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Hetzel et Cie (p. 105-121).

X

kayette


À ces cris, M. Cascabel, Jean, Sandre et Clou s’élancèrent hors de la voiture.

« C’est par là, dit Jean, en montrant la lisière de la forêt qui s’étendait le long de la frontière.

— Écoutons encore ! » répondit M. Cascabel.

Ce fut inutile. Aucun autre cri ne traversa l’espace, aucune autre détonation ne succéda aux deux détonations qui venaient de se produire.

« Est-ce un accident ?… demanda Sandre.

— En tout cas, répondit Jean, il est certain que ces cris étaient des cris de détresse et que, de ce côté, il y a quelque personne en danger…

— Il faut aller à son secours ! dit Cornélia.

— Oui, enfants, marchons, répondit M. Cascabel, et soyons bien armés ! »

Après tout, il était possible que ce ne fût pas un accident. Peut-être quelque voyageur avait-il été victime d’un attentat sur la frontière alaskienne. Dès lors il était prudent de se tenir prêt à se défendre soi-même comme à défendre autrui.

Presque aussitôt, M. Cascabel et Jean, munis chacun d’un fusil, Sandre et Clou, armés l’un et l’autre d’un revolver, quittaient la Belle-Roulotte, que Cornélia et les deux chiens devaient garder jusqu’à leur retour.

Ils suivirent, pendant cinq à six minutes, la lisière du bois. De temps en temps ; ils s’arrêtaient pour prêter l’oreille : nul bruit ne troublait le calme de la forêt. Ils étaient certains pourtant que les cris étaient venus de cette direction et d’une distance assez rapprochée.

« À moins que nous n’ayons été les jouets d’une illusion ?… fit observer M. Cascabel.

— Non, père, répondit Jean, ce n’est pas possible ! Ah !… entends-tu ?… »

Cette fois, ce fut bien un appel, — non plus un appel fait par une voix d’homme, comme l’avait été le premier, mais par une voix de femme ou d’enfant.

La nuit était très obscure et, sous l’ombre des arbres, on ne voyait rien au-delà de quelques mètres. Clou avait bien proposé de prendre un des fanaux de la voiture ; mais M. Cascabel s’y était opposé par prudence et, en somme, mieux valait ne point être aperçus pendant le trajet.

D’ailleurs les appels redoublaient, ils devenaient assez distincts pour qu’il fût facile de se guider en relevant leur direction. Il devait même croire qu’il n’y aurait pas lieu de s’engager dans les profondeurs du bois.

En effet, cinq minutes après, M. Cascabel, Jean, Sandre et Clou étaient arrivés à l’entrée d’une petite clairière… Là, deux hommes gisaient sur le sol. Une femme, agenouillée près de l’un d’eux, lui soutenait la tête entre ses bras.

C’était cette femme dont les cris avaient été entendus en dernier lieu et, dans le langage chinouk que comprenait quelque peu M. Cascabel, elle s’écria :

« Venez !… Venez !… Ils les ont tués !… »

Jean s’approcha de cette femme effarée, couverte du sang échappé de la poitrine de ce malheureux qu’elle essayait de rappeler à la vie.

« Celui-ci respire encore ! dit Jean.

— Et l’autre ?… demanda M. Cascabel.

— L’autre… je ne sais !… » répondit Sandre.

M. Cascabel vint écouter si les battements du cœur et le souffle des lèvres décelaient du moins un reste de vie chez cet homme.

« Il est bien mort ! » dit-il.

Il l’était, en effet, ayant eu la tempe traversée d’une balle qui l’avait foudroyé.

Maintenant, quelle était cette femme, dont le langage indiquait l’origine indienne ? Était-elle jeune ou vieille ? on ne pouvait le voir dans l’obscurité, sous le capuchon qui se rabattait sur sa tête. Mais cela, on l’apprendrait plus tard ; elle dirait d’où elle venait, et aussi dans quelles conditions ce double meurtre avait été commis. Le plus urgent, c’était de transporter au campement l’homme qui respirait encore, et de lui donner des soins dont la promptitude le sauverait peut-être. Quant au cadavre de son compagnon, on reviendrait le lendemain lui rendre les derniers devoirs.

M. Cascabel, aidé de Jean, souleva le blessé par les épaules, tandis que Sandre et Clou le prenaient par les pieds. Puis, se retournant vers la femme :

« Suivez-nous », lui dit-il.

Et celle-ci, sans hésiter, se mit à marcher près du corps, étanchant, avec un morceau d’étoffe, le sang qui coulait toujours de sa poitrine.

On ne put aller rapidement. L’homme était lourd, et il fallait surtout prendre garde à lui éviter des secousses. C’était un vivant que M. Cascabel voulait ramener au campement de la Belle-Roulotte, non un mort.

Enfin, au bout de vingt minutes, tous y arrivèrent, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.

Cornélia et la petite Napoléone, pensant qu’ils pouvaient avoir été victimes d’une agression, les attendaient dans de mortelles inquiétudes.

« Vite, Cornélia, s’écria M. Cascabel, de l’eau, du linge, et tout ce qu’il faut pour arrêter une hémorragie, ou ce malheureux va passer dans une syncope !

— Bon ! bon ! répondit Cornélia. Tu sais que je m’y entends, César ! Pas tant de paroles, et laisse-moi faire ! »

En effet, elle s’y entendait, Cornélia, ayant eu plus d’une blessure à soigner pendant l’exercice de sa profession.

Clou étendit, dans le premier compartiment, un matelas sur lequel le corps fut placé la tête légèrement surélevée par un traversin. À la clarté de la lampe du plafond, on put alors voir son visage déjà décoloré par les affres d’une mort prochaine et, en même temps, celui de l’Indienne qui s’était agenouillée près de lui.

C’était une jeune fille, elle ne paraissait pas avoir plus de quinze à seize ans.

« Quelle est cette enfant ?… demanda Cornélia.

— Celle dont nous avons entendu les cris, répondit Jean, et qui se trouvait près du blessé ! »

Celui-ci était un homme de quarante-cinq ans environ, la barbe et les cheveux grisonnants, le corps fortement constitué, d’une taille au-dessus de la moyenne, d’une physionomie sympathique, et dont le caractère énergique apparaissait, malgré la pâleur de sa face et bien que l’on ne pût rien voir de son regard sous ses paupières fermées. De temps à autre, un soupir s’échappait de ses lèvres ; mais il ne prononçait pas une parole qui permît de reconnaître à quelle nationalité il appartenait.

Lorsque sa poitrine eut été mise à nu, Cornélia put constater qu’elle était trouée d’un coup de poignard entre la troisième et la quatrième côte. Cette blessure était-elle mortelle ? Seul un médecin en eût pu juger. Ce qui ne semblait pas douteux, c’est qu’elle était très grave.
une femme lui soutenait la tête. (Page 106.)

Cependant, puisque l’intervention d’un médecin était impossible dans les conditions où l’on se trouvait, il fallait bien s’en tenir aux soins que pourrait donner Cornélia, et aux remèdes contenus dans la petite pharmacie de voyage.

C’est ce qui fut fait, et de manière à arrêter une hémorragie qui aurait pu entraîner très promptement la mort. On verrait plus tard si, dans cet état de prostration absolue, il serait possible ou non de transporter cet homme à la plus prochaine bourgade. Et, cette fois, M. Cascabel ne s’inquiétait pas qu’elle fût ou non anglo-colombienne.

Après avoir soigneusement lavé l’orifice de la plaie à l’eau fraîche, Cornélia y posa des compresses imbibées d’arnica. Ce pansement suffit pour arrêter le sang dont le blessé avait tant perdu depuis le moment du meurtre jusqu’à son arrivée au campement.

« Et maintenant, Cornélia, demanda M. Cascabel, que pouvons-nous faire ?…

— Nous allons déposer ce malheureux sur notre lit, répondit Cornélia, et je le veillerai, afin de renouveler les compresses quand il le faudra !

— Nous le veillerons tous ! répondit Jean. Est-ce que nous pourrions dormir ? Et puis, il faut nous tenir sur nos gardes !… Il y a des assassins aux environs ! »

M. Cascabel, Jean et Clou prirent l’homme et le placèrent sur le lit, dans le dernier compartiment.

Et tandis que Cornélia restait à son chevet, guettant une parole qui ne se fit pas entendre, la jeune Indienne, dont M. Cascabel parvenait à interpréter le dialecte chinouk, raconta son histoire.

Elle était bien de race indigène, de l’une des races autochtones de l’Alaska. Dans cette province, au nord et au sud du grand fleuve Youkon qui l’arrose de l’est à l’ouest, on rencontre des tribus nombreuses, nomades ou sédentaires, entre autres, les Co-Youkons, qui forment la principale et la plus sauvage peut-être, puis des Newicargouts, des Tananas, des Kotcho-a-Koutchins et aussi, plus particulièrement vers l’embouchure du fleuve, des Pastoliks, des Haveacks, des Primskes, des Melomutes et des Indgelètes.

C’était à cette dernière tribu qu’appartenait la jeune Indienne, qui s’appelait Kayette.

Kayette n’avait plus ni père ni mère, plus personne de sa famille. Et, non seulement ce sont les familles qui finissent par disparaître ainsi, mais des tribus entières, dont on ne trouve plus trace sur le territoire alaskien.

Telle celle des Gens du Milieu, qui résidait jasis au nord du Youkon.

Kayette, restée seule sans parents, avait pris direction vers le sud, au milieu de ces contrées qu’elle connaissait pour les avoir nombre de fois parcourues avec les Indiens nomades. Son projet était de se rendre à Sitka, la capitale, où elle comptait entrer au service de quelque fonctionnaire russe. Et, certes, on l’eût acceptée, rien que sur sa mine honnête, douce, prévenante. Elle était fort jolie, ayant la peau à peine bistrée, des yeux noirs à longs cils, une abondante chevelure brune, retenue sous un capuchon de fourrure qui lui enveloppait la tête.

De taille moyenne, elle paraissait gracieuse et souple, malgré sa houppelande.

On le sait, chez ces races indiennes du Nord-Amérique, garçons et fillettes, au caractère vif et joyeux, se forment vite. A dix ans, les garçons se servent adroitement du fusil et de la hache. A quinze ans, les filles se marient et, même si jeunes, font d’excellents mères de famille. Kayette était donc plus sérieuse, plus résolue aussi, que ne le comportait son âge, et ce long voyage qu’elle venait d’entreprendre prouvait bien l’énergie de son caractère. Depuis un mois déjà, elle s’était mise en route, en descendant vers le sud-ouest de l’Alaska, et elle avait atteint cette étroite bande limitrophe des îles, où est située la capitale, lorsque, longeant la lisière de la forêt, elle avait entendu deux détonations, puis des cris désespérés, à quelques centaines de pas.

C’étaient les mêmes cris qui étaient parvenus jusqu’au campement de la Belle-Roulotte.

Aussitôt, Kayette s’était courageusement élancée vers la lisière du bois.

Et, sans doute, son approche avait dû donner l’alarme, car c’est à peine si elle avait pu entrevoir deux hommes qui s’enfuyaient à travers les fourrés. Mais, évidemment, ces misérables n’auraient pas tardé à s’apercevoir qu’ils avaient pris peur d’une enfant ; et, en effet, ils revenaient déjà vers la clairière pour dépouiller leurs victimes quand l’arrivée de M. Cascabel et des siens les avait effrayés — sérieusement, cette fois.

En présence de ces deux hommes gisant sur le sol, l’un à l’état de cadavre, l’autre dont le cœur battait encore, Kayette avait appelé au secours, et l’on sait ce qui s’était passé. Les premiers cris, entendus par M. Cascabel, c’étaient ceux des voyageurs assassinés ; les seconds, c’étaient ceux de la jeune Indienne.

La nuit s’écoula. La Belle-Roulotte n’eut point à repousser une agression des meurtriers, qui, sans doute, s’étaient hâtés de fuir le lieu du crime.

Le lendemain, Cornélia ne constata rien de nouveau dans la situation du blessé, qui semblait toujours aussi inquiétante.

Dans cette circonstance, Kayette se montra fort utile, en allant cueillir certaines herbes dont elle connaissait les qualités antiseptiques. Elle les fit infuser et, trempées dans cette infusion, de nouvelles compresses furent posées sur la plaie, qui ne laissait plus échapper une goutte de sang.

Pendant la matinée, on put observer que le blessé commençait à respirer plus facilement ; mais ce n’étaient que des soupirs — pas même de vagues paroles entrecoupées — qui s’échappaient de ses lèvres. Ainsi il était impossible d’apprendre qui il était, d’où il venait, où il allait, ce qu’il faisait sur la frontière alaskienne, dans quelles conditions son compagnon et lui avaient été attaqués, et quels étaient leurs agresseurs.

De toute façon, si l’attentat avait eu le vol pour mobile, ces misérables, trop pressés de s’enfuir à l’arrivée de la jeune Indienne, avaient manqué un coup de fortune, dont ils ne retrouveraient guère l’équivalent dans ces pays si peu fréquentés.

À cela nul doute, car M. Cascabel ayant enlevé les habits du blessé, il avait trouvé dans une ceinture de cuir, serrée à la taille, quantité de pièces d’or d’origine américaine et russe. Le tout formait un total d’environ quinze mille francs. Cet argent fut mis en sûreté pour être restitué dès qu’il y aurait lieu. Quant aux papiers, il n’y en avait aucun, si ce n’est un carnet de voyage, avec quelques notes, tantôt en russe, tantôt en français. Rien, rien qui pût permettre d’établir l’identité de l’inconnu.

Ce matin-là, vers neuf heures, Jean dit :

« Père, nous avons un devoir à remplir envers ce corps qui est resté sans sépulture.

— Tu as raison, Jean, partons. Peut-être trouverons-nous sur lui quelque écrit qui nous renseignera.

— Tu nous accompagneras, ajouta M. Cascabel en s’adressant à Clou. Emporte une pioche et une pelle. »

Munis de ces outils, tous trois quittèrent la Belle-Roulotte, non sans s’être armés, et ils se dirigèrent le long de cette lisière du bois qu’ils avaient suivie la veille.

En peu de minutes, ils retrouvèrent l’endroit où le meurtre avait été commis.

Ce qui ne leur parut pas douteux, c’est que les deux hommes s’étaient installés à cette place pour passer la nuit. Il y avait là les traces d’une halte, les restes d’un feu dont les cendres fumaient encore. Au pied d’un gros pin, des herbes avaient été entassées, afin que les deux voyageurs pussent s’étendre, et peut-être dormaient-ils quand ils avaient été attaqués.

Quant au mort, il était déjà saisi par la rigidité cadavérique.

À son costume, à sa physionomie, à ses mains rudes, il fut aisé de reconnaître que cet homme, âgé de trente ans au plus, devait être le domestique de l’autre.

Jean fouilla ses poches. Il n’y trouva aucun papier. Pas d’argent, non plus. À la ceinture, un revolver de fabrication américaine, chargé de six balles, et dont l’infortuné n’avait pas eu le temps de se servir.

Évidemment, l’attaque avait été soudaine, imprévue, et les deux victimes étaient tombées en même temps.

À cette heure, aux alentours de la clairière, la forêt était déserte. Après une courte exploration, Jean revint sans avoir vu personne. Il était évident que les meurtriers n’avaient point reparu, car ils eussent dépouillé le corps, et tout au moins pris le revolver qui se trouvait encore à sa ceinture.

Cependant, Clou avait creusé une fosse assez profonde pour qu’un cadavre n’y pût être déterré par la griffe des fauves. Le mort y fut déposé, et Jean dit une prière quand la terre eut recouvert cette tombe.

Ensuite, M. Cascabel, Jean et Clou retournèrent au campement. Là, tandis que Kayette demeurait au chevet du blessé, Jean, son père et sa mère voulurent conférer ensemble.

« Il est certain, dit M. Cascabel, que, si nous reprenons le chemin de la Californie, notre hommes n’y arrivera pas vivant. Ce sont des centaines et des centaines de lieues à faire. Le mieux serait de gagner Sitka, où nous pourrions être arrivés dans trois ou quatre jours, si ces maudits policiers ne nous défendaient pas de mettre le pied sur leur territoire !

— C’est pourtant à Sitka qu’il faut aller, répondit résolument Cornélia, et c’est à Sitka que nous irons !

— Et comment ?… Nous n’aurons pas fait une lieue que nous serons arrêtés…

— N’importe, César ! Il faut partir et du bon pied ! Si nous rencontrons les agents, nous leur raconterons ce qui s’est passé, et possible est-il qu’ils ne refusent pas à ce malheureux ce qu’ils nous ont refusé… à nous ?… »

M. Cascabel secoua la tête en signe de doute. « Ma mère a raison, dit Jean. Essayons d’atteindre Sitka, même sans chercher à obtenir des agents une autorisation qu’ils ne donneraient pas. Ce serait perdre du temps. D’ailleurs, il est probable qu’ils nous croient repartis pour Sacramento et se soient éloignés. Depuis vingt-quatre heures, nous n’en avons par aperçu un seul. Ils n’ont pas même été attirés par les détonations d’hier soir…

— C’est vrai, répondit M. Cascabel, et je ne serais pas surpris qu’ils se fussent retirés…

À moins que…, fit observer Clou, qui était venu prendre part à la conversation.

— Oui… à moins que… C’est entendu ! » répliqua M. Cascabel.

L’observation de Jean était juste, et peut-être n’y avait-il rien de mieux à faire que de prendre le chemin de Sitka.

Un quart d’heure écoulé, Vermout et Gladiator étaient attelés. Bien reposés durant cette halte prolongée sur la frontière, ils pourraient fournir une solide traite pendant cette première journée de marche. La Belle-Roulotte partit et ce fut avec une satisfaction peu déguisée que M. Cascabel abandonna le territoire colombien.

« Enfants, dit-il, ouvrons l’œil et que ce soit le bon ! Quant à toi, Jean, impose silence à ton fusil ! Il est tout à fait inutile de signaler notre passage…

— Et d’ailleurs la cuisine ne chômera pas !… » ajouta Mme Cascabel.

Le pays, au nord de la Colombie, quoiqu’il soit assez accidenté, était d’un cheminement facile, même en côtoyant ces nombreux canaux qui séparent les archipels sur la lisière du continent. Pas de montagnes en vue jusqu’aux dernières limites de l’horizon. Parfois, mais très rarement, une ferme isolée, à laquelle la famille se gardait bien de rendre visite. Ayant bien étudié la carte du pays, Jean se débrouillait assez aisément, et il espérait atteindre Sitka sans recourir aux services d’un guide.

Mais, ce qui importait avant tout, c’était de ne rencontrer aucun agent, ni ceux de la frontière, ni ceux de l’intérieur. Or, dans ce premier trajet, toute liberté semblait laissée à la Belle-Roulotte de rouler à sa fantaisie. Il y avait même là de quoi surprendre. Aussi M. Cascabel était-il non moins surpris que satisfait.

Cornélia mettait le fait au compte de la Providence, et son mari n’était pas éloigné de penser comme elle. Jean, lui, inclinait à croire que quelque circonstance avait dû modifier les procédés de l’administration moscovite.

Les choses allèrent de la sorte pendant les 6 et 7 juin. On se rapprochait de Sitka. Peut-être encore la Belle-Roulotte aurait-elle pu marcher plus vite, si Cornélia n’eût redouté les secousses pour son blessé, que Kayette et elle ne cessaient de soigner, l’une comme une mère, l’autre comme une fille. Il était toujours à craindre qu’il n’atteignît pas vivant le terme du voyage. Si son état ne s’était point empiré, on ne pouvait malheureusement pas dire qu’il se fût amélioré. Les modiques ressources qu’offrait la petite pharmacie, le peu que ces deux femmes étaient à même de faire pour une blessure si grave et qui eût nécessité la présence d’un médecin, comment cela eût-il pu suffire ? Le dévouement ne saurait remplacer la science, — par malheur, — car jamais sœurs de charité ne se montrèrent plus dévouées. D’ailleurs chacun avait pu apprécier le zèle et l’intelligence de la jeune Indienne. Elle avait l’air de faire déjà partie de la famille. C’était en quelque sorte une seconde fille que le ciel avait donnée à Mme Cascabel.

Le 7, dans l’après-midi, la Belle-Roulotte traversa à gué le Stekin-river, petit cours d’eau qui se jette dans l’une de ces étroites passes ménagées entre la terre ferme et l’île Baranof, à quelques lieues seulement de Sitka.

Dans la soirée, le blessé put prononcer quelques paroles :

« Mon père… là-bas… le revoir ! » murmurait-il.

Comme ces mots étaient dits en russe, M. Cascabel les avait très bien compris.

Il y avait aussi un nom qui fut répété à plusieurs reprises :

« Ivan… Ivan… »

Quand la terre eut recouvert cette tombe. (Page 115.)

Nul doute que ce fût le nom du malheureux domestique, assassiné près de son maître.

Il était très probable que tous deux étaient d’origine moscovite.

Quoi qu’il en soit, puisque le blessé commençait à recouvrer la parole avec le souvenir, la famille Cascabel ne tarderait pas à connaître son histoire.

Jamais sœurs de charité ne se montrèrent plus dévouées. (Page 117.)

Ce jour-là, la Belle-Roulotte était parvenue sur les bords de l’étroit canal qu’il faut franchir pour atteindre l’île Baranow. Par suite, il y avait donc lieu de recourir aux bateliers qui font le service de ces nombreux détroits. Or, se mettre en relation avec les gens du pays, M. Cascabel ne pouvait espérer le faire en leur cachant sa nationalité. Il était à craindre que la fâcheuse question des passeports ne surgît de nouveau.

« Eh bien, dit-il, notre Russe n’en sera pas moins venu jusqu’à Sitka ! Si les policiers nous obligent à retourner sur la frontière, du moins le garderont-ils, comme étant un de leurs compatriotes, et puisque nous avons commencé par le sauver, c’est bien le diable s’ils n’achèveront pas de le guérir ! »

Raisonnement qui avait du bon, mais qui ne laissait pas d’inquiéter la famille touchant l’accueil qui lui serait fait. C’est qu’il eût été bien cruel, une fois à Sitka, d’être contraint de reprendre le chemin de New York.

Cependant, tandis que la voiture attendait sur le bord du canal, Jean était allé s’enquérir du bac et des bateliers, qui procéderaient à l’embarquement.

Kayette vint à ce moment prévenir M. Cascabel que sa femme le demandait, et il se rendit auprès d’elle.

« Notre blessé a certainement recouvré toute sa connaissance, dit Cornélia. Il parle, César, et il faut que tu tâches de comprendre ce qu’il veut dire !… »

En effet, le Russe avait ouvert les yeux, et les promenait autour de lui, comme interrogeant du regard ces personnes qu’il voyait pour la première fois de sa vie. Par instants, quelques paroles incohérentes s’échappaient de ses lèvres.

Et alors, d’une voix si faible, qu’on l’entendait à peine, il appela son domestique Ivan.

« Monsieur, dit M. Cascabel, votre domestique n’est point ici, mais nous sommes là… »

À ces mots, prononcés en français, le blessé répondit dans la même langue :

« Où suis-je ?

— Chez des gens qui ont pris soin de vous, monsieur…

— Mais ce pays ?

— C’est un pays où vous n’avez rien à craindre, si vous êtes Russe…

— Russe… oui !… Russe !…

— Eh bien, vous êtes dans la province d’Alaska, à quelques lieues de la capitale…

— L’Alaska !… » murmura le blessé.

Et il sembla qu’un sentiment de terreur venait de se révéler dans son regard.

« Les possessions russes !… répéta-t-il.

— Non !… Les possessions américaines ! »

Jean venait d’entrer : c’était lui qui parlait ainsi.

Et, en même temps, par la petite fenêtre entrouverte de la Belle-Roulotte, il montrait le pavillon américain flottant sur un des postes du littoral.

En effet, cette province d’Alaska n’était plus russe depuis trois jours. Trois jours auparavant avait été signé le traité d’annexion qui la cédait tout entière aux États-Unis. Désormais, la famille Cascabel n’avait plus à craindre des agents de la Russie… Elle était sur une terre américaine !