Biographie universelle ancienne et moderne/1re éd., 1811/Thieffries de Beauvois (le comte Félix-Gaspard)


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THIEFFRIES de Beauvois (le comte Félix-Gaspard), né, vers 1750, de l’une des familles les plus distinguées de la noblesse de Flandres, fut, dès son enfance destiné à la profession des armes, et entra à dix-sept ans comme sous-lieutenant dans le régiment de Bourgogne, cavalerie, où il devint capitaine en 1779. Son zèle pour le service le conduisit, à cette époque, en Allemagne, où il visita la cour de Joseph II et celle du grand Frédéric. Sans se laisser entraîner par la contagion des idées philosophiques qu’avaient adoptées ces deux princes, il y acquit des connaissances utiles dans le métier des armes, et fut particulièrement distingué par le roi de Prusse. Revenu dans sa patrie il y vit bientôt éclater les premiers symptômes de nos révolutions. Son dévouement à la monarchie ne fit qu’augmenter à la vue des dangers dont elle était menacée. Dès 1790, jouissant d’une fortune considérable il organisa à Valenciennes une société de royalistes auxquels il donna l’exemple du dévouement en faisant don au roi d’une année de ses revenus, pour remplir le déficit dont la révolution allait être le prétexte. Ce sacrifice fut suivi de beaucoup d’autres, et le comte de Thieffries fut nommé chevalier de Saint-Louis, dans le mois de mai 1791. Il était, comme nous l’avons dit, capitaine dans le régiment de Bourgogne, et il se trouvait en cette qualité à l’invasion de la Belgique que le général Biron commandait dans le mois de mai 1792. On sait dans quelle déroute fut mis les français, dès le premier jour, et l’on en attribua la cause à des cris de sauve qui peut qui partirent de leur rangs, dès le commencement de l’attaque. Ce qu’il y a de sûr c’est que le comte de Thieffries en fut considéré comme l’un des instigateurs, et que les soldats furieux le poursuivirent pour l’assommer. Ne pouvant plus rester en France, il se rendit à Coblentz où Monsieur, frère de Louis XVI, le chargea d’aller seconder le colonel des carabiniers, Malsaigne, pour faire émigrer ce beau régiment. Cette affaire qui pouvait être décisive dans de pareilles circonstances n’échoua que par l’imprévoyance de deux officiers qu’on avait été obligé de mettre dans le secret. Le comte de Thieffries rejoignit alors l’escadron des gentilshommes de Flandre et d’Artois, avec lesquels il fit la campagne de cette année, sous les ordres du duc de Bourbon. On sait à quelle inactivité cette troupe fut condamnée. Elle était campée au nombre de cinq milles hommes près de Charleroi, au moment de la bataille de Jemmapes, et pouvait y arriver en peu de temps ; le fils du prince de Condé, demanda avec beaucoup d’insistance à former l’aile gauche de l’armée autrichienne ; mais cet honneur lui fut obstinément refusé par le général autrichien Clerfayt. Condamné alors, sur ce point, à une immobilité qui lui déplut toujours, le comte de Thieffries rentra secrètement en France, et alla offrir ses services aux royalistes de la Vendée qui commençaient à s’insurger, et qui le chargèrent de préparer leur entrée à Orléans, où déjà ils etaient près d’arriver. Mais on sait par quels horribles moyens la convention nationale empêcha cette opération, qui alors eût été décisive. Obligé de se cacher dans le village de Verchères près Housdan, Thieffries y fut découvert et il n’échappa à une mort certaine que par la générosité des autorités du lieu, qui consentirent à le garder sous leur garantie. Il resta dans cette position jusqu’à la chute de Robespierre, et retourna alors vers les Vendéens (sept. 1794), que commandait Charette. Il eut avec ce général plusieurs entrevues à la Roche-sur-Yon ; assista à quelques affaires d’avant-poste et fut chargé d’aller recruter des officiers pour les armés royales qui en avaient le plus grand besoin. Revenu dans le département du Nord, il y fut bientôt reconnu et conduit dans les prisons de Douai, où il fut enfermé pendant deux ans, dans un cachot, et n’en sortit que pour être déporté en Allemagne. Il profita du séjour assez long qu’il fit à Berlin pour envoyer à Vienne au baron de Thugut, premier ministre, un Mémoire fort étendu sur la situation de l’Europe, sur les progrès de la démocratie, les dangers que couraient tous les trônes, et l’insuffisance des mesures qui jusque-là avaient été prises pour y remédier. Une seule page de ce Mémoire dont l’autographe est sous nos yeux, suffira pour en faire connaitre l’importance… « Les provinces de Bretagne, de Normandie, et circonvoisines, y est-il dit, ont fait souvent demander des armes sans pouvoir en obtenir ; et l’on s’est plaint sans cesse dans les armées de la Vendée que l’amirauté d’Angleterre n’envoyât pas les munitions de guerre que l’on avait promises. C’est ce qui fit échouer le plan des opérations de l’armée, lorsqu’elle se porta sur Paris, dont elle approcha à dix-huit lieues. Le manque de munition l’obligea d’enterrer ses canons, découragea les troupes, et les força de rétrograder sur le Mans où elles perdirent une bataille sanglante. Si l’on avait donné à un prince du sang des moyens d’aller commander ces armées, lorsqu’elles étaient en bon état, et non quand le comte d’Artois est venu à l’Ile-Dieu, et qu’elles étaient diminuées des deux tiers, on se serait plus aisément convaincu que l’on voulait rétablir la maison de Bourbon, motif pour lequel elles se sont battues avec tant de courage et de constance. Le défaut d’un chef qui aurait anéanti par sa suprématie tout principe de rivalité et de discorde parmi les différents commandants de cette armée, lui a été bien préjudiciable. Il aurait mis bien plus d’ensemble dans le but des opérations de chaque corps d’armée ; il eût été le centre où se serait portés tous les moyens de l’intérieur, et le rendez-vous de tous les bons Français, ou plutôt tous lui auraient remis les armes, et l’on ne se serait pas malheureusement persuadé que l’on ne voulait qu’entretenir la guerre civile pour se rendre plus parfaitement maître du royaume et le démembrer. On a retenu trop longtemps à Jersey et Guernesey, beaucoup d’officiers qui s’étaient destinés pour les armées de la Vendée et de la Bretagne, où il y en avait très peu de capables d’instruire cette espèce d’hommes si courageux, à se servir de leurs armes, à les aguerrir si promptement et à mettre de l’ordre dans les mouvements de leurs divers corps. Toutes ces circonstances ont fait douter de l’appui sincère des puissances coalisées. Un événement inattendu mit le découragement à son comble parmi les royalistes qui, quoique dispersés, agissaient partout, et dissipa une armée formée à Caen, sous la dénomination d’armée du Calvados, qui était déjà parvenue à Vernon, à vingt lieues de Paris, en août 1793, ce fut la conquête des villes du Hainault au nom de l’empereur. Cette formalité a inquiété tous les Français, procuré aux républicains un véhicule dont ils se sont servis pour inspirer de l’animosité aux troupes, qui ne se souciaient pas de se battre pour eux… J’ai été témoin de la sensation que cette prise de possession a causée aux armées de la Vendée, dont je suis un des créateurs, et ce n’a pas été sans peine que je suis parvenu à persuader que c’était une pure formalité, qui n’avait d’autres but que d’encourager les troupes autrichiennes. » Les craintes des royalistes n’étaient que trop fondées, et la suite des événements l’a assez démontré ; mais le comte de Thieffries avait grand tort d’adresser son mémoire à Thugut qui, bien qu’il ait été considiré longtemps comme ennemi de la révolution, ne la combattit pas toujours avec franchise (Voy. Thugut, XLV, 573). Il lut cependant exactement ce mémoire, et fit compliment au comte de son zèle pour la bonne cause ; mais il ne changea rien au machiavélisme de sa diplomatie. Quant au comte de Thieffries, las de parler à des sourds en Allemagne, il revint en France, ce qui était alors fort dangereux pour un émigré, et pour lui plus particulièrement, par la raison que, tous ses biens étant vendus, il fallait pour rassurer les acquéreurs qu’ils n’eussent rien à craindre des propriétaires, et, pour cela, on faisait impitoyablement fusiller tous ceux que l’on pouvait atteindre. C’était le moyen qu’avaient adopté les pentarques du directoire, et ils avaient, en conséquence, créé des commissions auxquelles il suffisait de constater l’identité et l’inscription sur la fatale liste. Thieffries courut donc encore une fois de-très grands dangers, et il parvint à s’y soustraire avec autant de bonheur que de courage. Il parvint même à rejoindre les Vendéens, qui vers la fin de l’année 1799, furent près de réunir de grandes forces et d’anéantir la république ébranlée par les victoires de la troisième coalition. Le comte de Thieffries eut, une grande part à ce mouvement. Mais la révolution du 18 brumaire vint bientôt donner à la politique de cette époque une autre direction. Thieffries revint à Paris et, grâce aux adoucissements que le nouveau gouvernement apporta aux lois de l’émigration, il put y vivre en paix jusqu’en 1810, époque à laquelle il se rendit à Vienne et où il chercha à lier quelques nouvelles intrigues dans l’intérêt des Bourbons. L’ambassadeur de France qui en fut informé, demanda son expulsion à plusieurs reprises et ne put l’obtenir. Ce ne fut qu’après la chute du gouvernement directorial qu’il revint en France, où, protégé par le système de tolérance envers les émigrés qu’avait adopté Napoléon, il put vivre paisiblement, restant, en apparence, étranger à la politique, jusqu’en 1810 ; mais, à cette époque, voyant le gouvernement impérial s’engager dans des guerres imprudentes, il se rendit à Vienne pour y observer les événements, et voir s’il pourrait en profiter pour la cause des Bourbons, dont il ne désespéra jamais. Il y trouva peu de dispositions favorables, et revint en France, où il était en 1814, au moment de la restauration. On conçoit toute la joie qu’il eut de cet événement et la part qu’il y prit. Son seul cbagrin alors fut de le voir tourner au profit du parti révolutionnaire (Voy. Talleyrand, LXXXIII), et de ne pouvoir apporter aucun remède aux fausses mesures qui furent adoptées. Après la révolution de 1815, il se réfugia dans le département du Nord, et fut arrêté, puis traduit à la police correctionnelle, pour avoir refusé de signer l’acte additionnel. Envoyé par suite en surveillance à Clermont en Auvergne, il échappa aux gendarmes en fuyant, et ne fut complétement libéré de cette condamnation que par le second retour de Louis XVIII. Alors, ne doutant pas que pour lui des jours de bonheur et de réparation ne fussent enfin arrivés, il se présenta plusieurs fois à S. M., et lui fit parvenir ses mémoires, appuyés des recommandations les plus pressantes. Il n’obtint à la fin qu’une pension viagère de 600 fr. et le grade de chef de bataillon. Le comte de Thieffries répondit à cette insuffisante faveur par une nouvelle demande dont nous extrayons un passage qui explique assez toute sa vie et toutes les conséquences de son zèle bourbonnien. «… Voilà, sire, dit-il au roi, quelle a été ma conduite et une partie de mes services, pendant les cinquante ans que j’ai eu l’honneur de consacrer au service de votre auguste famille, et pour récompenser un dévouement éprouvé par tant de sacrifices, une vie si souvent exposée aux plus grands dangers, la perte entière d’une fortune considérable, de longues fatigues, de longs voyages, de longues douleurs physiques et morales, la captivité avec toutes ses horreurs, des menaces de mort… à 75 ans j’ai reçu un brevet de chef de bataillon avec 600 fr. de pension ! Et c’est le seul moyen de vivre qui me reste !.. » Louis XVIII fut inexorable ; et le comte de Thieffries eut encore assez de force pour supporter son infortune, il ne se jeta pas par la fenêtre comme le malheureux Fauche Borel, et vécut assez longtemps pour voir tomber un pouvoir qu’il avait servi avec tant de zèle ! Il ne mourut qu’après la révolution de 1830, et put encore répandre des larmes sur les malheurs de Charles X ! On a imprimé du comte de Thieffries : I. Mémoires sur l’agriculture et le commerce, Paris, 1822, in-8º. II. Sa conduite politique et ses services militaires, br. in-8º, Paris, 1825. III. Administration générale du royaume, manuscrit trouvé aux Tuileries le 29 août 1829, et publié par Nogues, compositeur typographe, vol. in-8º, Paris 1830. — Thieffries (Louis-Denis), frère du précédent, lieutenant aide-major des Cent-Suisses, commandait cette troupe le 6 octobre 1789, lorsqu’elle accompagna à Paris Louis XVI entraîné par la populace sous les ordres de Lafayette. Il continua à rester près du prince jusqu’au voyage de Varennes, et n’émigra point, mais fut souvent incarcéré ; il est mort à la même époque que son frère. — Trois autres officiers de la même famille émigrèrent en 1792, et subirent aussi toutes les conséquences de leur dévouement à la cause monarchique. Ils moururent dans le plus profond oubli. M—dj.


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