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Hetzel et Cie (p. 211-229).

DEUXIÈME PARTIE


I

le détroit de behring


C’est une passe assez étroite, ce canal de Behring, par lequel communique la mer de ce nom avec l’océan Arctique. Disposé comme le détroit du Pas-de-Calais entre la Manche et la mer du Nord, il a la même orientation sur une largeur triple. On ne compte que six à sept lieues depuis le cap Griz-Nez de la côte française jusqu’au South-Foreland de la côte anglaise, une vingtaine de lieues séparent Numana de Port-Clarence.

Aussi, après avoir quitté son dernier lieu de séjour en Amérique, la Belle-Roulotte se dirigeait-elle vers ce port de Numana, le point le plus rapproché du littoral asiatique.

Sans doute, un itinéraire, qui aurait coupé obliquement la mer de Behring, eût permis à César Cascabel de cheminer sur un parallèle moins élevé et sensiblement au-dessous du Cercle Polaire. Dans ce cas, la direction eût été relevée au sud-ouest, en pointant vers l’île Saint-Laurent — île assez importante, habitée par de nombreuses tribus d’Esquimaux, non moins hospitaliers que les indigènes de Port-Clarence ; puis, au-delà du golfe de l’Anadyr, la petite troupe aurait accosté le cap Navarin, pour s’aventurer à travers les territoires de la Sibérie méridionale. Mais c’eût été allonger la partie du voyage qui se faisait par mer, ou plutôt à la surface d’un ice-field, et par conséquent s’exposer sur un plus long parcours aux dangers que présentent les champs de glace. On comprend que la famille
L'icefield présentait de larges crevasses. (Page 215.)

Cascabel devait avoir hâte de se trouver en terre ferme. Il convenait dès lors de ne modifier en rien les dispositions du premier plan, qui consistait à faire route ver Numana, en se réservant de relâcher à l’îlot Diomède, situé au milieu du détroit, ilôt aussi solide sur sa base rocheuse que n’importe quel point du continent.

Si M. Serge avait eu un navire à bord duquel la petite caravane se serait embarquée avec son matériel, c’est un itinéraire
Les deux chiens faisaient lever des milliers de volatiles. (Page 216.)

différent qu’il aurait suivi. En quittant Port-Clarence, le bâtiment eût fait voile plus au sud sur l’île de Behring, lieu d’hivernage très fréquenté des phoques et autres mammifères marins ; puis, de là, il eût gagné un des ports du Kamtchatka, et peut-être même Petropavlovsk, la capitale de ce gouvernement. Mais, faute de navire, il fallait prendre au plus court, afin de mettre pied sur le continent asiatique.

Le détroit de Behring n’accuse pas de très grandes profondeurs. Par suite des exhaussements géologiques, qui ont été observés depuis la période glaciaire, il pourrait même arriver que, dans un avenir très éloigné, la jonction s’opérât sur ce point entre l’Asie et l’Amérique. Ce serait alors le pont rêvé par M. Casbabel, ou plus exactement une chaussée praticable aux voyageurs. Mais, utile à ceux-ci, elle serait extrêmement dommageable aux navigateurs, et spécialement aux baleiniers, puisqu’elle leur fermerait l’accès des mers arctiques. Il faudrait en ce cas qu’un nouveau Lesseps vînt couper ces isthme et rétablir les choses dans leur état primitif. Aux héritiers de nos arrière-petit-neveux il reviendra de se préoccuper de cette éventualité.

En sondant les diverses parties du détroit, les hydrographes ont pu constater que le chenal le plus profond était celui qui longe le littoral d’Asie, près de la presqu’île des Tchouktches. Là circule le courant froid, descendu du nord, tandis que le courant chaud remonte à travers la passe moins accusée, qui est limitrophe de la côte américaine.

C’est au nord de cette presqu’île, près de l’île de Kolioutchin, dans la baie de ce nom, que, douze ans plus tard, le navire de Nordenskjöld, la Véga, après avoir découvert le passage du Nord-Est, allait être immobilisé par les glaces pendant un laps de neuf mois, du 26 septembre 1878 au 15 juillet 1879.

La famille Cascabel était donc partie à la date du 21 octobre dans d’assez bonnes conditions. Il faisait un froid vif et sec. La tourmente de neige s’était apaisée, le vent avait molli, en halant le nord d’un quart. Le ciel était tendu de gris mat, uniformément. À peine si l’on sentait le soleil derrière ce voile de brumes, que ses rayons, très affaiblis par leur obliquité, ne parvenaient pas à percer. À midi, au maximum de sa culmination, il ne s’élevait que de trois ou quatre degrés au-dessus de l’horizon du sud.

Une très sage mesure avait été prise d’un commun accord avant le départ de Port-Clarence : on ne devait point faire route pendant l’obscurité. Çà et là, l’ice-field présentait de larges crevasses et, dans l’impossibilité de les éviter, faute de les voir, il aurait pu se produire quelque catastrophe. Il était convenu que, dès que la portée du regard se limiterait à une centaine de pas seulement, la Belle-Roulotte ferait halte. Mieux valait mettre quinze jours à franchir les vingt lieues du détroit que de se risquer en aveugles, lorsque la clarté ne serait plus suffisante.

La neige, qui n’avait cessé de tomber pendant vingt-quatre heures, en formant un tapis assez épais, s’était cristallisée sous l’action du froid. Cette couche rendait la locomotion moins pénible à la surface de l’ice-field. S’il ne neigeait plus, la traversée du détroit serait facile. Cependant il était à craindre qu’à la rencontre des deux courants froid et chaud, qui se contrariaient pour prendre chacun un chenal différent, les glaçons, heurtés pendant leur dérive, ne se fussent accumulés les uns sur les autres. Cela étant, la route s’allongerait de nombreux détours.

Il a été dit que Cornélia, Kayette et Napoléone avaient pris place dans la voiture. Afin de l’alléger autant que possible, les hommes devaient faire le trajet à pied.

Selon l’ordre de marche adopté, Jean était, comme éclaireur, chargé de reconnaître l’état de l’ice-field ; on pouvait se fier à lui. Il était muni d’une boussole et, bien qu’il ne lui fût guère possible de prendre des points de repère très exacts, il se dirigeait vers l’ouest avec une précision suffisante.

À la tête de l’attelage se tenait Clou, prêt à soutenir ou à relever Vermout et Gladiator, s’ils faisaient un faux pas ; mais la solidité de leurs jambes était assurée par la ferrure à glace de leurs sabots. D’ailleurs, cette surface ne présentait aucune aspérité contre laquelle ils eussent pu buter.

Près de la voiture, M. Serge et César Cascabel, les lunettes aux yeux, bien encapuchonnés ainsi que leurs compagnons, cheminaient en causant.

Quant au jeune Sandre, il eût été malaisé de lui assigner une place ou tout au moins de l’y maintenir. Il allait, venait, courait, gambadait comme les deux chiens, et même se donnait le plaisir de longues glissades. Toutefois, son père ne lui avait point permis de chausser les raquettes esquimaudes, et c’est bien cela qui le chagrinait.

« Avec ces patins-là, on aurait traversé le détroit en quelques heures !

À quoi bon, répondit M. Cascabel, puisque nos chevaux ne savent pas patiner !

— Faudra que je leur apprenne ! » répondit le gamin en faisant une culbute.

Entre-temps, Cornélia, Kayette et Napoléone s’occupaient de la cuisine, et une légère fumée de bon augure sortait du petit tuyau de tôle. Si elles ne souffraient point du froid à l’intérieur des compartiments hermétiquement clos, il fallait songer à ceux qui étaient dehors. Et c’est ce qu’elles faisaient, en tenant toujours prêtes quelques chaudes tasses de thé, additionnées de cette eau-de-vie russe, cette vodka, qui ranimerait un mort !

En ce qui est des chevaux, leur nourriture était assurée au moyen de ces bottes d’herbe sèche, fournies par les Esquimaux de Port-Clarence, qui devaient suffire pour la traversée du détroit. Wagram et Marengo avaient en abondance de la chair d’élan dont ils se montraient satisfaits.

Au surplus, l’ice-field n’était pas aussi dépourvu de gibier qu’on pourrait le croire. Dans leurs courses, les deux chiens faisaient lever des milliers de ptarmigans, de guillemots et autres volatiles spéciaux aux régions polaires. Ces volatiles, apprêtés avec soin et débarrassés de leur goût huileux, peuvent encore fournir un manger acceptable. Mais, comme rien n’eût été plus inutile que de les abattre, puisque l’office de Cornélia était amplement garni, il fut décidé que les fusils de M. Serge et de Jean resteraient au repos pendant le voyage de Port-Clarence à Numana.

Quant aux amphibies, phoques et autres congénères marins, très nombreux en ces parages, on n’en vit pas un seul pendant le premier jour du voyage.

Si le départ s’était fait gaiement, M. Cascabel et ses compagnons ne tardèrent pas à ressentir l’indéfinissable impression de tristesse qui se dégage de ces plaines sans horizon, de ces surfaces blanches à perte de vue. Vers onze heures, ils ne voyaient déjà plus les hautes roches de Port-Clarence, pas même les sommets du cap du Prince-de-Galles, évanouis dans l’estompe des lointaines vapeurs. Aucun objet n’eût été visible à la distance d’une demi-lieue et, par conséquent, bien du temps se passerait avant qu’on découvrît les hauteurs du cap oriental de la presqu’île des Tchouktches. Ces hauteurs, cependant, eussent offert un excellent point de repère pour les voyageurs.

L’îlot Diomède, situé à peu près au milieu du détroit, n’est dominé par aucune tumescence rocheuse. Comme sa masse émerge à peine du niveau de la mer, on ne le reconnaîtrait guère qu’au moment où les roues crieraient sur son sol rocailleux en écrasant la couche de neige. En somme, sa boussole à la main, Jean dirigeait sans trop de peine la Belle-Roulotte et, si elle n’allait pas vite, du moins s’avançait-elle en toute sécurité.

Chemin faisant, M. Serge et César Cascabel causaient volontiers de leur situation présente. Cette traversée du détroit, qui avait paru chose simple avant le départ, qui paraîtrait non moins simple après l’arrivée, ne laissait pas de sembler fort périlleuse maintenant qu’on y était engagé.

« C’est tout de même assez raide ce que nous avons tenté là ! dit M. Cascabel.

— Sans doute, répondit M. Serge. Franchir le détroit de Behring avec une lourde voiture, voilà une idée qui ne serait pas venue à tout le monde !

— Je le crois bien, monsieur Serge ! Que voulez-vous ? lorsque l’on est mis dans la tête de rentrer au pays, il n’y a rien qui puisse vous retenir ! Ah ! s’il ne s’agissait que d’aller pendant des centaines de lieues à travers le Far West ou la Sibérie, cela ne me préoccuperait même pas !… On marche sur un terrain solide, qui ne risque pas de s’entrouvrir sous vos pieds !… Tandis que vingt lieues de mer glacée à parcourir avec un attelage, un matériel, et tout ce qui s’ensuit !… Diantre ! je voudrais bien que ce fût fait !… Nous en aurions fini avec le plus difficile, ou tout au moins avec le plus dangereux du voyage !

— En effet, mon cher Cascabel, surtout si la Belle-Roulotte, au-delà du détroit, peut atteindre rapidement les territoires de la Sibérie méridionale. Essayer de suivre le littoral pendant les grands froids de l’hiver, ce serait très imprudent. Aussi, dès que nous serons à Numana, nous aurons à couper vers le sud-ouest, afin de choisir un bon lieu d’hivernage dans une des bourgades que nous rencontrerons.

— C’est notre projet ! Mais vous devez connaître le pays, monsieur Serge ?

— Je ne connais que la région comprise entre Iakoutsk et Okhotsk, pour l’avoir traversée après mon évasion. Quant à la route qui va de la frontière d’Europe à Iakoutsk, je n’ai conservé que le souvenir de ces épouvantables fatigues, dont les convois de prisonniers sont jour et nuit accablés ! Quelles souffrances !… Je ne les souhaiterais pas à mon plus mortel ennemi !

— Monsieur Serge, avez-vous perdu tout espoir de rentrer dans votre pays, j’entends en toute liberté, et le gouvernement ne vous permettra-t-il pas d’y revenir ?…

— Il faudrait pour cela, répondit M. Serge, que le Czar proclamât une amnistie qui s’étendrait au comte Narkine, comme à tous les patriotes condamnés avec lui. Des circonstances politiques se présenteront-elles, qui rendront cette détermination possible ?… Qui sait, mon cher Cascabel !

— C’est pourtant triste de vivre en exil !… Il semble que l’on ait été chassé de sa propre maison…

— Oui !… loin de tous ceux qu’on aime !… Et mon père, si âgé déjà… et que je voudrais revoir…

— Vous le reverrez, monsieur Serge ! Croyez-en un vieux coureur de foire, qui a souvent prédit l’avenir en disant la bonne aventure ! Vous ferez votre entrée à Perm avec nous !… Est-ce que vous n’appartenez pas à la troupe Cascabel ?… Il faudra même que je vous apprenne quelques tours d’escamotage — cela peut servir à l’occasion — sans compter celui que nous jouerons à la police moscovite en lui passant sous le nez ! »

Et César Cascabel ne put s’empêcher de s’esclaffer de rire. Songez donc ! Le comte Narkine, un grand seigneur russe, soulevant des poids, jonglant avec des bouteilles, donnant la réplique aux clowns — et en faisant recette !

Vers trois heures de l’après-midi, la Belle-Roulotte dut s’arrêter. Bien qu’il ne fît pas nuit encore, une épaisse brume amoindrissait le champ de vue. Aussi, après être revenu en arrière, Jean conseilla-t-il de faire halte. Se diriger dans ces conditions devenait extrêmement incertain.

D’ailleurs, ainsi que M. Serge l’avait prévu, cette partie du détroit, parcourue par le courant du chenal de l’est, laissait les aspérités de l’ice-field, les inégalités des glaçons, saillir sous la neige. Le véhicule éprouvait des heurts violents. Les chevaux buttaient presque à chaque pas. Une demi-journée de marche avait suffi pour leur occasionner de très grandes fatigues.

En somme, c’étaient deux lieues au plus que la petite caravane avait franchies pendant cette première étape.

Dès que l’attelage se fut arrêté, Cornélia et Napoléone descendirent — soigneusement emmitouflées, des pieds à la tête, à cause de la brusque transition d’une température intérieure de dix degrés au-dessus de zéro à une température extérieure de dix degrés au-dessous. Quant à Kayette, habituée à ces âpretés de l’hiver alaskien, elle n’avait guère songé à s’envelopper de ses chaudes fourrures.

« Il faut te couvrir mieux que cela, Kayette ! lui dit Jean. Tu risques de t’enrhumer !

— Oh ! fit-elle, je ne crains pas le froid, et on y est accoutumé dans la vallée du Youkon !

— N’importe, Kayette !

— Jean a raison, dit M. Cascabel en intervenant. Va t’envelopper d’une bonne couverture, ma petite caille. D’ailleurs, je te préviens que si tu t’enrhumes, c’est moi qui me charge de te guérir, et cela sera terrible !… J’irai, s’il le faut, jusqu’à te couper la tête pour t’empêcher d’éternuer !… »

Devant une pareille menace, la jeune Indienne n’avait qu’à obéir, et c’est ce qu’elle fit.

Puis, chacun s’occupa d’organiser la halte. Ce fut très simple, en somme. Pas de bois à couper dans la forêt, faute de forêt, pas de foyer à allumer, faute de combustible, pas même d’herbe à recueillir pour le repas des animaux. La Belle-Roulotte était là, offrant à ses hôtes son confort habituel, sa bonne température, ses couchettes toutes dressées, sa table toute servie, son hospitalité permanente.

Il ne fut nécessaire que de pourvoir à la nourriture de Vermout et de Gladiator avec une portion de fourrage apporté de Port-Clarence. Cela fait, on enveloppa les deux chevaux d’épaisses couvertures, et ils n’eurent plus qu’à se reposer jusqu’au lendemain. Le perroquet dans sa cage, le singe dans sa banne, ne furent point oubliés, non plus que les deux chiens, très friands de cette viande sèche dont ils se nourrissaient à belles dents.

Enfin, après avoir pris soin des bêtes, M. Serge et ses compagnons soupèrent ou, ce qui est plus juste, vu l’heure peu avancée, dînèrent de bon appétit.

« Eh !… Eh !… s’écria M. Cascabel, c’est peut-être la première fois que des Français font un repas aussi bien servi au milieu du détroit de Behring !

— C’est probable, répondit M. Serge. Mais, avant trois ou quatre jours, je compte que nous pourrons nous retrouver à table — en terme ferme cette fois !
chacun s’occupa d’organiser la halte. (Page 220.)

À Numana ?… demanda Cornélia.

— Non, sur l’îlot Diomède, où nous séjournerons un jour ou deux. Notre attelage va si lentement qu’il faudra une semaine au moins pour atteindre le littoral asiatique. »

Le repas achevé, bien qu’il ne fût que cinq heures du soir, personne ne refusa d’aller prendre du repos. Toute une longue nuit à rester étendu sous les couvertures d’une bonne couchette, cela n’est pas à dédaigner, après une pénible marche à travers un champ de glace. M. Cascabel ne jugea même pas qu’il fût nécessaire de veiller à la sécurité du campement. Pas de mauvaises rencontres à craindre en pareil désert. D’ailleurs les chiens feraient bonne garde, et signaleraient les rôdeurs — s’il s’en trouvait — qui s’approcheraient de la Belle-Roulotte.

Cependant, à deux ou trois reprises, M. Serge se releva afin d’observer l’état de l’ice-field qu’un brusque changement de température pouvait toujours modifier : de ses préoccupations c’était peut-être la plus grave. Rien n’était changé à l’apparence du temps, et une petite brise de nord-est glissait à la surface du détroit.

Le lendemain, le voyage se continua dans les mêmes conditions. Il n’y eut point de difficultés, à proprement parler, sinon de la fatigue. Trois lieues furent enlevées jusqu’à l’heure du repos, et les dispositions prises comme elles l’avaient été la veille.

Le jour suivant — 23 octobre — il ne fut pas possible de partir avant neuf heures du matin et, même à ce moment, c’est à peine s’il faisait jour.

M. Serge constata que le froid était moins vif. Quelques nuages s’accumulaient en désordre à l’horizon vers le sud-est. Le thermomètre indiquait une certaine tendance à remonter, et ces parages commençaient à être envahis par les pressions faibles.

« Je n’aime pas cela, Jean ! dit M. Serge. Tant que nous serons engagés sur l’ice-field, nous ne devons pas nous plaindre, si le froid vient à s’accentuer. Malheureusement, le baromètre se met à baisser avec le vent qui tourne à l’aval. Ce que nous avons le plus à redouter, c’est un relèvement de la température. Surveille bien l’état de l’ice-field, Jean, ne néglige aucun indice, et n’hésite pas à revenir en arrière pour nous prévenir !

— Comptez sur moi, Monsieur Serge ! »

Évidemment, dès le mois prochain et jusqu’au milieu d’avril, les modifications que redoutait M. Serge n’auraient pu se produire. L’hiver serait alors franchement établi. Mais, comme il avait été tardif cette année, ses débuts étaient marqués par des alternatives de froid et de dégel, qui pouvaient amener la dislocation partielle du champ de glace. Oui ! mieux eût valu subir des températures de vingt-cinq à trente degrés au-dessous de zéro pendant cette traversée du détroit.

On partit avec un demi-jour seulement. Les faibles rayons du soleil, très obliquement projetés, ne parvenaient pas à percer l’épaisse ouate des brumes. En outre, le ciel commençait à se rayer jusqu’au zénith de nuages bas et longs, que le vent poussait assez rapidement vers le nord.

Jean, en tête, observait avec soin la couche de neige, un peu ramollie depuis la veille, et qui cédait à chaque pas sous les pieds de l’attelage. Néanmoins une étape de deux lieues environ put être faite, et la nuit ne fut marquée par aucun incident.

Le lendemain — 24 octobre — départ à dix heures. Vives inquiétudes de M. Serge, quand il eut constaté un nouveau relèvement de la température — phénomène vraiment anormal à cette époque de l’année et sous cette latitude.

Le froid étant moins vif, Cornélia, Napoléone et Kayette voulurent suivre à pied. Chaussées de bottes esquimaudes, elles marchaient assez allégrement. Tous avaient abrité leurs yeux derrière une paire de lunettes indiennes, et s’habituaient à regarder par l’étroite fente percée dans l’œillère. Cela faisait toujours la joie de ce gamin de Sandre, qui, sans se soucier de fatigue, gambadait comme un jeune chevreau.

En réalité, la voiture n’avançait pas rapidement. Ses roues entraient profondément dans les amas de neige — ce qui rendait le tirage très pénible. Lorsque leur jante rencontrait les boursouflures et les arêtes rugueuses des glaçons, il se produisait des chocs que l’on ne pouvait éviter. Parfois aussi, d’énormes blocs, entassés les uns sur les autres, barraient le chemin, et obligeaient à faire de longs crochets pour les tourner. Mais ceci n’était qu’un allongement de la route, et on devait s’estimer heureux qu’elle fût coupée par des tumescences plutôt que par des crevasses. Au moins, la solidité de l’ice-field n’était pas compromise.

En attendant, le thermomètre continuait à remonter et le baromètre à baisser avec une régulière lenteur. M. Serge était de plus en plus anxieux. Un peu avant midi, les femmes durent reprendre leur place dans la voiture. La neige se mit à tomber abondamment, par petits flocons transparents, comme si elle eût été sur le point de se résoudre en eau. On eût dit une averse de légères plumes blanches, que des milliers d’oiseaux auraient secouées à travers l’espace.

César Cascabel offrit à M. Serge de s’abriter dans la Belle-Roulotte, mais celui-ci refusa. Ce que supportaient ses compagnons, ne pouvait-il de même le supporter ? Cette chute de neige à demi fondue l’inquiétait au dernier point ; en se liquéfiant, elle finirait par provoquer la désagrégation de l’ice-field. Il fallait au plus tôt trouver refuge sur l’inébranlable base de l’îlot Diomède.

Et pourtant, la prudence commandait de ne s’avancer qu’avec une extrême précaution. Aussi M. Serge se décida-t-il à rejoindre Jean à une centaine de pas en avant de l’attelage, tandis que M. Cascabel et Clou restaient à la tête des chevaux, dont le pied manquait fréquemment. Qu’un accident arrivât au véhicule, et il n’y aurait plus d’autre alternative que de l’abandonner en plein champ de glace — c’eût été une perte irréparable.

Tandis qu’il marchait près de Jean, M. Serge, muni de sa lorgnette, essayait de fouiller cet horizon de l’ouest, embrumé sous les tourbillons. La portée de la vue était extrêmement limitée. On n’allait plus qu’à l’estime et, certainement, M. Serge aurait donné le signal d’arrêt, si la solidité du champ ne lui eût paru très gravement attaquée.

« Coûte que coûte, dit-il, il faut que nous arrivions aujourd’hui même à l’îlot Diomède, quitte à y demeurer jusqu’à la prochaine reprise du froid !

À quelle distance pensez-vous que nous en soyons ? demanda Jean.

À une lieue et demie environ, Jean. Puisqu’il nous reste encore deux heures de jour, ou plutôt de cette demi-clarté qui permet de nous maintenir en direction, faisons tous nos efforts pour arriver avant que l’obscurité soit complète.

— Monsieur Serge, voulez-vous que je me porte en avant, afin de reconnaître la position de l’îlot ?…

— Non, Jean, non ! Tu risquerais de t’égarer au milieu de cette tourmente, et ce serait une bien autre complication ! Tâchons de nous guider sur la boussole, car si nous dépassions l’îlot Diomède soit au-dessus, soit au-dessous, je ne sais ce que nous deviendrions…

— Entendez-vous, monsieur Serge ? » s’écria Jean, qui venait de se baisser.

M. Serge l’imita et put constater que de sourds craquements, reproduisant le bruit du verre qui se brise, couraient à travers l’ice-field. Était-ce l’indice, sinon d’une débâcle, du moins d’une désagrégation partielle ? Malgré cela, aucune fissure n’en étoilait la surface, si loin que la vue pût s’étendre.

La situation était devenue extrêmement périlleuse. À passer la nuit dans ces conditions, les voyageurs risquaient d’être victimes de quelque catastrophe. L’îlot Diomède, c’était le seul refuge qui leur fût offert, et il fallait y aborder à tout prix. Combien M. Serge dut regretter de ne pas avoir patienté quelques jours de plus à Port-Clarence !

Jean et lui revinrent près de l’attelage, et M. Cascabel fut mis au courant de la situation. Il n’y avait pas lieu d’en faire connaître aux femmes les conséquences. C’eût été les effrayer inutilement. On décida donc de les laisser dans la voiture, et chacun se mit aux roues pour soulager les chevaux éreintés, à demi fourbus, dont le poil suait sous les rafales.

Vers deux heures, la tombée de la neige diminua sensiblement. Elle se réduisit bientôt à quelques flocons épars que la brise faisait tourbillonner dans l’air. Il devint alors plus facile de conserver une direction efficace. On poussa vigoureusement l’attelage. M. Serge était bien résolu à ne point s’arrêter, tant que la Belle-Roulotte ne reposerait pas sur les roches de l’îlot Diomède.

D’après ses calculs, cet îlot ne devait plus être maintenant qu’à une demi-lieue vers l’ouest et, en donnant un bon coup de collier, peut-être suffirait-il d’une heure pour en accoster la grève.

Par malheur, la clarté, déjà si douteuse, ne tarda pas à s’affaiblir, au point d’être réduite à une vague réverbération. Était-on ou non en bonne route, et fallait-il continuer à marcher dans ce sens ?… Comment le vérifier ?

En ce moment, les deux chiens firent entendre de vifs aboiements. Signalaient-ils l’approche d’un danger ? N’avaient-ils pas éventé quelque bande d’Esquimaux ou de Tchouktches, de passage à travers le détroit ? Dans ce cas, M. Serge n’hésiterait pas à réclamer l’assistance de ces indigènes et, tout au moins, il chercherait à être fixé sur la position exacte de l’îlot.

En même temps, une des petites fenêtres de la voiture venait de s’ouvrir, et on entendit Cornélia demander pourquoi Wagram et Marengo aboyaient de la sorte.

Réponse lui fut faite qu’on ne savait encore, mais qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer.

« Faut-il descendre ?… ajouta-t-elle.

— Non, Cornélia ! répondit M. Cascabel. Les fillettes et toi, vous êtes bien où vous êtes !… Restez-y !

— Mais si les chiens ont senti quelque animal… un ours, par exemple ?…

— Eh bien, ils nous le diront ! D’ailleurs, tiens les fusils prêts ! Surtout, défense de descendre !

— Refermez votre fenêtre, madame Cascabel, dit M. Serge. Il n’y a pas une minute à perdre !… Nous nous remettons en route à l’instant ! »

L’attelage, qui s’était arrêté aux premiers aboiements des chiens, reprit sa pénible marche.

Pendant une demi-heure, la Belle Roulotte put s’avancer un peu plus vite, car la surface de l’ice-field était moins rugueuse. Les chevaux, véritablement surmenés, la tête basse, le jarret détendu, tiraient de tout leur courage. On sentait que c’était là un dernier effort, et qu’ils ne tarderaient pas à s’abattre, si cet effort devait se prolonger.

À peine faisait-il jour. Ce qui restait de lumière diffuse à travers l’espace semblait plutôt venir de la surface du champ que de la clarté des hautes zones.

Et les deux chiens qui ne cessaient d’aboyer, courant en avant, s’arrêtant le museau en l’air, la queue droite et immobile, puis revenant auprès de l’attelage !

« Il y a certainement quelque chose d’extraordinaire ! fit observer M. Cascabel.

— Il y a l’îlot Diomède ! » s’écria Jean.

Et il montrait un amas de roche, qui s’arrondissait confusément à quelques centaines de pas vers l’ouest.

Et la preuve que Jean ne se trompait pas, c’est que cet amas était tacheté de points noirs, dont la couleur ressortait en vigueur sur la blancheur des glaçons.

« En effet, ce doit être l’îlot, dit M. Serge.

— Est-ce que je ne les vois pas remuer, ces points noirs ? s’écria M. Cascabel.

— Remuer ?…

— Oui !

— Ce sont, sans doute, plusieurs milliers de phoques qui ont cherché refuge sur l’îlot…

— Plusieurs milliers de phoques ? répondit M. Cascabel.

— Ah ! monsieur patron, s’écria Clou-de-Girofle, quel coup de fortune, si nous pouvions nous en emparer pour les montrer à la foire !

— Et s’ils disaient « papa ! » ajouta Sandre.

N’était-ce pas le cri du cœur d’un jeune saltimbanque !