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Hetzel et Cie (p. 26-37).

III

la sierra nevada


Que de gens ont parfois rêvé d’un voyage accompli dans un coach-house, à la façon des saltimbanques ! N’avoir à s’inquiéter ni des hôtels, ni des auberges, ni des lits incertains, ni de la cuisine plus incertaine encore, lorsqu’il s’agit de traverser un pays à peine semé de hameaux ou de villages ! Ce que de riches amateurs font communément à bord de leurs yachts de plaisance, avec tous les avantages du chez-soi qui se déplace, il en est peu qui l’aient fait à l’aide d’une voiture ad hoc. Et pourtant la voiture, n’est-ce pas la maison qui marche ? Pourquoi les forains sont-ils les seuls à connaître cette jouissance « de la navigation en terre ferme ? »

En réalité, la voiture du saltimbanque, c’est l’appartement complet y compris ses chambres et son mobilier, c’est le « home » roulant, et celui de César Cascabel répondait bien aux exigences de cette vie nomade.

La Belle-Roulotte — ainsi se nommait-elle, comme s’il se fût agi de quelque goélette normande, et soyez assurés qu’elle justifiait cette appellation, après tant de pérégrinations diverses à travers les États-Unis. Achetée depuis trois ans à peine sur les premières économies du ménage, elle remplaçait la vieille guimbarde, uniquement recouverte d’une bâche et totalement dépourvue de ressorts, qui avait si longtemps servi à loger toute la famille. Or, plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis que M. Cascabel courait les foires et marchés de la Confédération, il va de soi que son véhicule était de fabrication américaine.

La Belle-Roulotte reposait sur quatre roues. Munie de bons ressorts d’acier, elle unissait la légèreté à la solidité. Soigneusement entretenue, savonnée, frottée, lavée, elle faisait resplendir ses panneaux revêtus de couleurs violentes, où le jaune d’or se mariait agréablement au rouge cochenille, étalant aux regards cette raison sociale déjà célèbre : Famille César Cascabel. Par sa longueur, elle aurait pu rivaliser avec ces chariots qui parcourent encore les prairies du Far-West, là où le Great-Trunk, le railway de New-York à San Francisco, n’a pas encore projeté ses ramifications. Évidemment, deux chevaux ne pouvaient traîner qu’au pas ce lourd véhicule. De vrai, la charge était forte. Sans compter les hôtes qui l’habitaient, la Belle-Roulotte ne portait-elle pas, sur sa galerie supérieure, les toiles de la tente avec piquets et cordages, puis en dessous, entre le train de l’avant et le train de l’arrière, une banne oscillante, chargée d’objets divers, grosse caisse, tambour, piston, trombone et autres ustensiles et accessoires qui sont les véritables outils du bateleur ? Notons aussi les costumes d’une célèbre pantomime, les Brigands de la Forêt-Noire, qui figurait au répertoire de la famille Cascabel.

À l’intérieur, l’aménagement était bien compris, et, il va sans dire, d’une propreté parfaite, une propreté flamande, grâce à Cornélia, qui ne plaisantait pas sur cet article.

À la partie antérieure, fermée par une porte vitrée à glissière, se trouvait le premier compartiment que chauffait le fourneau de la cuisine. Puis, venait un salon ou salle à manger, dans lequel se donnaient les consultations de bonne aventure ; ensuite, une première chambre à coucher, avec cadres placés l’un au-dessus de l’autre comme dans une cabine de navire, où couchaient, séparés par un rideau, à droite les deux frères, à gauche leur petite sœur ; enfin, au fond, la chambre de M. et de Mme Cascabel, avec un lit aux épais matelas, à la courtepointe multicolore, et près duquel le fameux coffre-fort avait été placé. Dans toutes les encoignures, des planchettes qui pouvaient se lever et s’abaisser, formant tables ou toilettes, et d’étroites armoires où l’on serrait les costumes, perruques et postiches de la pantomime. Deux lampes à pétrole éclairaient le tout, véritables lampes de roulis, qui se balançaient lorsque le véhicule suivait des chemins mal nivelés ; en outre, afin de laisser la lumière du jour pénétrer dans les divers compartiments, une demi-douzaine de petites fenêtres, aux vitres serties de plomb, aux rideaux de légère mousseline, aux embrasses de couleurs, donnaient à la Belle-Roulotte l’aspect d’un roufle de galiote hollandaise.

Clou-de-Girofle, peu exigeant de sa nature, couchait dans le premier compartiment, sur un hamac qu’il tendait le soir entre les deux parois et qu’il détendait le matin, dès l’apparition du jour.

Il reste à mentionner que les deux chiens, Wagram et Marengo, en leur qualité de gardiens de nuit, couchaient l’un et l’autre dans la banne sous la voiture, où ils toléraient la présence du singe John Bull, malgré sa pétulance et son goût pour les espiègleries, et que le perroquet Jako était remisé dans une cage suspendue à l’intérieur du second compartiment.

Quant aux deux chevaux, Gladiator et Vermout, ils avaient toute liberté de paître autour de la Belle-Roulotte, sans qu’il fût nécessaire de les entraver. Et, après avoir brouté l’herbe de ces vastes prairies où la table était toujours mise, comme aussi le lit ou plutôt la litière, ils n’avaient plus qu’à s’allonger pour dormir sur le sol qui les avait nourris.

Ce qui est certain, c’est que, la nuit venue, avec les fusils et les revolvers de ses hôtes, avec les deux chiens qui la gardaient, la Belle-Roulotte offrait toute sécurité.

Telle était cette voiture de famille. Que de milles et de milles elle avait parcourus depuis trois ans à travers la Confédération, de New-York à Albany, du Niagara à Buffalo, à Saint-Louis, à Philadelphie, à Boston, à Washington, le long du Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, le long du Great-Trunk, jusqu’aux montagnes Rocheuses, au pays des Mormons, et jusqu’au fond de la Californie ! Voyage hygiénique s’il en fut, puisque personne de la petite troupe n’avait jamais été malade — à part John Bull, dont les indigestions étaient fréquentes, tant son instinct le servait à satisfaire son inconcevable gourmandise.

Et cette Belle-Roulotte, quelle joie ce serait de la ramener en Europe, de la conduire sur les routes du vieux continent ! Quelle curiosité sympathique elle exciterait en traversant le pays de France et les campagnes du pays normand ! Ah ! revoir sa France, « revoir sa Normandie », comme dans la célèbre chanson de Bérat, c’était à cela que tendaient toutes les pensées, toutes les aspirations de César Cascabel !

Une fois à New-York, le véhicule devait être démonté, empaqueté, embarqué à bord d’un paquebot à destination du Havre, et il n’y aurait plus qu’à le remettre sur ses roues pour qu’il prît le chemin de la capitale.

Combien il tardait à M. Cascabel, à sa femme, à ses enfants d’être partis, et, sans doute aussi, à leurs compagnons, on pourrait dire leurs amis à quatre pattes ! C’est pourquoi ils quittèrent la grande place de Sacramento dès l’aube, le 15 février, les uns à pied, les autres dans la voiture, — chacun à sa fantaisie.

La température était encore très fraîche, mais il faisait beau. Il va de soi que l’on ne s’embarquait pas sans biscuits, autrement dit, sans conserves variées de viandes et de légumes. D’ailleurs, on pourrait se ravitailler dans les villes et villages. Et puis le gibier : bisons, daims, lièvres et perdrix, n’abonde-t-il pas sur ces territoires ? Et Jean se priverait-il de prendre son fusil et d’en faire bon usage, la chasse n’étant point interdite ni le permis exigé sur ces vastes prairies du Far-West ? C’est que Jean était un adroit tireur, et l’épagneul Wagram, à défaut du caniche Marengo, se distinguait par des qualités cynégétiques de premier ordre.

En quittant Sacramento, la Belle-Roulotte prit la direction du nord-est. Il s’agissait d’atteindre la frontière par le plus court et de franchir la Sierra Nevada, soit environ deux cents kilomètres jusqu’à la passe Sonora, qui donne accès sur les interminables plaines de l’est.

Ce n’était pas encore le Far-West proprement dit, où les bourgades ne se rencontrent que de loin en loin ; ce n’était pas la Prairie, avec ses horizons reculés, ses larges espaces déserts, ses Indiens nomades, que la civilisation repousse peu à peu vers les régions moins fréquentées du Nord-Amérique. Presque au sortir de Sacramento, le pays s’élevait déjà. On sentait les ramifications de la Sierra, qui limite magnifiquement cette vieille Californie dans le cadre de ses chaînes couvertes de sapins noirs, dominées çà et là par des pics hauts de cinq mille mètres. C’est une barrière de verdure, que la nature a faite à cette contrée où elle avait versé tant d’or, maintenant vidée par la rapacité humaine. Sur la direction suivie par la Belle-Roulotte, ne manquaient point les villes importantes : Jackson, Mocquelenne, Placerville, célèbres avant-postes de l’Eldorado et du Calaveras. Mais M. Cascabel ne s’y arrêtait que le temps de faire quelques emplettes ou lorsqu’il voulait avoir une nuit plus tranquille. Il avait hâte de franchir les montagnes de la Nevada, le pays du Grand Lac Salé, et l’énorme rempart des montagnes Rocheuses, où son attelage aurait quelques bons coups de collier à donner. Ensuite, jusqu’à la région de l’Érié ou de l’Ontario, la voiture n’aurait plus à suivre, à travers la Prairie, que les routes déjà battues par le pied des chevaux et le chariot des caravanes.

Cependant, on n’allait pas vite sur ces territoires montueux. Le chemin s’allongeait de tous les circuits inévitables. De plus, bien que cette contrée soit traversée par le trente-huitième parallèle, qui est, en Europe, celui de la Sicile et de l’Espagne, les dernières froidures de l’hiver avaient conservé toute leur âpreté. On le sait, par suite de l’éloignement du Gulf-stream — ce courant chaud qui, au sortir du golfe du Mexique, se dirige obliquement vers l’Europe — le climat de l’Amérique du Nord est beaucoup plus froid, à latitude égale, que celui de l’ancien continent. Mais, encore quelques semaines, et la Californie serait redevenue cette terre généreuse entre toutes, cette mère féconde, où la graine des céréales se multiplie au centuple, où les productions les plus variées des zones tropicale et tempérée se mélangent à profusion, la canne à sucre, le riz, le tabac, les oranges, les olives, les citrons, les ananas, les bananes. Ce n’est pas l’or qui a fait la richesse du sol californien, c’est l’extraordinaire végétation sortie de ses entrailles.

« Nous regretterons ce pays ! disait Cornélia, qui n’était point indifférente aux bonnes choses de la table.

— Gourmande ! lui répondait M. Cascabel.

— Eh ! ce n’est pas pour moi, c’est pour les enfants ! »

Plusieurs jours s’écoulèrent en cheminements sur la lisière des forêts, à travers des prairies verdoyantes. Si nombreux qu’ils fussent, les ruminants, nourris par elles, ne parvenaient pas à en user le tapis d’herbe, que la nature renouvelle sans cesse. On ne saurait trop insister sur la puissance végétale de ce territoire californien, auquel aucun autre ne peut être comparé. C’est le grenier du Pacifique, et les flottes du commerce, qui exportent ses produits, n’arrivent pas à l’épuiser. La Belle-Roulotte allait son train ordinaire, une moyenne de six à sept lieues par jour - pas plus. C’est dans ces conditions qu’elle avait déjà promené son personnel dans tous les États-Unis, où le nom de Cascabel était si avantageusement connu depuis les bouches du Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Angleterre. Il est vrai, on s’arrêtait alors en chaque ville de la Confédération, afin d’y faire recettes. Maintenant, dans ce voyage de l’ouest à l’est, il ne s’agissait plus d’émerveiller les populations. Ce n’était point une tournée artistique, cette fois, c’était le retour vers la vieille Europe, avec les fermes normandes à l’horizon.

La traversée se faisait gaiement, et que de maisons sédentaires eussent envié le bonheur que contenait cette maison roulante ! On riait, on chantait, on plaisantait, et parfois le piston, sur lequel s’escrimait le jeune Sandre, mettait en fuite les oiseaux, non moins gazouillants que cette joyeuse famille.

Tout cela, c’était fort bien, mais des journées de voyage ne doivent pas être nécessairement des journées de vacances.

« Enfants, répétait M. Cascabel, il ne faut pourtant pas se rouiller ! »

Et, pendant les haltes, si l’attelage se reposait, la famille ne se reposait pas. Plus d’une fois, les Indiens s’empressèrent à regarder Jean essayant ses tours de jongleur, Napoléone esquissant quelques pas gracieux, Sandre se disloquant comme un être en caoutchouc, Mme Cascabel s’adonnant à des exercices de force et M. Cascabel à des effets de ventriloquie ; sans oublier Jako, qui babillait dans sa cage, les chiens qui travaillaient ensemble, et John Bull qui se dépensait en grimaces.

Observons, toutefois, que Jean ne négligeait point d’étudier pendant la route. Il lisait et relisait les quelques livres composant la petite bibliothèque de la Belle-Roulotte, un peu de géographie et d’arithmétique, et divers volumes de voyage ; il tenait aussi le Journal du bord, où il relatait d’une façon fort agréable les incidents de navigation.

« Tu deviendras trop instruit ! lui disait parfois son père. Mais enfin, puisque c’est ton goût !… »

Et M. Cascabel se gardait bien de contrarier les instincts de son premier-né. Au fond, sa femme et lui étaient très fiers de compter « un savant » dans la famille.

Vers le 27 février, dans l’après-midi, la Belle-Roulotte arriva au pied des gorges de la Sierra Nevada. Pendant quatre ou cinq jours, ce rude passage de la chaîne allait occasionner de grandes fatigues. Ce serait dur, pour les gens comme pour les bêtes, de remonter la pente jusqu’à mi-montagne. Il serait nécessaire de pousser à la roue sur les étroits lacets qui contournent les flancs de l’énorme barrière. Bien que le temps continuât de s’adoucir avec les précoces influences du printemps californien, le climat serait encore peu clément à de certaines altitudes. Rien de plus redoutable que les pluies torrentielles, les terribles chasse-neige, les rafales déchaînées au tournant des gorges où le vent s’engouffre comme dans un entonnoir. D’ailleurs, la partie supérieure des passes s’élève au-dessus de la zone des neiges éternelles, et ce n’est pas à moins de deux mille mètres qu’il faut se transporter avant de redescendre sur le pays des Mormons.

Au surplus, M. Cascabel comptait faire ce qu’il avait déjà fait en
M; Cascabel reparut, s'écriant : « Volé ! » (Page 37.)

pareille occasion : il prendrait des chevaux de renfort qu’il louerait dans les villages ou fermes de la montagne, et des hommes, Indiens ou Américains, pour les conduire. Ce serait un surcroît de dépenses, sans doute, mais une nécessité, si la famille tenait à ne pas compromettre son propre attelage.

Dans la soirée du 27, l’entrée de la passe de la Sonora était atteinte. Les vallées, suivies jusqu’alors, ne présentaient que des dénivellations de peu d’importance. Aussi, Vermout et Gladiator les avaient-ils remontées sans trop de fatigues. Mais ils n’auraient pu aller au delà, même avec l’aide de tout le personnel.

Halte fut faite, à courte distance d’un hameau perdu au fond des gorges de la Sierra. Quelques maisons seulement, et, à deux portées de fusil, une ferme à laquelle M. Cascabel résolut de se rendre dès le soir même. Il voulait retenir pour le lendemain des chevaux que Vermout et Gladiator accueilleraient avec satisfaction.

Tout d’abord, il fallut prendre des mesures afin de passer la nuit en cet endroit.

Dès que le campement eut été organisé suivant les dispositions habituelles, on se mit en rapport avec les habitants du hameau qui consentirent volontiers à fournir de la nourriture fraîche aux gens et du fourrage aux animaux.

Ce soir-là, il ne fut pas question de « répéter » les exercices. Tous étaient à bout de forces. Journée rude, car il avait fallu faire une grande partie du chemin à pied pour soulager l’attelage. M. Cascabel accorda donc repos complet, qui serait respecté pendant toute la traversée de la Sierra.

Après que M. Cascabel eut jeté le coup d’œil du maître sur le campement, laissant la Belle-Roulotte à la garde de sa femme et de ses enfants, accompagné de Clou, il se dirigea vers la ferme dont les cheminées fumaient à travers les arbres.

Cette ferme était tenue par un Californien et sa famille, qui fit bon accueil au saltimbanque. Le fermier s’engagea à lui fournir trois chevaux et deux conducteurs. Ceux-ci devaient guider la Belle-Roulotte jusqu’à l’endroit où s’amorcent les pentes qui descendent vers l’est ; de là, ils reviendraient en ramenant l’attelage supplémentaire. Seulement, cela coûterait un bon prix.

M. Cascabel discuta en homme désireux de ne point jeter son argent par les fenêtres, et, finalement, convint d’une somme qui ne dépassait pas le crédit affecté à cette partie du voyage.

Le lendemain, à six heures du matin, les deux hommes arrivèrent, et leurs trois chevaux furent attelés en avant de Vermout et de Gladiator. La Belle-Roulotte partit en remontant une gorge étroite, largement boisée sur ses flancs. Vers huit heures, à l’un des tournants du défilé, ces merveilleux territoires de la Californie, que la famille ne quittait pas sans un certain regret, avaient entièrement disparu derrière le massif de la Sierra.

Les trois chevaux du fermier étaient de solides bêtes, sur lesquelles il y avait lieu de compter. En était-il ainsi de leurs conducteurs ? C’est ce qui semblait au moins douteux.

C’étaient de forts gaillards l’un et l’autre, sortes de métis, moitié Indiens, moitié Anglais. Ah ! si M. Cascabel l’avait su, comme il les eût congédiés vivement !

En somme, Cornélia leur trouvait assez mauvaise figure. Jean partageait l’opinion de sa mère, et c’était également l’opinion de Clou. M. Cascabel ne paraissait pas être bien tombé. Après tout, ils n’étaient que deux, et ils auraient affaire à forte partie, s’ils s’avisaient de broncher.

Quant à de dangereuses rencontres dans la Sierra, elles n’étaient pas à prévoir. Les routes devaient être sûres à cette époque. Le temps n’était plus où les mineurs californiens, ceux qu’on appelait des « loafers » et des « rowdies », se joignaient aux malfaiteurs venus de tous les coins du monde pour malmener les honnêtes gens. La loi de Lynch avait fini par les mettre à la raison.

Cependant, en homme prudent, M. Cascabel résolut de se tenir sur ses gardes.

Les hommes, loués à la ferme, étaient certainement d’habiles charretiers. Aussi la journée s’écoula-t-elle sans accident, et c’est ce dont il y avait à se féliciter avant tout. Une roue brisée, un essieu rompu, et les hôtes de la Belle-Roulotte, loin de toute habitation, n’ayant aucun moyen de réparer leurs avaries, eussent été dans le plus grand embarras.

La passe présentait alors un aspect des plus sauvages. Rien que des pins noirâtres, pour toute végétation, des mousses qui tapissaient le sol. Çà et là, d’énormes entassements de rocs multipliaient les détours, surtout le long de l’un des affluents du Walker, sorti du lac de ce nom, et qui se précipitait tumultueusement au fond des précipices. Au loin, perdu dans les nuages, pointait le Castle-Peak, dominant les autres cimes, pittoresquement projetées par la chaîne de la Nevada.

Vers cinq heures du soir, lorsque l’ombre montait déjà des profondeurs de l’étroite gorge, il y eut un rude tournant à franchir. La rampe était tellement forte à cet endroit, au point qu’il fut nécessaire de décharger en partie la voiture et de laisser provisoirement en arrière la banne et la plupart des objet placés sur la galerie supérieure.

Chacun s’y mit, et, il faut le reconnaître, les deux conducteurs firent preuve de zèle en cette circonstance. M. Cascabel et les siens revinrent quelque peu sur leur première impression au sujet de ces hommes. D’ailleurs, deux jours encore, le plus haut point du défilé serait atteint, il n’y aurait plus qu’à redescendre, et l’attelage de renfort retournerait à la ferme.

Lorsque le lieu de la halte eut été choisi, pendant que les charretiers s’occupaient de leurs chevaux, M. Cascabel, ses deux fils et Clou revinrent sur leurs pas, et rapportèrent les objets qui avaient été déposés au bas de la rampe.

Un bon souper termina cette journée, et on ne songea plus qu’à se reposer.

M. Cascabel offrit aux conducteurs de prendre place dans l’un des compartiments de la Belle-Roulotte ; mais ils refusèrent, assurant que l’abri des arbres leur suffirait. Là, bien enveloppés de grosses couvertures, ils pourraient veiller plus efficacement sur l’attelage de leur maître.

Quelques instants après, le campement était plongé dans un profond sommeil.

Le lendemain, dès les premières lueurs de l’aube, tout le monde fut sur pied.

M. Cascabel, Jean et Clou, descendus les premiers de la Belle-Roulotte, se dirigèrent vers l’endroit où Gladiator et Vermout avaient été parqués la veille.

Tous deux étaient là ; mais les trois chevaux du fermier avaient disparu.

Comme ils ne pouvaient être loin, Jean allait donner ordre aux conducteurs de se mettre à leur recherche : ces deux hommes ne se trouvaient plus au campement.

« Où sont-ils donc ? dit-il.

— Sans doute, répondit M. Cascabel, ils courent après leurs chevaux.

— Ohé !… Ohé !… » cria Clou, d’une voix aiguë, qui devait s’entendre à grande distance.

Il ne reçut aucune réponse.

Nouveaux cris lancés à pleins poumons par M. Cascabel et par Jean qui revinrent sur leurs pas.

Les conducteurs ne reparurent point davantage.

« Est-ce que nous ne nous serions point trompés sur leur mine ? s’écria M. Cascabel.

— Pourquoi ces hommes nous auraient-ils quittés ? demanda Jean.

— Parce qu’ils ont dû faire quelque mauvais coup !

— Et lequel ?

— Lequel ?… Attends !… Nous allons le savoir !.. »

Et, suivi de Jean et de Clou, il revint en courant vers la Belle-Roulotte.

Franchir le marchepied, pousser la porte, traverser les compartiments, se précipiter vers la chambre du fond où avait été placé le précieux coffre-fort, ce fut l’affaire d’un instant, et M. Cascabel reparut, s’écriant :

« Volé !

— Le coffre-fort ! dit Cornélia ?

— Oui, volé par ces canailles ! »