Betzi/2/10


Betzi ou L’Amour comme il est : Roman qui n’en est pas un ; précédé d’Entretiens philosophiques et politiques
A.-A. Renouard (p. 349-355).
Livre II


CHAPITRE X.


Nouvelle surprise, mais pas la dernière.




Depuis quelques instans, mon cher lecteur, je vous conduis de surprise en surprise ; mais ce n’est pas ma faute. Si vous en êtes fatigué, vous pourrez vous reposer bientôt. En attendant, ne partagerez-vous pas, avec quelque compassion, l’extrême surprise que dut éprouver le bon Séligni lorsque dans l’étranger qui l’attendait à l’auberge indiquée, il reconnut le rival heureux dont il venait de voir pleurer la mort à Betzi ?

D’Eglof s’approcha de lui d’un air également modeste, également touché. Ce n’est pas moi, lui dit-il, je le vois bien, que vous comptiez retrouver ici. Vous devez me haïr plus que vous ne me haïssez peut-être ; mais daignez m’écouter avec patience.

Je suis plus coupable envers vous que vous ne l’imaginez ; c’est à force d’adresse et de persévérance que j’ai su parvenir à vous enlever l’objet chéri de vos plus douces affections : je n’ai rien négligé pour émouvoir sa généreuse pitié ; j’ai profité, le plus adroitement du monde, du desir que vous seul aviez fait naître dans son cœur, du desir de s’arracher à des liens qui l’humiliaient. Sans le lui dire, j’ai trouvé le moyen de lui persuader, par toutes sortes d’artifices, qu’elle tenterait inutilement d’obtenir de vous ce qui manquait à son repos, à la dignité de son caractère, et que moi j’étais prêt lui offrir avec tout le dévouement de l’amour le plus tendre. Vous pouvez avoir, Séligni, des qualités fort supérieures aux miennes, mais j’ai du moins sur vous deux avantages qui donnent à celui qui les possède un prodigieux ascendant, beaucoup de patience pour attendre, et beaucoup de promptitude pour me décider ; c’est, grace à ce double avantage, que mon amour l’emporta sur toute la puissance et sur tous tes droits du vôtre. Je m’applaudis quelque temps de mon succès ; mais quand je m’apperçus que malgré tous mes soins, toutes mes attentions, malgré toutes les vertus nouvelles que je découvrais chaque jour dans l’ame de Betzi, rien ne pouvait vous faire oublier, rien ne pouvait la consoler du mal qu’elle vous avait fait, je commençai à m’affliger de ma victoire, à me reprocher les moyens par lesquels je l’avais obtenue, et les remords que toute sa délicatesse pour moi ne pouvait m’empêcher de lire dans son cœur, réveillèrent les miens ; je tombai, malgré tous les efforts de mon caractère et de ma raison, dans un état habituel de tristesse et d’inquiétude qu’aucune distraction, qu’aucun sentiment de bonheur ne pouvait adoucir. La situation de mon âme devint mille fois plus critique encore lorsque dans une lettre que Betzi reçut de sa sœur, je découvris que cette sœur avait été l’objet de ma plus vive passion, qu’elle venait d’être rendue à sa liberté par la mort de son époux, et que dans sa douleur, isolée dans sa famille et loin de sa patrie, toutes ses espérances se portaient vers un seul objet, la consolation de retrouver l’unique fruit d’un premier amour : c’était l’enfant que j’avais eu le bonheur de conserver, et que je venais de mettre sous la garde même de sa sœur chérie. Comment révéler un pareil mystère ? comment le cacher ? comment concilier tous les sentimens divers, tous les intérêts opposés qui remplissaient mon cœur, et le livraient aux plus pénibles combats ? Je feignis sans peine une indisposition assez grave pour justifier l’absence dont j’avais besoin sous tant de rapports ; je recueillis mes pensées, je méditai mes projets, j’en hâtai l’exécution : il ne dépend plus que de vous, Séligni, d’en assurer, d’en justifier le succès. Je ne vis point d’autre moyen de réparer le mal que je m’étais fait à moi-même et celui que je me reprochais encore plus d’avoir fait aux êtres à qui je devais le plus d’estime et de tendresse, de reconnaissance et de dévouement ; je n’en vis point d’autre que celui de mourir, de mourir du moins pour vous et pour Betzi ; je me suis rendu cette justice suivant toutes les formes prescrites par la loi. C’est à vous aujourd’hui de voir si vous voulez me faire revivre pour mon Henriette et pour son enfant. En vous enlevant Betzi, je vous ai prouvé qu’aucune femme au monde n’était plus digne qu’elle de l’honorable titre d’épouse et de mère. En la rendant, par ma mort, à toute la liberté de ses sentimens, je suis sûr de ne lui avoir laissé aucun doute sur la préférence qu’elle vous avait accordée et que vous méritez, je le reconnais à plus d’un titre ; je vous restitue tous les droits que j’avais usurpés : me rappelerez-vous à la vie ? Séligni se jeta dans les bras d’Eglof, et l’embrassa pour la première fois, mais avec toute la joie et toute l’émotion que pourraient éprouver deux amis qui se seraient connus depuis leur plus tendre jeunesse, et se retrouveraient enfin après la plus longue et la plus douloureuse absence.