquelle le plus léger obstacle, la moindre inégalité du sol déterminent son arrêt temporaire, et par suite la naissance d’une butte ou d’un petit monticule. Des millions et des millions de molécules de sable escaladent sans cesse ces premières ondulations, en augmentent peu à peu la masse et la hauteur, et les transforment en de véritables collines. Ces collines sont bientôt surmontées par une sorte de corniche, qui ne tarde pas elle-même à s’effondrer. Le sable en gravit sans relâche les talus du côté de l’Océan, suivant une pente assez douce, et s’éboule au contraire sur la pente beaucoup plus raide du côté opposé ; et le résultat de cette action mécanique continue est un déplacement progressif de la dune, qui n’est en réalité qu’une montagne mobile.

Le premier travail de la mer a été de fermer par des cordons littoraux les anciennes baies qui découpaient le rivage et se sont transformées peu à peu en étangs, dont la communication avec le grand réservoir océanique s’est graduellement rétrécie. Les dunes ont ensuite élevé leur rempart ; et ce rempart, mobile comme il vient d’être dit, a fatalement gagné sur les terres de l’intérieur, recouvrant tout sur leur redoutable passage. Aucune barrière n’a pu, pendant longtemps, résister à l’énorme poussée de ces sables mouvans. Les étangs refoulés par les dunes ont lentement gravi le pente du continent, noyant les terres, les maisons et les villages ; et ils se trouvent aujourd’hui à un niveau sensiblement plus élevé que celui de l’Océan. Parfois même ils ont été recouverts par une fine couche de sable formant une sorte de plancher temporaire, surface trompeuse d’herbes, de mousses et même de fleurs qu’on appelle des « blouses, » ou, d’un nom plus expressif encore, des « trembleyres » ou prairies tremblantes sur lesquelles il a été longtemps dangereux de s’aventurer.

Dans toute la région littorale, au pied même de dunes récemment fixées et couvertes aujourd’hui par de jeunes forêts de pins maritimes, c’est par centaines que l’on peut compter les habitations humaines qui ont dû être ainsi abandonnées, et que le sable a pour toujours englouties. Des villages entiers ont disparu et ne reverront plus le jour. En plusieurs endroits, il suffirait de gratter légèrement la terre pour retrouver la pointe d’un clocher. Sainte-Eulalie, Lège, le Vieux-Boucau sont en partie ensevelis ; le port de Mimizan est comblé ; l’ancien village dort depuis plus d’un siècle sous la dune d’Udos, et le nouveau a été plusieurs fois menacé ; il ne doit son salut qu’aux semis de pins dont les racines tiennent pour ainsi dire le sable entre leurs griffes, et bien que la base de la dune presque circulaire qui entoure le village ait presque atteint les premières maisons, on peut espérer que tout danger est pour le moment conjuré.

Le résultat le plus curieux de cette marche progressive des dunes vers le continent a été la transformation des anciens golfes de la côte en petites mers fermées, et dont le niveau est quelque peu supérieur à celui de la grande mer dont ils faisaient autrefois partie. À l’exception du bassin d’Arcachon, le seul qui soit resté ouvert, c’est une succession continue d’étangs et de marais de dimensions très variables, communiquant en général entre eux, soit par des canaux naturels ou artificiels plus ou moins entretenus, soit par des infiltrations souterraines. L’eau de ces étangs, autrefois salée, est devenue d’abord saumâtre, puis tout à fait douce, et elle ne s’écoule plus aujourd’hui à l’Océan que par les « courans » et les « fuyans, » qui sont d’assez médiocres émissaires. Les principales de ces anciennes petites baies sont : au Nord du bassin d’Arcachon, les étangs d’Hourtin, de Carcan, de Lacanau ; au Sud, les étangs de Cazau et de Sanguinet, de Biscarosse et de Parentis, d’Oreillan, de Saint-Julien, de Soustons, et le marais desséché d’Ox. Tous les courans qui leur servent plus ou moins d’exutoire à la mer ont, comme les flèches de sable qui ont déterminé les premiers cordons littoraux, une tendance marquée à se déplacer du Nord au Sud. Leur lit est sinueux, tantôt torrentiel, tantôt presque à sec, le plus souvent vaseux et ensablé, toujours d’une très grande instabilité. Des observations très précises ont été faites à ce sujet ; elles sont malheureusement isolées et comprennent des périodes de temps très variables. On a pu cependant relever avec une exactitude parfaite que, dans neuf mois de l’année 1853, le courant de Mimizzan s’était déplacé de 312 mètres ; que, vers la même époque, les courans du Vieux-Boucau et de Contis ont été déviés l’un de 620 mètres, l’autre de 820. Des relevés comprenant une plus longue période, de 1839 à 1853, ont accusé un déplacement de 2 200 mètres pour le courant d’Huchet, qui écoule à travers les dunes les eaux du petit étang de Léon. C’est la même cause qui provoque l’allongement, intermittent, mais continu, du cap Ferret, qui masque l’entrée du bassin d’Arcachon. Toutes ces déviations ont lieu invariablement vers le Sud.

Des documens très précis permettent d’affirmer que l’étang de Cazau, le plus voisin du bassin d’Arcachon et dont les eaux traversent d’abord les étangs de Biscarosse et d’Aureilhan pour s’écouler ensuite à la mer par le courant de Mimizan, se déversait autrefois directement dans l’Océan, à Maubruc, au moyen d’un chenal très profond qu’on appelait pour cela un « gourg. » Aujourd’hui le « gourg » ou « gurg » de Maubruc n’est qu’un fossé sinueux et presque à sec. Le chenal est complètement comblé depuis la fin du XIVe siècle, et le port de Maubruc n’est qu’une mare donnant accès seulement aux barques plates des étangs.

Ainsi, d’une manière générale, on peut considérer qu’à une certaine époque le littoral a été fractionné en une série de golfes et que ces golfes, en communication directe avec la mer, en ont été peu à peu séparés, d’abord par la formation des cordons littoraux, ensuite par la marche des dunes. Une partie du pays, d’ailleurs, porte le nom de « Marensin ; » l’étymologie maris sinus, golfe de la mer, est peut-être douteuse ; elle est dans tous les cas fort rationnelle et rappelle très bien l’ancien état des lieux.

IX

Les diverses chaînes échelonnées et mamelonnées des dunes qui couvrent le littoral de Gascogne ont, sur un développement de près de 200 kilomètres, une largeur moyenne de 5 kilomètres. Leur hauteur moyenne peut être évaluée à 30 mètres : les plus hautes ne dépassant guère 80 mètres et étant exceptionnelles, comme les pics élevés qui s’élèvent au milieu d’une chaîne de montagnes ; le plus grand nombre formant seulement de larges ondulations de sable d’un assez faible relief. La masse totale des dunes de Gascogne paraît donc être à peu près d’une trentaine de milliards de mètres cubes. D’autre part, l’apport annuel des matières arénacées, rejetées sur la plage et mises en mouvement par les vents du large, a été évalué à 5 ou 6 millions de mètres cubes. Ces nombres ne sont pas et ne peuvent pas être tout à fait exacts ; mais, si on les considère comme approximatifs, il est curieux de retrouver à peu près le chiffre de six mille ans que l’on donne quelquefois à l’origine de notre époque historique.

On est d’ailleurs encore moins fixé sur le taux régulier d’avancement des dunes dans les temps anciens et jusqu’à l’époque assez récente de leur dernière fixation. Dans un mémoire célèbre, qui date de l’an VI, l’ingénieur Brémontier raconte qu’il a suivi la marche d’une de ces montagnes dont la hauteur dépassait 60 mètres et qui s’avançait de « plusieurs » pieds en « très peu d’heures. » « Plusieurs » et « très peu » ne sont pas des chiffres. Ailleurs il est plus précis, et, après une série d’observations de près de dix années, évalue à 20 ou 25 mètres par an le progrès annuel des dunes de la Teste et de Lège[13]. Il serait sans doute inexact de généraliser et d’étendre à l’ensemble du massif la vitesse de marche observée sur ces quelques points isolés. On peut très bien, en effet, considérer les dunes comme des sabliers gigantesques, des chronomètres naturels qui mesurent en quelque sorte la durée des temps ; mais on ignore au juste comment ces chronomètres sont réglés, et il est douteux qu’ils le soient tous de la même manière. Il est certain cependant que la marche progressive de ces montagnes mouvantes a été pendant longtemps un désastre pour la partie du territoire des Landes la plus rapprochée de la mer ; et, si on ne l’avait pas énergiquement arrêtée par des plantations intelligentes et soigneusement entretenues, on pourrait prévoir l’époque, lointaine sans doute, mais fatale, où la plus grande partie du Médoc aurait été d’abord inondée par les étangs refoulés, ensevelie ensuite sous les sables. Vingt siècles auraient peut-être suffi pour enterrer Bordeaux.

Il est tout aussi impossible de déterminer avec une précision absolue les limites et le relief de la côte à plusieurs siècles en arrière de nous. Sans doute il est probable que ce littoral n’a pas été autrefois aussi nu, aussi stérile, aussi mouvant qu’à la veille des grands travaux auxquels Brémontier a attaché son nom. Le contraire paraît plus vraisemblable. C’est un fait constant, en effet, que la mer ronge la côte de Gascogne depuis plusieurs siècles ; et cette érosion continue a bien souvent mis au jour des empreintes irrécusables de l’industrie humaine à des époques très éloignées : briques, débris de poterie, instrumens en silex, fours primitifs, bois carbonisé, amas de cendres et de goudron, médailles et mosaïques. En maints endroits, on a retrouvé d’énormes troncs de chênes et surtout de pins ensevelis sous les sables, plusieurs portant l’empreinte de la hache qui les avait entaillés et dégageant même l’odeur caractéristique de leur essence. Plusieurs dunes portent encore des bois magnifiques, pins et chênes gigantesques de 10 mètres de tour, qui ont incontestablement plusieurs siècles d’existence. Sans remonter aux premiers temps historiques, on sait qu’au XIVe siècle les seigneurs de Lesparre chassaient le cerf et le sanglier dans les forêts que recouvrent les dunes landaises ; et, plus près de nous, Montaigne raconte que ce n’est que depuis « peu de temps » que les sables ont recouvert une partie du pays.

Tout indique donc que les résiniers modernes ont eu des devanciers et que nos ancêtres, peut-être même les premiers occupans du sol, avaient su, tout comme nous, défendre leurs demeures par des plantations régulières intelligemment entretenues. Le littoral des Landes aurait donc très bien pu être, à l’origine de notre ère, aussi boisé que celui de la Flandre et des Pays-Bas.

Le sable, en effet, n’est pas par lui-même absolument impropre à la culture. Sous le climat humide du golfe de Gascogne, il se recouvre rapidement d’une végétation, assez pauvre sans doute, mais suffisante pour lui donner un peu de cohésion et préparer, par la lente accumulation des débris organiques, une sorte de feutre ou de treillage chevelu assez favorable à la croissance des arbres. C’est en réalité l’homme qui est presque partout le destructeur inintelligent de la plupart des dons que lui offre libéralement la nature patiente, toujours en travail de production. Des défrichemens inconsidérés, des incendies fréquens et, par-dessus tout, la dent meurtrière des moutons ont stérilisé bien souvent des milliers d’hectares entièrement recouverts de bruyères et de bois protecteurs, et le sol déjà fixé est redevenu mouvant. On peut donc dire, sans chercher à l’atténuer, que l’œuvre réparatrice de Brémontier n’a pas été, en somme, une création, mais une sorte de réminiscence, un retour à des traditions perdues. Ni Strabon, ni Pline le naturaliste, ni aucun des géographes classiques qui ont décrit la Gaule en détail n’ont fait d’ailleurs la moindre allusion à cette marche progressive des sables, qui a forcé pendant quelques siècles les habitans à abandonner plusieurs fois leurs demeures, à fuir sans ressources devant un ennemi toujours en mouvement. Ce phénomène, quelquefois terrible, les aurait certainement frappés, et leur silence à cet égard semble bien indiquer qu’il ne se produisait pas ou tout au moins n’avait pas l’intensité et le caractère de désastre qu’il n’a pris que depuis que l’homme a si imprudemment détruit les anciennes forêts, à l’abri desquelles il avait longtemps vécu. Il est donc très probable, pour ne pas dire certain, que les premiers habitans de la terre d’Aquitaine, Ibères, Basques, Gaulois, qu’ils fussent autochtones ou qu’ils soient venus plus ou moins lentement de l’Orient après avoir débarqué sur les côtes de Provence et de Languedoc, traversé, en vue des Pyrénées, le faîte séparatif de la Méditerranée et de l’Océan et descendu ensuite les vallées de l’Adour et de la Garonne, ont trouvé un pays et une côte boisés et ont eu la sagesse de les respecter et d’en jouir en paix. La dévastation a été en réalité l’œuvre du moyen âge, et en plantant ou semant, depuis un siècle, des forêts sur nos dunes, nous n’avons fait que reconstituer l’ancien état des lieux.

À tous les points de vue, le littoral landais devait donc présenter, il y a plusieurs siècles, un aspect plus satisfaisant que pendant la plus grande partie des temps modernes. Au lieu d’une plage nue, déserte et stérile, une série de petits golfes entourés de collines boisées pouvait offrir un précieux secours en cas de tempête, un abri et un mouillage par tous les temps. On comprend dès lors très bien que cette côte de Gascogne, devenue depuis si inhospitalière, ait pu être autrefois fréquentée par les bateaux phéniciens qui, pour se rendre aux îles Cassitérides à la recherche de l’étain, l’un des principaux élémens de leur commerce, traversaient le détroit de Gadès, suivaient les côtes de la Bétique, de la Gaule et de la Bretagne, perdant le moins possible la terre de vue, prêts à relâcher en cas d’alerte dans les moindres ports échelonnés sur leur route. Quels qu’aient été leur hardiesse et leur attrait pour les choses de la mer, de pareils voyages eussent été bien souvent impossibles, si la côte n’avait été dentelée, festonnée en quelque sorte comme celle de la Ligurie. Malgré les progrès de la navigation, la traversée du golfe de Gascogne est toujours fort dure et présente, même encore aujourd’hui, de sérieux dangers ; et il ne faut rien moins que les cinq phares de grand atterrage de Biarritz, de Contis, d’Arcachon, d’Hourtin et de Cordouan, dont les feux s’entre-croisent deux à deux à plus de 20 kilomètres de la côte, pour éviter des naufrages pendant les nuits de tempête. Cette ceinture lumineuse est en réalité le seul avantage que présente la côte moderne sur la côte ancienne ; mais les conditions d’atterrage sont aujourd’hui plus mauvaises. Les anciens golfes d’Osségor, de Blanc, de Soustons, de Lit, de Saint-Julien, de Léon, de Contis, d’Aureilhan, de Parentis, de Biscarosse, de Sanguinet, de Cazeau, de Lacanau, de Carcans et d’Hourtin, pour ne parler que des principaux, sont devenus des lagunes mortes à jamais séparées de la mer. Les navires n’ont donc rien de mieux à faire qu’à se tenir au large. Les anciens ports n’existent plus qu’à l’état de souvenir, presque de légende. Tout a été enseveli et sera oublié demain. De l’Adour à la Gironde, la côte déserte n’est qu’un long banc d’échouage.

X

De tous ces golfes perdus, un seul est resté, le bassin d’Arcachon. Il doit en partie le maintien de sa communication avec la mer à la rivière de la Leyre, le seul cours d’eau important qui traverse la région landaise, séparant les pays de Born, de Mimizan et de Marensin des landes du Médoc et de Bordeaux. La fertile vallée de la Leyre, avec ses petites sources assez nombreuses, ses champs cultivés, quelques prairies et d’assez beaux alignemens d’arbres fruitiers, contraste heureusement avec la grande steppe sablonneuse dont elle occupe le thalweg, et où rien ne repose et ne rafraîchit. On l’a quelquefois appelée le paradis des Landes ; paradis à la vérité tout relatif ; mais on ne saurait, dans ces déserts de sable, se montrer bien exigeant.

La Leyre est le Sigmatius ou Sigmatus des anciens. Ptolémée donne à peu près exactement les coordonnées de son embouchure dans le bassin d’Arcachon ; mais elle a quelque peu dévié depuis vers le Sud[14]. L’entrée du bassin a près de trois kilomètres de largeur entre le cap Ferret et le banc de Matoc, aujourd’hui soudé à la rive Sud et formant presqu’île. Cette coupure dans le cordon littoral est encombrée par des îlots sous-marins qui émergent en basses eaux et se réunissent en un seul, le long banc de Toulinguet qui barre alors complètement l’entrée, ne laissant que deux passes, l’une au Nord, rasant le cap Ferret, l’autre au Sud, rasant le banc de Matoc et la dune du sémaphore. La première est médiocre, diminue tous les jours de largeur et de profondeur par suite de la tendance du cap Ferret à progresser vers le Sud. Des relevés exacts permettent en effet d’établir que, de 1768 à 1826, c’est-à-dire dans moins de soixante ans, le cap Ferret s’est avancé de près de 4 500 mètres. Antérieurement à 1786, la pointe se trouvait au Nord du phare actuel d’Arcachon, qui se serait ainsi trouvé isolé en pleine rade ; et les vieux pêcheurs du pays conservent la tradition d’une passe qui s’ouvrait en cet endroit, à 7 ou 8 kilomètres environ au Nord de la passe actuelle aujourd’hui couverte de dunes. La seule passe permanente et pratique est désormais celle du Sud ; mais elle est excellente. On doit d’abord s’engager entre le banc de Matoc et le banc de Toulinguet, raser la côte Sud à quelques brasses du banc d’Arguin, passer ensuite sur la longue barre qui forme un seuil entre ce banc et le banc de Bernet ; on suit alors la rade du cap Ferret en laissant à gauche le banc Blanc, et on va mouiller devant Arcachon, dans la rade profonde d’Eyrac. Il est peu d’entrées de port qui présentent un chenal aussi ondulé.

Dans son ensemble, le bassin d’Arcachon a la forme d’un grand triangle à peu près équilatéral, dont le contour a un développement de 84 kilomètres depuis le cap Ferret au Nord jusqu’à la tour du sémaphore au Sud. Le flot recouvre en basse mer environ 5 000 hectares, près de 15 500 pendant les grandes marées. Au centre du bassin, l’île des Oiseaux émerge toujours au-dessus de l’eau ; à mesure que baisse le niveau de la mer, l’île s’étend, s’allonge, s’élargit. Tout autour montent lentement un nombre considérable de bancs vaseux jusqu’alors noyés, mous, luisans, semblables au des poli de monstrueux cétacés qui viendraient respirer à la surface. La baie entière est encombrée pendant quelque temps par ces îlots temporaires d’un gris terne et sale, très bien désignés sous le nom de « crassats, » et entre lesquels serpentent mille petits canaux sinueux écoulant, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, les eaux de la marée. À certaines heures, ces vases molles à demi noyées se confondent avec l’eau stagnante des canaux ; de larges stries raient la surface de l’étang, et l’immense cuvette marécageuse semble n’appartenir ni à la terre, ni à la mer, dubium ne terra sit an pars maris, comme disait si bien Pline en parlant des lagunes de Ravenne et d’Ostie.

Vue de loin et de haut, la baie d’Arcachon présente ainsi l’aspect d’un polype gigantesque dont les flexibles tentacules s’étendent dans tous les sens en de longues ondulations, et ces ramifications tortueuses servent d’accès à tous les petits ports échelonnés sur le pourtour du bassin. Le plus ancien de ces ports n’existe plus. C’était Boïos, centre principal de la peuplade des Boates ou Boïens, Boii. L’itinéraire d’Antonin place Boïos à peu près à l’embouchure de la Leyre. Jadis entouré de forêts de pins résineux, Boïos a eu de très bonne heure une réelle importance, et, dès le IIIe siècle, était siège d’un évêché. Vers le Ve siècle, il reçut la visite des Vandales, qui, pour l’anéantir, ne trouvèrent rien de mieux que de faire flamber la moitié du pays. Obligés de fuir devant les dunes que l’incendie avait rendues mobiles, les Boïens vinrent fonder une nouvelle bourgade au pied des monticules que l’on appela plus tard le « cap de Buch » et les « Dunes de l’Église. » Le nom de Boïens se transforma dans la suite en celui de « Bougés. » Les Bougés disparurent à leur tour, et le groupe des habitations du cap de Buch fut lui-même enseveli par les sables après une nouvelle destruction par le feu des forêts reconstituées. On le reconstruisit courageusement un peu plus à, l’Est, à peu près à l’endroit où se trouve aujourd’hui la Teste-de-Buch, au milieu de dunes qui, depuis près d’un siècle seulement, sont tout à fait fixées et régulièrement aménagées.

Au XIe siècle, le « captalat de Buch » jouissait d’une autorité souveraine sur tout le pays. Les seigneurs de Buch, — les « captaux, » comme on les appelait, — y exerçaient rigoureusement la haute et la basse justice avec une indépendance complète vis-à-vis de leurs souverains réguliers, les rois de France ou d’Angleterre, et frappaient en outre de droits énormes la pêche et la navigation : droits de « capte » sur le poisson, droits de « concage » sur le tonnage des bateaux étrangers, droits de balisage à l’entrée du bassin, droits d’ancrage pour le stationnement, droits de « pinasse » pour patente hebdomadaire, sans compter toutes sortes d’exactions, qui constituaient peut-être de plus gros bénéfices encore. Ces excès auraient fini par amener la ruine complète du pays, si les eaux qui baignent la côte landaise n’étaient pas les plus poissonneuses peut-être de l’Océan entre la Bretagne et l’Espagne[15].

La fortune, d’ailleurs, ne tarda pas à revenir sinon à la Teste-de-Buch, du moins à un petit hameau voisin, à peine naissant au commencement du siècle. À 34 kilomètres à l’Ouest de la Teste, quelques pauvres cabanes de pêcheurs barbotaient alors dans la vase molle et plate d’une assez triste plage, présentant cependant un très bon mouillage et qu’on désignait sous le nom d’Arcachon.

En quelques années, des plantations de pins merveilleusement prospères ont transformé le pays comme par enchantement, et Arcachon est devenu une ville d’hiver et d’été. La séduction d’un climat presque toujours tempéré, les émanations salutaires des essences résineuses, le contact presque immédiat de la mer et de la foret ont favorisé la création de deux villes distinctes, l’une sur la plage, l’autre sous bois, fréquentées tour à tour par les baigneurs, les touristes, les oisifs, les délicats, et, pendant certains jours de fête ou de repos, envahies par toutes les classes de la population bordelaise. Hôtels de tout rang et de tout ordre, cottages de tous les styles, chalets suisses, manoirs gothiques, clochetons chinois, pavillons mauresques, pagodes hindoues, toitures à tourelles crénelées, balcons en bois colorié s’étendent et se développent sur une lieue de plage encombrée de restaurans, de chevaux, de boutiques de toutes sortes, le tout neuf, verni, un peu criard, ressemblant assez à une foire perpétuelle ou à l’esplanade des Invalides le jour d’entrée gratuite de l’une de nos expositions périodiques. Il y a cinquante ans, toute la côte aurait été vendue très chèrement 100 louis ; elle vaut aujourd’hui une centaine de millions. La vieille devise d’Arcachon : Heri solitudo, hodie vicus, cras civitas, pouvait sembler prétentieuse ; elle est devenue réalité.

La population fixe du petit hameau, hier encore presque désert, dépasse 8 000 âmes ; en été, elle est presque triplée. Le chemin de fer y apporte plus de 200 000 voyageurs et le pays est toujours en voie de progrès. À l’exploitation de la résine et des bois de construction, à l’abondance de la pêche, à l’attrait des bains de mer, à la vogue croissante des villégiatures hivernales est venue s’ajouter une autre source de richesses : c’est le développement de l’industrie ostréicole. De tout temps, la nature du fond de la baie d’Arcachon a présenté les conditions les plus favorables à l’élevage de l’huître, qui s’y multiplie à profusion et y grossit rapidement. Elle s’y est agglomérée longtemps en bancs naturels tellement riches qu’on pouvait croire la mine inépuisable et qu’on ne la ménageait pas ; mais les abus n’auraient certainement pas tardé à amener une ruine complète, si une direction intelligente, une sage réglementation et les procédés de la reproduction artificielle n’avaient heureusement tempéré une exploitation inconsidérée. Aujourd’hui, sur tout le parcours du bassin, plus de 4 500 hectares de terrain sont transformés en 5 000 parcs, qu’on appelle des « crassats, » dont la mise en exploitation exige pour chacun une avance de fonds de près de 6 000 à 7 000 francs, et dont les produits exportés dépassent 4 millions. Tous ces parcs découvrent en moyenne de deux mètres aux grandes basses mers. Les meilleurs sont ceux qui émergent seulement de un mètre, de manière que le « naissain » ne soit pas trop exposé à l’ardeur du soleil d’été ; en revanche, il faut qu’ils découvrent assez pendant les marées de syzygies pour qu’on puisse s’y livrer aux travaux de culture et d’entretien et à la chasse de tous les animaux non moins friands de l’huître que l’homme. Tous ces crassats, soigneusement nettoyés de tous les joncs, roseaux et varechs qui les envahissent, sont recouverts d’une herbe fine que l’on désigne sous le joli nom de « moussillon » et qui leur donne l’aspect de prairies. L’huître croît à l’abri de ce feutre végétal et, lorsqu’elle a atteint un certain développement, on l’expédie en Angleterre, à Ostende et surtout à Marennes, où l’excellente petite gravette d’Arcachon change de nom, d’étiquette et de couleur, pour satisfaire au snobisme des consommateurs.

L’étranger et le baigneur ne sont que des produits de passage dans le bassin d’Arcachon. La pêche et l’ostréiculture sont en réalité les deux grandes industries permanentes et occupent presque toute la population du littoral. Plus de 5 000 bateaux de différens tonnages y sont affectés à la pêche de la sardine, qu’on appelle le « royan, » ou à la grande pêche, que l’on désignait autrefois sous le nom de « péougue, » qui s’est transformée depuis et emploie aujourd’hui un certain nombre de petits bateaux à vapeur d’une force moyenne de 50 chevaux, opérant au large et transportant le poisson soit à Arcachon, soit à Bordeaux, soit à la Rochelle. Une petite flottille enfin, composée d’élémens de toutes formes, est affectée à la manutention et au transport des huîtres.

Les conditions hydrographiques du golfe d’Arcachon permettent en tout temps et presque à toute heure la circulation de cette flotte si intéressante par le nombre et la variété de ses types. En été, de luxueux yachts de plaisance ; en hiver, des chaloupes de Bretagne d’un assez fort tonnage ; en toute saison, un nombre considérable de barques et de nacelles de toutes dimensions circulent dans les mille chenaux qui serpentent dans la grande lagune et viennent accoster les petits ports échelonnés sur ses rives. On n’en compte pas moins de quinze à vingt : Arcachon, la Teste, Gujan, Larros, Mestras, le Teich, Biganos, Camprian, Audenge, Certes, Lanton, Biget, Taussat, Andernos, Arès, tous les mêmes avec leur petite cale, leur darse, leur estacade en charpente et surtout leurs réservoirs à huîtres et à poissons[16]. Tous ces ports datent à peine de trois quarts de siècle ; mais l’excellente situation hydrographique du grand bassin remonte aux âges les plus reculés ; et, sauf les variations de la passe que l’avancement du cap Ferret a rejetée de 15 à 20 kilomètres au Sud, les mouillages à l’intérieur de la baie devaient être, dans les temps anciens, à peu près les mêmes que ceux de nos jours. Les rades de Moulleau et d’Eyrac n’ont pas moins de 8 mètres de profondeur en basses mers ; la première a une longueur de plus de 4 kilomètres, la seconde près de moitié, toutes deux une largeur moyenne de 500 mètres. Le seuil d’entrée lui-même est toujours recouvert d’une tranche d’eau de plus de 7 mètres. La communication constante du grand bassin avec la mer est donc toujours assurée. La Leyre contribue sans doute à l’alimentation régulière du bassin ; mais le maintien de la passe est dû surtout aux courans alternatifs qui s’y produisent avec le flot et le jusant. Les ingénieurs évaluent à près de 340 millions de mètres cubes la masse liquide qui pénètre dans la baie d’Arcachon à chaque marée moyenne. La durée du flot étant de six heures, c’est donc à peu près 15 000 ou 16 000 mètres cubes d’eau à la seconde qui entrent ou sortent régulièrement quatre fois par jour, représentant à peu près le débit du Rhône au moment de ses plus grandes inondations. Voilà la vraie cause qui entretient la coupure de ce petit Zuiderzée français. Elle pourra sans doute se déplacer comme elle l’a fait plusieurs fois, tantôt vers le Nord, tantôt vers le Sud ; mais il est probable qu’elle existera toujours. Tous les anciens golfes qui festonnaient jadis le littoral des Landes se sont fermés et transformés en lagunes mortes. Celui d’Arcachon est le seul qui soit resté une lagune vive, et rien ne fait prévoir que cette situation doive jamais se modifier.

Charles Lenthéric.
  1. τὸ Οἰασσὼ ἀϰρωτήριον τῆς Πυρήνης, Ptolém., Geog., II, VII, 2.
  2. Beautemps-Beaupré et Bouquet de la Grye, Plans de la baie de Fontarabie (1829 et 1867).
  3. Xavier de Cardaillac, Promenades artistiques, Fontarabie, 1896.
  4. Cf. G. Parthey et M. Pinder, Itinerarium Antonini Augusti et Hierosolymitanum, Berlin, 1848.
  5. Fr. de Saint-Maur, Le passé et l’avenir de Saint-Jean-de-Luz, 1858 ; Bouquet de la Grye, Étude de la baie de Saint —Jean —de— Luz, 1873.
  6. ripas Aturi, Lucain, Phars., I. v. 420 ; Tarbellicus ibit Aturus, Ausone, Mosella, v. 467 ; Ἀτούριου ποταμοῦ ἐϰϐολαί, Ptol., II, VII, 2.
  7. Daguenet, Renseignemens historiques sur Capbreton, Ports maritimes de la France, t. VI, 1887. Ministère des Travaux publics.
  8. Daguenet et Aube, Port de Bayonne. Ports maritimes de la France, 1887.
  9. In provincia Novempopulaniæ tribunus cohortis Novempopulaniæ, Lampurdo.
  10. Iter a Lampurdo ad Noviomagum. Cf. E. Dufourcet, les Voies romaines et les Chemins de Saint-Jacques dans l’ancienne Novempopulanie. Texte et carte. Congrès archéologique de France, 1888.
  11. Cf. Prony et Sganzin, Rapport à l’empereur Napoléon ier sur les travaux d’amélioration du port de Bayonne, 1808 ; Bouquet de la Grye, Instruction pour aller chercher la barre de Bayonne, 1877 ; Descande, Quelques observations sur les travaux de la barre de l’Adour, 1883 ; Daguenet et Aube, Port de Bayonne, op. cit.
  12. Chambrelent, les Landes de Gascogne, leur assainissement, leur mise en culture, exploitation et débouché de leurs produits, Paris, 1887.
  13. N. T. Brémontier, Mémoire sur les dunes et particulièrement sur celles qui se trouvent entre Bayonne et la pointe de Grave, à l’embouchure de la Gironde. À Paris, de l’Imprimerie de la République, thermidor an V.
    Brémontier, Observations sur les plantations faites dans les dunes de la Teste ou d’Arcachon. La Teste-de-Buch, 13 frimaire an VI.
    Rapport sur les différens Mémoires de M. Brémontier (Soc. d’Agric. du départ de la Seine, 5 et 19 février 1806).
  14. Σιγμάτου ποταμοῦ ἐϰϐολαί, 17°45° 20′, Ptol., II, VI, 2.
  15. L’abbé Baurcin, Variétés bordelaises ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne et moderne du diocèse de Bordeaux, 3 vol., 1786.
  16. Clavel. Bassin d’Arcachon, Ports maritimes de la France, op. cit.