Biographie universelle ancienne et moderne/1re éd., 1811/Thellez (Gabriel)


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THELLEZ ou TELLEZ (Gabriel), écrivain dramatique espagnol du premier mérite et, à coup sûr l’un des esprits les plus originaux qui aient existé, s’est caché sous le pseudonyme de Tirso de Molina, et ce n’est que depuis peu d’années que la critique, hors de la Péninsule, a paru se douter de l’existence d’un auteur aussi remarquable. On sait qu’il vit le jour à Madrid ; mais on ne possède pas la plus légère notion sur son compte jusqu’à l’an 1620. Vers cette époque, déjà âgé de cinquante ans, il entra dans l’ordre de la Merci, et il mourut, en 1648, à Soria dans un couvent, dont il était devenu prieur en 1645. Il avait précédemment été revêtu de la charge d’historiographe de son ordre pour la Nouvelle-Castille, et il avait le bonnet de docteur en théologie. Ce n’est qu’à ses pièces de théâtre qu’il doit sa célébrité, et sous le rapport de la fécondité, il faut reconnaître qu’il ne le cède pas à Lopez de Vega. Il annonce dans un de ses ouvrages qu’avant 1621, il avait composé plus de 300 pièces. On ne sait s’il continua de se livrer à une occupation aussi profane lorsqu’il fut entré dans la vie monastique ; ce qui est peu vraisemblable. La majeure partie de ses écrits a éprouvé le même sort que les compositions d’Aristophane et de Ménandre, bien qu’elles soient séparées de nous par un intervalle bien moindre. Le temps les a détruites, et le recueil de ses œuvres ne contient que 59 comédies ; encore en est-il, sur ce nombre, huit qui reviennent à divers écrivains. Quatorze autres sont éparses dans divers recueils, et trois se rencontrent dans los Cigarrales de Toledo (Madrid, 1621). Nous ne saurions mieux donner une idée du mérite de Thellez qu’en reproduisant le jugement que porte à son égard, dans la Revue des Deux-Mondes (1840), un écrivain qui a fait une étude sérieuse du théâtre espagnol : « Le génie de Tirso de Molina est d’une nature tellement singulière qu’il ne comporte aucune comparaison. Il ne faut chercher dans ses comédies ni l’art de disposer un sujet avec régularité, ni celui d’enchaîner, de préparer les incidents, de manière à les rendre vraisemblables. Soit par l’effet de sa propre nature, soit par celui de ses habitudes sociales, il est certain qu’on trouve dans ses écrits l’empreinte d’une grossièreté de mœurs qui forme un contraste étrange avec la délicatesse exquise de la plupart des maîtres de l’école espagnole. Mais ces imperfections s’effacent devant les rares et admirables qualités qui donnent à ses ouvrages une physionomie si particulière. Il est supérieur à tous ses rivaux par la richesse et la variété de sa poésie. Nul n’a possédé comme lui, le secret des innombrables ressources de la langue castillane ; nul n’a su la manier avec cette merveilleuse facilité, et en faire un instrument aussi souple, aussi flexible. Ses dialogues sont un modèle achevé de naturel, de grâce et de malice. Sans doute Tirso a peu de scrupules sur les moyens d’amener des effets puissants ; tout y est sacrifié, convenance, vraisemblance, possibilité même ; mais le plaisir qu’on éprouve à voir se développer en liberté cette ingénieuse et brillante imagination est si vif, qu’on lui pardonne les expédients bizarres par lesquels elle s’ouvre trop souvent la carrière. » — Les écrits de Thellez peuvent se partager en trois classes. Dans la première, nous rangerons les drames historiques. Ils sont bien loin d’être sans mérite. Nous trouvons dans la Prudencia en la muger un tableau animé et fidèle des luttes de la royauté et de l’aristocratie castillane, pendant le moyen âge. La Eleccion por la virtud présente un développement plein d’intérêt du caractère à la fois pieux, austère et ambitieux que le poète, d’accord avec l’histoire, prête à Sixte-Quint. Les Exploits des Pizarres reproduisent avec une vérité frappante, l’indomptable énergie, l’esprit aventureux, les passions effrénées des premiers conquérants de l’Amérique, l’admiration qui s’attachait à leurs succès prodigieux, les fabuleuses exagérations qu’y mêlait la crédulité populaire. Dans la Republica al revès, on rencontre une esquisse vigoureuse des tracasseries et des querelles de famille qui troublaient la cour des monarques dégénérés du Bas-Empire. Malgré un talent poétique très distingué, malgré une habileté remarquable à tirer parti des traditions et des circonstances locales, aucun de ses drames historiques n’est resté au théâtre parce que l’intérêt s’éparpille sur un trop grand nombre de personnages, et qu’il y a trop de confusion et de prolixité. — Les comédies religieuses de Thellez forment une seconde classe ; les sujets sont puisés dans la Bible ou dans la légende. On ne se souvient plus de la Vida y muerte de Herodes, de la Joya de las montanas (Santa Orosia), de la Venganza de Tamar, quoiqu’il y ait dans cette dernière composition des beautés du premier ordre. La Muger que manda en casa reproduit avec beaucoup d’énergie les traits de Jézabel ; los Lagos de san Vicente rappellent la légende de sainte Casilde, fille d’un roi maure, qui se convertit à la foi chrétienne, et se consacra à la vie solitaire. Le plus important des drames de cette classe porte un titre qu’il faut paraphraser, pour le bien traduire : El condenado por descenfiado, Homme damné pour avoir désespéré. Un ermite, après des années d‘austérités, vient à douter des promesses célestes ; il se laisse entraîner au désespoir, il se regarde comme prédestiné aux flammes infernales ; il veut s’étourdir en se livrant à tous les excès ; il meurt couvert de crimes, dévoré de remords, mais n’osant pas faire à la clémence divine un appel dont il n’espère rien. Dans le même moment, un brigand, un assassin dont l’existence n’a été qu’une série de forfaits, mais qui n’a jamais désespéré entièrement de la bonté de Dieu, expire sur un échafaud, repentant et contrit. Son âme s’élève vers le ciel tandis que celle de l’ermite est plongée dans l’abîme. Des inspirations admirables, une exaltation et une foi ardente se mêlent dans cette œuvre étrange à des bouffonneries très-déplacées. — C’est dans les comédies d’intrigues de Thellez qu’il faut chercher ses véritables titres de gloire. On regarde en ce genre comme un de ses chefs-d’œuvre Don Gil de las culzas verdes, pièce qui jouit encore, après deux siècles et demi, d’une extrême popularité sur le théâtre de Madrid. L’intrigue est, comme d’usage, un modèle de complication et de vivacité. Les incidents se croisent et se multiplient ; les héroïnes rivalisent d’audace, de pétulance, de malice et de grâce. Marta la Piadosa met sur la scène, avec une hardiesse dont personne ne se scandalisait sous Philippe III, un tartufe femelle qui se livre à la fougue de ses passions, tout en affectant les dehors d’une piété rigide. Citons encore, comme présentant des caractères charmants, comme offrant en foule des traits vraiment comiques, des expressions pittoresques et originales, el Vergonzoso en palacio (le Courtisan timide), la Villana de Vallecas, el Amor y la Amistad. Ce sont encore de fort jolies comédies que la Celosa de si misma (la jalouse d’elle-même) ; No hay pero surdo que el que no quiere vïr, Esto si que es negociar, etc. Nous ne pouvons ici indiquer, même très succinctement, le sujet de ces diverses pièces et des autres comédies de Thellez que nous passons sous silance ; nous renvoyons pour plus amples détails, à la notice de M. Louis de Viel-Castel dans la Recue indiqué ci-dessus (4e série, tome XXII, page 488-507), et à l’estimable ouvrage de M. de Puibusque (Histoire comparée des littératures française et espagnole). Les personnes familiarisées avec la langue allemande consulteront avec fruit l’ouvrage de M. A. F. von Schack sur le théâtre espagnol (Geschichte der dramatichen literatur und kunst in Spanien, Berlin, 1845, tome II, p. 545-608). C’est ce qu’on a écrit de plus complet et de plus étendu au sujet de Thellez. — Un seul drame de cet auteur, Achille, est puisé dans la mythologie ; il met en scène les efforts d’Ulysse pour amener le fils de Thétis au siége de Troie. — Nous ne terminerons pas cet article sans mentionner une des comédies de Tirso qui fit le plus de bruit lors de son apparition. Le Burlador de Sevilla y Convidad de Piedra est le premier type de tous les Don Juan, de tous les Festins de Pierre qui ont paru sur les théâtres de l’Europe. Thellez avait emprunté à de vieilles traditions cette terrible et bizarre légende devenue si célèbre, et son drame, quoique parfois il ne soit pas sans mérite, ne montre cependant que dans un degré assez médiocre les brillantes qualités de l’auteur qui nous occupe. Il contient néanmoins le germe du chef-d’œuvre de Molière et des pièces justement oubliées des Villiers, des Dorimont et autres, durant la période qui vit l’école française régner sur le théâtre espagnol. Thellez a revu le jour à une époque très-peu éloignée de nous. Le public aaccueilli avec enthousiasme de charmantes compositions encore pleines de grâce et de fraîcheur ; le roi Ferdinand VII en faisait ses délices. Ajoutons qu’il est difficile, hors de la Péninsule, d’apprécier et même de comprendre cet écrivain. Thellez, par la nature des sujets qu’il a traités, par le ton de ses plaisanteries, par ses continuelles allusions à l’histoire, aux usages, aux locutions familières de son pays et de son temps, est essentiellement Espagnol, et Espagnol du dix-septième siècle. Il y a dans ses drames beaucoup de passages inintelligibles aujourd’hui, même à Paris, pour quiconque ne s’est pas livré à une étude approfondie de l’histoire et de la langue castillanes. Essayons maintenant de donner un aperçu bibliographique de ses écrits. La première partie des Comedias del maestro Tirso de Molina, publicadas por el autor, parut à Madrid en 1626 ; elle contient douze comédies, et elle fut réimprimée à Séville en 1627, et à Valence en 1631. La seconde partie, imprimée à Madrid en 1627, eut les honneurs d’une seconde édition dans la même ville en 1635, mais sur les douze pièces que contient ce volume, quatre seulement sont regardées comme étant de la composition de Thellez. La troisième partie fut mise au jour à Tortosa, en 1634, par Francisco Lucas de Avila, un des parents de notre auteur ; elle fut réimprimée en 1652. La quatrième partie est datée de Madrid, 1635, et la cinquième l’année suivante. Nous avons dit que trois comédies se rencontraient dans los Cigaralles de Toledo. D’autres pièces de Thellez se trouvent dans divers recueils. La collection, aussi importante que rare des Comedias nuevas escogidas de los mejores ingenios, Madrid, 1652-1604, 48 volumes in-4°, renferme, tome VI, le Burlador de Sevilla et, tome XXVI, desde Toledo a Madrid. Deux autres comédies se trouvent au tome XXVII, une au tome XXXI, et une au tome XXXIII. Sept autres pièces se rencontrent dans d’autres collections qu’il serait trop long de signaler en détail. En 1839, deux littérateurs espagnols, MM. Hurtzembusch et A. Duran ont entrepris à Madrid, la publication du Teatro escogido de fray Gabriel Thellez conocido con el nombre de el maestro Tirso de Molina. Cette édition est en douze volumes petit in-8° ; les onze premiers contiennent chacun trois pièces : le douzième, sous le titre d’Apendice, comedias abreviadas y fragmentos, donne en abrégé trois pièces, des fragments de onze autres et l’analyse de trente pièces qui n’ont été réimprimées, ni en abrégé, ni en entier. N’oublions pas de dire que quatre comédies de Tirso ont été comprises dans le Tesoro del teatro español, publié à Paris, chez Baudry. — Gabriel Thellez est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles intitulé Deleytar aprovechando, Madrid, 1635, in-4°, réimprimé dans la même ville en 1765, mais qui n’offre rien de fort remarquable. Los Cigarales de Toledo renferment aussi des Nouvelles et l’une d’elles, los Tres maridos burlados figure dans le tome Ier du Tesoro de Novelistas españoles, Paris, Baudry. Afin de donner une idée de la rareté des ouvrages de Thellez et du prix qu’y attachent les bibliophiles, nous dirons qu’un célèbre littérateur espagnol, Mayans, avait, à force de peine et de temps, réuni sept volumes des écrits de cet auteur, et qu’en 1828, à la vente publique, faite à Londres, de la bibliothèque de Mayans, ces sept volumes s’élevèrent, à la chaleur des enchères, jusqu’au prix de 26 livres sterling 10 shillings (près de 700 francs). B—n—t.


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