Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CARONDELET, Jean (chancelier)

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*CARONDELET (Jean), seigneur de Champvans et de Solre, chancelier de Bourgogne, né à Dôle en 1428 selon les uns, en 1429 suivant d’autres[1], mort à Malines le 2 mars 1501 (v.st.). Il était fils de Jean Carondelet et de Jeanne de Basan; sa famille, originaire de la Bresse, était venue s’établir dans la Franche-Comté. Presque au sortir de l’université de Dôle, où il avait fait de brillantes études en droit, Philippe le Bon le nomma juge de Besançon; c’était une magistrature à laquelle étaient attachées des attributions importantes et, entre autres, celle de décider par appel les causes portées en première instance devant la mairie et la vicomté; le juge de Besançon représentait dans cette cité impériale le comte palatin de Bourgogne. En 1457, Philippe ayant résolu de faire rédiger les coutumes du comté, Carondelet fut un de ceux qu’il choisit pour l’exécution de cette entreprise. Quelque temps après, il l’appela aux Pays-Bas, l’admit au nombre des maîtres des requêtes de son hôtel, et lui confia plusieurs missions dans le pays de Liége, où l’évêque Louis de Bourbon, son neveu, était en dissension ouverte, non-seulement avec le peuple de la cité, mais encore avec son chapitre. Lorsque, en 1465, il se fut déterminé à faire marcher en France, au secours des princes ligués contre Louis XI, une armée sous les ordres de son fils, il donna pour conseillers au comte de Charolais le seigneur de Champvans et Guillaume Hugonet, bourguignon comme celui-ci. Ces deux ministes prirent part aux négociations de la paix de Conflans (5 octobre 1465). Ils furent chargés aussi d’aller requérir des gens du roi, à Paris, une surséance, pour vingt ans, des appellations des lois de Flandre.

Charles, devenu duc de Bourgogne, confirma Carondelet dans ses fonctions de conseiller et maître des requêtes de l’hôtel. Ce prince avait pu juger de son aptitude pour les négociations diplomatiques; il la mit fréquemment à l’épreuve. Après son entrée dans Liége, au mois de novembre 1467, il l’envoya, avec Olivier de la Marche et le secrétaire Bonesseau, aux ducs de Bretagne et de Normandie. En 1468, au mois d’avril, il le fit partir pour Cambrai, où devaient se réunir des ambassadeurs de ces princes et du roi de France. L’année suivante, il le commit pour traiter, avec le duc Sigismond d’Autriche, qui se trouvait alors à sa cour, de l’acquisition du comté de Ferrette : l’affaire s’étant terminée à son gré, il le désigna, ainsi que le marquis de Hochberg, Guillaume de la Baulme, Pierre de Hagembach et le procureur général au bailliage d’Amont, Jean Poinsot, pour, en son nom, aller prendre possession du comté et recevoir le serment de fidélité des vassaux et sujets, formalités qui s’accomplirent les 28, 29 et 30 juin 1469. A la suite de cette mission, Carondelet passa deux mois au comté de Bourgogne, pendant lesquels il rédigea, sur la situation du pays de Ferrette, sur la valeur et les charges du domaine de ce pays, différents mémoires qu’il apporta, avec les actes de prise de possession, au duc Charles, qui était alors en Hollande. Au mois de décembre, il alla, de la part du duc, trouver le roi Edouard IV. Revenu d’Angleterre le 16 janvier, il fut envoyé à Louis XI, le 15 mars, avec Jean, seigneur de Créquy, et le secrétaire Meurin; ils devaient se plaindre à ce monarque des entreprises de ses officiers, qui prétendaient obliger les seigneurs du comté de Bourgogne, possédant des fiefs en France, à comparaître aux montres du ban et de l’arrière-ban, sous peine de perdre leurs fiefs; ils avaient aussi à lui demander des explications sur le dessein qu’on lui prêtait de faire la guerre au duc de Bretagne. Au mois d’octobre, nouvelle mission donnée à Carondelet : cette fois c’était en Allemagne. Entre le duc de Bourgogne et le roi de France les querelles étaient sans cesse renaissantes. Charles, en 1471, songea à faire une ligue offensive et défensive avec Ferdinand et Isabelle, roi et reine de Sicile, prince et princesse de Castille; il donna ses pouvoirs à Carondelet, à l’évêque de Tournai et à Arthus de Bourbon pour la conclure avec Juan de Lucena, ambassadeur de ces princes.

Le grand conseil des ducs de Bourgogne, devant lequel étaient portées, en appel et en dernier ressort, les sentences rendues par les tribunaux supérieurs des Pays-Bas, suivait partout le prince; il n’avait pas seulement à prononcer sur des questions contentieuses, mais il devait aussi s’occuper des affaires d’État et il en résultait, dans l’administration de la justice, des retards fâcheux. Charles, voulant remédier à cet inconvénient, résolut, au mois de décembre 1473, d’instituer à Malines un parlement sédentaire pour tous les Pays-Bas; il en nomma premier président Carondelet, qu’il avait fait son chambellan depuis quelque temps déjà. Cet établissement ne fut pas de longue durée; plusieurs provinces l’avaient vu de mauvais œil; elles le considéraient comme portant atteinte à leurs priviléges et à leurs coutumes : aussi sa suppression fut-elle l’une des premières choses que les états généraux assemblés à Gand, après la mort du duc devant Nancy, exigèrent de la princesse Marie, sa fille. On sait que Louis XI, profitant des embarras où se trouva cette jeune princesse, s’empara du duché et du comté de Bourgogne. Plusieurs écrivains[2] rapportent qu’il appela Carondelet à remplir les fonctions de président du parlement de Dijon : avec un peu de réflexion ils auraient compris qu’après avoir, pendant plus de vingt ans, servi la maison de Bourgogne et été comblé de grâces par elle, le seigneur de Champvans n’aurait pu, sans se déshonorer, accepter une charge quelconque des mains du mortel ennemi de cette maison. Ce qui a trompé ces écrivains, c’est une médaille conservée dans la famille Carondelet et qui porte pour inscription : Johannes Carondeletus Pres. Burg. Nous trouvons en effet ce titre de président de Bourgogne donné à Carondelet dans plusieurs lettrès-patentes des années 1478 et 1479 ; mais il est évident qu’il le tenait de Maximilien et de Marie : il le reçut d’eux, vraisemblablement, en compensation de la dignité qu’il avait perdue par la suppression du parlement de Malines[3]. Il siégea en cette qualité dans leur conseil.

Depuis le supplice de Guillaume Hugonet à Gand (3 avril 1477), la charge de chancelier de Bourgogne était vacante; Maximilien la destinait à Carondelet : il ne se pressa pas toutefois de la lui conférer, et ce ne fut qu’en 1480, après qu’il eut affermi son autorité dans les Pays-Bas, qu’il l’en revêtit. Il n’eut pas à regretter le choix qu’il avait fait : Carondelet montra, dans ses nouvelles fonctions, une expérience consommée des affaires, jointe à un dévouement sans bornes pour ses souverains; on raconte que l’archiduc avait l’habitude de l’appeler le bon chancelier. Il était avec Maximilien quand, le 5 février 1488, les Brugeois se saisirent de la personne de ce prince et le retinrent prisonnier en la maison de Craenenburg; il fut lui-même arrêté et mis en prison le 14 février. Les Gantois, qui avaient inspiré le soulèvement de Bruges, envoyèrent en cette ville, pour qu’on remît entre leurs mains le chancelier de Bourgogne, l’abbé de Saint-Bertin et d’autres ministres ou officiers du roi des Romains, jusqu’au nombre de dix personnes ; elles leur furent livrées et ils les firent conduire à Gand, où on les enferma au ’Sgravensteen. Maximilien, pour recouvrer sa liberté, fut obligé de signer, le 16 mai 1488, le traité que les Flamands lui imposèrent. Sur ces entrefaites, l’empereur Frédéric III, informé de la captivité de son fils, était accouru d’Allemagne aux Pays-Bas avec plusieurs princes de l’Empire et une armée forte de 7,000 à 8,000 hommes. Arrivé près de Gand, il somma les échevins de lui remettre les prisonniers qui avaient été amenés de Bruges. Le bruit de cette sommation s’étant répandu dans la ville, le doyen des cordonniers, que Molinet nomme Remieul, se porta au ’Sgravensteen, accompagné de prêtres, de bourreaux et de quelques forcenés, dans l’intention de mettre à mort les prisonniers et d’envoyer leurs têtes à l’Empereur ; l’apparition soudaine de Philippe de Clèves et les objurgations énergiques qu’il adressa au doyen et à ceux qui l’accompagnaient, empêchèrent heureusement l’exécution d’un aussi abominable dessein. Dans cette périlleuse conjoncture, Marguerite de Chassey, femme du chancelier, fit preuve de la tendresse qu’elle avait pour son mari : « Madame la chancelière, dit Molinet, ne cessoit de courre, diligenter et intercéder de l’ung à l’autre, et de faict rencontra sur les rues messire Adrien de Rasseghem et Coppenolle ; et icelle, postposant toute grainte de noblesse, suppliante pour le salut de son mary, qui lors luy touchoit plus que nulles biens, se rua devant eulx en genoux en la boue et fange, comme feroit une povre simple femme devant les plus grans princes du monde (ch. clxxxv). »

Charles VIII, qui avait soutenu les Flamands dans leur rébellion contre Maximilien, traita avec le roi des Romains, à Francfort, au mois de juillet 1489. Par l’une des stipulations convenues entre eux, Charles s’obligea à faire en sorte que les ministres et serviteurs de Maximilien détenus à Gand fussent « délivrés à pur et a plein, quittes de toutes compositions et dépens. » Cet engagement les ambassadeurs du pays de Flandre le ratifièrent dans le traité que, sous la médiation du roi de France, ils conclurent aux Montilz-lez-Tours, le 30 octobre de la même année, avec Maximilien et Philippe. Carondelct seulement alors put sortir de prison et reprendre l’exercice de sa charge. En exécution du traité d’Arras du 23 décembre 1482, Marguerite d’Autriche, sœur de Philippe, avait été, l’année suivante, conduite en France et fiancée à Charles VIII. À la fin de 1491, ce prince la renvoya aux Pays-Bas et épousa Anne de Bretagne, qui était mariée, par procuration, au roi des Romains. C’était infliger à Maximilien un double affront. Carondelet, chargé de répondre aux ambassadeurs français qui vinrent à Malines essayer de pallier ce que la conduite de leur maître avait de déloyal, laissa percer l’indignation qu’il en éprouvait dans le discours qu’il leur adressa : « Le roi de France, leur dit-il, n’a pas plus respecté son propre honneur que celui du roi des Romains et de l’archiduchesse Marguerite dans l’outrage qu’il voudrait en vain justifier. La maison d’Autriche n’oubliera jamais cette injure, et elle saisira le temps et l’occasion d’en prendre une vengeance aussi éclatante que légitime. »

Carondelet fut remplacé, dans la charge de chancelier de Bourgogne, à la fin de 1496. On ne connaît pas bien les circonstances qui amenèrent sa retraite ou sa disgrâce. Dunod rapporte que « ses ennemis déterminèrent l’archiduc Philippe à le dépouiller de sa dignité, sous prétexte que sa caducité et sa vieillesse le rendaient inhabile à en faire les fonctions[4] ». Suivant un autre écrivain, les jeunes seigneurs qui entouraient Philippe et partageaient son goût pour les plaisirs étaient gênés par la vigilance du chancelier, aussi attentif à la conduite privée de l’archiduc qu’au gouvernement de l’État ; le clergé était intéressé, de son côté, à ce qu’il fût éloigné des affaires, à cause de ses principes, qui avaient toujours été opposés aux empiétements de la cour de Rome et de l’autorité ecclésiastique, témoin les ordonnances du 1er septembre 1484 et du 12 septembre 1485, qui interdisaient, sous de grosses peines, d’apporter aux Pays-Bas des bulles, grâces expectatives ou autres provisions papales, et celle du 24 août 1486 portant défense d’attraire aucuns laïques, pour actions personnelles et causes profanes, devant les officiaux des diocèses de Térouane, Tournai, Cambrai et Utrecht[5]. Peut-être ces différents motifs du remplacement de Carondelet ne sont-ils pas plus fondés l’un que l’autre et de nouvelles recherches permettront-elles d’en découvrir la véritable cause : Molinet, qui raconte avec assez de détails les événements du règne de Philippe le Beau, est muet à cet égard. Carondelet mourut à Malines, comme nous l’avons dit plus haut[6], le 2 mars 1501 (1502, n. st.), laissant la réputation d’un jurisconsulte profond, d’un magistrat intègre, d’un négociateur habile, d’un ministre actif et ferme. Il avait épousé, en 1466, Marguerite de Chassey, dont il eut six fils et cinq filles. Son corps, déposé d’abord en l’église de Saint-Rombaut, à Malines, fut, ainsi qu’il l’avait prescrit dans son testament, transporté à Dôle, où il reçut la sépulture en l’église collégiale et paroissiale. Sa femme, morte le 30 mai 1511, fut enterrée à côté de lui.

En 1784, l’Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles proposa extraordinairement, pour sujet de concours, l’Éloge du chancelier Carondelet, éloge qui, sous la forme d’un mémoire historique et politique, devait contenir un récit circonstancié des actes et commissions dont ce magistrat fut chargé par les princes des maisons de Bourgogne et d’Autriche sous lesquels il servit. Trois mémoires, écrits en français, furent envoyés au concours. L’Académie décerna le prix à mademoiselle Marie-Caroline Murray, née à Bruxelles, qui s’était fait connaître déjà par quelques morceaux en prose et en vers ; elle accorda aux deux autres concurrents, M. Lesbroussart, professeur au Collége therésien, et M. Baert, bibliothécaire du marquis du Chasteler, une mention honorable. Les ouvrages de mademoiselle Murray et de M. Lesbroussart furent l’un et l’autre imprimés en 1786; nous ne les avons pas consultés sans fruit pour la rédaction de cet article, quoiqu’ils laissent à désirer sous le rapport des faits et des dates, les auteurs n’ayant pas puisé aux véritables sources, c’est-à-dire dans les archives de l’ancienne chambre des comptes de Flandre, à Lille, où reposaient, comme ils reposent encore aujourd’hui, les documents politiques et diplomatiques des règnes de Philippe le Bon, de Charles le Hardi, de Maximilien et de Philippe le Beau.

Gachard.

Dunod, Mémoires pour servir à l’histoire du comté de Bourgogne. 1740, in-4°. — 'Gollut, Les mémoires historiques de la république séquanoise, 1846, in-8°. — Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV. — Duclos, Histoire de Louis XI, 1829, in-8°. — Wielant, Antiquités de Flandre (t. IV des Chroniques de Flandre publiées par la Commission royale d’histoire). — La Chenaye-Desbois, Dictionnaire de la noblesse, t. IV. — Placards de Flandre, t. I. — Chroniques de Jean Molinet, édit. Bucon, 1828, in-8°. — Mademoiselle Murray, Éloge et mémoire historique et politique sur la vie de Jean de Carondelet, etc., qui a remporté le prix de l’Académie impériale et royale de Bruxelles en 1785. — Lesbroussart, Éloge de Jean de Carondelet, etc., suivi de notes historiques : ouvrage qui a obtenu une mention honorable au jugement de l’Académie impériale et royale de Bruxelles. — Le baron Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, t. V. — Archives du royaume : Comptes de Guilbert de Ruple, argentier du duc de bourgogne pour les années 1468, 1469, 1470 : registres divers.


  1. Cette différence de date provient vraisemblablement de ce qu’il sera né entre le 1er janvier et le jour de Pâques, où commençait l’année civile.
  2. Dunod, Histoire du second royaume de Bourgogne. — Lesbroussart. — Biographie Didot.
  3. Nous n’avons pas trouvé les patentes qui nommèrent Carondelet président de Bourgogne; mais, en tout cas, nous ne saurions admettre, avec mademoiselle Murray (Eloge, etc., p. 55), « que l’on donnait le titre de président de Bourgogne aux présidents du grand conseil, établi d’abord, à Arras et, ensuite, rendu sédentaire à Malines par Charles le Hardi. »
  4. Mémoires pour servir à l’histoire du comté de Bourgogne, p. 160..
  5. Mademoiselle Murray, Éloge, etc. p. 37.
  6. La Chenaye-Desbois donne à la mort de Carondelet la date du 21 mars; mais celle du 2 mars est généralement adoptée.