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Hetzel et Cie (p. 121-137).

XI

sitka


Sitka, la Nouvelle-Arkhangelsk, située sur l’île Baranow, au milieu des archipels de la côte occidentale, est non seulement la capitale de l’île, mais aussi la capitale de toute cette province, qui venait d’être cédée au gouvernement fédéral. Il n’y a point d’autre cité plus importante en cette région, où l’on ne rencontre que de rares bourgades, ou de simples villages, jetés à de grandes distances. Il serait même plus juste d’appeler ces villages des postes ou factoreries. Pour la plupart, ils appartiennent aux compagnies américaines, et quelques-uns à la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson. On comprend par là que les communications soient très difficiles entre ces postes, surtout pendant la mauvaise saison, alors que se déchaînent les tourmentes de l’hiver alaskien.

Il y a quelques années, Sitka n’était encore qu’un centre commercial peu fréquenté, où la Compagnie russo-américaine conservait ses dépôts de fourrures et de pelleteries. Mais, grâce aux découvertes qui ont été faites dans cette province, dont le littoral confine aux territoires des contrées polaires, Sitka n’a pas tardé à prendre un développement considérable et, sous l’administration nouvelle, elle deviendra une riche cité, digne de ce nouvel État de la Confédération.

À cette époque déjà, Sitka possédait tous les édifices qui constituent ce qu’on appelle une « ville » ; un temple luthérien, très simple, dont la disposition architectonique ne manque pas de majesté ; une église grecque, avec une de ces coupoles qui ne conviennent guère à ce ciel de brouillards, si différent des ciels de l’Orient ; un club, le Gardens-Club, sorte de Tivoli, où l’habitué et le voyageur trouvent des restaurants, des cafés, des bars et des jeux de diverses sortes ; un Club-House, dont les portes ne s’ouvrent que pour les célibataires ; une école, un hôpital, enfin des maisons, des villas, des cottages, pittoresquement groupés sur les collines environnantes. Cet ensemble a pour horizon une vaste forêt d’arbres résineux, qui lui font un cadre d’éternelle verdure et, au-delà, une ligne de hautes montagnes, aux cimes perdues dans la brume, que domine, sur l’île de Crouze, au nord de l’île Baranow, le mont Edgcumbe, dont la tête s’élève à une altitude de huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

En somme, si le climat de Sitka n’est pas très rigoureux, si le thermomètre ne s’y abaisse guère au-dessous de sept à huit degrés centigrades — bien que cette ville soit traversée par le cinquante-sixième parallèle — elle mériterait d’être appelée la « ville d’eau » par excellence. En effet, sur l’île Baranow, il pleut toujours, pour ainsi dire, à moins qu’il ne neige. Qu’on ne s’étonne donc pas dès lors si, après avoir traversé le canal dans un bac avec tout son personnel et tout son matériel, la Belle-Roulotte fit son entrée à Sitka sous les douches d’une pluie torrentielle. Et pourtant, M. Cascabel ne songeait guère à se plaindre, puisqu’il était arrivé précisément à une date qui lui donnait le droit d’y pénétrer dépourvu de tout passeport.

« J’ai eu bien des chances heureuses dans mon existence, mais jamais d’aussi extraordinaires ! répétait-il. Nous étions à la porte sans pouvoir entrer, et voilà que cette porte s’ouvre à point devant nous !… »

Il est certain que le traité de cession de l’Alaska avait été signé juste à temps pour permettre à la Belle-Roulotte de franchir la frontière. Et, sur cette terre devenue américaine, plus de ces intraitables fonctionnaires, plus de ces formalités pour lesquelles l’administration moscovite se montre si exigeante !

Et maintenant, il eût été tout simple de conduire le Russe soit à l’hôpital de Sitka, dans lequel les soins ne lui auraient pas manqué, soit dans un hôtel, où le médecin serait venu lui faire visite. Cependant, lorsque M. Cascabel le lui proposa :

« Je me sens mieux, mon ami, répondit-il, et si je ne vous gêne pas…

— Nous gêner, monsieur ! répondit Cornélia. Et qu’entendez-vous par nous gêner ?…

— Vous êtes ici chez vous, ajouta M. Cascabel, et si vous pensez…

— Eh bien, je pense, qu’il vaut mieux pour moi ne point quitter ceux qui m’ont recueilli… qui se sont dévoués…

— Cela va, monsieur, cela va ! répondit M. Cascabel. Pourtant, il est nécessaire qu’un médecin se hâte de vous voir…

— Ne peut-il venir ici ?…

— Rien de plus facile, et j’irai moi-même chercher le meilleur de la ville. »

La Belle-Roulotte s’était arrêtée à l’entrée de Sitka, à l’extrémité d’une promenade plantée d’arbres, qui se prolonge jusqu’aux massifs de la forêt. C’est là que le docteur Harry, qui fut indiqué à M. Cascabel, vint visiter le Russe.

Ayant fait un examen très attentif de la blessure, le docteur déclara qu’elle n’avait rien de très grave, le coup de poignard ayant été dévié par une côte. Aucun organe important n’avait été atteint et, grâce aux compresses d’eau fraîche, grâce au suc des herbes récoltées par la jeune Indienne, la cicatrisation, commencée déjà, serait bientôt suffisamment avancée pour permettre au blessé de se lever. Il allait aussi bien que possible et pouvait, dès à présent, prendre nourriture. Mais, très certainement, si Kayette ne l’avait pas rencontré, si l’épanchement du sang n’eût été arrêté par les soins de Mme Cascabel, il serait mort quelques heures après l’attentat commis sur sa personne.

De plus, le docteur Harry dit que, suivant lui, le meurtre devait être l’œuvre de certains affidés de la bande Karnof ou de Karnof lui-même, dont la présence avait été signalée dans l’est de la province. Ce Karnof était un malfaiteur d’origine moscovite ou plutôt sibérienne, ayant sous ses ordres une troupe de déserteurs, comme il s’en rencontre dans les possessions russes de l’Asie et de l’Amérique. En vain des primes avaient-elles été offertes pour la capture de la bande. Ces coquins, aussi redoutés que redoutables, avaient échappé jusqu’alors. Et pourtant, des crimes fréquents, vols et assassinats, avaient répandu la terreur, principalement dans la partie méridionale du territoire. La sécurité des voyageurs, des trafiquants, des employés des compagnies de fourrures, n’était plus garantie, et c’était à des affidés de Karnof que devait être attribué ce nouveau crime.

Lorsqu’il se retira, le docteur Harry laissa la famille très rassurée sur l’état de son hôte.

En se rendant à Sitka, l’intention de M. Cascabel avait toujours été de s’y reposer pendant quelques jours — repos bien dû à son personnel, après un voyage de près de sept cents lieues depuis la sierra Nevada. En outre, il comptait faire dans cette ville deux ou trois bonnes recettes, qui viendraient grossir son petit pécule.

« Enfants, on n’est plus en Angleterre, dit-il, on est en Amérique, et il est permis de travailler devant des Américains ! »

M. Cascabel ne doutait pas, d’ailleurs, que le renom de sa famille n’eût déjà pénétré jusqu’au milieu des populations alaskiennes, et qu’on se dît à Sitka :

« Les Cascabel sont dans nos murs ! »

Cependant, après une conversation qui eut lieu deux jours plus tard entre le Russe et M. Cascabel, ces projets furent tant soit peu modifiés, sauf en ce qui concernait un repos de quelques jours, nécessité par les fatigues du voyage. Ce Russe — dans la pensée de Cornélia, ce ne pouvait être qu’un prince — savait maintenant quels étaient les braves gens qui l’avaient sauvé, de pauvres artistes forains qui couraient l’Amérique. Tous les Cascabel lui avaient été présentés, ainsi que la jeune Indienne, à laquelle il devait d’avoir échappé à la mort.

Et, un soir, le personnel entier étant réuni, il raconta son histoire, ou du moins, ce qu’il leur importait d’en connaître. Il parlait le français avec une grande facilité, comme si cette langue eut été la sienne, à cela près qu’il faisait un peu rouler les r — ce qui donne au parler moscovite une inflexion à la fois douce et énergique, à laquelle l’oreille trouve un charme particulier.

Du reste, ce qu’il raconta était extrêmement simple. Rien de très aventureux, rien de romanesque non plus.

Le Russe s’appelait Serge Wassiliowitch — et, à partir de ce jour, avec sa permission, on ne l’appela plus que « Monsieur Serge » dans la famille Cascabel. De tous ses parents, il n’avait plus que son père, qui habitait un domaine situé dans le gouvernement de Perm, à peu de distance de la ville de ce nom. M. Serge, entraîné par ses instincts de voyageur et ses goûts pour les découvertes et recherches géographiques, avait quitté la Russie trois ans auparavant.
Jean montrait le pavillon américain. (Page 121.)

Après avoir visité les territoires de la baie d’Hudson, il se disposait à opérer une reconnaissance de l’Alaska depuis le cours du Youkon jusqu’à la mer Arctique, lorsqu’il fut attaqué dans les circonstances que voici :

Son domestique Ivan et lui venaient d’établir leur campement sur la frontière dans la soirée du 4 juin, lorsqu’une agression subite les surprit dès leur premier sommeil. Deux hommes venaient de se jeter sur
La Belle-Roulotte dut traverser une série d’étroites passes. (Page 130.)

eux. Ils se réveillèrent, se relevèrent, voulurent se défendre… Ce fut inutile et, presque aussitôt, le malheureux Ivan tomba foudroyé d’une balle à la tête.

« C’était un brave, un honnête serviteur ! dit M. Serge. Voilà dix ans que nous vivions ensemble ! Il m’était profondément dévoué, et je le regrette comme un ami ! »

En disant cela, M. Serge ne cherchait point à cacher son émotion ; toutes les fois qu’il parlait d’Ivan, ses yeux humides montraient combien sa douleur était sincère.

Il ajouta que, frappé lui-même à la poitrine, ayant perdu connaissance, il ne savait plus ce qui s’était passé jusqu’au moment où, revenu à la vie, mais sans pouvoir les remercier de leurs soins, il avait compris qu’il se trouvait chez des gens charitables.

Lorsque M. Cascabel eut fait connaître que l’attentat était attribué à Karnof ou à quelques-uns de ses complices, M. Serge n’en parut point surpris, ayant entendu dire que cette bande courait la frontière.

« Vous le voyez, dit-il en terminant, mon histoire n’a rien de curieux ; la vôtre l’est sans doute davantage. Ma campagne devait se terminer par l’exploration de l’Alaska. De là, je comptais revenir en Russie pour revoir mon père et ne plus jamais quitter le toit paternel. Maintenant, parlons de vous et, d’abord, je vous demanderai comment et pourquoi des Français se trouvent si loin de leur pays dans cette partie de l’Amérique.

— Des saltimbanques, monsieur Serge, est-ce que cela ne se promène pas partout ? répondit M. Cascabel.

— Si fait, mais je puis m’étonner de vous voir à une telle distance de la France !

— Jean, dit M. Cascabel en s’adressant à son fils aîné, raconte à M. Serge pourquoi nous sommes ici et de quelle façon nous retournons en Europe. »

Jean fit le récit des vicissitudes éprouvées par les hôtes de la Belle-Roulotte depuis le départ de Sacramento et, comme il désirait être compris de Kayette, il se servit de la langue anglaise, que M. Serge complétait en employant le langage chinouk. La jeune Indienne écoutait avec la plus vive attention. De cette façon, elle apprit ce qu’était la famille Cascabel, à laquelle elle s’était si étroitement attachée. Elle sut que les saltimbanques avaient été volés de toute leur épargne au moment où ils franchissaient le défilé de la sierra Nevada pour regagner le littoral de l’Atlantique et comment, faute d’argent, contraints de modifier leurs projets ils s’étaient décidés à faire par l’ouest ce qu’ils ne pouvaient plus faire par l’est. Ils avaient alors tourné vers le couchant la façade de leur maison roulante et traversé l’État de Californie, l’Oregon, le Territoire de Washington, la Colombie, pour s’arrêter sur la frontière de l’Alaska. Là, enfin, devant les injonctions formelles de l’administration russe, impossible de passer — circonstance heureuse en somme, puisque cette interdiction leur avait permis de porter secours à M. Serge. Et voilà pourquoi des forains français, et même normands par le chef de la famille, se trouvaient à Sitka, grâce à cette annexion de l’Alaska aux États-Unis, qui leur avait ouvert les portes de la nouvelle possession américaine.

M. Serge avait donné au récit du jeune homme le plus grand intérêt et, lorsqu’il apprit que M. Cascabel se proposait de regagner l’Europe en traversant toute la Sibérie asiatique, il eut un léger mouvement de surprise, dont personne, d’ailleurs, n’aurait pu comprendre la signification.

« Ainsi, mes amis, dit-il, lorsque Jean eut achevé son histoire, votre intention, en quittant Sitka, est de vous diriger vers le détroit de Behring ?

— Oui, monsieur Serge, répondit Jean, et de le traverser, lorsqu’il sera pris par les glaces.

— C’est un long et pénible voyage que vous avez entrepris là, monsieur Cascabel !

— Long, oui, monsieur Serge ! Pénible, il le sera, c’est probable. Que voulez-vous ? nous n’avions pas le choix. Et puis, des saltimbanques ne regardent guère à la peine, nous sommes habitués à courir le monde !

— Je pense bien que, dans ces conditions, vous ne comptez pas atteindre la Russie cette année ?…

— Non, répondit Jean, car le détroit ne sera pas franchissable avant les premiers jours d’octobre.

— En tout cas, reprit M. Serge, ce n’en est pas moins un projet aventureux et hardi…

— Possible, répondit M. Cascabel, mais comme il n’y avait pas moyen de faire autrement… Monsieur Serge, nous sommes pris du mal du pays !… Nous voulons rentrer en France, et nous y rentrerons !… Et, puisque nous passerons par Perm, par Nijni à l’époque des foires… eh bien, nous tâcherons que la famille Cascabel n’y fasse pas trop mauvaise figure.

— Soit, mais quelles sont vos ressources ?

— Quelques recettes qui nous sont échues, chemin faisant, et que j’espère grossir en donnant deux ou trois représentations à Sitka. Précisément, la ville est en fête à propos de l’annexion, et j’imagine que le public s’intéressera aux exercices de la famille Cascabel.

— Mes amis, dit M. Serge, j’aurais eu grand plaisir à partager ma bourse avec vous, si je n’avais été volé…

— Vous ne l’avez point été, monsieur Serge ! répondit vivement Cornélia.

— Pas même d’un demi-rouble ! » ajouta César.

Et il apporta la ceinture, dans laquelle se trouvait tout ce qui restait d’argent à M. Serge.

« Alors, mes amis, vous voudrez bien accepter…

— Non point, monsieur Serge ! répondit M. Cascabel. Pour nous tirer d’embarras, je n’entends nullement que vous risquiez de vous y mettre…

— Vous refusez de partager avec moi ?…

— Absolument !

— Ah ! ces Français ! dit M. Serge en lui tendant la main.

— Vive la Russie ! s’écria le jeune Sandre.

— Et vive la France ! » répondit M. Serge.

C’était la première fois, sans doute, que ce double cri s’échangeait sur ces lointains territoires de l’Amérique !

« Maintenant, assez causé, monsieur Serge, dit Cornélia. Le médecin vous a recommandé du calme et du repos, et les malades doivent toujours obéir à leur médecin.

— Et je vous obéirai, madame Cascabel, répondit M. Serge. Pourtant, j’ai encore une question à vous poser, ou plutôt une demande à vous faire.

À vos ordres, monsieur Serge.

— Et même, c’est un service que j’attends de vous…

— Un service ?…

— Puisque vous vous rendez au détroit de Behring, voulez-vous me permettre de vous accompagner jusque-là ?…

— Nous accompagner ?…

— Oui !… ce voyage complétera mon exploration de l’Alaska dans l’ouest.

— Et nous vous répondons : Avec bien du plaisir, monsieur Serge ! s’écria M. Cascabel.

À une condition, ajouta Cornélia.

— Et laquelle ?…

— C’est que vous ferez tout ce qu’il faudra pour guérir… sans répliquer !

À une condition aussi c’est que, puisque je vous accompagne, je contribuerai aux dépenses du voyage !

— Ce sera comme il vous plaira, monsieur Serge ! » répondit M. Cascabel.

Les choses furent ainsi réglées à la satisfaction des parties. Mais le chef de la famille ne crut point devoir renoncer à son projet de donner quelques représentations sur la grande place de Sitka — ce qui devait lui rapporter à la fois gloire et profit. Toute la province était en fête à propos de l’annexion, et la Belle-Roulotte n’aurait pu arriver plus à propos pour les réjouissances publiques.

Il va sans dire que M. Cascabel était allé faire sa déclaration relativement à l’attentat commis contre M. Serge, et que des ordres furent donnés de poursuivre plus vivement la bande Karnof sur la frontière alaskienne.

Le 17 juin, M. Serge put sortir pour la première fois. Il allait beaucoup mieux, et sa blessure était fermée, grâce aux soins du docteur Harry.

Il fit alors connaissance avec les autres artistes de la troupe, les deux chiens, qui vinrent se frotter doucement à ses jambes, Jako, qui le salua d’un « Ça va bien, monsieur Serge ? » que lui avait appris Sandre, puis John Bull, dont il voulut bien agréer les meilleures grimaces. Il n’est pas jusqu’au deux vieux chevaux, Gladiator et Vermout, qui ne hennirent joyeusement, quand il les gratifia d’un morceau de sucre. Désormais M. Serge était de la famille, aussi bien que la jeune Kayette. Il avait déjà remarqué le caractère sérieux, l’esprit appliqué, les tendances au-dessus de sa condition, qui distinguaient le fils aîné. Sandre et Napoléone le charmaient par leur grâce et leur vivacité. Clou l’amusait par sa bonne et honnête bêtise. Quant à M. et à Mme Cascabel, il n’en était plus à apprécier leurs vertus domestiques. C’était décidément des gens de cœur auxquels il avait affaire.

On s’occupait activement des préparatifs du prochain départ. Il s’agissait de ne rien négliger pour assurer le succès de ce voyage sur un parcours de cinq cents lieues depuis Sitka jusqu’au détroit de Behring. Ce pays, presque inconnu, n’offrait pas de grands dangers, il est vrai, ni de la part des fauves ni de la part des Indiens nomades ou sédentaires, et il serait loisible de faire halte aux différentes factoreries, occupées par les employés des compagnies de fourrures. L’important, c’était de pourvoir aux besoins quotidiens de la vie à travers une contrée dont les ressources, en dehors de la chasse, devaient être à peu près nulles.

Il va de soi que la famille eut à discuter ces questions avec M. Serge.

« En premier lieu, dit M. Cascabel, il faut tenir compte de cette circonstance, c’est que nous n’aurons point à voyager pendant la mauvaise saison.

— Cela est heureux, répondit M. Serge, car ils sont cruels, les hivers, de l’Alaska sur la limite du Cercle polaire !

— Et puis, nous n’irons pas en aveugles, ajouta Jean. M. Serge doit être un savant géographe…

— Oh ! répondit M. Serge, un géographe, au milieu des pays qu’il ne connaît pas, est très embarassé pour trouver sa route. Mais, avec ses cartes, mon ami Jean s’en est bien tiré jusqu’ici et, à nous deux, j’espère que nous ferons de la bonne besogne. D’ailleurs, j’ai une idée dont je vous entretiendrai plus tard… »

Du moment que M. Serge avait une idée, elle ne pouvait être qu’excellente, et on lui laissa tout le temps de la mûrir pour la mettre à exécution.

L’argent ne manquant point, M. Cascabel renouvela ses provisions en farine, graisse, riz, tabac, et surtout en thé dont on fait une consommation excessive dans la province alaskienne. Il se procura en outre des jambons, du corned-beef, des biscuits, et une certaine quantité de conserves de ptarmigan au dépôt de la Compagnie russo-américaine. L’eau ne ferait pas défaut en route avec les affluents du Youkon ; mais elle n’en serait que meilleure si elle était additionnée d’un peu de sucre et de cognac ou plutôt de « vodka », sorte d’eau-de-vie très appréciée des Russes. Aussi acheta-t-on sucre et vodka autant qu’il en fallait. Quant au combustible, bien que les forêts dussent le fournir, la Belle-Roulotte emporta une tonne d’excellent charbon de Vancouver, rien qu’une tonne, car il ne fallait pas la surcharger outre mesure.

Entre-temps, le deuxième compartiment avait été aménagé pour recevoir un cadre supplémentaire, dont M. Serge voulait se contenter, et qui fut garni d’une bonne literie. On fit également emplette de couvertures et de ces fourrures de lièvre, si en usage chez les Indiens pendant l’hiver. De plus, pour le cas où il serait nécessaire d’acheter quelques objets en route, M. Serge se munit de ces verroteries, cotonnades, couteaux et ciseaux à bon marché, qui forment la monnaie courante entre trafiquants et indigènes.

Comme il était permis de compter sur la chasse, puisque le gros gibier, daims et rennes, le petit gibier, lièvres, coqs de bruyère, oies et perdrix abondent sur le territoire, poudre et plomb furent acquis en quantité convenable. M. Serge put même se procurer deux fusils et une carabine, qui complétèrent l’arsenal de la Belle-Roulotte. Il était bon tireur et se ferait un plaisir de chasser en compagnie de son ami Jean.

Ne pas oublier, d’ailleurs, que la bande Karnof courait peut-être le pays aux environs de Sitka, qu’il fallait se garder contre une agression de ces malfaiteurs et, à l’occasion, les recevoir comme ils le méritaient.

« Or, fit observer M. Cascabel, aux demandes que pourraient nous faire ces gens indiscrets, je ne connais pas de meilleure réponse qu’une balle en pleine poitrine…

À moins que ce ne soit dans la tête ! » fit judicieusement observer Clou-de-Girofle.

Bref, grâce au commerce que la capitale de l’Alaska entretenait avec les diverses villes de la Colombie et les ports du Pacifique, M. Serge et ses compagnons purent acquérir, sans payer des prix trop exagérés, les objets nécessaires à un long parcours en pays désert.

Ces arrangements ne se terminèrent que dans l’avant-dernière semaine de juin, et le départ fut définitivement fixé au 26. Dès qu’il ne fallait pas songer à traverser le détroit de Behring avant qu’il fût entièrement pris par les glaces, on avait largement le temps de s’y rendre. Néanmoins, il convenait de compter avec les retards possibles, les obstacles imprévus, et mieux valait arriver trop tôt que trop tard. À Port-Clarence, qui est situé sur le littoral même du détroit, on se reposerait en attendant le moment favorable de se transporter sur la côte asiatique.

Et, pendant ce temps, que faisait la jeune Indienne ? Rien que de très simple. Elle aidait très intelligemment Mme Cascabel dans les différents préparatifs du voyage. Cette excellente femme s’était prise pour elle d’une amitié de mère ; elle l’aimait autant qu’elle aimait Napoléone, s’attachant chaque jour davantage à sa nouvelle enfant. Chacun, à part soi, éprouvait une affection profonde pour Kayette et, sans doute, la pauvre fille jouissait d’un bonheur qu’elle n’avait jamais connu au milieu des tribus nomades, sous la tente des Indiens. On verrait donc arriver avec une grande tristesse le moment où Kayette se
m. serge put sortir pour la première fois. (Page 131.)
séparerait de la famille. Mais, à présent seule au monde, ne devait-elle pas rester à Sitka, puisqu’elle y était venue afin d’entrer en service et de gagner sa vie en qualité de servante, probablement dans des conditions misérables ?

« Et pourtant, disait quelquefois M. Cascabel, si cette gentille Kayette, — je demande à l’appeler ma petite caille — si ma petite caille avait du goût pour la danse, peut-être conviendrait-il de lui proposer ?… Hein ! quelle charmante danseuse elle ferait ! Et aussi quelle gracieuse écuyère, si elle était disposée à débuter dans un cirque ! Je suis sûr qu’elle monterait à cheval en vrai centaure ! »

Très sérieusement, M. Cascabel croyait que les centaures étaient d’excellents cavaliers, et il n’aurait pas fallu le contrarier à ce sujet.

Et voyant que Jean hochait la tête, lorsque son père parlait ainsi, M. Serge comprenait bien que ce garçon, sérieux et réservé, était loin de partager les idées paternelles en ce qui concernait l’acrobatie et autres exercices des troupes foraines.

On s’inquiétait beaucoup de Kayette, de ce qu’elle deviendrait, de l’existence qui l’attendait à Sitka, et cela ne laissait pas d’attrister lorsque, la veille du départ, M. Serge, la tenant par la main, l’amena devant la famille au complet.

« Mes amis, dit-il, je n’avais pas de fille, eh bien, j’en ai une à présent, une fille adoptive. C’est Kayette qui veut bien me considérer comme son père, et je vous demande place pour elle dans la Belle-Roulotte ! »

Quels cris de joie répondirent à M. Serge, et quelles caresses furent prodiguées à la « petite caille ! » Aussi M. Cascabel ne put-il s’empêcher de dire à son hôte, non sans quelque émotion :

« Quel brave homme vous êtes !

— Et pourquoi mon ami ? répondit M. Serge. Auriez-vous oublié ce que Kayette a fait pour moi ? N’est-il pas naturel qu’elle devienne mon enfant, puisque je lui dois la vie ?

— Eh bien ! partageons ! s’écria M. Cascabel. Puisque vous êtes son père, monsieur Serge, moi je serai son oncle ! »