Bien-né. Nouvelles et anecdotes. Apologie de la flatterie/Nouvelles et Anecdotes

Nouvelles & Anecdotes


Un grand Roi, à qui l’on vouloit ériger une ſtatue, a dit qu’il n’en étoit pas encore tems, & comme perſonne ne comprenoit ſa reponſe, il a ajouté : je veux ou n’en point avoir, ou que l’amour & la reconoiſſance l’érigent. Il n’en eſt qu’une dans ma capitale qu’on regarde comme je voudrois qu’on regardât la mienne. Les courtiſans très-ſurpris ſe ſont mis à balbutier on ne ſait quoi : mais le monarque s’eſt écrié en riant : Ventre St. Gris, gardez vos louanges ; il en eſt comme des ſtatues : dans dix ans, ſi je vis, j’eſpere que vous pourrez les donner ſans baſſeſſe & moi les recevoir avec plaiſir.

Un puiſſant monarque s’eſt réſolu tout-à-coup à ne plus eſſayer de rendre ſes peuples philoſophes, bon gré malgré. De plus il a rappellé dans ſes états les gens qui, au lieu de ſervir Dieu d’une des douze manieres que par tolérance il avoit preſcrites & ordonnées, l’adoroient d’une treizieme façon à laquelle il n’avoit pas ſongé.

Voici ce qu’on écrit de Conſtantinople. Le Sultan s’étant beaucoup ennuyé depuis quelque tems & ne regardant qu’avec dégoût les plus belles femmes de ſon ſérail, a démandé ce que faiſoient les ſouverains d’Europe pour ſe divertir. Les gens attachés aux ambaſſades ont fourni là deſſus les lumières qu’on leur a démandées. Tout cela leur donne trop peu de peine, tout cela eſt monotone a dit le Sultan en bâillant. Je parierois que vos ſouverains s’ennuyent autant que moi & c’eſt beaucoup dire, car je ſuis las à mourir d’avoir plus de femmes qu’aucun autre mortel, de plus beaux tapis qu’aucun autre mortel, & le plus magnifique cimeterre qui ait jamais pendu au côté d’un mortel. Mais que font les courtiſans d’Europe quand ils veulent faire plaiſir à leurs princes & gagner leurs bonnes graces ? ils leur diſent, a répondu le ſecrétaire d’un ambaſſadeur, qu’ils ſont aimés de leurs peuples & conſidérés de tout le monde. Le croyent-ils, a demandé le Sultan ? à moitié, a répondu le ſecrétaire. Et s’ils le croyoient tout-à fait, s’ils le savoient & le voyoient, a repris le Sultan, ſeroient-ils très-aiſes ? apparemment, a dit le ſecrétaire, car la flatterie n’a tout pouvoir ſur eux que parce qu’elle eſt le ſimulacre, & qu’il la croyent le garant de l’amour & de la conſidération. Le Sultan s’eſt tû & a rêvé.


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