Bouquets et prières/Une Prière à Rome

UNE PRIÈRE À ROME


Pour mon Frère.


Rome, où ses jeunes pas ont erré, belle Rome !
Je ne demande pas tes antiques malheurs,
Tes siècles admirés, tes sanglantes douleurs ;
Ta grande ombre est couchée, elle rêve un grand homme :
C’est le trésor du temps, le temps l’enfantera ;
Tes flancs seront rouverts et ton deuil sourira.

Dors au bruit des tombeaux dont la poudre frissonne ;
Ils se réveilleront. Je n’éveille personne,
Moi ; je suis la prière inclinée à genoux,
Disant à la Madone : Ayez pitié de nous !
Je suis l’aile d’oiseau qui traverse la terre,
Et qu’arrête en passant ta splendeur solitaire ;
Je suis le grain de sable à tout vent emporté,
Sollicitant aussi sa part d’éternité.


Tout veut vivre. Altéré de longs bruits, de longs rêves,
Tout veut planter sa fleur sur d’immuables grèves ;
Tout veut nouer ses jours à d’innombrables jours,
Et crier en fuyant : Toujours ! toujours ! toujours !
Le vieil aveugle aussi qui chante à la guitare,
Dont le souffle s’épuise et dont la voix s’égare,
Sent-il qu’un cercueil passe en son chemin obscur :
Aveugle et vieux, il fuit en repoussant le mur.
Sa bouche était ouverte à chanter Métastase ;
Le soleil et la brise enlevaient son extase ;
De longs jours ruisselaient au fond de son cachot ;
L’espoir battait de l’aile à son front nu, mais chaud ;

Un mort vient tout-à-coup de souffler sa lumière ;
C’est une double nuit qui pèse à sa paupière.
Il ne veut pas qu’on meure ! et je ne le veux pas ;
Et j’aime mieux l’exil que la mort dans mes pas.

Sur la mer sans repos qui parle avec l’orage,
Dans les bois dont la sève a déroulé l’ombrage,
Aux rayons du soleil âpre et brûlant mes mains,
Qui du même baiser consume les humains,
Je n’ai jamais voulu mourir à mes misères,
Ni m’éteindre à l’espoir qui court dans mes prières ;
Moi, le plus faible son de l’éternel accord,
Rome, je ne veux pas, vois-tu, me taire encor.

Je cherche à quelle pierre une main adorée
Grava l’humble présent de ma lettre ignorée,
Quand de la grande armée alors soldat vainqueur,
Mon frère à tes trésors n’enleva qu’une fleur.
Rome ! elle était pour moi, je l’avais souhaitée ;
Et toute tiède encor je te l’ai rapportée,

À toi qui peux me dire où, captif et sanglant,
Mon soldat traîne aussi son sort las et brûlant :
Dans quel cachot d’Espagne, à quel ponton d’Écosse
On l’envoya chercher une tombe précoce ;
Et si, par tout ce monde où Dieu me fait errer,
Je reste pour l’attendre, ou bien pour le pleurer !

C’est pour lui que j’étreins ta grande croix latine ;
Que je regarde en haut la coupole Sixtine,
Avec le saint effroi qui saisit un lépreux,
S’il a vu trop d’éclat dans son sort ténébreux :
Car je n’ai pas compris ce qu’il faut bien comprendre.
Trop seule pour rester, trop lasse pour apprendre,
Ton passé me tûrait par ses grandes rumeurs ;
Mais je demande à vivre enfin, car je me meurs.

Rome ! je veux l’amour avec toutes ses larmes,
Avec son innocence, avec ses saintes armes ;
C’est bien plus que toi, Rome, où je passe à genoux,
Disant à la Madone : Ayez pitié de nous !

C’est bien plus pour l’oiseau qui traverse la terre,
Suspendu, sans chanter sur ta croix solitaire,
Et pour le grain de sable à tout vent emporté,
Sollicitant aussi sa part d’éternité !