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Mlle CLARA LANCTÔT



Nos littérateurs ont en diverses circonstances écrit des articles intéressants sur nos poètes illettrés.

Le poète Pamphile LeMay nous a entretenu, en 1883, dans les « Nouvelles Soirées Canadiennes » des poètes illettrés de Lotbinière, son village natal.

M. Édouard Massicotte nous a fait connaître en 1889, dans le Monde Illustré, les poètes illettrés de la région de Montréal.

Puis M. Adjutor Rivard, dans son livre, couronné récemment par l’Académie française, Chez nous, nous a donné tout un chapitre sur « Pierre Paul », un poète illettré qu’il a connu.

Dans cette galerie apparaît aussi la sympathique figure de Mlle Clara Lanctôt, qui, devenue aveugle à huit ans, et n’ayant eu pour toute instruction que celle donnée à Nazareth, l’Institut des aveugles à Montréal, a cependant publié en 1912, à l’âge de vingt ans, un petit recueil d’une trentaine de poésies, sous le titre : « Visions d’aveugle ».

Comme il est facile à imaginer, la poésie de Mlle Lanctôt ne ressemble pas à celle des poètes illettrés dont nos littérateurs nous ont entretenus. Elle est triste, gémissante et ressemble à la poésie de sa sieur d’infortune en France, Mlle Marguerite Rosier :

 « Douce étoile qui brille au sein de l’empirée
En posant sur mon front tes reflets chaque soir,
Tu ne sais pas, hélas ! que mon âme est navrée,
Que le Ciel de ma vie est un ciel toujours noir !

« Silence de la nuit, calme de la nature,
Pourquoi ne rends-tu pas mon rêve plus heureux,
Pourquoi ne verses-tu dans mon cœur, sans mesure,
La douceur de la vie en des songes joyeux ?

« Je demande sans cesse à tout ce qui respire,
À l’univers entier, aux cieux mêmes, pourquoi
N’ai-je ma faible part à cet heureux délire
Dont tout être vivant sent l’indicible émoi ? »

Elle est bienfaisante, car elle augmente notre espoir en Dieu dans nos afflictions :

 « Ma lyre, réponds-moi, toi qui comprends mes larmes,
Dis-moi que le Seigneur de mon regard jaloux
Ne veut le réjouir que par ses divins charmes,
Qu’Il promet le bonheur à qui pleure à genoux. »

Elle nous apprend à prier Dieu dans nos angoisses :

“ Jette, Ô mon Dieu, de ta lumière,
Un clair rayon sur mon ciel noir,
Puisque jamais, sur cette terre,
Mes yeux ne s’ouvriront pour voir.

Du ciel fais briller l’espérance
Au pauvre cœur que tu comprends ;
Dans l’éternelle jouissance,
Dis-lui, Seigneur, que tu l’attends…

Elle nous donne aussi de la pitié pour le malheur d’autrui, dans sa pièce : « L’Aumône »

“ Donne d’une main généreuse,
Et tu goûteras du bonheur ;
le bien qu’on fait rend l’âme heureuse,
Verse la joie en notre cœur.

Sur ton chemin gît la misère,
Incline-toi vers le malheur.
Ton obole, quoique légère,
Si tu souris, a sa valeur…

Avant d’être publiées, les poésies de Mlle Lanctôt furent soumises à l’un de nos maîtres en critique littéraire, M. l’abbé Camille Roy, et voici l’appréciation qu’il en a faite :

« Cette petite aveugle a vraiment du talent. Sa poésie est fort agréable et d’une grande délicatesse de sentiments. Il y a bien ici ou là quelques vers qu’il serait bon de retoucher.

« C’est tout de même merveilleux qu’une pauvre aveugle ait dans son esprit de pareilles visions. »

Certes l’abbé Roy a bien raison de dire que ses visions sont merveilleuses ; qu’on lise sa première pièce de vers : « Une matinée de printemps » et cette autre « Fin d’octobre », et on s’en convaincra.

Un artiste peintre ne saurait mieux peindre d’après nature.

Mlle Lanctôt n’est pas le seul poète que Nazareth a abrité sous son toit, Nous lui connaissons une sœur poétesse : Mme Dion, de Loretteville, née Yvonne Feuilletault, dont les poésies ont été publiées dans le Soleil à Québec.

Beaucoup d’autres talents remarquables et des plus variés ont reçu aussi dans cette institution un magnifique développement, dont le public a pu largement bénéficier. La liste en est longue. Au seul point de vue musical, celle que nous avons recueilli dernièrement dans les journaux nous démontre ce que peut faire l’aveugle dans l’art de l’exécution et de la composition.

Depuis sa fondation, Nazareth a produit 22 organistes, 22 professeurs de musique, 11 professeurs d’harmonie, 8 professeurs de chant. Nazareth a formé aussi plusieurs artistes bien connus, entre autres : Édouard Clarke, Théodore DuCasse, Alfred Lamoureux, Arthur Pruneau, Étienne Guillet, Pierre Vézina, Eugénie Tessier, Emma Préfontaine, etc., etc.

Voilà autant de voix qui ont chanté la noblesse de cette institution.